CHAPITRE XII
lion de lecteurs, ces insultes à l'Eglise, aux prêtres, aux évêques, à ce Pontife payé pour ses bienfaits de tant d'ingratitude et outragé par eux dans ses malheurs : « Ces malheurs, s'écriait-il, je ne les redis pas ici, le monde entier les connaît, et l'avenir en racontera la gloire... » — « outragé... comme on n'outrage pas; » il leur infligea, pendant un long moment, le supplice de les couvrir ainsi de leur propre honte, devant la justice française, puisqu'ils s'étaient amenés eux-mêmes si imprudemment sous le coup de sa parole devant des magistrats français.
« Et vous parlez d'honneur ! s'écria-t-il. Croyez-vous donc, parce que nous sommes prêtres, que nous n'avons ni cœur ni àme?
» Parce qu'il y a en nous un double honneur, l'honneur humain et l'honneur sacerdotal, croyez-vous donc que chaque jour vous puissiez le blesser a coups redoublés, sous les yeux de vos cinquante mille abonnés et de ce million de lecteurs dont votre défenseur parlait tout à l'heure, sans que nous le sentions, sans que nous puissions pousser un cri?... Les martyrs mouraient en silence; mais quand on outrageait en eux leur foi, leurs frères, leur père, leur mère, Dieu, ils élevaient la voix et protestaient!... Et rien n'a pu éteindre cette voix, et la conscience du genre humain est demeurée avec eux.
» Vous vous étonnez de mon émotion... Mais cette Eglise, insultée par vous chaque jour, vous ne savez donc pas que je n'en suis pas seulement l'évêque ; j'en suis le fils; c'est ma mère! Et quand un tils voit sans cesse sous les yeux du monde entier outrager indignement ce qu'il a de plus cher au monde, vous voulez qu'il ne sente rien, qu'il ne dise rien, et qu'il n'y ait pas même un cri contre vous dans son âme indignée !
» Eh bien, Messieurs, je vous l'ai dit, vous le savez maintenant. Voilà ce qui m'a ému; voilà ce qui a jeté, amassé au fond de mon àme, ces émotions dont vous me demandez compte. Mais si je n'avais pas été ému, si je ne l'étais pas à cette heure encore, m'estimeriez-vous ? L'émotion de l'honneur blessé dans ses respects les plus délicats
n'est-elle pas sacrée? Qui jamais osa en discuter les accents?... qui peut les juger?... »
11 eut été impossible aux juges, sous l'émotion extraordinaire de ces paroles, de prononcer, si telle eût été leur pensée, une condamnation. C'était le 17 mars; l'audience fut remise au lundi 19, pour l'arrêt.
Le Siècle fut débouté de ses trois plaintes, et humilie devant la France. La plainte des héritiers Rousseau fut déclarée non recevable. Juridiquement cela voulait dire que quand la mémoire du mort est seule en cause, l'action correctionnelle n'est pas admise. Plus tard, il est vrai, le procureur général, M. Du pin, essaya de faire prévaloir devant la Cour de cassation une autre doctrine, et n'accrut pas, par cette intervention, son renom d'indépendance. Mais cela n'est pas de cette histoire. Bref, et malgré la sévérité de certains considérants, qui n'étaient pas faits pour déplaire au pouvoir, l'évèque d'Orléans sortit de cette épreuve plus grand encore et plus honoré. Les catholiques voulurent consacrer le souvenir de cette grande lutte, et un comité, à la tète duquel était M. le prince Albert de Broglie, lui offrit une croix pectorale en or, avec une inscription qui rappelait la date mémorable de son procès. « Ne la refusez pas, lui écrivait M. Cochin, c'est chose faite d'élan et touchante à voir. » Ce fut celle que désormais il porta de préférence. Son successeur, après sa mort, l'offrit à Léon XIII, qui se montra heureux de ce souvenir du grand athlète de la Papauté.
Au milieu de toutes ces traverses, que devenait son volume? Il le poursuivait avec une ardeur infatigable dans l'intervalle des polémiques. » J'écrivais, a-t-il dit, en combattant; je bâtissais d'une main l'édifice laborieux de ce livre, et de l'autre j'étais réduit à repousser des assaillants nombreux, des attaques sans cesse renouvelées. » Debout avant cinq heures du matin, son oraison faite et sa messe dite, dès avant sept heures jusqu'à midi, il travaillait sans désemparer ; et cela tous les jours. L'œuvre avançait : toute la partie dogmatique et historique était écrite ; là l'évèque d'Orléans exposait l'origine divine du Pontificat,