CHAPITRE XIII
des ombres dans des flots de lumière, et ne recueillaient de l'histoire que la trompeuse anecdote.
Mais, tout à coup, lui arriva à Menthon, du ministre des cultes, M. Rouland, une lettre fort inattendue. Bien que, dans ce qu'il avait fait à Rome, il n'eût eu en vue que l'intérêt et la dignité de l'Eglise, sans aucune pensée de flatter personne, le gouvernement impérial lui avait su gré de ses efforts patriotiques; l'Empereur ne se cachait pas pour dire que le plus Français des évèques, à Rome, avait été l'évêque d'Orléans, et il blâmait M?1' Morlot de ne l'avoir pas assez soutenu. Voici la lettre de M. Rouland :
» Paris, le 8 juillet 1862. Monseigneur, dans les graves questions qui viennent de s'agiter à Rome, il y avait à défendre contre des doctrines exagérées les grandes et sages traditions de l'Eglise, s'associant pour le diriger au mouvement légitime des temps et des idées. Il y avait aussi un acte de justice à accomplir, en proclamant la loyale protection dont la France et l'Empereur ont donné tant de preuves à la religion et au Saint-Père. Vous avez soutenu cette double cause avec autant de sincérité que d'énergie, et comme il convenait à l'un des plus éminents prélats de l'épiscopat français. Sa Majesté a daigné me charger, Monseigneur, de vous exprimer sa vive satisfaction et ses remerciements. Permettez-moi d'ajouter combien je suis heureux de remplir celte mission auprès de Votre Grandeur. »
M. Rouland caractérisait à sa manière la protection impériale : un prélat ambitieux eût pu lire aussi bien des choses entre les lignes de cette lettre; et si l'évêque à qui elle était adressée eût été de ceux qui, selon une parole malheureuse, veulent arriver, ce n'eût pas été difficile ce jour-là. Et avant même d'avoir répondu, il apprit que les fonctionnaires avaient reçu l'ordre de venir chez lui, dès son retour. On était impatient, évidemment, de sortir de l'impasse où l'on s'était mis; on espérait probablement plus encore. Grand fut Fétonnement de l'évêque en recevant cette lettre. « Je n'ai rien fait à Rome, écrivit-il à M. Cochin, que ce que j'ai fait depuis trois ans.
J'y ai servi l'Eglise et mon pays comme je les ai toujours servis, comme je les servirai toujours. Ma ligne de conduite n'a pas changé et ne saurait changer, parce que c'est celle que me dictent ma conscience et le sentiment des périls que court la société encore plus que l'Eglise. »
En se promenant sur la terrasse de Menthon, la lettre du ministre à la main, l'évêque médita sa réponse. Une grande promenade au pied de la Forclaz avait été décidée pour le lendemain : là, au pied de la Tournette et des montagnes qui ferment l'horizon vers le fond du lac, tout ce beau lac, avec Annecy au loin sous son regard, il lut cette réponse, pour recueillir tous les avis : M. Sauzet et M?r l'é\êque de Grenoble se trouvaient là ; la conscience de rester digne, en gardant toutes les convenances, le remplit d'une joie qui rendit plus agréable encore la promenade sur le lac, qui termina cette journée, et pendant laquelle il écouta, ravi, la belle poésie de Lamartine, intitulée le Lac, que M. Sauzet disait de mémoire, et comme il savait dire. M. Cochin aussi fut consulté sur l'opportunité d'une réponse. Et voici quel fut son avis : c Hier encore à Paris, un conseiller d'Etat me disait: «La femme d'un de mes collègues tient de M. Rouland que l'évêque d'Orléans est entièrement réconcilié avec le gouvernement. » Vous voyez ce qu'on répand. Je suis donc bien d'avis d'une réponse. Elle me paraît indispensable à l'honneur et à la prudence. » La réponse partit, et bien que la cessation de la mise en interdit de l'évêque, antérieure à celte réponse, soit qualifiée par M. le préfet du Loiret de réconciliation officielle de l'évêque d'Orléans avec le gouvernement1 : bien que M. le préfet ajoute, avec la même légèreté : « Cette réconciliation fut le signal de la paix générale; tous les évêques suivirent, montrant bien ainsi que Ms* Dupanloup était réellement le chef de cette opposition qui avait si longemps inquiète le gouvernement », rien n'était changé dans sa resolution inébranlable de défendre jusqu'au bout, avec la même éner-