CHAPITRE V
ment les écoles des Frères, et que fortifiaient quelques instruments. Il espérait que les chants, se répondant ainsi d'un chœur à l'autre, par-dessus l'assemblée des fidèles, finiraient par les entraîner. Il fit, à plusieurs reprises, beaucoup d'efforts et de tentatives pour en arriver là; mais, si ses instructions sur la liturgie et le chant furent très goûtées, et s'il parvint aussi à faire chanter un certain nombre de personnes, nous ne pouvons pas dire cependant que le chant populaire, universel, tel qu'il lavait désiré, et qui serait en effet chose si belle, il soit parvenu à l'établir d'une manière constante et définitive.
Nous avons hâte d'arriver à son plus magnifique triomphe, à son inoubliable Carême de 1858. 11 venait enfin de reconquérir, en publiant, comme nous le dirons, à travers tant d'œuvres, deux nouveaux volumes de son grand ouvrage sur l'éducation, une liberté qui depuis quelques années lui faisait défaut; d'un autre côté, son autorité sur ses diocésains, la vénération, l'affection dont ils l'entouraient étaient plus grandes que jamais; il était de l'Académie française; il avait prêché le panégyrique de Jeanne d'Arc, dont nous parlerons, où son àme s'était mêlée si intimement à l'àme des Orléanais; il voulut profiler de tous ces avantages pour son apostolat, et frapper ainsi, s'il le pouvait, un grand coup. Il reprit donc ses prédications du carême à la cathédrale. Et d'abord il voulut faire les sermons du dimanche, et il choisit pour sujet de ses instructions la prière, et le traita sous tous ses aspects. L'enthousiasme fut prodigieux. Il essaya de plus, dans la semaine, des conférences pour les hommes seulement. Il y avait longtemps que d'excellents chrétiens le lui demandaient. Des retours, en grand nombre, avaient suivi ses premières prédications; beaucoup, qui étaient ébranlés, hésitaient cependant encore; on pensait que des conférences apologétiques, à la façon de celles de Notre-Dame, décideraient enfin ces attardés du voltairianisme, ces victimes de l'éducation indifférente et sceptique des lycées. Il avait résisté jusque-là, disant qu'il y a plus de lumière
et de vertu dans les paroles de la sainte Ecriture que dans toute parole humaine; il consentit enfin.
Toutefois, avec sa prudence et son art accoutumés, il commença d'abord modestement, dans la chapelle de l'Ofh'cialilé : il arriva, comme un professeur, avec des livres et des notes, s'assit à une petite table, recouverte d'un tapis, et se mit à parler comme autrefois devant son auditoire de la Sor bonne. Il fallut, dès la seconde conférence, se transporter dans un Jocal plus vaste, à Saint- Pierre du Martroi; et encore ne monta-t-il pas d'abord en chaire, il se plaça simplement devant la grille du sanctuaire: mais sa parole arrivant difficilement aux extrémités de l'auditoire qui remplissait toutes les nefs, le chœur, les chapelles, le troisième jour, il parla du haut de la chaire; puis l'auditoire augmentant toujours, il fallut aller à Sainte-Croix, et la vaste cathédrale elle-même ne suffisait pas aux Ilots toujours grossissant des hommes de toutes les conditions qui se pressaient pour l'entendre. Il traitait du sacrifice : de sa notion, de son origine, de son universalité, des traditions antiques relatives à ce grand fait, du sacerdoce, de la chute originelle, de la croix. Dans cette dernière conférence, tenant d'une main le livre des Prophètes, montrant de l'autre le crucifix du tabernacle, il eut un de ces mouvements de grand orateur qui enlèvent une assemblée. Un frémissement, dit un journal Orléanais, courut sur tout l'auditoire.
Voyant cette ville dans sa main, pour ainsi dire, et voulant arriver aux grands résultats, il eut alors une idée hardie, mais dont le succès fut complet : ce fut d'essayer, pendant la semaine sainte, dans la cathédrale même, une retraite d'hommes, comme à Notre-Dame. Toute la ville accourut. Laissons parler un témoin oculaire1 : « Dès le premier jour, les auditeurs affluèrent par milliers de tous les points de la cité, et cette vaste nef se trouva impuissante à contenir tous ceux qui l'envahissaient, et qui durent aller s'abriter dans les bas-côtés, sous l'orgue, et jusque dans les extrémités du chœur. Et cette multitude