CHAPITRE XX
vie publique. Eh bien, sachez que mon estime, mon admiration, ma tendresse, sont bien plus à l'homme de ce livre. Ce livre peu* être grand... L'œuvre de l'homme public est bien chanceuse, ne vous v trompez pas bien que la cause soit invincible. Mais ce livre-là estime œuvre sûre. »
Et de nouveau, le 20 août, jour de la fête de saint Bernard : « J'ai prié ce matin du fond du cœur à ma messe pour vous. J'ai demandé au bon Dieu, par l'intercession de ce grand saint, toutes les lumières et toutes les grâces dont vous avez besoin pour l'accomplissement de votre grande tâche. J'ai prié de bon cœur, car je vous aime tendrement, non seulement parce que vous êtes un soldat dévoué de l'Eglise de Jésus-Christ, mais parce que j'aime voire nature, j'aime votre esprit, j'aime votre àme.
» Vous referez votre livre, j'en suis sur. Dieu ne permettra pas le contraire. Ce serait une trop triste faute. A votre âge, dans votre position, quand la France et presque l'Europe attendent votre Saint Bernard depuis huit années, au moment où vous ne leur donnerez que l'introduction, il est impossible que cette introduction ne soit pas un chef-d'œuvre. » Nouvelle insistance quelques jours après : « Quant à votre ouvrage, je vous supplie de' bien regarder : c'est votre vie ! »
On conçoit que M. deMontalembert dut d'abord hésiter, et même quelque peu crier, avant de s'exécuter : il voulait être convaincu; mais enfin devant tant de persévérance il céda, et le 6 septembre 1847 il lui écrivait : « Quant à mon grand ouvrage, je suis de plus en plus disposé à subir votre joug; je sens qu'il faudra bien en passer par là. » Et, en lui remettant les dernières feuilles : « Voici, mon bon ami, les dernières feuilles de mon malheureux ouvrage. Continuez à le disséquer. J'attendrai votre jugement définitif avant de prendre un parti. Je ne saurais vous dire combien je suis touché de votre amitié, de votre franchise si utile et si méritoire. Je vous confesse que je commence à croire que vous avez raison: mais aurai-je le courage de recommencer? Puis, j'ai fait
le calcul de la dépense: c'est au moins 6000 francs de perte nette. » Il l'eut, ce courage; et lorsque enfin il fut décidé : « Je bénis Dieu, lui répondit l'abbé Dupanloup, de votre résolution pour votre livre: c'était nécessaire; je suis heureux d'y avoir contribué. y>
Voilà ce qu'obtint de M. de Montalembert l'abbé Dupanloup, et comment cet ouvrage, qui devait être l'histoire d'un moine, saint Bernard, devint l'histoire des moines, M. de Montalembert n'ayant pas craint, sur les conseils de son ami, de supprimer le volume qui en devait faire l'introduction pour transformer cette introduction en une véritable histoire de l'institut monastique en Occident. L'évèque d'Orléans ne suivra pas avec moins de sollicitude ce nouveau travail, continué avec constance par M. de Montalembert dans les intervalles de repos que lui laissaient les luttes publiques et la maladie cruelle dont il sentait déjà les atteintes. Au reste, leur mutuelle affection, depuis que l'épiscopat avait éloigné de Paris l'évêquc d'Orléans, croissait avec les années, et devenait comme un besoin de l'un et de l'autre, et comme l'arôme terrestre (pourquoi un évêque en serait-il sevré?) de leurs vies diversement, mais amèrement éprouvées. On dirait que les fortes natures sont le vrai sol où germent les grandes tendresses. Ce spectacle nous paraît doux à contempler dans les tristesses de ce temps.
« Je m'aperçois bien que je vous aime, écrit l'illustre évêque à son ami, le 30 octobre 1851, toutes les fois que la poste m'apporte de votre écriture. Vos lettres reposent mon cœur de toutes celles qui viennent cbaque jour m'accabler. » Leurs rapides entrevues à Paris, où l'évèque ne paraissait, disait M. de Montalembert, « que pour être haché en quarante morceaux, » ne pouvaient leur suffire : M. de Montalembert ira à Orléans, l'évèque d'Orléans à la Roche-en-Breny; mais trop rarement à leur gré. « Ditesmoi, lui écrivait encore l'évèque, est-ce que vous ne viendriez pas faire quelque pèlerinage avec moi dans nos forêts? J'aurais tant de choses à vous montrer et à vous dire ! L'abbé Gratry, qui demeure maintenant ici, en serait si vous vouliez. Venez entre deux tempêtes; car si