‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 137 sur 231 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

d'Orléans, ce jour-là, fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Cette bénédiction solennelle est donnée par le Saint-Père du haut d'un balcon qui domine la vaste place de la Basilique ; le Pape, l'ayant aperçu sur ce balcon, lui fit signe de venir se placer à ses côtés. Laissonsle raconter lui-même le spectacle qu'il eut alors et les impressions qu'il ressentit. Cette courte description, en nous dispensant d'en faire d'autres, donnera au lecteur une idée vraie de ce qu'était Piome en ces jours-là :

« Je voyais de là, a-t-il dit, rendant compte à ses diocésains de ce qui s'était passé, une foule immense, infinie, ondulant comme les flots de la mer ; à l'extrémité, les rangs de l'armée pontificale et de l'armée française; à droite, tous les monuments de la vieille ville ; plus loin, dans la Campagne romaine, dont la basilique n'est séparée que par les anciens remparts de Rome, la longue ligue de ces aqueducs qui lui apportent l'eau comme sur des arcs de triomphe; plus loin enfin, le grandiose horizon des montagnes. Arrivés sur ce balcon, quand cet important aspect s'offrit à nous; quand ce peuple, agité et frémissant, soudain se calma à la vue du Pape, et qu'il se fit un grand silence ; quand Pie IX, d'une voix forte, solennelle, qui se faisait entendre jusqu'aux extrémités de la place, chanta les paroles sublimes de cette bénédiction, et que, les bras étendus, il bénit toute cette foule, et la vieille cité, et par delà la triste Italie, et par delà encore le monde entier : oh ! alors ce fut un spectacle que je me déclare impuissant à peindre. La majesté surhumaine de ce vieillard faible et menacé apparaissait avec uue grandeur incomparable. Tous les fronts, toutes les âmes se courbaient dans le respect. On se sentait comme transporté loin de ce triste monde, comme suspendu entre le ciel et la terre, devant une puissance qui n'attend rien d'ici-bas.

» Et quand il eut fini, quand les derniers sons de sa voix se perdirent dans l'espace, alors tous ces fronts se relevèrent et tout ce peuple s'agita dans un enthousiasme inexprimable ; et comme tout à l'heure il se courbait devant son Pontife, maintenant il acclamait son roi, de ces acclamations infinies comme en pousse un peuple, et qui, por-

tées au loin par les échos des sept collines, allaient retentir jusqu'au cœur des ennemis cachés dans l'ombre et leur apprendre qu'à Rome, autour du Pape, il y avait encore des Romains. »

Mais la fête de la canonisation (8 juin) dépassa tout en splendeur. Saint-Pierre était illuminé tout entier. Cinquante mille personnes remplissaient la vaste enceinte ; dans l'intervalle des colonnes étaient suspendus des tableaux, représentant les divers genres de supplice des Saints dont on allait proclamer' la gloire : les évêques, mitre en tète, se rendirent processionnellement du Vatican à la basilique, par la magnifique colonnade de la place ; puis s'avancèrent lentement à travers les flots du peuple et le nuage vaporeux que répandaient dans le temple les trente mille lumières qui brillaient aux voûtes ; Pie IX, sur sa sella, fermait le glorieux cortège. La cérémonie, une des plus belles de la liturgie, dura cinq heures. Il y eut surtout un moment sublime, ce fut lorsque, après les trois postulations canoniques, le Pape ayant entonné le Te Deum, cinquante mille voix chantèrent l'hymne triomphal, pendant qu'au dehors le canon du fort Saint-Ange et les cloches des trois cents églises de Rome se faisaient entendre à la fois. Mais l'invisible spectacle que la pensée seule contemplait, la signification profonde de cette imposante cérémonie, était quelque chose de plus beau, de plus grand encore.

« Je me souviens, a écrit l'évèque d'Orléans, que je me disais à moi-même avec étonnement : Mais quelle est donc cette hardiesse, cette puissance, celte tranquille et majestueuse audace de l'Eglise qui, au temps de ses plus terribles épreuves, quand la terre tremble et fuit sous ses pieds, ouvre le ciel, marque sur des livres éternels la place de ses glorieux enfants? Quelle est donc cette sécurité, cette certitude d'elle-même, qui ne la laisse pas se détourner un moment de sa mission sanctificatrice et de la vue du ciel, par les orages les plus furieux de la terre? Et quelle est cette noblesse constante de ses pensées, quelle est cette grandeur tle proclamer encore, de proclamer toujourslasainteté^au milieu d'unmondesipréoccupéd'au-

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