‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 100 sur 231 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

viens vous faire, tel que je l'ai lu, pour vous le raconter, dans les vieux historiens français et étrangers. Car, vous le savez, Messieurs, nulle histoire n'eut jamais une authenticité pareille.

» Ce récit, il est vrai, révèle les plus grandes choses qui furent jamais, et aussi les plus touchantes. J'ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne trouve rien de comparable, rien d'analogue dans les annales d'aucun peuple.

ï> Orléans a eu deux fois au moins dans sa vie cette gloire d'être la dernière et heureuse fortune de la France : c'est la ville des miraculeuses délivrances ! Et deux fois ce fut un évèque, une vierge, saint Aignan et Jeanne d'Arc, qui la sauvèrent tour a tour des hommes du Nord.

» Et cependant, ne craignez pas, Messieurs, les délicatesses de mon glorieux sujet. Non, l'Angleterre n'a rien à redouter de moi. C'est une grande et courageuse nation. Elle se glorifie, avec raison, comme nous, de descendre en partie de ces races blondes qui se vantaient autrefois de ne rien craindre, sinon que le ciel tombât sur leur tête et que l'Océan envahit leurs terres, et pour dire simplement la vérité, Sulfolk, Salisbury, Glacidas luimême, comme Xaintrailles, La Hire et Danois, étaient de rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fille choisie, les vainquit tous.

» Les Anglais seraient donc encore nos ennemis aussi bien qu'ils sont alliés, que les descendants du Prince Noir et de Talbot pourraient m'entendre ici : tout au plus sentiraient-ils peut-être à l'accent de ma voix que le vieux sang français n'a pas oublié de couler dans nos veines, comme ils ont pu s'en apercevoir sous les dures murailles de Sébastopol, aux rives de l'Aima et sur les coteaux d'Inkermann. »

Un passage d'une beauté véritablement supérieure dans ce discours, c'est celui où l'évèque d'Orléans explique pourquoi il est heureux que la gloire de Jeanne d'Arc ait été couronnée par le martyre : il montre ià l'application

d'une grande loi de l'ordre moral, en harmonie, comme toujours, avec le dogme chrétien :

« Ah ! si Jeanne d'Arc avait fini dans l'opulence et les délices, si elle était devenue une grande princesse, ou bien si, selon le vœu naïf de son cœur, elle était revenue à Domrémy, nous aurions eu une princesse telle quelle, ou une pieuse bergère de plus, le chant d'une merveilleuse épopée entre deux idylles... Au lieu de cela, nous avons une grande chose, un enseignement admirable... un poème divin, tel que Dieu sait les faire.

» Car, il le faut entendre, dans l'humanité, depuis sa chute, il n'y a pas une seule grande chose sans la croix... La vertu, toujours heureuse, toujours couronnée, toujours triomphante, n'est pas le plus grand spectacle que la terre puisse offrir au ciel: il y faut ce je ne sais quoi d'incomparable et d'achevé que le malheur donne à la vertu.

» Et voilà pourquoi ici la vraie grandeur est à Rouen : la grâce est à Domrémy, la gloire est à Orléans, l'éclair du triomphe à Reims; puis, le lendemain, la tristesse, les douloureux pressentiments, et enfin la véritable immortalité n'est qu'à Rouen. »

Voici la dernière page de ce discours :

« On voit quelquefois, Messieurs, sur la terre un beau phénomène.

» Apres une soirée orageuse, quand la tempête a cessé, quand la foudre ne sillonne plus la nue, quand le ciel retrouve sa sérénité, on aperçoit quelquefois tout à coup une étoile brillante qui semble tomber rapidement des cieux et s'abîmer dans l'horizon avec une vive clarté.

» Ici, sous le ciel de Rouen, ce fut autre chose.

» Quand la tempête eut éclaté, quand le feu eut été mis au bûcher, quand la foudre lui tombée sur la victime, quand son dernier regard fut venu, à travers les flammes, se reposer et mourir sur la croix de Jésus-Christ, qu'une main charitable lui montrait de loin, quand enfin le dernier cri de ce cœur et le dernier mouvement de ces lèvres expirantes eurent redit trois fois le nom de l'éternel

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