‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 132 sur 231 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

cents soldats à qui la Grèce avait confié la cause de sa liberté ne reculèrent pas devant des milliers de barbares... 0 collines de Castelfidardo, vous fûtes pour ces nobles jeunes gens les Thermopyles de l'honneur î Ils étaient là au poste du dévouement, et ils y moururent. Le vieil honneur du sang français, l'honneur du sang chrétien, ils l'ont soutenu jusqu'au bout. Ils sont tombés, mais ils n'ont pas été vaincus. Leur constance jette un reflet immortel sur leur glorieux désastre... et, comme une bouche étrangère et protestante le disait naguère, « ce sont les derniers martyrs de l'honneur européen».

Et voici comme il expliquait ce martyre, après avoir glorifié cet héroïsme : qui ne le reconnaîtrait lui-même à ces traits?

« Il y a, entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, un duel éternel sur la terre : Mors et vit a duello confliœere mirando. Dans ce duel, il y a des êtres prédestinés à être les témoins, les répondants du bien, de l'honneur, de la justice.

» Si vous voulez les reconnaître en ce monde, ces nobles prédestinés, cherchez-les sur les hauteurs! Il y a quelque chose en eux qui n'est pas dans le commun des hommes et qui vous les signalera : vous les reconnaîtrez à leur front, à leur regard.

» Il y a sur leur front un signe d'honneur, et dans leur regard une flamme de vie.

» Ils marchent à l'écart, sur les sommets, loin des bassesses, loin des cupidités, loin des ambitions, loin des égoïsmes.

» La foule les admire ou les maudit : n'importe, ils vont toujours.

» Et la justice vient en eux ; ils la voient dans sa pure et sereine lumière ; et elle leur dit : « Veux-tu être mon témoin, mon second?...» Et eux, ces glorieux prédestinés, répondent dans leur cœur: « Oui, je le veux. »

Martyrs? Mais « qu'ont-ils donc attesté du monde?

» Oh ! ils ont attesté ces grands principes que l'humanité ne peut laisser oublier ni prescrire sans que tout se trouble sur la terre, à savoir :

» Que la force ne conslitue pas le droit ;

» Que la parole humaine est sacrée, et que la violer c'est un crime :

» Que la politique n'a jamais le droit d'appeler le bien mal et le mal bien ;

» Que la félonie et la trahison seront toujours méprisées par tout ce qui a un cœur d'homme;

» Qu'il y a une vertu dans le dévouement, une fécondité dans le sacrifice, une force dans l'honneur, » etc.

Il y avait quelque chose de Bossuet dans la péroraison :

« David autrefois maudissait les collines de Gelboé, où étaient tombés les forts, les vaillants d'Israël... 0 colline de Casteltidardo, sur toi aussi sont tombés les vaillants d'Israël, plus forts que les lions, plus prompts que les aigles, aimables et beaux, dans leur vaillante jeunesse... Et cependant ne sois pas maudite. Leur sang t'a consacré. Sur toi leur épée s'est brisée, sur toi leurs corps ont été déchirés, sur toi ils sont morts. Eh bien, malgré cela, je te bénis, je te glorifie: tu seras à jamais une colline glorieuse, immortelle ; car c'est sur toi que sont tombés les héros, en faisant leur devoir pour la religion et pour la justice... Et comme on va visiter les champs fameux par les antiques batailles, on ira voir les lieux ou ils sont tombés, ces braves, en baiser la poussière, y respirer la foi, l'honneur, le courage, et recueillir là le souffle de vie et d'immortalité qui s'en échappe... Moi aussi, un jour, si Dieu le permet, j'irai visiter ces lieux chers et sacrés ; ce sera mon dernier pèlerinage ici-bas; j'irai là bénir Dieu de nous avoir donné, dans ces jours terribles, une belle consolation et une belle lumière; j irai relever mon cœur de ses tristesses, et fortifier mon àme de ses épuisements... j'irai apprendre d'eux à conserver en moi la flamme du zèle pour l'Eglise et pour les âmes, feu sacré qui doit brûler toujours au cœur d'un évèque... j'irai, sur leur tombe, ranimer mon ardeur éteinte et retremper mon àme pour mes derniers combats. »

Malgré les adulations et les servilités, l'Empire sentait sur lui la tache du sang impunément versé par le Pie-

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mont. La réprobation unanime de la conscience catholique était plus importune qu'on n'affectait de le croire. De courageuses paroles, du reste, avaient retenti à la tribune du Corps législatif et même au Sénat. Et il fallait bien voir aussi que la situation du Saint-Père était affreuse. Le Piémont voulait Rome, et il le disait : c II nous faut pour capitale la Ville éternelle, s'était écrié, après son glorieux succès, M. de Cavour, et nous y serons dans six mois. » Endormir, tromper encore les catholiques, était-ce possible? Mais égarer l'opinion publique, et faire retomber sur le Pape lui-même la responsabilité de ses malheurs un écrivain, non plus anonyme cette fois, mais officiel, M. le vicomte de la Guéronnière, directeur de la Presse, fut chargé de l'essayer, dans une brochure intitulée : Rome, la France et l'Italie, dont on fit grand bruit, et qui n'élait qu'une justification spécieuse de la politique impériale en même temps qu'une perfide accusation du Pape et des catholiques. L'écrivain officiel prétendait « définir les responsabilités », et, naturellement, il les faisait toutes retomber sur nous. Deux évèques, M?r Gerbet, M=r Pie, et des écrivains catholiques, M. Poujoulat et d'autres, lui répondirent. Mais, déjà, le premier de tous, l'évèque d'Orléans avait parlé, et, après son écrit, le plus vif, le plus incisif, le plus clair, le plus pressant, le plus politique peut-être de tous ceux qu'il avait jusque-là publiés, l'habile brochure de M. de la Guéronnière, ses arguments, son historique, ses conclusions, étaient absolument anéantis. C'était plus qu'une réfutation, c'était un châtiment. Ce qu'il n'avait pu dire en chaire, dans son oraison funèbre, il en soulagea, enfin, son àme; et les horreurs de l'invasion piémontaise furent stigmatisées en traits de feu. La duplicité de la politique qui perdait le Pape fut de nouveau dévoilée, sans qu'une illusion quelconque put subsister. C'est dans cette lettre (nous prions qu'on en veuille bien remarquer la date, février 1861) que le perspicace évêque écrivait ces paroles, trop prophétiques : « L'unité italienne, mère très prochaine et très menaçante de l'unité allemande. » Oui, nous défendions les intérêts français en même temps que les intérêts catholiques : pour une

idée étrangère, ou par haine de l'Eglise, les adversaires les sacrifiaient. — Qu'on lise au moins ici une page de cet écrit : « Qu'avons-nous vu ? Des sommations faites au Saint- Père pour désarmer ses défenseurs au moment même où les envahisseurs appelaient tous ses peuples aux armes; celte lâche agression sans déclaration de guerre; ces ultimatum présentés après l'invasion des territoires ; celte transformation du droit le plus simple d'un souverain, qui se défend, en insulte au sentiment national; ces prétextes de troupes étrangères quand on a soi-même des légions hongroises, anglaises et polonaises sous ses drapeaux: ces reproches d'émeutes qu'on a excitées et de répressions qu'on a provoquées ; ces proclamations, mêlant aux plus grossiers outrages des ordres d'extermination; ces mots de misérables, de sicaires, avides d'or et de pillage, jetés à des volontaires français: un roi et son premier ministre parlant de hordes papales commandées par ce Lamor ictère; cette attaque, par surprise, d'une petite armée, par une armée dix fois plus nombreuse ; ce vainqueur qui se vante d'avoir fait fuir Lamoricière; ces insultes aux prisonniers français traînés à travers les villes italiennes ; ces douze heures de bombardement au mépris de toutes les lois de la guerre et de l'honneur, d'une place qui capitule et que le drapeau parlementaire est impuissant à protéger ; cet envahissement en pleine paix d'un royaume allié ; ces embarquements en plein jour dans les ports du Piémont, ces enrôlements publics dans toutes ses villes; cette comédie diplomatique d'un ministre qui, tant que le succès est douteux, nie effrontément sa complicité; ce débarquement de Garibaldi, protégé par des vaisseaux anglais ; cette fusillade des prisonniers de Milazzo pour donner un salutaire exemple ; cette proclamation de la loi agraire, ce partage des biens communaux « aux combattants et aux victimes de l'ancienne tyrannie »; les 15000 forçats de Castellamare mis en liberté sur leur parole d'honneur; ce décret, non encore rapporté, qui proclame sacrée la mémoire de l'assassin Agésilas Milano; toutes ces atrocités enfin, comme on dit même au Parlement anglais, et ce hideux

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