CHAPITRE V
bandon, entretien paternel entre le pasteur et ses ouailles, qui permet de dire beaucoup de choses que les discours solennels ne comportent pas, et par conséquent de s'insinuer beaucoup plus sûrement quelquefois au fond des âmes ; parole plus vivante, parce qu'elle semble plus naturelle, et parait admettre moins d art, bien qu'elle en exige un très grand, qui est de faire disparaître l'art luimême, car là surtout s'applique cette ingénieuse remarque de Fénelon : « L'art se discrédite lui-même, il se trahit en se montrant. » C'est cette forme de parole surtout que l'évêque d'Orléans recommandait à ses prêtres, dans ses entretiens des retraites pastorales, dans ses lettres à son clergé; celle surtout dont il expliquera plus tard tous les secrets dans deux admirables volumes qui ont pour titre, l'un Entretiens sur la Prédication populaire, et l'autre, dont nous avons déjà parlé, l'Œuvre par excellence ou Entretiens sur le catéchisme. Là aussi il voulut donner l'exemple. Donc, aux approches du carême de 1853, il annonça qu'il ferait le prône tous les dimanches à sa cathédrale, et il tint parole. Il charma l'auditoire autant peut-être qu'il l'avait enthousiasmé dans ses grands sermons. 11 lisait j'évangile, ou l'épitre du jour, et le commentait : il lisait, mais avec quel naturel! quelle perfection! « Il savait lire; il possédait cette science difficile, trop négligée, mais qui devrait être la science de tous ceux qui se livrent à la parole publique... Dans la lecture de M=r Dupanloup, jamais une défectuosité de prononciation ou d'accentuation. La clarté, la mesure, le repos, la science des nuances étaient toujours respectés. » Cette lecture saisissait déjà ; les commentaires jaillissaient ensuite de son àme avec abondance : c'étaient ses oraisons, ses entretiens personnels de chaque matin avec Dieu, qui, d'ordinaire, en étaient la source, et qui montaient de son cœur à ses lèvres. Les textes même les plus familiers à ses auditeurs, exposés par lui, laissaient voir des beautés qu'ils n'y avaient jamais soupçonnées. Souvent aussi, et même dans ses sermons, il narrait, et avec quel agrément encore ! « Ne sait pas narrer qui veut, soit dans la conversation familière, soit dans le discours pu-
blie : beaucoup y échouent... Que M?1' Dupanloup racontait bien ! avec quel art î avec quelle suprême adresse! Il nous souvient de lui avoir entendu raconter dans la chaire de Saint- Pierre un fait touchant, advenu au cours de sa longue carrière sacerdotale (c'était la conversion d'un mourant) l, et dans la chaire de Sainte-Croix un trait même de l'Evangile, avec une supériorité de détails, une finesse d'allusions, un charme enfin qui nous pénétrèrent tous d'admiration -. » Dans ces familiers entretiens, entièrement improvisés, quoique soigneusement médités et notés, il ne craignait pas quelquefois d'égayer l'auditoire, et de sourire, mais toujours avec un tact exquis et une convenance parfaite. Puis tout à coup, après avoir ainsi touché terre, comme il disait, il rebondissait, comme il disait encore, s'élevait avec quelque grande pensée, et le puissant orateur se retrouvait tout entier dans le pasteur et dans le père. Cette parole familière déconcertait un peu quelques bons prêtres qui s'emprisonnaient trop dans leurs prônes écrits et appris ; mais c'était précisément cette méthode qu'il voulait transformer.
Le carême suivant, 1854, il prit pour sujet principal de ses homélies la liturgie et le chant. Ces prédications secondaient un grand dessein qu'il avait : partant de ce principe que le chant, comme dit saint Augustin, c'est l'amour, cantat amor, et de cet autre principe que les hommes s'intéressent d'autant plus aux choses qu'iis y prennent une part personnelle et active, il attachait la plus grande importance au chant, surtout au chant populaire: et il voulait arriver à ce résultat : faire chanter le peuple, surtout dans sa cathédrale, dont il se proposait de faire une paroisse modèle. Il croyait la chose possible, du moins pour les chants communs et faciles, et pour la psalmodie. Et, pour arriver à ce but, il eut recours à plusieurs moyens; notamment à l'installation, à l'extrémité de sa cathédrale, sous l'orgue, d'un second chœur d'enfants et de jeunes gens, que lui fournissaient naturelle-
1. Voy. ce récit, 1" vol., chap. viil. . M. Arthur Johannet.