CHAPITRE XXI
en attirait-il de la sorte, ecclésiastiques ou laïques, dans ce lieu hospitalier M — lut un livre entier de son Art chrétien encore inédit, et M. Sauzet, bien souvent quelque beau chapitre du grand ouvrage qu'il préparait sur le code civil, et qui malheureusement n'est pas encore publié. Lacombe surtout était comme un centre, un foyer intellectuel : nous dirions presque un atelier. Il passait là un souffle qui allumait dans les esprits une flamme généreuse. Là, comme partout, excitateur infatigable, l'évèque poussait chacun dans sa voie, et animait aux nobles travaux. Qu'il y travailla aussi lui-même, tout, en s'y reposant!
Voila pour la vie d'esprit ; mais le cœur et l'àme avaient aussi leurs moments réservés. Là, Dieu lui donna, et pendant tant d'années, les vraies et pures joies d'une amitié qu'on rencontre bien rarement sur la terre. Qu'il goûtait — c'était l'heure de ses plus précieuses intimités — ces soirées si délicieuses sur la terrasse de Lacombe, quand le ciel était pur et brillant d'étoiles, et que le silence descendait peu à peu sur la vallée! Souvent alors, après avoir récité, en marchant à grands pas, son rosaire, il venait s'asseoir là, près de ses hôtes et de ses amis, et, la conversation prenant d'elle-même ce cours, il avaii, sur les choses de l'àme et de Dieu, de ces mots simples, profonds, lumineux et chaleureux, que chacun emportait dans son cœur comme un trésor; et on s'inclinait plus heureux, après la prière dite en commun dans la petite chapelle, sous sa main bénissante.
Et de plus, il ne manquait pas de mettre à profit ces voyages pour opérer, comme toujours, l'œuvre des âmes.
1. Pour ne parler que des ecclésiastiques, le P. Lacordaire y est venu avec lui. iNous y avons vu l'abbé Gratry, M. l'abbé Debeauvais, M?1 de Marguerie, évoque d'Autun, et M. l'abbé Thomas, aujourd'hui archevêque de Rouen, M?r Ramadié, archevêque d'Alby, le P. A. Perraud, aujourd'hui évêque d'Autun, M. l'abbé Turinaz, aujourd'hui évêque de Nancy, M. l'abbé Cotton, aujourd'hui évêque de Valence, alors successeur à la cure delà cathédrale, à Grenoble, du saint abbé Gerin, confesseur de l'évèque d'Orléans, et qui venait là aussi, etc., etc. Partout où cet évêque allait, il attirait, il devenait un centre.
C'est dans ce but qu'il se plaisait, avant d'arriver là où il était attendu, à faire de petites haltes chez quelques chrétiennes familles où sa présence et ses conseils étaient pour plusieurs âmes des bienfaits : à Ghampvieux, chez Mlles de Montbriant, deux fidèles et généreuses enfants de son catéchisme de Saint-Hyacinthe; à Vaulserre, chez M. le marquis de Vaulserre; chez M. le comte de Thiollaz, à Alby, près Saint-Félix : là était une digne amie de Mme de Ment lion, Mme de Thiollaz , femme admirable , trop tôt ravie à ses nombreux enfants : à quelle hauteur de vertu il éleva aussi cette âme !
Xous avons déjà dit quel secours Mme de Menthon trouvait dans sa direction; malgré son généreux élan, il lui fallait cet appui. Toute nature souffre de ses propres dons, parce que, à cùté, dans notre imparfaite humanité, il y a les lacunes, et quiconque entreprend sérieusement sur soi-même cette œuvre de transformation qui est la vraie vie et vertu chrétiennes, connaîtra la lutte, avec ses inévitables alternatives de sécheresses et de dilatations, de tristesses et de saintes joies, d'ombres et de clartés, de reculs et de progrès, de fatigue et de courage. De loin, il suivait tout, parce que, avec une confiance sans limites, elle mettait tout sous ses yeux; mais, si lumineuses que fussent les lettres qu'il écrivait, répondant quelquefois à ses divers états d'àme, nous disait-elle un jour, avant même qu'elle les eût manifestés, combien était secourable sa présence ! Lui, à Menthon, c'était la lumière immédiate, la ferveur renouvelée, la marche en avant, assurée pour longtemps. Et ce n'était pas elle seulement qui éprouvait le bienfait de sa présence ; il y avait là autour d'elle d'autres âmes dont il s'occupait aussi, on peut le dire, paternellement.
A Lacombe, de même, Dieu fit plus d'une fois par lui des choses admirables. Là, un jour, il retrouva un de ses enfants du catéchisme, celui dont il a raconté l'histoire1, ce petit enfant de douze ans, qu'on lui amena dans une voiture à quatre chevaux, et qui commença par lui dire :