CHAPITRE PREMIER. J
Nous avons tenu à placer cette lettre in extenso sous les yeux du lecteur, parce qu'elle est d'une importance capitale pour expliquer comment est née chez l'évèque d'Orléans, de ses propres pensées et de celles de ses plus autorisés collègues dans i'épiscopat, la conviction puissante, souveraine, qui va désormais le dominer et décider sa conduite, si constamment conforme ki elle-même dans toute l'alTaire du Concile. Les grandes résolutions ne surgissent pas tout d'un coup; elles ont d'ordinaire de lointaines préparations, et ces origines, c'est le devoir de l'historien de les saisir et de les signaler.
Le document parut si grave à l'évèque d'Orléans, qu'il n'hésita pas à le communiquer à un des prélats de France dont il estimait le plus l'esprit sage et pratique, M?' Guibert, archevêque de Tours, qui lui répondit :
(( Monseigneur, je vous remercie de la communication que vous avez bien voulu me faire de la lettre de l'évèque de Mayence. Je sais que ce prélat est fort savant, et qu'il a beaucoup de portée dans l'esprit. Je crois qu'il pense comme nous sur Vinopportunilé de certaines décisions dont vous m'avez parle; mais je ne crois pas qu'on ait de pareils projets à Rome. »
On a beaucoup dit que la définition de l'infaillibilité pontificale était « dans l'air ». Sans nier les progrès théologiques de la question, et les préparations providentielles de la définition, au point de vue pratique, on peut le dire, à l'époque où nous sommes, elle était au contraire tellement dans l'ombre qu'un archevêque, comme celui qui écrivait ces lignes, aujourd'hui cardinal universellement admiré et vénéré, non seulement jugeait inopportune cette définition, et d'autres, dont on parlait aussi avec le même mystère, mais encore ne croyait pas qu'on eût de pareils projets à Rome. L'éminent prélat n'en était pas moins très heureux de la convocation faite par le Pape. « Je trouve, poursuivait- il, que le prélat (M?r Ketteler) n'attache pas assez d'importance à la réunion qui doit avoir lieu. Alors même qu'on n'y traiterait aucune question dogmatique, ce grand concours d'évêques a bien sa signification dans le moment présent. C'est comme une nouvelle prise de pos-
session de Rome parla catholicité, et, si vous voulez, une protestation énergi(iue contre le sacrilège projet de dépouiller le Pape de son principat. Il sera possible d'ailleurs, en dehors de la tenue d'un Concile, de prendre d'utiles résolutions. »
Et déjà, l'année précédente, il était venu à Tévêque d'Orléans un indice singulièrement significatif encore. On sait de quel important mouvement religieux le docteur Pusey fut l'initiateur en Angleterre, et quelles glorieuses recrues l'Eglise avait faites dans les rangs des puséistes. Or, au mois de janvier 1866, tout à coup, le docteur Pusey, qui revenait de Piome, annonça à l'évèque d'Orléans qu'il se proposait de lui faire une visite. Devant donc recevoir un tel hôte, l'évèque d'Orléans écrivit en Angleterre à un ancien disciple du docteur Pusey, au docteur aujourd'hui cardinal Xewmann, pour en obtenir sur les puséistes, que ce docteur devait si bien connaître, les renseignements nécessaires, alin de traiter utilement avec le chef de cette école. En conséquence, le docteur Xewmann écrivit à ce sujet une longue lettre à l'évèque d'Orléans, dans laquelle, entre autres choses, il lui disait ceci : « Le docteur Pusey opère en ce moment une sorte d'évolution, et prend une base d'opération nouvelle, novam opérât ionum basim, et lui qui rejetait jusqu'à ce jour les canons du Concile de Trente, il se déclare prêt à les recevoir, pourvu qu'une autorité grave lui donne l'assurance que les fidèles catholiques ne sont pas obligés de croire à l'infaillibilité du Saint-Siège ^ » M^^" Dupanloup n'avait en aucune sorte spécifié cette question au docteur Newmann : quand donc, l'année suivante, il apprit les bruits qui circulaient dans l'ombre en certaines régions sur la définition de l'infaillibilité du Pape comme dogme de foi, comment l'avertissement si grave du docteur Newmann, et peut-être les entretiens du docteur Pusey lui-même, qui, en effet, lui fit visite à Orléans, ne lui seraient-ils pas revenus en
1. Dummodo prodeat aliqua dedaratlo a nobis gravi quadam auctoritate sancita nullam esse cathoHcis fideUbus obligationem Sanctœ Sedis infaillibilitatem confiteiidi. i