‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 185 sur 231 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Les savants de premier ordre parmi vous, où sont-ils? Qu'ils se lèvent. Je vois bien d'honorables rapporteurs, manipulateurs, vulgarisateurs, ingénieurs, expérimentateurs; mais des inventeurs, des génies, des philosophes, j'en cherche, je n'en vois pas. Ceux-là, ils croient en Dieu. »

Les conséquences antisociales de l'impiété, c'était une grave thèse, et bien nécessaire à établir, en France surtout, où l'on passe si vite de la spéculation à l'action. Pour les esprits vraiment philosophiques, cette thèse est absolument démonstrative, car on juge à bon droit de l'arbre par ses fruits. Pour les esprits politiques, il y avait là un avertissement capital, si l'on n'eût pas été si engagé; et dans ce suprême effort d'un évêque, pour arrêter à temps son pays sur une pente fatale, un grand effort patriotique, en même temps qu'une puissante défense de la religion. Quelles intuitions vraiment prophétiques :

c( Qui donc a formé ces jeunes gens? Qui donc les a préparés pour les catastrophes à venir? Dans dix ans peut-être ces hommes-là gouverneront. Le congrès de Liège et les articles de certains journaux révèlent les Saint-Just, les Hébert, les Chaumette, les Carrier futurs d'une nouvelle révolution démocratique et sociale. Les hommes les plus effroyables de 93 n'étaient pas autre chose que des jeunes hommes, disciples pratiques du matérialisme et de l'athéisme le plus éhonlé, arrivés aux affaires, et donnant avec l'ardeur de leur âge et la fureur de leurs passions les fruits naturels de leurs doctrines et de leur corruption. »

Plus loin, il s'adressait plus directement aux hommes du gouvernement : « On travaille à pénétrer les masses d'impiété : eh bien, qu'on le sache, une telle œuvre aujourd'hui, c'est la guerre à Dieu ; demain , ce sera la guerre à la société. Et c'est pourquoi je le dis avec une profonde tristesse : ceux qui ne voudraient pas aller jusqu'à faire la guerre à la société, et qui font la guerre à la religion, qui dissolvent les croyances, qui tuent toute foi dans les âmes, sont les plus coupables, mais aussi les

plus aveugles des hommes : auxiliaires aujourd'hui de ceux qui les renverseront demain. Et ceux qui s'imairinent ne pas attaquer Dieu en n'attaquant que l'Eglise, qui croient faire œuvre de bonne politique en jetant l'Eglise comme une proie à ses ennemis: ceux qui, dans cette guerre contre le Pape, ont été les auxiliaires de l'impiété; tous ceux-là sont dans une erreur inconcevable.

» Mais quoi ! dirai -je à ceux de ces hommes qui semblent avoir encore quelque souci d'eux-mêmes et de leur pays, vous voyez que le flot monte, monte toujours; et vous ne voulez pas comprendre que si la démocratie, qui sera peut-être maîtresse demain, est antich retienne, irréligieuse, athée, elle fera une société effroyable!

» Croyez-moi, je viens de le voir sur les rives de nos fleuves, quand les digues sont rompues, les inondations deviennent un fléau dont nul ne peut calculer ni arrêter les ravages. Si la digue de la religion vient à être briser tout sera emporté dans un désastre social également incalculable.

» Donc considérer la guerre à Dieu et à l'Eglise comme une sorte de dérivatif contre la Révolution, laisser inonder la religion pour préserver la société, c'est la plus coupable, mais aussi la plus dangereuse des politiques.

» Expédient d'un jour, trahison de l'avenir. »

Hélas! il ne fut écouté que des sages, et le torrent suivit son cours. Trop souvent la raison, l'éloquence sont condamnées à être impuissantes ici-bas. Le rôle de cet évèque n'en est pas pour cela amoindri, et ses paroles demeureront, à la fois témoignage de son zèle patriotique et sacerdotal, et leçon salutaire pour la postérité. Cette société a préféré attendre la leçon plus sévère des événements; elle l'a eue déjà, elle l'aura encore: mais si Dieu permet un jour que les ruines laissées derrière lui par ce siècle en s'abîmant soient relevées, on se souviendra des avertissements du courageux évê jue, et c'est sur l'ordre moral et religieux enfin restauré qu'on refera la France de l'avenir.

Quant à lui, ces travaux faisaient du bien à son âme :

Page 1