CHAPITRE X
maître de Navarre, il s'écriait : « La France n'a jamais eu une âme plus française que la sienne! » n'était-ce pas lui encore, toujours lui?
Après avoir glorifié ainsi un ami mort, l'évêque d'Orléans s'en alla visiter silencieusement un autre ami mourant, M. l'abbé de Moligny, lequel, en effet, ne tarda pas à lui laisser un deuil de plus au cœur. En s'y rendant, il entra chez Mma la marquise de C... : « Ah! lui dit cette dernière, comme je suis heureuse de vous voir ! car, il y a quelques jours, j'ai été sur le point de vous faire appeler; je me suis sentie bien malade. — Je l'ai su, répondit-il, et c'est pour cela que je suis venu. — Mais qui vous a dit cela?— M. le docteur Cruveilhier. — Et comment vous l'a-t-il dit? — Vous voulez le savoir? Eh bien, il m'a dit que vous n'étiez pas dangereusement malade, mais que vous l'aviez été, et que vous pouviez retomber et mourir. Je viens donc vous confesser, et comme je connais votre âme, vous n'aurez qu'à répondre à mes questions. » « Vers trois heures de l'après-midi, continue Mœe la marquise de C..., dont nous citons le récit fait à nousmême, je m'étais levée et j'étais près du feu, lorsqu'on m'annonça le cardinal Morlot, qui, sachant aussi que j'avais été malade, venait prendre de mes nouvelles. «Je voulais, me dit le cardinal, vous raconter bien des choses, mais W Dupanloup sort de chez vous, et il vous a tout dit. — Il m'a dit simplement qu'il venait du service du P. de Ravignan, et qu'il allait voir M. l'abbé de Moligny. n ne vous a pas dit autre chose? — Il m'a dit quril venait d'enterrer le P. de Ravignan, et qu'il allait embrasser une dernière fois l'abbé de Moligny; mais qu'auparavant il fallait me confesser. » Surpris autant qu'édifié, le cardinal alors raconta la grande chose que venait de faire, à Saint-Sulpice, cet évèque, qui s'en allait ainsi, modeste, à ses œuvres, comme s'il n'eût rien fait.
Celui à qui nous devons cette oraison funèbre du P. de Ravignan1, M. Cochin, n'a été jusqu'ici qu'entrevu par
l. Nous la lui devons deux fois : c'est lui qui l'obtint, et c'est lui qui la recueillit.
nous; mais nous ne le quitterons plus guère désormais; nous le retrouverons presque constamment aux côtés de l'illustre évêque, dont il fut un des plus tendres amis et des plus secourables, quoique venu plus tard dans son amitié, à cause de son âge, que le P. de Ravignan, M. de Montalembert, M. de Falloux, qui étaient, eux, les anciens compagnons d'armes : NI. Cochin fut aussi leur ami, comme il le fut du P. Lacordaire, d'Ozanamet du P. Gra- Iry, et aussi de M. le duc de Broglie et de l'abbé Perreyve. C'est à la grande Commission pour la loi sur la liberté de l'enseignement que l'évèque et lui s'étaient rencontrés, et, sur-le-champ, comme il est dit dans l'Ecriture: Conglutinata est anima David animœ Jonathœ, il y eut une attraction mutuelle de tous les deux l'un vers l'autre. L'évèque, et nous ne lui piétons pas cette pensée, vit comme un rayon sur le front de ce jeune homme, si vif et charmant d'esprit, si noble d'âme, si ardent dans sa foi, si épris pour le bien, pour tout bien ; héritier d'un nom cher au peuple de Paris, et qu'il devait rendre encore plus cher: pris de bonne heure par la charité catholique, et appliqué depuis constamment par elle à ses œuvres; introducteur, à Paris, des Petites Sœurs des Pauvres ; fondateur de belles œuvres populaires; membre du Conseil gênerai des conférences de Saint-Vincent de Paul et de la Propagation de la foi : généreux serviteur, enfin, de ces deux grandes causes : Dieu et la patrie. Quand l'évèque d'Orléans écrivit, dans L'oraison funèbre des victimes de Casteltidardo, ces paroles : « Il y a des êtres prédestines à être les témoins, les répondants du bien, de l'honneur, de la justice. Si vous voulez les rencontrer en ce monde, ces nobles prédestinés, cherchez-les sur les hauteurs. Il y a quelque chose en eux qui n'est pas dans le commun des hommes et qui vous les signalera: vous les reconnaîtrez à leur front, à leur regard. Il y a sur leur front un signe d'honneur, et dans leur regard une flamme de vie ». « Est-ce que, nous ditil, vous ne voyez pas ce rayon sur le front de M. Cochin et de M. de Montalembert? » Type véritablement accompli de cette jeune génération chrétienne que le souille de Dieu tit éclore après la tourmente de 1830, une des plus sym-