‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 218 sur 231 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Nous avons dit comment, en 1849, il connut Menthon. En 1850, la Savoie et le Dauphiné furent sacrifiés à Rome: mais l'année suivante, il put se donner la joie d'y retourner avec l'abbé Gratry. « Je me propose, écrivait-il avant de partir, d'aller beaucoup à pied dans la montagne ; j'ai besoin de cet air-là. » Dès lors, son choix fut définitivement arrêté. « J'ai là, écrivit-il au retour, mes plans de voyage tout tracés. » A partir de ce moment, Menthon et Lacombe devinrent ses lieux de repos privilégiés. « J'ai trouvé de nouveau, écrit-il à M. du Boys, Lacombe, un lieu incomparable » ; et à Mme de Menthon : « Nous ne tarissions guère avec M. Gratry sur ce beau pays. J'ai toujours les regards tournés, depuis ce temps, vers ces montagnes, vers ce beau lac et vers ce vieux château. J'y reviendrai, si Dieu le permet, et avec joie. » Qu'y cherchait-il? Avec la douceur d'une incomparable amitié, le délassement après la fatigue, la paix après la lutte, le silence après le bruit, la solitude après la foule, le renouvellement de ses forces après leur entier épuisement, et pour son âme enfin, « la sérénité dans la hauteur».

Nous connaissons Lacombe et Menthon, mais pas encore la vie qu'il menait là. Voici quelles étaient ses journées. Après sa longue oraison, qu'il faisait en se promenant de grand matin sur la terrasse de l'un et l'autre château, l'àme élevée d'elle-même à Dieu par ces grands aspects, et après sa messe, qu'il disait toujours, à Menthon, dans l'oratoire de Saint-Bernard, le reste de la matinée était consacré au travail. C'est ainsi qu'il se reposait, dans le travail et la prière : ce qu'il apportait avec lui de papiers était prodigieux. L'après-midi , il s'accordait quelques moments de douce causerie avec ses hôtes, soit à l'ombre des vieux marronniers, à Menthon, soit dans la grande allée, à Lacombe, et quelquefois près de la Vierge du Précipice1; puis il dictait les lettres les plus pressées, et

1. On appelait ainsi une petite statue de la sainte Vierge placée dans le creux d'un vieil arbre qui pendait sur un précipice. Chaque jour on y allait faire une petite prière. On ne passait jamais devant sans s'y agenouiller.

partait pour la montagne, porté, dans les dernières années, sur un petit âne, qu'un entant tenait par la bride, et qu'on appelait le prie-Dieu de l'évêque, parce que pendant ce temps-là, abrité de son vaste et légendaire parapluie, il récitait tranquillement son bréviaire et taisait sa lecture spirituelle. Après quoi il mettait pied à terre, et marchait à fatiguer les plus intrépides. «Quel bonheur, disait-il, de dominer toutes ces hauteurs, de posséder cet immense horizon ! » Quelquefois la beauté de ces scènes lui arrachait une exclamation : « Montes exultastis sicut ûrietes, » s'écriait-il souvent, en apercevant du haut de quelque sommet ces collines etagées sur des collines au pied des grandes Alpes ! Du reste, il admirait tout de la montagne : la fleur, la source, le torrent, la gorge profonde et le précipice; les chaumières éparses çà et là, et les troupeaux paissants, in reductâ valle mugientiutn errantes grèges, comme il disait avec Horace; la verdure des châtaigniers au printemps, et leurs teintes rougeàtres en automne; les sombres sapins; plus haut et plus loin les grandes chaînes, les rochers sauvages, les neiges éternelles. «Depuis ma course au sommet des montagnes, avec ces deux chers enfants l, écrivait-il à Mme de Menthon, j'ai fait tant de choses dans la plaine, que ce temps me paraît un siècle. En vérité, si la montagne n'était d'Orléans qu'à une journée de chemin de fer, elle me verrait trop souvent, tantôt pour y admirer les primevères et les violettes du printemps, et tantôt ces jolies petites fleurs d'automne qui sont comme le dernier sourire de la nature à la Hn d'un beau jour. Mais il y a quelque chose de meilleur que tout cela dans la montagne, c'est Dieu qu'on y retrouve si présent. »

^ul n'a mieux senti que lui la présence de Dieu dans la nature. « Que Dieu est bon ! Que Dieu est grand ! » ce mot venait sans cesse à ses lèvres. Sur ces sommets, il se sentait plus près du ciel et plus loin des hommes, de leurs agitations, de leurs bassesses, qu'il prenait alors en grande

1. M. René et MHe Marie de Menthon (depuis Mrae E. de Maistre), neveu et nièce de Mme de Menthon.

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