CHAPITRE XII
une foule d'autres amis; des ennemis aussi étaient là : le prince Napoléon lui-même crut pouvoir s'y montrer. L'évêque parut devant ce prétoire, simple et grand, dominant de toute la majesté de la cause qu'il représentait les tristes passions qui l'avaient amené là. M. Senard, défenseur du Siècle, paraissait du reste accomplir à contre-cœur cette besogne, que M. Jules Favre avait refusée.
M. Berryer retrouva ses grands élans. Un frémissement courut dans l'auditoire lorsque le grand orateur, se tournant vers l'évèque, s'écria : « Laissez-moi donc, Monseigneur, vous faire apparaître à cette audience avec l'escorte de tout l'épiscopat français ; » et après avoir cité des lettres adressées, en effet, à l'évèque d'Orléans par des évêques de tous les diocèses, et même de tous les pays, il conclut par ces paroles : « Accusé à votre barre d'avoir apporté trop de passion dans la lutte, il est remercié, félicité, béni, il est couronné comme vrai défenseur de l'Eglise par tout l'épiscopat français. »
Mais la principale plaidoirie fut celle de M. Dufaure, qui démontra avec une puissante logique à l'encontre des héritiers de M^r Rousseau, les droits et la liberté de l'histoire.
« Non, l'histoire ne peut être utile, ne doit être conservée, qu'à la condition d'être libre, et l'homme public doit savoir, il est bon qu'il sache qu'il n'a pas seulement à se préoccuper de l'opinion de ceux qui l'entourent, opinion trop souvent égarée, trop souvent factice, trop souvent injuste. Il est bon, quel qu'il soit, qu'il sache qu'après lui, en dehors de toutes ces influences locales, bien au delà de toutes ces passions contemporaines, il y aura une justice, la justice de la postérité. Elle ne s'exerce que par la voie de l'histoire libre : ne supprimez pas ce grand encouragement pour les bons, ce salutaire effroi pour les méchants... »
<.< Les applaudissements éclatèrent dans l'enceinte de la Cour. Telle était l'émotion des auditeurs, quel que fût leur rang, que nul de ceux qui en avaient la charge ne pensa à les réprimer £. »
1. Revue des Deux Mondes, 1er juillet 188-2 : M. Dufaure, sa vie el ses discours, par M. Georges Picot, de l'Institut.
L'émotion fut bien autre encore quand l'évèque parla. La cause avait été admirablement plaidée à tous les points de vue juridiques; lui, il lit entendre surtout l'évèque; et nous ne croyons pas que, jamais, dans la conscience d'un grand devoir rempli, accusé ait parlé plus dignement et plus fièrement devant ses juges. « Soyez sûr que ce procès, lui avait écrit If. de Montalembert, vous vaudra, avec quelques désagréments momentanés, beaucoup de gloire vraie et durable. Mais il faut l'aborder franchement. Pas de faux-fuyants, pas de reculades, sous quelque forme que ce suit. » Certes, il n'y en eut sous aucune forme : jamais accusé n'ouvrit plus à fond son àme devant ses juges, et ne leur dit avec plus d'assurance : Voila ce que j'ai fait et pourquoi je l'ai fait : prononcez.
Il exposa d'abord les raisons de sa présence à ce prétoire :
« Vn évèque qui vient ici. Messieurs, y paraît dans un double sentiment : avant tout, le respect de cette égalité devant la loi, de cette justice pour tous, qu'un de mes adversaires n'avait pas besoin de me rappeler avant-hier, car ma présence y rend hommage... et j'aperçois au-dessus de vos têtes, Messieurs, l'image de celui qui donna ces bienfaits au monde.
» En second lieu, je laisse hors de cette enceinte ce qu'on nomme ma dignité d'évèque, mais j'y apporte toute ma conscience, et c'est elle qui me décide non pas seulement à répondre sur ce qu'on m'a demandé, mais à dire spontanément ce dont nul ne me demande compte, me» intentions et mes pensées, sans chercher si mes paroles m'exposent ou m'excusent.
» J'ai voulu défendre l'autorité spirituelle du chef suprême de l'Eglise dans sa souveraineté spirituelle...
j) Mais vous Lavez fait, me dit-on, vous le faites avec trop d'émotion...
» Avec trop d'émotion ! Eh bien, Messieurs, que Dieu
voie et méjuge! Voyez-moi et jugez-moi vous-mêmes. .»
Et alors, renvoyant à ces hommes qui étaient là près de
lui leurs plus odieuses paroles, ces paroles qui avaient
passé impunies et comme triomphantes devant leur mil-