CHAPITRE XIX
LUTTES POUR LA SOUVERAINETE PONTIFIl AL
(Suite.1
Travaux divers dans l'intervalle
2° Œuvres oratoire*
Ces travaux de longue haleine n'étaient pas les seuls qui vinssent se jeter à la traverse de celte grande polémique pour le Saint-Père : son ministère, ses relations immenses amenaient sans cesse des incidents qui le forçaient à parler en même temps qu'à écrire. Ses prédications suivies à ses diocésains, dont nous devons compléter le tableau, ne représentent donc pas, il s'en faut, toute son œuvre oratoire. Xous avons rappelé déjà les principaux discours de circonstance qu'il eut l'occasion de faire, soit dans son diocèse, soit ailleurs, avant cette longue lutte pour la souveraineté pontificale. Il dut aussi, pendant les années qui vont de 1859 à 1807, c'est-à-dire de la guerre d'Italie au Concile, prononcer de nombreux discours, dont nous grouperons simplement ici, tels que le cours des faits les amène, les principaux : discours ayant pour objet soit des incidents Orléanais, soit des œuvres de charité ou de piété étrangères à son diocèse, soit même des intérêts généraux.
Se présentent à nous d'abord ses Conférences aux mères chrétiennes; mais nous en parlerons avec plus d'à-propos quand nous présenterons le tableau de tout ce que son zèle entreprit pour l'éducation des jeunes filles et la sanctification des femmes du monde.
Nous disions, en racontant le procès qui lui fut fait en 1800, que le gouvernement n'avait réussi par là qu'a lui donner plus de prestige. On en eut la preuve, lorsque, dix jours seulement après, le 29 mars, à la demande de M. Cochin, Msr Dupanîoup prêcha à Saint-Roch un sermon sur les salles d'asile, dont le fondateur en France est, on le sait, le père même de M. Cochin. L'église entière, la nef, les bas côtés, les chapelles, l'orgue lui-même, tout était envahi, et plusieurs centaines de personnes ne purent trouver place. Voilà la popularité qu'on lui avait faite. Dès qu'il apparut en chaire, quelque bruit fut essayé dans Je fond de l'église, mais que l'organiste, M. Vervoitte, par une heureuse inspiration, couvrit aussitôt; puis l'orgue ayant tout à coup fait silence, immédiatement Pévêque commença et tint pendant plus d'une heure l'immense auditoire suspendu à ses lèvres. Au reste, ceux qui s'attendaient à quelque sortie politique furent bien déçus. Il parla des enfants et rien que des enfants. Il eut dans ce discours un mouvement sublime, ce fut quand il cita ce fait connu : Albukerque opposant un enfant à la tempête, et obtenant ainsi le calme soudain des Ilots. C'est dans ces moments-là qu'il fallait voir en chaire Févêque d'Orléans, et que samagnifique action oratoire avait toute sa beauté. Il permit l'impression de ce discours recueilli parla sténographie, et M. Cochin l'en remercia par la lettre suivante : c( Ce discours est comme une bénédiction sur la tombe de mon père, et une puissante protection pour son œuvre de prédilection. Il est pour moi-même un insigne honneur. A part tous ces motifs personnels de reconnaissance, je vous remercie encore de permettre que ce beau discours soit publié. L'Ami de l'enfance, journal des salles d'asile. le portera à toutes les salles d'asile de France et même à
In peu plus tard, ce fut l'Irlande qui lit appel à son éloquente charité. Comment refuser sa parole à cette France d'au delà des mers, cette chère Irlande, si fidèle et si malheureuse? La famine venait encore de la ravager et les catholiques de France faisaient des quêtes pour se-
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courir les pauvres Irlandais. On vint demander à l'évèque d'Orléans de plaider celte cause. ïl portait à la patrie d'O'Connel trop de sympathie pour ne pas répondre à cet appel : le sermon eut lieu encore à Saint-Roeh, l'auditoire se retrouva aussi nombreux qu'un an auparavant, mais le discours lut incomparablement plus large et plus beau: ce fut plus qu'un plaidoyer admirable en faveur de l'Irlande , devant la charité française; ce fut surtout un appel pressant à la justice de l'Angleterre. C'est, selon nous, un des plus remarquables que l'évèque d'Orléans ait prononces. Traduites sur-le-champ en anglais, ces parole> allèrent en Irlande et jusqu'en Australie, partout ou l'émigration avait jeté les enfants de cet infortuné pays, leur porter une consolation et une sympathie. Ils se montrèrent admirablement reconnaissants. En retour des 30000 francs que ce sermon leur valut, ils envoyèrent a L'évèque d'Orléans plus de deux cent mille francs pendant la guerre. « Ils s'arracheraient le pain de la bouche pour donner à la France,» lui écrivait un évéque irlandais. Et qu'on nous laisse raconter ce trait touchant : Tannée suivante, l'évèque d'Orléans, revenant de Home, se trouvait sur le pont du bateau, fatigue et étendu, connue presque tous les passagers: tout a coup il s'aperçoit que la pluie, (iui tombait assez abondante, cessait de le mouiller: il se retourne, et que voit-il'' La charmante ligure d'un jeune prêtre qui tenait un manteau étendu au-dessus de sa et qui, rencontrant son regard, ne lui dit que ce seul mot : « Monseigneur, je suis Irlandais. » Et i'annee d'après, 1> se trouvant de nouveau a Rome, il eut la gracieuseté de faire remettre à chacun des jeunes élèves irlandais de la Propagande un exemplaire de ce discours pour l'Irlande. Ils lui offrirent en retour un chef-d'œuvre de la typographie romaine, un magnifique bréviaire en un seul volume sorti des presses de la Chambre apostolique, avec deux adresses, l'une en latin, l'autre en français, où leur cœur d'Irlandais parlait bien son langage.
Chose singulière, ce discours fut attaqué avant d'avoir été prononcé. Vn éyêque anglican, lord Plunkett. qu'on accusait d'avoir cté dur envers ses tenanciers, trembla que
du haut de la chaire de Saint-Roch l'évèque d'Orléans ne lui imprimât un stigmate ineffaçable, et il se hâta de se justifier publiquement par une lettre à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Cowley, invoquant sa protection. L'évèque d'Orléans lui répondit dans les Débats, par une lettre à la fois spirituelle et éloquente, à laquelle se garda bien de répliquer lord Plunkett1.
Quelques semaines après, nouvelle diversion, nouveau discours, le discours sur l'agriculture; et, en vérité, devant tous ces travaux qui tombent à la fois sur lui, le pauvre évêque aurait pu dire, comme le poète :
Quù fessum rapitis?
Un concours régional à Orléans réunissait les représentants de sept départements, et le maire, ainsi que le préfet, l'avaient invité à prendre la parole. Nous avons dit ce qu'il y avait de délicat pour lui, dans la situation que le gouvernement lui avait faite, cette sorte d'excommunication officielle qui durait encore, à accepter une telle invitation, et comment, se dégageant des considérations politiques, et ne voyant que les âmes, il s'était décidé a parler. « Afin, écrivait-il, d'apprendre à ces braves gens à gagner le ciel en travaillant la terre. » Il préparait ce discours, pendant une tournée de confirmation, « en courant de village en village » ; et il le prononça à la cathédrale, le 9mail8Gl,le lendemain des fêtes de Jeanne d'Arc. Pas un mot de politique, bien entendu, « Aujourd'hui, Messieurs, mon esprit se repose avec joie parmi vous, dans le silence des querelles humaines, et je n'aspire qu'a parler des champs. » Et comme il en parlait! Etonnant discours! c'est comme une riche gerbe, formée de toutes sortes de Heurs et de fruits : détails techniques, histoire, poésie, économie sociale, haute philosophie, accents patriotiques et surtout religieux. Il disait les origines divines de l'agrf-
1. Cette lettre se trouve dans les piècps justificatives imprimées à la suite du discours, Œuvres choisies, lre série : Œuvres oratoires, p. î-2'2.
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culture; et les richesses, et les vertus qu'elle donne à l'homme; et, au nom de la société comme de la religion, il la bénissait. Dans son enthousiasme, après l'avoir lu, M. de Montalembert écrivit à son ami : « Je ne vous ai rien dit de votre merveilleux discours sur l'agriculture. Quand vous êtes loué, admiré, enlevé par tout le monde, j'en jouis sincèrement, mais je n'éprouve pas le besoin de vous le dire. Je me réserve pour les mauvais jours. Mais j'admire le bonheur que vous avez eu de remporter si à propos un triomphe distinct de tous les autres. Domines tecum, vir fortissimef »
La population orléanaise lui fit une ovation.
Bourges, peu de temps après, eut aussi l'honneur de l'entendre. Son archevêque, M*r Menjaud, venait de mourir; il avait été à Saint-Sulpice un des catéchistes de l'évèque d'Orléans; c'était même lui qui, le jour de sa confirmation, sur le perron de l'église de Saint-Sulpice, avait le premier murmuré à son oreille le mot de vocation. Invite par le coadjuteur et le successeur de M-1 Menjaud, Msr de la Tour d'Auvergne, lequel avait été son élève à Saint- Nicolas, à en faire l'oraison funèbre, il ne se refusa pas cette joie de cœur. Et comme il sut rappeler tous ces souvenirs !
« Réclamé tout à la fois par celui qui fut mon père dans la foi et le sacerdoce, et par les vœux de celui qui fut mon disciple et mon ami, je viens adresser un dernier hommage avec un dernier adieu à une chère mémoire, et satisfaire ainsi tout ensemble à la reconnaissance la plu> profonde et la plus ineffaçable qui soit dans ma vie, et à une affection chère aussi et plus récente. »
Ce jour-là, cette source de tendresse que nous nous plaisons à signaler chez le militant évèque coula avec abondance. Ce discours en est une des nombreuses et des plus charmantes révélations.
M=r l'archevêque de Tours, depuis Son Eminence cardinal Guibert, eut aussi à faire appel à cette infatigable parole, et non pas en vain. La grande gloire catholique
de Tours, et, pourrait-on dire, de la France, c'est saint Martin : on sait quelle pensée hardie avait conçue le zélé archevêque : il ne songeait à rien moins qu'à reconstruire sur l'emplacement même qu'elle occupait autrefois cette fameuse basilique où tant de pèlerins avaient passé. Pour les fêtes de Tours de l'année 1863, le prélat songea à faire appel à l'éloquence de M?r Dupanloup : de là, un panégyrique du thaumaturge des Gaules digne tout à la fois, et du grand saint qui en est l'objet, et de l'illustre orateur qui le prononçait.
Une autre belle œuvre à laquelle l'évêque d'Orléans fui amené aussi à prêter le concours de sa parole, ce fut la restauration des lieux sainls de Provence, entreprise par la piété dominicaine. Le P. Lacordaire était mort et l'évêque d'Orléans ne manquera pas, quand le disciple et ami du grand moine, le R. P. Chocarne, en écrira la vie, de rendre à cette mémoire un splendide hommage. Mais « peu avant de mourir, en février 1860, le Père avait publié Sainte Marie-Madeleine, dans le but de ressusciter le culte de cette sainte, qui venait de rappeler les Dominicains à la garde de son tombeau 4. » L'évêque d'Orléans avait lu et goûté ce livre exquis. Et comme sa santé commençait à le conduire alors dans le Midi, il voulut se donner la joie d'un pèlerinage aux lieux où l'on dit que cette vénérable amie du Sauveur a vécu pendant vingt ans dans la pénitence et la prière. On sait que, d'après une tradition consignée dans le Bréviaire romain, Lazare et ses deux sœurs, Marthe et Marie-Madeleine, avec deux compagnons, saint Trophime et saint Maximin, abandonnés sur une barque sans rames, furent poussés mystérieusement à travers la Méditerranée vers la Provence, dont ils devinrent les premiers apôtres. Le P. Chocarne fut son guide vers la grotte de Madeleine. Un de ses amis de Marseille, M. A. Prou-Gaillard, les accompagnait. « J'ai fait, a dit l'évêque d'Orléans, beaucoup de pèlerinages dans ma vie ; je n'en ai jamais fait aucun avec un intérêt plus pro-