CHAPITRE II
mit pour la première fois en communication avec ses diocésains. Ils virent que s'ils avaien beaucoup perdu, ils retrouvaient plus encore. Fiers du talent d'écrire de leur ancien évêque, ils attendaient cette lettre pour établir une comparaison qu'ils ne croyaient pas devoir être défavorable à Msr Fayet. Ce n'était pas son style poli, châtié, ciselé, à la façon académique ; mais, avec non moins de correction et plus de noblesse encore, l'âme, la flamme, l'éloquence, y éclataient. Cette lettre retentit bien au delà du diocèse et dans la société laïque non moins que dans l'Eglise. Quelques années après, M. de Salvandy louait devant l'Académie française « cette lettre inaugurale, digne prélude de tant d'aulres grandes œuvres qui, écrites pour le sanctuaire, n'ont pu y rester renfermées ». « 11 me faudrait, disait-il, faire violence à ma pensée pour ne pas dire qu'il était peu de plus belles pages. On ne peut les lire, même aujourd'hui, sans une émotion profonde. Il y a là des tableaux de ce qu'était la France, alors dans toutes les épouvantes de son anarchie et de son incertitude, des cris de tendresse pour cette patrie battue de tous les flots, des espérances en quelque sorte désespérées au milieu du naufrage de toutes les idées sociales, dont notre langue, dont l'Eglise, dont l'Académie pourront à jamais s'honorer. »
Voici une de ces pages :
« Comme on voit, après les grands orages qui ébranlent le monde, apparaître sur la surface de la terre des reptiles inconnus et des bêtes malfaisantes cachés jusque-là dans les entrailles du globe, nous avons vu tout à coup, après la tempête sociale, éclore et surgir parmi nous une génération singulière d'hommes nouveaux qui couvre aujourd'hui le sol. Il n'y a rien de sacré pour eux. Tout ce qui est souvenir, grandeur du passé, histoire, monuments, lois, coutumes des ancêtres, noble antiquité, tout cela leur est odieux et blesse leur vue. Hommes du moment, nés d'un orage, tout ce qui est de la veille, tout ce qui rappelle la sécurité leur déplaît. Nous le voyons chaque jour : Dieu, la famille, les droits paternels, la propriété, le foyer domestique, la sainteté du lien conjugal,
la dignité maternelle elle-même et l'innocence du premier âge, tout ce qu'il y eut jamais de plus pur, de plus vénérable et de plus saint au eœur de l'homme, est audacieusement attaqué par cette génération nouvelle, faiblement défendu d'ailleurs ou làehement abandonné... On leur résiste mal ; contre eux. les gens de bien sont faibles ; on les voit indécis, incertains, divisés entre eux et comme paralysés; tous les efforts sont isolés, interrompus, impuissants. Vainement les sages font entendre leur voix; leur voix se perd comme un vain bruit dans l'air; tout homme, toute chose, toute force, toute institution fait successivement chute et mécompte.
» Depuis tant d'années déjà que la foi et la charité chrétienne ont cessé d'éclairer, d'échauffer, d'ennoblir, de fortifier et d'unir les âmes, l'égoïsme, l'individualisme est devenu le fond delà société à laquelle est enchaînée notre vie. Aussi, toutes les fois que le vent des révolutions se lève sur elle, c'est comme au désert : il ne trouve pas de résistance. Tout est faible, tout est seul, tout est sable, tout est poussière, tout est emporté à l'aventure. Eu un jour, en une heure, les vallées sont à la place des montagnes, et les montagnes à la place des vallées.
» Aussi, qui ne le voit? qui ne le sent ? qui ne le dit? nulle force, nul fondement, nulle (ixilé ne demeure; tout est inquiet, agité, ému, tout fait pitié... 0 Dieu, il est donc vrai, le monde est livré à la dispute des hommes! et Fhomme, quand il se sépare de vous, ne trouve plus même ee qui lui est bon durant les jours mauvais de son pèlerinage. Les habiles eux-mêmes ont beau faire : ceux qui voudraient ressaisir l'ordre, la vérité, la paix, s'épuisent en vains efforts, et semblent n'étreindre en leurs bras que des fantômes qui leur échappent; ils marchent, ils vont, ils viennent, ils suent ; et puis, quand ils se rencontrent : « Avez-vous trouvé quelque chose? — Non, rien ! Et vous?
— Pas davantage. — Que faire? — Marchons toujours.
— Mais, où allons-nous? »
» Et voilà la marche du monde, le train des affaires, et le triomphe de la sagesse humaine î »
Hélas! quelle vérité aujourd'hui encore dans ce tableau!