CHAPITRE XIV
LUTTES POUR LA SOUVERAINETÉ PONTIFICALE
Suite)
Temps d'arrêt dans la question romaine
Convocation de l'épiscopat catholique à Rome
Attitude à Rome de l'évêque d'Orléans
La question romaine subissait un temps d'arrêt : l'opinion n'était pas suffisamment préparée aux derniers attentats ; d'ailleurs nous étions encore là, et il fallait nous retirer décemment pour que le Piémont put entrer ; il était probable qu'une nouvelle étape lui serait imposée avant sa marche définitive vers Rome : tactique exprimée par un mot célèbre, à savoir qu'il fallait manger l'artichaut feuille à feuille. Cependant le Pape, dans la situation terrible où il se trouvait, enveloppé de tous côtés par ses ennemis, protégé par un gardien qui écartait tout autre protecteur, et, d'autre part, laissait tout faire en désavouant tout, plaint en apparence, dans le vrai sacrifié par l'Europe, eut une inspiration simple et grande, comme Dieu en envoie aux heures suprêmes : il conçut la pensée de réunir autour de lui les évèques du monde entier, tout à la fois pour donner à la souveraineté temporelle l'appui moral d'une solennelle et unanime adhésion de tout l'épiscopat catholique, et pour faire resplendir au milieu des ombres de l'heure présente la souveraineté spirituelle de tout son éclat. L'occasion qu'il choisit fut une solennité rare et auguste dans l'Eglise, une canonisation, la canonisation des martyrs des persécutions japonaises ; et cela, par une coïncidence remarquable, au moment ou le Japon, si longtemps fermé, paraissait ouvrir enfin ses portes à la civilisation européenne et chrétienne.
Et le Pape n'eut besoin que de faire un signe; non pas même un ordre, une simple invitation suffit, et de tous les points de l'univers, malgré l'âge, les distances, les obstacles matériels, les difficultés politiques plus grandes encore, trois cents évêques arrivèrent à Rome pour donner au Souverain Pontife le double témoignage qu'il attendait, et lui faire, sous les yeux du monde emu, une magnifique couronne, un pacifique et glorieux rempart.
L'évêque d'Orléans fut un des premiers à se mettre en route; il se rendit à Piome par Marseille et par la mer. Le prince Borghèse lui offrit l'hospitalité dans son palais. Il se trouva que ce triomphe de la Papauté fut pour son plus vaillant défenseur un triomphe aussi : ce voyage de Rome marque pour l'évêque d'Orléans le point culminant de sa gloire. Le Pape le reçut avec les marques d'une particulière bienveillance ; le cardinal Antonelli lui témoigna une confiance inaccoutumée ; tous les cardinaux furent pour lui pleins d'égards ; les évêques étrangers le recherchaient avec empressement et semblaient s'effacer devant lui. « Quant aux Romains, ils n'ont, écrivait le journal protestant le Temps, d'yeux que pour l'évêque d'Orléans. » La jeunesse de Rome lui exprima son admiration dans des adresses enthousiastes; on alla jusqu'à lui faire des ovations ; les cris de : « Vive l'évêque d'Orléans ! » se mêlèrent plus d'une fois aux cris de : « Vive Pie IX ! »
Cent mille étrangers accoururent à Rome pour ces fêtes ; les Français y furent fort nombreux, et surtoutles prêtres ; on en compta près de trois mille, qu'on rencontrait partout et qu'on reconnaissait à leurs rabats et aussi à leur vivacité et à leur enthousiasme. Du reste, quiconque a vu Rome dans ces jours n'a pas pu n'être pas frappé de l'amour des Romains pour Pie IX ; partout où il se montrait, cet amour éclatait en acclamations si spontanées et si universelles, qu'il n'y avait pas à se méprendre sur leur sincérité. Ainsi, à Saint-Philippe de Néri, où le Pape vint célébrer solennellement la messe: au Camp prétorien, le jour où il posa la première pierre de la caserne des zouaves ; à Saint- Jean de Latran, où il donna, le jour de l'Ascension, la bénédiction solennelle JJrbi et Orbi. L'évêque