‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 194 sur 231 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

qui porte le monde. » Le nom de Christophe, Porte- Christ, lui est demeuré, et c'était un des noms de ce général de Lamoricière qui, dans l'exil, céda à Jésus-Christ. Ce Jésus-Christ, depuis sa première communion, il le portait dans son cœur, il le portait avec lui à travers les batailles, les vallées, les torrents et les montagnes d'Afrique. Il ne le servait pas, mais il ne le laissait jamais insulter en sa présence. Tout à coup il sentit dans son àme comme un poids qu'il ne pouvait plus porter. Etonné, il s'arrête un moment ; il regarde : c'était Jésus-Christ ! « C'est moi ! » lui dit le Maître... »

A cette noble victoire que l'homme remporte en cédant à Dieu, Lamoricière dut son sacrifice le plus magnanime, et sa gloire la plus pure :

(< Un soir, dans une chambre retirée, à Prouzel, étaient réunis un général, un prêtre et un jeune homme. On discutait la question de savoir si le général devait aller se mettre à la tête de l'armée du Pape, 11 ne s'agissait pas d'augmenter sa gloire, mais de la sacrifier ; d'illustrer sa vie, mais de l'exposer... 11 s'agissait de passer pour un étourdi aux yeux des sages, pour un factieux aux yeux des politiques, pour un chef aventureux aux yeux des militaires, en deux mots, d'agir sans espoir et de mourir sans gloire.

» Le prêtre insistait, le jeune homme hésitait, le général méditait.

» Tout à coup le guerrier se lève et dit d'une voix nette et calme : « J'irai. a

» Le jeune homme pleura d'admiration *, et le prêtre, se levant et posant ses mains sur les épaules du guerrier, comme pour le bénir, approcha sa tête en silence de sa poitrine, et il baisa son cœur!... »

J. Il faut rapprocher ce récit oratoire de celui de M. Keller <■ M-1 de Mérode, dit l'historien du général de Lamoricière, arriva ua soir ù l'imnroviste au château de Prouzel avec son frère, le comte Werner : c'était le 3 mars 1860. » 11 ajoute une page plus loin : « Ce fut le 19 mars que le général se mit en route. A Bruxelles, il retrouva M-! de Mérode et avec lui son jeune ami résolu et dévoué, M. Français Cattoir, qu'il avait fait venir huit jours auparavant à Prouzel, ci qui avait promis de l'accompagner. » (P. 307, 308.)

3u8 VIE DE MONSEIGNEUR DUPAN'LOUP.

« Lamoricière, ajoutait l'orateur, ne se fit aucune illusion : il vit les dangers certains, l'impopularité certaine; il savait qu'il pouvait être vaincu et qu'il serait raillé, et il partit. On l'a comparé aux anciens croisés; moi, je dis qu'il fut plus grand. Quand jadis nos pères se croisaient, ils n'avaient qu'à suivre le courant de ces âges chrétiens pour être portés à Damietteou à la Massoure; mais Lamoricière eut tout le torrent de son siècle à refouler avant qu'un petit esquif clandestin et solitaire put le débarquer sur la côte d'Italie...»

Le récit détaillé et émouvant de cette conversion se terminait par ce cri : « Oh ! que ses compagnons d'armes, que tous les hommes exposés aux périls des batailles ou aux mécomptes de la vie publique me permettent de leur souhaiter pareille sagesse et pareil bonheur! »

Et alors, autre et touchant tableau : « Venez voir maintenant, vous qui ne connaissez pas ces spectacles, ni les transformations merveilleuses des âmes sous la main de Dieu, venez voir, dans son intérieur caché, l'homme des batailles, pratiquant désormais toutes ces humbles et grandes vertus de l'époux, du père, du chrétien... C'est dans l'exercice modeste de ces vertus simples, mais si grandes, adouci, dompté, transformé par la grâce, chrétien sincère et pratiquant, ressentant dans son àme les douleurs de l'Eglise comme de la patrie, que l'élection divine vint le chercher pour cette gloire dont il était si digne, et le fit ici-bas le soldat de Dieu et de l'Eglise, et le représentant, à l'heure solennelle où nous sommes, de la fidélité catholique et de l'honneur français. »

Nous voudrions citer encore la belle page où sa mort, digne de Bavard, est racontée: « Tu mourus ainsi, ô Bavard, baisant, à défaut de crucifix, la croix de ton épée. »

Nous voudrions surtout redire les derniers adieux du grand évêque au grand soldat : a Vous le voyez déjà ce triomphe, ô vous à qui j'adresse un dernier adieu, noble et vaillant Lamoricière, vous le voyez dans cette lumière de Dieu où vous êtes entré, prenant votre place, près de Pierre et de Paul pour lesquels vous avez combattu, dans la légion des Judas Macchabée, des Maurice, et de tous les

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