CHAPITRE XI
qu'on reproche au Pape, c'est tout autre chose : en démembrant ses Etats on n'enlève pas aux sujets qu'on lui laisse leurs griefs, vrais ou faux, contre lui ; au contraire, on les sanctionne, et par là même on les aggrave : la situation reste au fond ce qu'elle était, devient même pire : c'est le Pape avec une province de moins et une faiblesse de plus, au milieu des mêmes ennemis, des mêmes dangers, de plus grands encore.
» Il ne faut donc pas se laisser tromper par de faux semblants de générosité et de conciliation, ni, par impatience ou découragement, prendre pour un accommodement utile ce qui ne serait qu'un sacrifice superflu et désastreux. »
La démonstration se poursuivait ainsi, avec cette tristesse contenue, et aussi avec une clarté saisissante :
« On ne peut avoir deux poids et deux mesures, permettre à un peuple ce qu'on refuse à un autre ; proclamer ici un principe qu'on tremblerait d'appliquer ailleurs. Depuis quand le mécontentement fomenté par la cupidité ambitieuse des uns et l'esprit révolutionnaire des autres, a-t-il donné un droit à l'insurrection et à la séparation? Et où conduirait l'introduction de ce droit nouveau dans le code international de l'Europe?...
» Non, non, il faut voir les conséquences du principe que l'on pose. C'est parce qu'il y a ici un grand droit impliqué dans un grand principe, que je défends inflexiblement et le droit et le principe...
y> Quant à la garantie espérée de l'Europe, de deux choses l'une : l'Europe a, ou n'a pas, le droit et le pouvoir de garantir au Pape ses Etats contre l'insurrection. Si l'Europe a ce droit et ce pouvoir, pourquoi n'en useraitelle pas aujourd'hui ? Et si elle ne l'a pas, comment pourra-t-elle en user plus tard? Si elle a ce droit à l'égard du tout, comme il n'est pas douteux, il m'est impossible de voir comment elle ne l'aurait pas à l'égard d'une partie?
» Toute la question se résume en une grande question de droit public: car, je ne me lasse pas de le redire, c'est jusque-là qu'il faut s'élever, c'est sur ces hauteurs, c'est
sur ce point capital qu'il faut porter le regard. Si les provinces qu'on veut arracher au Saint-Siège ou dont on lui imposera l'abandon, parties intégrantes d'un Etat restauré par la France et reconnu par l'Europe, peuvent se séparer de cet Etat et s'annexer violemment à un autre ; si ce droit est reconnu et sanctionné par les souverains euxmêmes, nous ne dirons pas seulement : C'est le principe de l'Etat pontifical qui périt ; nous dirons encore : C'est la révolution qui entre triomphante dans le droit public européen ; c'est la base des traités qui est ébranlée ; c'est le principe tutélaire du pouvoir, le fondement de l'ordre social qui est renversé ; c'est la souveraineté qui est humiliée et dépouillée par la souveraineté; et cela, dans cette Europe où le sol, miné par les révolutions, tremble encore, et où les passions anarchiques comprimées sont toujours frémissantes. »
A peine, en terminant, l'éloquent évêque laissait-il échapper quelque émotion :
« Mon cher ami, bien que je veuille espérer et que j'espère, je suis triste en vous écrivant ces choses. Ma tristesse est sans doute une tristesse religieuse, une douloureuse émotion de ma conscience en voyant ce qui se prépare contre l'Eglise : mais c'est aussi une tristesse d'honneur.
» Oui, tout ce que j'ai de plus délicat et de plus sensible dans l'âme est blessé en voyant triompher le fait brutal, immoler le droit, sacrifier le faible.
» Que l'Angleterre y pousse et y applaudisse, si c'est son rôle, à la bonne heure ; mais que la France y consente et y adhère, c'est autre chose : elle n'y est pas accoutumée.
» Si c'est là servir la liberté et le progrès du genre humain, à votre aise, poursuivez. Le Saint-Siège l'a entendu autrement, et vous a rendu parfois de meilleurs services. L'immortel prédécesseur de Pie IX. le Pontife à qui l'Europe doit la victoire de Lépante et le triomphe de la civilisation chrétienne sur la barbarie musulmane, saint Pie V, serait bien étonné de voir l'Europe consacrer en même temps, au prix du plus généreux sang versé, l'intégrité de l'Empire turc et le démembrement de l'Etat Pontifical.