CHAPITRE VII
je le dirai même, puisque vous me le permettez, votre vocation? Ce que vous m'en dites me frappe extrêmement. Nous en recauserons dès votre arrivée au Petit Séminaire. » Et à partir de ce moment, pendant deux ans, car cet évèque, toujours si pressé quand il fallait l'être, savait, surtout dans l'œuvre des âmes, attendre l'heure de Dieu, c'est une attention, une vigilance, une sollicitude, tendre, délicate, patiente, pressante enfin et décisive. A certains moments choisis, au lendemain d'une retraite, par exemple, l'évèque intervient tout à coup et le jeune homme reçoit les quelques lignes que voici, courtes, car cet homme d'action ne bavardait pas, mais si pleines dans leur concision, et si sures d'être commentées par le généreux cœur auquel elles s'adressaient :
« Mon bon et cher enfant, j'aurais voulu vous voir a la fin de votre retraite, mais le temps m'a tout à coup manqué. Donnez-moi des nouvelles de votre àme ; vous savez combien tout ce qui vous touche m'intéresse. » Et quand enfin, ainsi suivi et poursuivi, le jeune homme est mis sur la voie et est entré au Grand Séminaire, la correspondance ne s'interrompt pas, l'évèque ne le perd pas de vue, et quand vient le moment du premier engagement irrévocable, la veille du sous-diaconat, un petit billet, autographe cette fois, c'est-à-dire écrit de cette main qui alors ne pouvait que très peu écrire à cause de la fatigue des yeux, arrive au pieux jeune homme, avec une aube superbe, et ces paroles, heureuse application au sousdiaconat d'un très beau texte des Psaumes : Sacerdolem Do minus induit vestimento lœtitiœ, sicut spensum décorât ti m monilibus suis ; le seigneur revêt son futur prêtre d'un vêtement de joie, comme se pare de ses diamants un époux. » Lorsque M. Borderies lui avait donne a luimême, pour la même circonstance, un beau bréviaire, il avait écrit : « Ces choses sont bien bonnes avec les jeunes gens. » Il s'en souvenait. Et enfin, à la veille du jour suprême de la grande ordination sacerdotale, la même main écrivait au même jeune homme : « Mon cher enfant, toute la grâce et toute la vertu sacerdotales sont dans ces deux paroles, qu'il faut dire à Notre-Seigneur dans toute la
m VIE DE MONSEIGNEUR DUPÀNLOUP.
puissance et la vérité de votre âme : Deus meus es tu. Tu us su m ego. Je vous bénis bien affectueusement en son nom. » Le commentaire ajouté par le jeune homme au bas de ce billet prouve que ces paroles pénétraient dans cette àme comme dans la terre attendrie la rosée: on le voit bien aujourd'hui à Orléans !
Par cette organisation nouvelle, et ces admirables règlements, et ces incessantes interventions personnelles, tout fut donc, en quelques années, transforme dans son Petit Séminaire : Saint-Nicolas renaissait, plus brillant et plus beau, sur les bords de la Loire; le même esprit, la même àme inspirait, vivifiait tout.
Cette puissante organisation des études classiques au Petit Séminaire de La Chapelle était d'autant plus remarquable que ces études furent alors, de deux points opposés, et par des innovations de nature bien diverse, fortement attaquées pendant ces années-là, par ce qu'on a appelé la bifurcation, d'une part, et. de l'autre, par une bruyante insurrection contre ce qu'on nommait avec mépris les classiques païens.
Quel était, au fond, le vrai motif de M. Fortoul, en remplaçant la philosophie par quelques questions de logique, et en établissant la bifurcation, chose barbare autant que le mot? Etait-ce simplement pour faire droit aux critiques qui, pendant les controverses pour la liberté d'enseignement, s'étaient élevées contre la philosophie universitaire? Et en poussant si vite les jeunes gens vers les études et les carrières scientifiques, au risque d'amener, par l'abaissement des études littéraires, l'abaissement même de l'esprit français, obéissait-on simplement a un besoin du temps, à un courant d'opinion, à la nécessité reconnue d'une réforme? Ne serait-ce pas aussi, qu'au lendemain de la loi de 1850, la concurrence du clergé sur le terrain des sciences, pour l'enseignement desquelles on le croyait moins préparé, paraissant moins redoutable que sur celui des lettres, on espérait empêcher, par cette prédominance accordée aux études posi-