CHAPITRE XVI II
de province se déchaîna contre lui avec colère. L'explosion qui se fit alors est incroyable. On appela sa lettre « un monstrueux outrage au bon sens » ; < une accumulation d'incohérences et d'absurdités » ; « une résurrection du vieux Jéhovah qu'on avait cru mort » ; « la fantasmagorie d'un Dieu brutal s'arnusant à tourmenter et à épouvanter ses créatures pour châtier leur orgueil » ; « la plus radicale négation de Dieu » ; < un monitoire d'un autre temps », etc. Et quant à ses révélations effrayantes sur les progrès de la Révolution, on affecta de ne les point prendre au sérieux. Le Journal des Débats se distingua ici par une particulière légèreté. Ces ouvriers de Genève n'étaient à ses yeux que des délégués ; ces étudianfs de Liège n'étaient que des enfants. Tout cela était sans conséquence. La Revue des Deux Mondes tenait un langage analogue. Ainsi parlaient et voyaient les organes les plus importants de la presse française. Ce spectacle était quelque chose de profondément attristant. S'il ne se fût agi que de lui, l'évêque d'Orléans eût volontiers laissé passer l'orage ; mais il y avait là une révélation trop triste de ce qu'était en France l'esprit public, un nouvel et trop douloureux signe du temps. Manifestement l'idée même de Dieu était en péril ; et cette société, minée par un travail effrayant de sape et de démolition, dormait, aveugle et insouciante, sur un abime. L'évêque résolut alors de parler plus haut encore qu'il ne l'avait fait : il n'avait pris, dans sa lettre pastorale, que le sommet des choses; il se décida à entrer dans les détails et à tout dire sur une situation aussi redoutable, et il intitula son nouvel écrit : l'Athéisme et le péril social.
L'Athéisme et le péril social, formule qui résumait bien sa pensée, et ce qu'il tenait tant à mettre en lumière, à savoir les affinités de l'impiété avec la Révolution, est peut-être le plus polémique, le plus fort de tous ses écrits contre l'impiété. Eu voici d'abord le grave début :
«... Que s'est-il donc passé?
» Un évèque, en France, au dix-neuvième siècle, après dix-neuf siècles de christianisme, s'est permis, dans une lettre à son clergé, de rappeler ces vérités premières,
fondamentales, que l'humanité, à toutes les époques, a proclamées, que les païens eux-mêmes ont admises, el dont la négation, quand elle se produisait parfois sous la plume de quelque sophiste, excitait partout l'horreur et l'indignation publiques :
i II y a un Dieu :
i 11 y a une Providence;
)> Il y a une justice divine qui châtie par des maux privés et par des calamités publiques les péchés des peuples.
.>• Et cet enseignement, si simple, a paru étrange, intolérable. On s'étonne, on se récrie; et bien qu'il ne faille pas mettre absolument sur la même ligne tous les adversaires que cette doctrine. a rencontrés, la presse française donne a ce sujet, depuis plus d'un mois, le spectacle d'une exaltation d'impiété qui inspirerait le dégoût si elle n'excitait un juste effroi...
» Eh bien, c'est ce que j'appelle un nouveau et redoutable signe des temps... »
Il était donc là, luttant seul contre toute la presse. La marche de l'écrit était simple et grande : Vire* acquit il eundo. 11 y avait trois parties. La première exposait : la récente contrôler se qui en était l'occasion ; une seule question y était impliquée, mais qui elle-même implique tout: la Providence; puis, — la tactique des adversaires. affectant de résumer sa doctrine en formules exagérées jusqu'à l'absurde; — leurs injures, que, selon le conseil de M. de Montalembért, il avait détachées en vedette : c'était inouï! Non qu'il en fût effrayé : « S'il s'est jamais rencontré un honneur dans ma vie, disait-il, c'est celui qu'on vient de me faire. Ce qui me touche, c'est autre chose. C'est le fond même de cette étonnante situation : c'est ce que de telles paroles, de tels cris, ce qu'une si violente tempête, à propos des vérités premières, fondement de tout ordre moral et social, révèlent de mal dans le présent et de péril dans l'avenir ; i — leurs arguments : il lui suffisait, tant, hélas! on se paye de mots en Fiance, de les presser un peu pour les réduire à rien ; — V accord du grave humain avec le christianisme sur la question.