CHAPITRE XVII
ce que la charité a fait dans le monde ; mais avant ce tableau historique, et pour ie l'aire mieux ressortir, un autre tableau, celui du monde païen sous ce rapport. M. Cochin fut saisi du contraste : « C'est, lui écrivait-il, après l'avoir lu, le jour après la nuit, le paradis après l'enfer. » M. Cochin demanda que la conclusion fût pleine de sérénité. « De plus en plus vous grandissez, lui disaitil, vous montez, vos ailes s'étendent dans un air plus pur, vous regardez de plus haut et vos paroles portent plus loin. Laissez les colères effarouchées. Le clergé n'a pas besoin qu'on amplifie l'ennemi, il n'en a que trop peur. Amplifiez la beauté de la cause à défendre, et les devoirs des défenseurs. C'est la votre but. j> C'est ce qui donna à Pévêque l'idée de tout terminer d'une façon originale, par quelques pages 1res remarquables sur un livre considérable qui venait de paraître, et traitait du point de vue révolutionnaire toutes ces questions, les Misérables, d^ M. Victor Hugo ; ouvrage que M. du Boys, dans le dernier voyage de Pévêque à Lacombe, lui avait fait connaître. Tel est ce volume.
Il ne s'éloignait pas c vers d'autres rives » en écrivant, dans le cours de ce travail, sa Lettre sur V esclavage. Cette question, qui avait déchaîné cette guerre américaine, dont les contre-coups avaient produit chez nous la crise de l'industrie cotonnière, le poursuivait aussi, et à bon droit; car il n'y avait pas moins de quatre millions d'esclaves aux États-Unis, et de deux millions dans le reste de l'Amérique. Le dimanche de la Passion, le jour où Petendard de la croix est arboré dans nos temples, à la vue de ce signe sacré de délivrance et de salut, cette pensée saisit vivement son àme : Jésus-Christ est mort sur la croix pour délivrer les hommes, et il y a des hommes qui sont encore sur la croix, il y a six millions d'esclaves sur des terres chrétiennes! Mais que pouvait-il pour eux? Rien, sinon ceci : Quand depuis deux ans le sang coulait, crier : Paix ! Justice! Charité! et demander des prières pour que de ces guerres sanglantes sortît au moins l'affranchissement chrétien des hommes. Sous l'émotion de ces pen-
sées, il data du vendredi saint suivant une Lettre éloquente sur l'esclavage où, sans exagération doctrinale, sans immixtion aussi dans la politique, il poussait un en d'affranchissement qui dut retentir jusqu'en Amérique1.
Et la Pologne, qui en ce moment-là même tentait un nouvel et héroïque effort pour revivre, pouvait-elle le trouver indifférent? La Pologne ! douloureuse et magnanime question! La politique a beau la passer à l'ordre du jour; la justice l'y retient, et Dieu l'y remet sans relâche. M. de Montalembert avait ouvert son àme, et écrit ces pages émouvantes : Une nation en deuil.
Tout à coup une provocation directe arriva au clergé : M. Quinet l'interpella sur cette question dans un écrit intitulé: Adresse au clergé catholique. Fallait-il dédaigner cet appel du grand écrivain révolutionnaire, du grand ennemi de l'Eglise, au risque de laisser croire que le clergé ne savait rien dire que pour les biens temporels de l'Eglise, mais que, quand la justice saignait, il dormait; et que les Polonais n'avaient de vrais amis que les hommes de la Révolution? Il se pouvait que M. Quinet fût sincère, qu'il y eût là un mouvement du cœur, un aveu. Quand un homme se met dans l'attitude de la prière, faut-il l'écraser? Mais il était plus probable que M. Quinet suppliait pour pouvoir dire : «On les prie pour les peuples, et ils n'entendent pas: Pologne, ne crois plus aux prêtres, ils sont sourds et muets pour toi. » En outre, l'immense danger des Polonais était de se laisser envahir par le mazzinisme et de déshonorer ainsi leur cause aux yeux des honnêtes gens qu'elle touche encore. Il fallait conjurer les deux périls. L'évêque d'Orléans se décida donc à répondre à M. Quinet. « Bien que je sois d'une grande lassitude d'àme, écrivait-il (14 mars 1863), à cause de tous les entraînements ou de toutes les nécessités qui me font sortir du silence et de la paix dont j'ai par-dessus tout besoin, j'avoue qu'une réponse à la provocation de M. Quinet me paraît nécessaire. J'ai d'ailleurs été personnellement provoqué de divers côtés. »
1. Cette lettre se trouve aussi à la fin du volume sur la Charité,