CHAPITRE XI
rencontra l'armée et fut obligé de s'arrêter jusqu'au lendemain. Il avait gardé le souvenir d'un petit spectacle qu'il eut là, chez le bon curé : dans la cour du presbytère un aigle, à qui on avait coupé les ailes, montait tout le jour un à un les degrés d'un escalier, et se lançait du haut en bas pour se donner l'illusion de voler. « Pauvre oiseau ! disait l'evêque ; mais que d'hommes ont ainsi les ailes coupées, et, faits pour planer, mais ne le pouvant plus, retournent leur vol, comme cet aigle, et s'abattent dans les bas-fonds!» Sa joie de revoir la Savoie, quoiqu'il la revît à peu près chaque année, était extrême. C'était la première fois que, arrivé près de lui depuis quelques mois seulement, nous l'accompagnions. Nous voyons encore le rayonnement de son visage pendant que d'Annecy, où Mgr Rendu nous avait reçus avec son aménité ordinaire, nous allions à Menthon en suivant cette route charmante qui côtoie le lac ; il était heureux de nous montrer, par un beau soleil de printemps, ce pays, le sien, vraiment admirable ; ce lac, qui resplendissait ; tous ces sommets, qu'il désignait par leur nom. Il passa tout un mois à Menthon et un autre à Lacombe.
Pendant ce temps-là, les événements en Italie marchaient avec une rapidité foudroyante ; les victoires succédaient aux victoires et aussi les révolutions prévues aux révolutions. A Florence, à Parme, àModène, elles éclatent ; dans quatre provinces pontificales, l'ecusson du Saint-Père est renversé, et partout la dictature provisoire est offerte à Victor-Emmanuel, qui l'accepte. Et l'empereur laisse faire ! Guerre douloureuse, où le patriotisme qui applaudissait aux victoires de notre drapeau et à l'affranchissement d'un peuple était comprimé dans ses élans par les triomphes de la révolution, et le spectacle du plus étrange démenti donné à la parole d'un souverain victorieux. En même temps, la plus odieuse guerre se faisait dans la presse contre le Pape. Mais soudain la paix, avant que le but proclamé de la guerre eût été atteint, l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique, vint surprendre l'opinion aussi brusquement que l'avaient fait les bruits de guerre. Devant les coalitions menaçantes, l'empereur s'arrêta. C'est à La-
combe que l'évèque d'Orléans avait appris la victoire de Soliérino; c'est à Orléans qu'il apprit les préliminaires de Villafranca. Ces stipulations ne surprirent pas moins que la paix elle-même: elles établissaient une Confédération italienne sous la présidence honoraire du pape.
L'évèque d'Orléans ne fut pas de ceux dont la joie parut alors sans mélange et dont la confiance fut rassurée. Une Confédération italienne sérieuse aurait pu être une solution ; mais une Confédération italienne sans Venise et avec l'Autriche, c'était impossible. En produisant cette idée trop tôt, l'empereur la faisait volontairement ou involontairement avorter. Toutefois, a l'exemple du Saint-Pere. qui lit chanter à Rome un Te Deum l, l'évèque d'Orléans publia, le 0 août, un Mandement sur la paix - : pages remarquables; malgré les alarmes persistantes, le souffle du patriotisme y frémit, sous l'émotion de nos victoires, dont l'évèque ne peut se défendre de faire retentir les noms :
« Certes, il n'est pas défendu aux peuples ni aux princes chrétiens de se montrer sensibles à la gloire des succès guerriers. Quelque habitués que nous soyons nous-mêmes à cette gloire, départie avec une si étonnante prodigalité par la Providence à notre pays plus qu'a nul autre peuple du monde, depuis nos plus antiques cfrigines, c'est une de celles qui excitera toujours le plus d'émotion dans les cœurs français. Quel incomparable honneur n'est-ce pas pour notre nation de pouvoir compter tant de grands capitaines, tant de princes intrépides, tels que ceux dont les noms remplissent nos histoires depuis Clovis jusqu'à nos jouis, et dont la succession glorieuse n'a jamais défailli parmi nous : témoin tant de champs de bataille, théâtres de nos anciens triomphes et de nos victoires contemporaines, en Orient, en Occident, en Europe, en Afrique, dans le monde entier, depuis Tolbiac jusqu'à Sébastopol, Magenta et Solférino ! Et quel honneur encore, quel invincible rempart n'est-ce pas pour un pays qu'une armée
1. Lettre de N. S. P. le Pape au Cardinal-vicaire, 15 juillet 185'3. "2. Œuvres pastorales, t. II. p. 457. lr- -crie.