CHAPITRE X
« L'impiété, disait-il, mêlant aux oracles des prophètes de Dieu ceux des poètes profanes eux-mêmes, est fatale aux peuples; elle en précipite la ruine :
Di multa neglecti dedere Hesperiae mala luctuosœ !
Tout le noble auditoire tressaillit quand il s'écria : « La barbarie est à vos portes, et au milieu de vous ; la barbarie est dans l'impiété ; et les forces sociales, je l'affirme, sont médiocres pour la résistance. »
Graves avertissements, prélude de ses luttes futures : et il avait qualité pour parler de la sorte, et faire entendre à son siècle cette parole magistrale, ces accents de prophète : mais, hélas ! qui écoute les prophètes?
Ces belles paroles retentissaient encore, que de nouveau sa voix s'élevait dans la capitale pour un sujet bien différent.
Le 26 février suivant, son saint ami, le P. de Ravignan, quittait ce monde pour aller à Dieu. Le deuil fut universel. Quelques personnes auraient souhaité que les obsèques du vénéré prêtre fussent célébrées dans cette église de Notre-Dame où sa voix avait retenti tant de fois; son Ordre eut raison de préférer l'humilité du religieux à sa gloire, et il fut décidé que la cérémonie funèbre aurait lieu à Saint-Sulpice, dans le plus modeste appareil : la grande pompe, c'était l'assemblée. Mais aucune parole ne se ferait-elle entendre9 Un ami de Ms* Dupanloup, M. Cochin, crut que le plus intime ami du saint religieux et le plus éloquent des évêques de France ne pouvait pas être muet devant ce cercueil. Après avoir obtenu les autorisations nécessaires, la veille, le mercredi, 3 mars, à sept heures du soir, il expédiait un télégramme à l'évêque d'Orléans, lui faisant savoir que la cérémonie aurait lieu le lendemain, et qu'on serait charmé qu'il voulût bien y venir et parler. Le lendemain, l'évêque prenait à neuf heures du matin le train express de Paris, jetant pendant la route, en tous sens, des notes rapides sur une feuille de papier. M. Cuchin l'attendait à la gare et l'amena à
T.IO VIE DE MONSEIGNEUR bUPANLGTP.
l'église. Tout à coup, à la fin de la messe, on le vit, avec autant d'étonnement que de joie, monter en chaire. Le son que son àme rendit alors, dans la spontanéité de cette parole, fut plus que jamais son vrai son, pur et sublime. Dès la première parole, il avait saisi l'immense assemblée: « Il est là!... Il est mort ! et il nous parle encore! Defunctus adhuc loquiturf* Sous le coup de la vive émotion qu'il éprouvait, tout ce qu'il y avait en lui éclata : la douleur, la sainte espérance, l'ardent amour de Dieu, et de l'Eglise, et de la France; la tendresse, la générosité, la vaillance, la sainteté; tout ce qui s'échappait de ce cercueil, tout ce qui se pressait au fond des cœurs, sa parole le rendit, avec une vérité, quelquefois une simplicité, une profondeur, une flamme, que ceux-là seuls qui l'ont entendu pourraient dire, Rerryer en larmes courut à la sacristie embrasser Pévêque : il y en a qui réputent ce discours son chef-d'œuvre.
Nul orateur, assurément, ne s'oublia jamais plus luimême que l'évèque d'Orléans ce jour-là : néanmoins, que de traits, dans la peinture qu'il faisait de son saint ami, qui le peignaient lui-même! Quand il s'écriait : «C'est dans le ministère apostolique qu'il put rassasier cette faim et cette soif, ce zèle de la justification des âmes, qui dévorait son cœur : avec quelle tendresse il accueillait les repentirs, ouvrant ses bras aux cœurs brisés, et se rassasiait de cette justice, dont la soif altérait son àme, de cette justice divine, souveraine et infiniment miséricordieuse, vraie passion de sa vie, et dont on ne pouvait l'entretenir, même un instant, sans voir et sentir en quelque sorte des flammes s'échapper de son àme et s'élever vers le ciel ! » était-ce du P, de Ravignan ou de lui-même qu'il parlait? Quand, rappelant « ces grandes et mémorables luttes qu'il soutint si courageusement pour la liberté de l'enseignement et de l'Eglise », il ajoutait : « Il le faut avouer, uul ne contribua plus puissamment au bon succès que le P. de Ravignan : le respect, la vénération, la conliance qui s'attachaient à son nom décidèrent bien des choses », n'était-ce pas lui, encore lui? Et quand entin, lui appliquant la louange que Bossuet donnait autrefois au grand