‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 172 sur 231 · CHAPITRE XVII. 3-2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. 3-2i

81. Quinet essaya de répondre. Il était manifestement battu ; mais il insistait sur un détail : l'évêque avait cité comme de lui d'odieuses paroles qui, en réalité, appartenaient à Marnix de Sainte-Aldegonde. On eut beau dire à l'évêque que la plainte était insignifiante, puisque M. Quinet avait fait siennes les paroles en question, et avait exprimé pour son propre compte les mêmes pensées : dans sa loyauté polémique, il ne voulut répliquer qu'après avoir eu sous les yeux le volume même de M. Quinet, et ne l'ayant pas trouvé à Paris, il envoya un de ses amis, M. l'abbé Lamazou, le chercher en Belgique. Sa réplique acheva de confondre M. Quinet. Et il eut dans cette polémique le dernier mot *.

Non, jamais l'Eglise n'a abandonné cette cause, et quand M. Quinet osait l'accuser d'avoir « au dernier siècle abattu le cœur de la Pologne», l'évêque d'Orléans n'avait qu'à faire parler les faits : « Si j'ouvre l'histoire du dernier siècle, je vois que le pape Clément XIII écrivait, le 30 avril 1767, au roi de France, au roi d'Espagne, à l'empereur d'Allemagne, en faveur de la Pologne ; que Clément XIV recommandait encore cette grande cause le 7 septembre 1771, quinze jours avant de paraître devant Dieu ; que vingt fois, entendez-le bien, dans des documents publics et solennels, ces deux papes, seuls en Europe, ont protesté avec toute l'énergie que donne la foi, la charité, l'amour de la justice, contre l'iniquité de la conquête et du partage. » Pie IX protesta à son tour, en termes admirables. Certes, nous n'avons pas la présomption de dire que sans l'évêque d'Orléans il ne l'eût pas fait; mais il nous appartient de constater qu'après sa polémique avec Quinet, l'évêque prit la respectueuse liberté d'écrire des lettres pressantes au Saint-Père pour appeler son attention sur l'opportunité d'un tel acte. « On verrait, disait-il dans une de ces lettres, l'incendie des cœurs. » Il ne manqua pas de profiter de cette occasion pour mettre

1. « Comme c'est bon, nous disait à ce propos en riant M. Cochin, d'avoir fait dire aux ouvriers de Paris : Quinet qui cale! » — Ces deux lettres se trouvent aussi à la fin du volume sur la Charité.

lui-même son diocèse en prières pour la Pologne l ; et l'année suivante, 6 août 1864, saisissant l'occasion d'un appel adressé au clergé français par des prêtres polonais, sollicité d'ailleurs lui-même directement, il plaida de nouveau devant la France, dans une seconde lettre, cette noble cause.

L'année suivante encore, il invoquait la charité orléanaise en faveur des pauvres réfugiés polonais, pour lesquels le prédicateur du carême à sa cathédrale, le P. A. Perraud, avait éloquemment parlé. Un concert eut lieu à l'évêché, et fut suivi d'une quête qui produisit trois mille francs : sans compter un magnifique anneau d'or orné d'une émeraude, le plus beau que possédât l'évêque, et qui fut trouvé dans la bourse d'une des dames quêteuses.

Quelqu'un pourtant, parmi ses amis, regretta cette intervention en faveur de la Pologne, ce fut M. Thiers. Placé, comme toujours, au point de vue français et pratique, M. Thiers avait plus peur alors de l'Allemagne que de la Russie, et il ne croyait pas d'ailleurs que la Pologne put se relever sans une guerre générale, et il n'en voulait pas. L'opinion de M. Thiers importait trop pour que l'évêque d'Orléans n'essayât pas de s'en expliquer avec lui: il lui écrivit donc une lettre dans laquelle, sans disserter sur les intérêts changeants de la politique et sur ses mobiles alliances, il exposait à l'homme d'Etat son point de vue d'évèque dans cette question. « Nous sommes ici-bas pour crier toutes les fois que la justice est trop audacieusement violée ; pour être battus avec elle, et sans regarder au delà : laissant aux hommes politiques à déterminer ce qui est pratique, nous proclamons bien haut ce qui est moral. Ah ! ne nous contestez pas ce rôle; la justice a si peu de défenseurs en ce monde ! »

Au reste la Pologne et l'Irlande n'étaient pas ses seules clientes. Tout grand désastre émouvait son cœur et lui arrachait des cris. Nous l'entendions tout à l'heure plaider

1. Lettre de Mor l'évêque d'Orléans au clergé de son diocèse ordonnant des prières -pour la Pologne, 23 septembre 1863 (Œuvres choisies, 2e série, t. I, p. 279).

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