‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 169 sur 231 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

se trompait pas. Avant de parcourir lui-même les rangs pressés des fidèles, il monta en chaire ; mais ayant fait lire déjà sa grande lettre le dimanche précédent, il ne dit que quelques mots :

(( Un roi de France disait un jour à ses compagnons d'armes : « Je suis votre roi, vous êtes Français; voilà l'ennemi, marchons! » Et moi je vous dis : Je suis votre évêque, vous êtes chrétiens; nous n'avons pas d'ennemis, mais des frères qui souffrent, volons à leur secours!... »

La quête dépassa quinze mille francs; le diocèse lui en envoya de plus vingt-cinq mille, sans compter les nombreux dons en nature. Mais ce n'était pas assez d'avoir remué son diocèse et la France par sa magnifique lettre, et donné une impulsion puissante à la souscription : il eut la pensée de faire représenter, par les élèves de son Petit Séminaire, au profit des ouvriers rouennais, les Perses d'Eschyle. A cette représentation, toute la société orléanaise assista, ainsi que beaucoup de notabilités étrangères, parmi lesquelles plusieurs Grecs, touchés d'entendre dans l'exil, à six cents lieues de leur patrie, l'un des immortels chefs-d'œuvre de leur langue. La quête, là, produisit encore trois mille francs, qui furent immédiatement transmis à Rouen. Les élèves du Petit Séminaire de Rouen remercièrent l'évèque d'Orléans par une belle pièce de vers grecs. Mais quand le diocèse d'Orléans sera lui-même désolé par la terrible inondation de 1866, à la première nouvelle du désastre, le cardinal archevêque de Rouen, dans un élan de son grand cœur, enverra immédiatement, et avant toute souscription, dix mille francs à l'éloquent avocat des ouvriers rouennais. Voilà nos évèques.

Il était loin de s'attendre à ce que cet appel à la charité trouverait des contradicteurs : le Journal des Débats, cependant, en prit occasion d'attaquer à fond la charité catholique et son interprète. Il reprocha à l'évèque d'Orléans d'avoir proclamé la misère « nécessaire et d'institution divine » ; il déclara l'aumône c un mauvais remède ». <.( Ce mot d'aumône, écrivait-il, choque et révolte cent

mille ouvriers qui demandent à leurs concitoyens aide et appui. » Et, bien au-dessus de l'aumône évangélique, il mettait c un idéal social où l'aumône deviendrait de moins en moins nécessaire », < une législation chaque jour plus sensée et plus libre », qui fournirait c le moyen d'accroître la prospérité publique, de pourvoir, au nom du seul intérêt social et par le seul jeu du mécanisme social, aux catastrophes publiques ». Cette attaque contre ce qui est le plus bel apanage du christianisme, la chanté, blessa l'évêque au cœur ; elle heurtait, du reste, par un des côtés les plus considérables, la grande thèse qui consiste à soutenir l'harmonie, et non pas l'opposition, du christianisme avec les grandes choses de la nature humaine, avec l'économie politique comme avec les autres sciences. Profonde légèreté de l'esprit français! Car, enfin, que faisait-il, ce journal grave et conservateur? Il conspirait, sans le vouloir, avec les hommes qui cherchent un point d'appui dans les passions subversives, et qui, eux, en attaquant l'Eglise, savent bien ce qu'ils font. L'évêque se décida donc à répondre aux Débats, et, dans une lettre courte, mais vive et saisissante, il démontra l'inanité de ces attaques, basées sur de purs sophismes : sur une fausse notion de la charité catholique, dont l'aumône n'est qu'une face; sur une fausse notion de l'économie politique ellemême, qui, bien entendue, n'est que la charité chrétienne dans les lois; et sur un oubli trop cruel du fait actuel de la misère, et de la nécessité présente et pressante de la secourir, en attendant la réalisation des promesses de la science économique, que la charité catholique hâte de tous ses vœux et de toutes ses influences, loin de l'entraver. « Je ne suis pas un savant, disait-il dans cette Lettre aux Débats, je ne suis pas un économiste ; je suis un ministre de Jésus-Christ : laissez-moi tout à mon ministère, et si je choque vos théories, ne vous scandalisez pas de mes compassions. Vous raisonnerez demain; mais on souffre, on pleure, on a faim aujourd'hui ! Je tends, même à ceux qui raisonnent, la main pour ceux qui versent des larmes. Je ne blâme pas la science, mais je suis la pitié. Science, je te laisse disserter; mais laisse-moi

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