‹ Vie de mgr. DupanloupChapitre 219 sur 231 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

pitié. « Parmi les choses de la terre, écrivait-il aimablement, il n'y a guère que les montagnes qui ne descendent jamais de leur élévation. » Il y trouvait, «l'air plus pur, le ciel plus ouvert, Dieu lui-même plus familier ! s Quel désir il éprouvait parfois d'y planter sa tente ! Mais une voix, la voix de l'Eglise, la voix des âmes, la voix de nos détresses et de nos besoins, le rappelait : « Je serais bien ingrat envers le col de Tamiers, écrivait-il un jour à M. de Menthon, si je ne m'en souvenais comme d'une des plus délicieuses courses de ma vie. Hélas! on voudrait bien habiter dans la sérénité de ces hauteurs, et goûter la paix dans cette belle lumière. On dirait volontiers comme saint Pierre: « Bonum est nos hic esse, c'est bien bon d'être là! » Mais le bon Dieu nous répond par ces belles paroles de saint Augustin : « In monte requiescere cupiebas : tu voudrais te reposer sur la montagne ; descende laborare; non, descends au travail, à la peine; prœdica veritatem, prêche la vérité; habe caritatem, aie la charité ; et sic perverties ad œternitatem, et tu arriveras ainsi à l'éternité; ubi inverties securitatem, où tu trouveras la sécurité...»

Etait-il seul, car il y avait des moments où il aimait cette solitude, il allait, priant, chantant ses chers cantiques du catéchisme, « cantat amor!» tout entier à ses souvenirs, à la pensée de Dieu, de l'Eglise et des âmes ; quelquefois, s'arrêtant tout à coup, pour noter, avec ce crayon taillé par les deux bouts dont son bréviaire était muni, sur ces feuilles blanches que ce même bréviaire portait aussi toujours et qu'il renouvelait soigneusement, soit le projet d'une lettre à une àme dont il était préoccupé, lettre qu'il dictait au retour ou le lendemain, soit le plan de quelque instruction pastorale ou de quelque écrit polémique, soit une pensée qui avait saisi son esprit en incessante activité ; fidèle à ce conseil de M. de Maistre, qu'il faut savoir « fixer l'éclair».

Mais, le plus souvent, quelques amis l'accompagnaient. On aimait à choisir, pour la lecture, les sites les plus pittoresques et à donner comme cadre aux belles œuvres de l'homme les belles œuvres de Dieu : Bossuet, Dante, Sha-

kespeare, Corneille, Gœthe ou Schiller, s'harmonisaient bien avec ces sublimes aspects. Tout entier chez lui aux affaires et à d'austères travaux, la montagne lui rouvrait quelque peu les grands horizons littéraires. Quelquefois, au contraire, c'était une œuvre contemporaine, utile à connaître, qu'on lisait. Survenait-il une pluie, une grange isolée, d'où s'exhalait l'odeur saine du foin fraîchement coupé, offrait son abri '.

Telles étaient les promenades de chaque jour; il y avait des excursions et des ascensions plus vaillantes. On partait dès le matin, si l'on était à Lacombe, pour les cascades de Boulon ; ou pour le lac du Crozet, glacé encore au mois dejuillet; ou bien, si l'on était à Menthon, pour le sommet du Lanfon, d'où la vue est si belle, ou pour la Forclaz, ce rocher qui domine si hardiment le lac: on déjeunait sur l'herbe, au bord d'une fontaine, à l'ombre des vieux sapins, ou dans un chalet. Rien ne soulageait plus sa tête fatiguée que ces courses, qui lui mettaient, comme il disait, « l'esprit au large». A Menthon, ce grand char de côté, qui venait prendre au retour, à une certaine distance, les promeneurs, était quelquefois bien secourable.

11 a dit que Lacombe et Menthon tenaient « une place dans sa vie ». Rien de moins semblable cependant que ces lieux où il se complaisait tant. Mais : « Ne les comparons pas, disait-il, admirons-les: ils sont tous deux admirables. » Quant à Lacombe :

t J'ai goûté plus que jamais ce beau lieu, écrivait-il un jour, la veille de son départ, son élévation au-dessus de toutes les basses régions, sa grandeur, les magnificences de Dieu, les matinées et les soirées admirables, la paix et la douceur de la solitude. Rien n'est plus beau que cette grande allée par ce beau soleil et ce vent frais : la paix y est profonde et splendide... C'est un palais de fraîcheur et de verdure au milieu des plus grandes scènes de la na-

1. MUe N'etly du Boys a tracé ce tableau avec plus de détails et un très grand charme dans son écrit : les Derniers jours de Mâr Vévéque d'Orléans.

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