CHAPITRE XI
res ; et l'annexion desRomagnes au Piémont étant démontrée si odieuse et si périlleuse, un congrès des puissances signataires du traité de Vienne fut annoncé, pour régler définitivement les affaires d'Italie. L'évèque d'Orléans accueillit avec joie cette nouvelle, ne croyant pas possible à l'Europe assemblée de sanctionner la violation du droit européen. Il avait confiance aussi dans le négociateur que le Pape devait, disait-on, envoyer à Paris. « Le cardinal Antonelli, répétait-il, est si séduisant et si habile! » Mais voici que, inopinément, le "23 décembre, paraissait à Paris, après avoir eu pour premier éditeur le Tintes, une brochure anonyme, à laquelle l'opinion attribuait une haute origine, et qui prétendait dicter à l'avance au congrès ses décisions. Faisant une théorie de la spoliation, la perfide brochure posait en principe la nécessité du pouvoir temporel, et puis ie déclarait incompatible avec les idées modernes: elle abaissait le droit devant l'autorité des laits accomplis; allant même plus loin que les faits accomplis, elle proposait de réduire à la seule possession de Rome la souveraineté pontificale, au nom d'un principe qui entraînait la dépossession totale. En résumé, une théorie qui déshonorait la Papauté, une conclusion qui la dépouillait , avec un congrès européen pour exécuteur : c'était toute la brochure, Bien épais étaient les voiles qui ne tombèrent pas alors, bien naïves les illusions qui persistèrent. Au fond, le prince Napoléon avait dit le dernier mot de la politique impériale : Rome, avec les jardins -du Vatican. Hélas! et l'on devait aller plus loin encore.
Le jour même où paraissait le mystérieux et redoutable écrit, un des amis de l'évèque d'Orléans, M. Lavedan, lui en faisait parvenir un exemplaire et en même temps lui en signalait le véritable auteur. L'évèque reçut cette brochure la veille de Noël à deux heures de l'après-midi, au moment où il allait entrer à sa chapelle pour confesser. Elle contenait en peu de pages bien des choses. « C'est effroyable, s'écria-t-il, après l'avoir lue et résumée, mais il y a moyen de tuer cela sur place. » Sur-le-champ le travail fut commencé. Nous nous souvenons de l'extraordinaire émotion de l'évèque le soir, et avec quel accent
il répétait, pendant que, après notre collation, nous nous promenions à grands pas dans la salle synodale, enveloppés de nos manteaux, et les fenêtres ouvertes, malgré le froid : « Cette brochure, Messieurs, c'est l'enfer ! c'est l'enfer! » Avec une certitude irrécusable, cette fois, le plan des ennemis, la catastrophe finale, apparaissait dans toute son horreur. Toute la nuit fut consacrée à ce travail ; le lendemain, cependant, le pieux évêque ne voulut pas se priver de cet office de Noël qu'il aimait tant; ce fut là, à son trône, que dans l'émotion où le jetait le contraste de cette divine religion de Jésus-Christ avec les passions qui la poursuivaient dans son chef visible, lui vint tout à coup l'idée de la péroraison, et qu'il nota au crayon, sur les marges de la brochure, les dernières paroles, les mots décisifs :
« Croyez-vous donc que le sang français ait oublié de couler dans nos veines et que nos coeurs ne battent plus dans nos poitrines? Prenez-y garde, vous finirez par nous blesser : je ne sais si nous avions besoin d'être réveillés, mais vous réussissez à merveille à nous ouvrir les yeux...
» Ce matin, saint jour de la naissance du Sauveur du monde dans une étable, tandis que je méditais ces tristes choses, j'entendais des voix innocentes et pleines dévie redire dans ma cathédrale : Gloria in excel&is Deo ! et je me disais avec joie : Cela se chantera toujours sur la terre. Mais à ces paroles : Et in terra pax ho minibus bonœ voluntatis, je me disais avec douleur : les hommes n'ont pas la paix et ne la donnent pas, parce qu'ils ne sont pas des hommes de bonne volonté. Daigne le ciel leur donner enfin cette bonne volonté sincère et ce courage qui leur manque pour accomplir l'œuvre de Dieu et leur propre destinée!...
» En finissant, je demanderai à l'auteur, s'il le veut bien, de se faire connaître tout à fait. On n'écrit pas de telles pages sans dire son nom ; on n'essaye pas de telles entreprises sans lever son masque. Il faut un visage ici, il faut des yeux dont on puisse connaître le regard, un homme enfin à qui on puisse demander compte de ses paroles. »