CHAPITRE PREMIER
delà religion1. Jugez. Sainte Thérèse seule, et ses œuvres, m'ont soutenu pendant ces six terribles semaines. » A quoi il faut ajouter encore les affaires, puisqu'il avait fini par accepter de Msr Sibour le titre de vicaire général.
Toutes ces fatigues accumulées lui rendaient un peu de repos bien nécessaire. Il partit pour le Dauphiné et s'arrêta quelque temps à Lacombe. Puis les souvenirs du saint évèque de Genève l'attirèrent en Savoie. Pour plus d'une raison saint François de Sales se présentait à lui comme un modèle. 11 y avait entre eux bien des contrastes ; il y avait aussi de visibles analogies. Il voulut donc respirer l'àme du saint aux lieux qui furent son berceau et son tombeau, et le théâtre de ses travaux apostoliques; c'est dans cette pensée qu'il alla faire de pieux pèlerinages à Thorens, « le lieu où saint François de Sales reçut les plus grandes grâces de sa vie », à Annecy, sa ville épiscopale, (( où il fonda la Visitation », et aux Allinges, «où il commença ces missions fameuses qui devaient ramener soixante et dix mille hérétiques dans le giron de l'Eglise». La Providence, à son insu, lui ménageait dans ce voyage, et au moment où elle allait lui imposer les nouveaux et grands labeurs de l'épiscopat, quelque chose qui allait être, comme Lacombe, un véritable bienfait de Dieu dans sa vie : Menthon; c'est-à-dire des amis comme ceux qu'il avait à Lacombe, et une hospitalité dont il devait goûter jusqu'à la fin de sa vie la fidélité et la douceur. Quelques détails sur ce lieu et sur cette famille sont ici nécessaires.
Menthon est un charmant village, à peu de distance d'Annecy, sur les bords du lac. Us* Rendu avait coutume d'y passer quelques semaines chaque été dans la maison de campagne de son séminaire. L'abbé Dupanloup alla l'y visiter. Tout près était un vieux château qu'habitaient des amis de Msr Rendu, M. et Mme de Menthon. L'évèque d'Annecy leur amena, sachant leur faire grand plaisir, l'évèque
1. Aussi élait-il sur le point Je recevoir de Rome la dispense d'assisler au chœur comme chanoine quand il fut nommé évèque. Lettre a Mme la princesse Borghèse.
il — I.
[n VIE DE MONSEIGNEUR DUPÀNLOUP.
nommé d'Orléans. Là, tout le charma, et la situation admirable de ce château, et les traditions qui s'y rattachent et l'aimable hospitalité qu'il y trouva. C'était un manoir du neuvième siècle, où naquit un saint célèbre, saint Bernard de Menlhon, l'apôtre des Alpes et de la Haute-Italie. le fondateur du fameux hospice du Grand Saint-Bernard ; on v voit encore transformée en chapelle la chambre du saint, et la fenêtre par laquelle il s'enfuit dans la montagne la nuit même qui précédait le jour où devait se célébrer son mariage : la fiancée, noble demoiselle de Miollans. était là, avec toute sa famille : le matin, quand on vint Chercher le jeune Bernard pour la cérémonie nuptiale, il avait lisparu : une guerre faillit s'ensuivre entre les sires de Miollans et de Menlhon. Ses parents ne le retrouvèrent que trente ans après, dans son hospice : ce fut lui qui les reconnut. Sa famille, l'une des premières du Genevois, dont les membres se partagent entre la Savoie et la comté de Bourgogne, a toujours eu pour centre la demeure dont nous parlons. Rien de plus pittoresque que ce vieux témoin du moyen âge. avec sa poterne, ses portes de fer et ses mâchicoulis. Il est posé, sur le roc même, au sommet d'une colline que dominent, à droite et à gauche, de hautes montagnes : Tune dont les pentes vertes montent jusqu'à une muraille gigantesque de rochers dentelés, au delà et au-dessus desquels on aperçoit la puissante Tournette, tantôt enveloppée de. nuages, tantôt resplendissante avec ses neiges presque éternelles: l'autre dont les lianes et les sommets sont couverts d'une forêt toujours verdoyante. E»e la terrasse et du salon, pièce à l'aspect moderne, quoique décorée d'antiques armures et de portraits des -ires de Menthon, la vue plonge sur le lac, dont le> eaux bleues et profondes semblent dormir au pied des monts gracieusement découpés qui encadrent ses rives: Annecy au loin paraît sortir du sein des eaux.
Le château appartenait alors à M. le comte Alexandre de Menthon, ancien capitaine aux grenadiers gardes de S. M. le roi de Sardaigne : il avait quitté le service en 1839, pour venir se fixer à ce château, et il avait épousé l'année suivante Arlhémine-Caroline-Pauline de Kiinglin,
d'une ancienne famille d'Alsace qui se glorifie d'avoir tribué à donner Strasbourg a la France. Simple et digne à la fois, comme les vrais hommes de race, d'une distinction parfaite, le comte Alexandre joignait à une unie au plus noble cœur un esprit, très cultive. Pleine d'élan et d'idéal, la comtesse avait peut-être plus de vol en dans la pensée, avec une fermeté de jugement toute virile, malgré sa frêle et délicate apparence. La vie d'esprit était très active dans ce château; on s'y intéressait à tout le mouvement intellectuel de l'époque : on y était très fidèle aussi aux gloires religieuses de la famille, à la mémoire de saint Bernard. Tout cet ensemble plut si fort à Pévêque nommé d'Orléans, qu'après ses pèlerinages aux lieux consacrés par saint François de Sales, il y revint, avant de quitter la Savoie, une seconde et même une troisième fois. Charmés eux-mêmes de ces] avec
lui, très hospitaliers du reste, M. et : nlhon s'esti-
mèrent heureux de pouvoir lui offrir, tout près d'Ami au centre de ses souvenirs et de ses montagnes, un lieu de repos si en harmonie avec tous ses goûts. Ainsi commencèrent des relations qui tiendront désormais une place dans sa vie, et sur lesquelles nous auroi tnir. Il y
lit d'ailleurs, comme partout, l'œuvre de Dieu, trouvant là plusieurs âmes que ses conseils éclairaient et soutenaient; en particulier Mme de Menlhon qui, faite pour la grande pieté et rencontrant enfin le guide qu'elle attendait, prit un essor admirable dans la haute vertu chrétienne. Cette direction, nécessairement intermittente, se prolongea i entre Mm de Menthon et levè.fue par une assidue correspondance, qui dura plus de vingt ans, et qui, si elle pouvait être publiée, ne paraîtrait pas indigne de saint François de Sales lui-même ; et cela, sans que les rapports spirituels empêchassent la cordiale simplicité des relations, ni que ces relations fussent en rien un obstacle à l'autorité saintement respectée du directeur.
A son retour à Paris l'attendaient les luttes de presse, auxquelles il fut obligé, nous l'avons dit, de se mêler si vivement encore, et les travaux du concile provincial de
Paris, qui s'ouvrit, sur l'initiative de M?r Sibour, le 17 septembre.
L'évèque nommé d'Orléans n'était pas encore préconisé : il ne le fut que le 29 septembre, à Portici ; ces délais étaient dus à la situation où se trouvait alors le Saint- Siège. Le bref par lequel Pie IX l'autorisait à siéger avec voix délibérative le comblait des plus magnifiques éloges : i Nous savons, disait le Saint-Père, combien vous excellez en vertu, en piété, en talent, en doctrine, en prudence, en zèle pour la religion catholique, en dévouement pour Nous et pour la Chaire de Pierre, en habileté dans la gestion des affaires1. » Il prit une part très active aux travaux, qui furent considérables. D'importantes questions de foi et de discipline y furent traitées, notamment les rapports de la raison et de la foi, et les devoirs de la presse religieuse. * La lettre synodale, dit l'historien de Ms* Sibour2, présenta le tableau animé des œuvres de l'illustre assemblée, et ces pages que nous n'avons pas oubliées gardaient comme le soufile du divin esprit qui avait plane sur le nouveau cénacle. » La rédaction de cette lettre synodale avait été confiée à l'évèque nommé d'Orléans. Le concile de Paris fut un signal ; il y eut de semblables assemblées dans presque toutes les provinces ecclésiastiques de France : pourquoi faut-il que sous l'Empire ce mouvement se soit arrête?
Ce labeur terminé, le nouvel évêque crut pouvoir se préparer en paix à son sacre, dont l'époque approchait, et, quittant Paris, il alla, vers le 15 octobre, s'enfermer à Issy. Xul lieu ne pouvait être mieux choisi. Issy était le berceau de sa cléricalure. Là tout parlait à son àme, tout était plein pour lui de souvenirs. Là il était venu tant de fois, dans ces retraites qui lui étaient si chères, respirer ce pur esprit du sacerdoce dont Saint-Sulpice est dans l'Eglise de France la source bénie. Là ont passé, et il en pouvait revoir partout par la pensée les images vé-
1. M'i>' Dupanloup devant le Saint-Siège, par l'abbé Chapon, p. 197. 2 M. Poujoulat.