CHAPITRE V. gj
désormais le secret d'oublier vos injustices, de vous pardonner et de vous chérir? Où les affligés iraient-ils chercher la consolation, les cœurs faibles l'assistance, les cœurs pénitents la miséricorde?
)) Ah! je vous le demande, par pitié pourtant d'infortunes qui peuplent cette vallée de larmes: par pitié pour les malades, pour les mourants, pour ce peuple auquel vous témoignez une compassion qui m'inspire bien des défiances quand vous insultez la croix qui le protège, respect, respect à la croix ! Par pitié entin pour vous-mêmes' car il y aura un jour où, lorsque tout vous abandonnera sur la terre, la croix de Jésus-Christ entre les mains d'un pauvre prêtre sera peut-être votre dernière consolation...
» 0 croix sainte! Croix auguste! Croix adorable! Non, jamais, jamais, rien ne pourra vous éloigner ni de nos lèvres, de notre cœur ! Et quand on vous briserait sous nos yeux, nous recueillerions avec respect, avec amour, vos débris sacrés! Et si on nous arrachait ces débris, on ne pourrait nous empêcher de mettre nos bras en croix sur notre poitrine, et de vous adorer toujours ! Et si on empêchait cela, dans le fond de nos cœurs encore nous vous ferions un asile inaccessible à la violence ! Et si on voulait étouffer ce cœur, eh bien, avec bonheur nous mêlerions notre sang au sang répandu sur vous, croix sainte, et le dernier battement de ce cœur, le dernier mouvement de nos lèvres, le dernier regard de nos yeux, vous chercheraient encore pour vous adorer ! »
Voyant l'ébranlement donné à cette ville, il voulut essayer, avec le concours d'un homme de Dieu, son ami, le P. Le Yasseur, supérieur des Pères de la Miséricorde, une grande œuvre apostolique, et, à l'occasion du Jubilé, terminer cette station par une retraite spéciale d'hommes. Toutefois, pour aller à coup sur, il choisit pour cette retraite une église moins vaste que la cathédrale, Saint- Pierre du Martroi ; et il annonça qu'il prendrait chaque soir la parole pendant quelques instants avant le sermon : douze cents hommes suivirent cette retraite.
Il est certain qu'à Paris, même dans ses plus beaux jours, il n'avait pas remporté d'aussi grands succès de
parole qu'à Orléans. Manifestement, son talent d'orateur, depuis qu'il était évêque, avait grandi. Ce n'était pas qu'il prêchât des sermons nouveaux, bien que la nécessite de les adapter à son nouvel auditoire les lui fit moditier profondément. Ce n'était pas non plus que les sujets fussent traites d'autre sorte : l'ordonnance de ses discours n'était pas ce qui frappait le plus chez lui: toutefois, dans ceux mêmes qui paraissaient les moins parfaits sous ce rapport, toujours certains passages étincelaient. Mais c'est qu'il mettait, plus qu'il ne l'avait encore jamais fait, toute son àme dans sa parole. Pourquoi? Il était évêque, c'està-dire pasteur et père. Autre chose est en effet pour un prédicateur un auditoire devant lequel il ne fait que passer, autre chose pour un évêque son propre troupeau, ses âmes, à lui, celles dont il répond devant Dieu, sa famille spirituelle, ses enfants. Et enfin, évêque, il avait, avec la paternité, l'autorité: il dominait plus pleinement encore son auditoire que quand il était simple prédicateur. On voyait que ces âmes qui étaient devant lui, sous son regard, sous son cœur, il ne s'agissait pas pour lui de les charmer seulement, mais de les gagner, de les sauver. M. Borderies lui avait dit, quand il allait commencer a catéchiser les enfants : « Vous verrez comme vous leur parlerez, quand vous les aimerez! 1 Evêque, il les aimait de toute l'ardeur d:un cœur de père, et c'est cet amour qui doublait sa puissance. Dans toute parole de lui cet amour respirait: on sentait qu'il ne voulait que cela : les âmes! mais qu'il les voulait absolument. De là ces vives attaques, et ces traits inattendus que tout à coup il leur lançait. Par exemple : « Ambroise n'est pas ici; mais n'y a-t-il pas quelque Augustin se débattant aussi dans ses chaînes?» Ou bien encore ce cri : «Messieurs, Messieurs, soyez sincères : entre vous et Dieu, c'est moins encore une question de vérité, que de vertu ! » Ou bien encore, à la tin de son panégyrique de Jeanne d'Arc, sachant bien à qui il s'adressait spécialement : « Je crois avoir déjà leurs cœurs : Quand me donneront-ils leurs âmes? » De là aussi ces précautions, ces ménagements, ces délicatesses que l'on remarquait et dont on était profondément
CHAÇ1TJIE V. 83
touché : cet orateur si véhément, si enflammé, maniait les âmes, surtout celles qu'il appelait « les âmes difficiles », avec un respect, une douceur, une tendresse singuliers: redoutant de les blesser, de les froisser; aplanissant autant que possible les voies du retour; allant chercher au fond des consciences les sentiments religieux qui, selon lui, y sommeillent toujours ; montrant à ces hommes qui se croyaient incrédules qu'ils étaient plus chrétiens qu'ils ne le pensaient; les encourageant, leur donnant confiance, et de ce christianisme implicite, latent, les amenant au christianisme conscient et pratique ; appliquant en un mot au ministère des âmes ce principe qui lui avait fait faire en éducation des merveilles : Possunt, quia posse vident ur.
Les Orléanais admiraient surtout cela, son zèle, sa charité, son amour des âmes; ils admiraient aussi et beaucoup sa magnifique action oratoire. Quel était ici son art"? Le voici tout simplement : placé en face de ces chères âmes de ses diocésains, la sienne soudain prenait feu ; ses sujets s'emparaient de lui, il en était pénétré : de là, le naturel, la vérité, la beauté, et l'irrésistible autorité de son action. Chacun s'accordait à le dire, c'est en chaire que sa physionomie avait tout son rayonnement, et prenait toutes les expressions : tantôt majestueuse et comme inspirée; tantôt aimable et gracieuse; quelquefois irritée et menaçante. Si le discours l'avait porté sur les hauteurs des choses morales, s'il voulait exprimer l'adoration, l'amour, la pureté, la prière, son front s'illuminait, son regard, élevé vers le ciel, était d'une limpidité extrême, et sa voix d'une douceur pénétrante; si au contraire le sentiment qui l'animait était l'indignation, le courroux, son visage s'allumait en quelque sorte, son regard lançait la flamme, sa parole avait des éclats qui retentissaient au fond des âmes : le pied droit en avant, le visage un peu de profil, le bras tendu, le corps penché vers son auditoire, il semblait écraser le vice, les choses odieuses : tel en particulier il était dans ce superbe mouvement oratoire de son sermon sur la croix, lorsque, pour faire sentir l'indignité de ce supplice dans l'antiquité, il rappelait,
34 VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUl».
avec une pose et un geste d'orateur romain, la terrible invective de Cicéron contre Verres : « Une croix? dis-jer une croix! Crux, cruœ, inquam: tu as osé attacher un citoyen romain à une croix !... » L'auditoire était frissonnant. Les connaisseurs, ceux qui se piquaient d'être initiés aux secrets de Fart, ne se lassaient pas d'admirer ce talent de dire; cette attitude, toujours noble, même dans les mouvements les plus véhéments; ce geste, toujours juste et correct autant qu'expressif; cette voix surtout, si merveilleusement adaptée à toutes les nuances de la pensée et du sentiment; de sorte qu'ils se posaient cette question : si en effet l'étude n'y était pas pour quelque part. « Avait-il, demande celui dont nous invoquions tout à l'heure le témoignage, seul fécondé le don éminent dont le ciel l'avait gratifié, ou bien l'avait-il perfectionné par l'étude et les leçons des maîtres dans l'art de bien dire?Nous l'ignorons. L'écrivain de sa vie nous renseignera peutêtre sur cette particularité, car rien n'est indifférent dans un homme célèbre; mais bien exceptionnellement heureuse a été sa nature d'orateur si elle a pu, à l'aide de ses seules forces, atteindre à un si haut point. » Xous pouvons répondre que i'évêque d'Orléans n'a jamais eu d'autre maître ici que son âme. Et nous avons dit ce qui ajoutait, depuis qu'il était évèque, à cette puissance naturelle de son éloquence. Non, rien d'artificiel ni d'étudié : son âme, toute seule.
L'année suivante, 1852, fut pour le pieux évèque une année de grand effort pour relever et propager dans la ville et le diocèse d'Orléans la dévotion par excellence du christianisme, la dévotion au saint Sacrement. Pour aider cet effort, I'évêque recourut à sa puissante parole, et il prêcha lui-même, pendant toute l'Octave, sur ce grand mystère, une série de sermons qui renouvelèrent les triomphes oratoires de ses deux premières stations de carême.
Mais il y a une autre forme de la parole pastorale, plus familière, plus simple, souvent plus efficace que les sermons, c'est l'homélie, c'est le prône. Causerie pleine d'à-