CHAPITRE XV
» Pour moi, j'ai toujours pensé, je pense encore que la parole de la France remplacerait son épée et qu'un jour viendrait où l'Empereur, avec toutes les puissances catholiques, dirait solennellement à l'Italie :
» La souveraineté du Pape est neutralisée et placée sous notre garantie collective. vous n*y toucherez jamais, jamais, jamais !
» Cette parole pouvait être dite à Yillafranca, à Zurich, à Gaëte, à Naples, à Paris ; elle pouvait être écrite encore dans la Convention du 15 septembre.
» Elle n'y est pas. Et M. Nigra nous l'a dit, le Piémont y a lu la parole contraire.
» Or si, avant la campagne dltalie, les services rendus par la France au Pape étaient volontaires, depuis la campagne d'Italie ils sont obligatoires. Car nous garantissons le Pape contre les conséquences de nos propres actes, et nous l'avons promis.
» C'est désormais un poste d'honneur. Je ne vous demande pas si vous avez de la religion ; je ne vous demande pas si vous avez de la foi ; je vous demande si vous avez de l'honneur. Oui, certes ! Donc vous ne pouvez pas quitter Rome et livrer le Pape.
» L'Empereur, dans sa loyauté, sait bien qu'il est engagé d'honneur à garder le Pape contre des périls qui ont grandi en même temps que ses triomphes. Le jour où la tranquillité du Souverain Pontife sera atteinte, l'honneur de la France ne le sera pas moins. Le Pape ne sera exposé qu'à un malheur, la France sera exposée à un remords : et toutes les consciences délicates sont d'accord pour ne pas mettre en balance le poids d'une épreuve avec le fardeau d'une pareille responsabilité.
» En un mot, la France aurait beau n'être plus garante de riem, elle serait responsable de tout.
» Et quelle responsabilité ! A celui auquel il a été dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », on ne touche pas impunément.
» Un des plus vaillants chefs de nos vaillantes armées, et de ceux qui ont donné le plus de gloire à nos armes en Italie et ailleurs, disait naguère : « Je souhaite que
» pas une pierre de cet édifice-là ne tombe sur Lui ni sur » sa dynastie. »
» Sans doute il est des événements qui tombent dans l'histoire comme une pierre dans l'eau. On voit une ride à la surface, et on passe en disant : Qu'importe?
» Mais il en est d'autres dont le bruit ne s'éteint pas, dont la tache ne s'efface jamais. Ni la gloire, ni les bienfaits, ni le temps n'apaisent la rigueur de la postérité qui les contemple et qui les maudit. Après un peu de temps, tout est oublié, enterré, jeté en poussière, il reste à peine un portrait des plus grands conquérants: mais on insulte encore à leur nom, au souvenir de tel ou tel mot, de tel ou tel acte, que la mémoire humaine porte toujours comme un plomb au fond d'une blessure.
»... La chute du pouvoir temporel des Papes, si elle venait à s'accomplir, serait un de ces événements qui retentissent dans l'histoire et caractérisent une époque. Les princes qui l'auraient consommée seraient longtemps nommés et jugés sur cet acte. Quelle que soit leur carrière, ils n'auraient mis la main à aucun événement dont les conséquences puissent être plus prolongées après leur mort, et dont ils porteraient une responsabilité plus redoutable devant l'histoire, devant leurs enfants et devant Dieu.
»... Cette considération qui m'épouvante fait aussi mon espoir.
» Quand la souveraineté pontificale ne reposerait plus sur l'épéede la France, elle reposerait toujours sur son honneur.
» Le jour où le Pape serait dépossédé, après notre abandon, la France serait déshonorée.
» Il n'en sera pas ainsi.
» Et c'est pourquoi, laissant tomber de mes mains cette Convention qui ne convient de rien, cet arrangement qui n'arrange rien, je me console, espérant en Dieu, et répétant toujours la même parole :
» Quand la France, après deux ans, ne serait plus garante de rien, elle demeurerait responsable de tout.