‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 190 sur 231 · CHAPITRE xix · texte numérisé non relu

CHAPITRE xix

j'y pourrais faire de bien, mais je n'ai pas la moindre vue de ce que je pourrais dire. » Le cardinal lui proposa pour sujet de discours l'enseignement populaire. Il était là en plein sur son terrain, et, en outre, ce sujet, tout en lui faisant éviter les questions délicates, l'introduisait au vif des controverses contemporaines avec l'impiété. On le pressait donc de plus en plus. « Le scrutin, lui écrivait M. Cochin, donne à nos amis de Belgique un dessous, mais ce n'est pas une déroute; ils sont cinquante-sept contre soixante-deux. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi partout! 11 faut y aller prêcher la paix et l'énergie, vous et vos confrères; pas nous, qui sentons trop la poudre. » Il lui écrivait encore, le 22 août : « Vous ferez un bien immense : pacification des esprits en Belgique, marche en avant dans lu question populaire la plus exploitée contre nous; et enfin un sacrifice de plus offert à Dieu. » Il insistait encore dans une lettre écrite presque à la veille de l'ouverture du Congrès... « Les pauvres Belges tendent les bras et poussent des cris. Dites-leur que vous arrivez, et ce sera comme si le soleil se levait sur eux. » Parce que ce vaillant évoque ne refusait jamais le labeur et la lutte, quand il y voyait un devoir, certaines gens, qui jugent sans savoir, ont pu parfois penser qu'il avait le goût de se mettre en avant. On voit ici ce qu'il en est. Sa personne pour lui n'était rien : ses causes étaient tout. I! se décida donc, et se mit à préparer et à ordonner son discours : il était temps.

Le dimanche soir, 28 août, il allait coucher à Paris. Le lendemain, M. Cochin lui apportait quelques notes : « Vous mettrez le feu, lui disait-il avec son charmant esprit, à mes brins de paille. » L'évêque partit pour la Belgique, méditant en wagon SGn discours. Le 30, il arrivait à Malines, chez le vénérable cardinal. Le Congrès était ouvert. (( Yiendra-t-il? » c'était ce que chacun se demandait. Tout à coup un frémissement agite l'assemblée : «Le voilà!» En effet, il apparaissait, donnant le bras au vénérable cardinal. Ce furent soudain des applaudissements inexprimables auxquels se mêlaient les cris de Vive ïêcêque d 'Orléans! Le président, M. le baron de Gerlache, inter-

rompit la lecture du rapport, pour lui souhaiter la bienvenue :

«-Oh! quelle grande voix que la vôtre, Monseigneur, quelle grande voix dans l'Eglise catholique! Quel grand défenseur de toutes les saintes causes nous saluons en vous! Tous les sentiments qui intéressent la religion, l'humanité, trouvent en vous un organe courageux, éloquent. Nous sommes heureux de vous voir parmi nous. Soyez le bienvenu ! (Applaudissements.) Nous espérons que Votre Grandeur voudra bien adresser quelques paroles à cette assemblée si avide de les recevoir et d'acclamer avec enthousiasme le prélat qui illustre d'une manière si éclatante le siège épiscopal d'Orléans. »

A une telle invitation, à une telle impatience de toute cette grande assemblée, il ne pouvait pas ne pas répondre. Montant donc les degrés de l'estrade, il dit :

« Messieurs, je suis profondément touché de l'accueil que vous voulez bien me faire, d'autant plus qu'il ne m'est pas difficile de me désintéresser personnellement d'une telle bienveillance. Ma personne ici n'est rien. En m'applaudissant, vous applaudissez un évèque de l'Eglise catholique et de la France. Vous m'accueillez avec un tel coeur, parce que vous aimez Jésus-Christ et son Eglise. (Applaudissements prolongés.)

» Vous me saluez parce que je suis un frère de vos saints évoques, un frère respectueux de votre vénérable, courageux et patriotique cardinal (Applaudissements) dont la présence au milieu de vous vous honore, vous protège et vous touche. (Tonnerre d'applaudissements.)

i Vous me saluez parce que je suis Français, fils d'un noble pays dont vous parlez la langue, dont vous comprenez si bien la gloire. Vous saluez en moi mon père qui est Jésus-Christ, ma mère qui est la sainte Eglise, mes frères et ma nation. Merci. (Applaudissements.)

i Et moi aussi, si vous me permettez de vous le dire, je vous aime... j'aime la Belgique, un peuple nouveau, plus solide peut-être que les peuples anciens: un peuple croyant plus libre que les anciens: un peuple laborieux, plus en 1 1 ogres que les anciens: grâce à un roi prudent, à des lois

sages et à des mœurs chrétiennes. La loi, le roi, la foi : vous avez le bonheur d'être une nation qui repose encore sur ces trois choses tant ébranlées. (Applaudissements.)

» Dans la Belgique, j'aime les catholiques, et, malgré de grandes affaires et de grandes fatigues, j'ai été heureux de leur offrir un témoignage de ma religieuse affection, précisément parce qu'ils n'ont pas été aussi heureux qu'ils auraient dû l'être. Si vous aviez été de tous points vainqueurs, j'aurais béni et applaudi de loin; je ne serais peut-être pas venu. Je suis d'ailleurs venu avec joie, car l'heure de l'adversité est l'heure des enseignements salutaires, des résolutions généreuses et des amitiés fidèles. »

Le lendemain, 31 août, il prononça son discours : porté en quelque sorte par ce sujet, qui lui allait de tous points, et par l'immense faveur de l'auditoire, il traita cette vaste question de l'enseignement populaire, avec une ampleur, une verve, une originalité, des saillies d'esprit inattendues, saisissantes, s'élevant graduellement jusqu'à ia magnifique explosion oratoire de la fin. Pendant plus de deux heures, il tint cette immense assemblée suspendue à ses lèvres, dans un enthousiasme croissant et inexprimable. Il y eut un incident charmant. Craignant de se laisser entraîner : « Rassurez-vous, dit-il, car j'ai là une montre... » «Enlevez la montre! » cria-t-on. Et aussitôt un jeune membre du bureau l'enleva, au milieu de l'hilarité universelle.

L'embarras est extrême devant ce discours : on ne peut tout citer, on voudrait ne rien omettre. L'orateur vole, en quelque sorte, de l'un à l'autre des grands aspects que ce sujet si complexe amène : surtout la' gratuité, l'obligation et la laïcité de l'enseignement, formule si vivement agitée alors contre nous dans les loges maçonniques, et de là dans les journaux révolutionnaires et voltairiens, et triomphante, hélas! aujourd'hui. Nul, disait-il, n'a pîu> fait que l'Eglise pour l'enseignement des peuples; nul ne l'ait plus encore aujourd'hui. Elle ne craint pas la gratuité de l'enseignement, elle l'a inventée; ni la laïcité. puisqu'elle veut la concurrence; et ici, il rappelait ce

qu'a fait la loi de 1850 pour l'enseignement populaire, et rendait aux bons instituteurs laïques un hommage qu'il faut n'avoir jamais lu ou avoir oublié pour prétendre qu'il ne leur était point favorable. Mais si la laïcité, c'est l'enseignement sans religion, et si l'enseignement obligatoire, c'est l'école obligatoire, oh ! alors, nous n'en voulons pas. Et il disait pourquoi ; et avec les traits du plus acéré bon sens, ou de la plus éloquente indignation. Or c'est bien cela qu'ils veulent : enseignement laïque, c'est-à-dire sans religion; enseignement obligatoire, c'est-à-dire école obligatoire; en d'autres termes « la perversion substituée à la conversion ». Amené ainsi à cette odieuse guerre faite à la religion, il laissait enfin éclater son àme en des accents incomparables. Qu'on nous laisse citer au moins les dernières paroles :

« Soldats, rappelez-vous qu'on doit aimer son drapeau, d'autant plus qu'il est attaqué et crible! 0 mon pays, ô Fiance, dit le soldat, comme je t'aime, depuis que je nie suis battu pour toi! 0 drapeau percé, noirci, déchiré, comme je te presse sur mon cœur! Et nous, sachons redire : 0 vertu, ô conscience, ô religion, ô foi chrétienne, ô probité, ô justice, ô Eglise de Jésus-Christ, ô Rome, ô successeur de Pierre, comme je vous aime, car j'ai soullert pour vous! »

Interrompu cent fuis par des salves d'applaudissements. il fut presque porté en triomphe à sa sortie.

Chemin faisant, dans ce discours, il donnait au^si des leçons aux catholiques, tantôt calmant des inquiétudes, tantôt ouvrant des horizons, tantôt prêchant l'union et l'a concorde.

Par exemple, a propos du progrès matériel dont certains s'effrayent : « Il y a partout, nous essayerions en vain de nous le dissimuler, un mouvement vers le progrès matériel. Pour moi, je ne le maudis pas, ce progrès; je ne suis pas envoyé pour maudire ce qui honore l'esprit de l'homme et sa puissance sur la matière, ^lais tous les hommes d'expérience en conviendront avec moi, pour suivie le progrès et le gouverner convenablement, il faut le bien comprendre. J'ajoute que pour ne pas succomber

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