CHAPITRE VIII
jeune Académie, M. F. Baguenault de Puchesse, une série de Lettres sur les études qui conviennent aux hommes du monde. Le succès de ces lettres le surprit lui-même et le consola. Il sentit qu'il avait touché à une plaie vive et répondu à un besoin profond. C'est cet écrit qui, retravaillé, développé, devint le volume dontl'évêque d'Orléans fit la conclusion générale de tout son ouvrage. Il continuait par là auprès des jeunes gens et des hommes mûrs son apostolat par l'éducation.
*Nous n'avons fait que présenter ici ce grand ouvrage pédagogique dans son ensemble. Mais les innombrables vues, justes, fines, profondes, délicates, élevées, que l'auteur jette à toutes les pages, en développant tant de hautes questions amenées par son sujet, voilà ce que la lecture seule du livre peut faire connaître : livre entraînant, éloquent, magistral, quelque critique de détail qu'on puisse faire, et où sans cesse la flamme déborde, parce que l'auteur, profondément convaincu, veut convaincre, et qu'il est là, comme toujours, un apôtre, un évèque.
Si, en ce qui touche le plan, la conception du sujet, l'ordonnance des matières, on peut dire que toutes les parties n'en sont pas peut-être disposées dans un ordre rigoureux, et ne s'enchaînent pas toujours d'une façon sévèrement logique; si on peut signaler aussi, dans les deux premiers volumes surtout, un style trop constamment oratoire, et trop d'abondance dans certains développements : ce n'en est pas moins une œuvre puissante et vaste, embrassant le sujet dans toute sa hauteur et toute son étendue, illuminant l'œuvre de l'éducation tout entière du sommet à la base; aussi large comme théorie que positive comme pratique, et nonobstant les réserves que nous faisions, un livre de premier ordre et d'un maître de la langue française. Mais quels qu'en soient les mérites littéraires, l'ouvrage vaut surtout comme doctrine. Cette doctrine est originale assurément; non pas en ce sens que l'évéque d'Orléans invente tout ce qu'il enseigne ou raconte; non, il est l'homme des traditions plus que des innovations; mais même ce qui a été dit ou fait avant lui, il se l'approprie par la façon dont il le conçoit ou le pra-
tique, ii y met pour ainsi dire son empreinte, le cachet de sa forte personnalité.
Educateur chrétien, son idée fondamentale, évidemment, est celle de tous les éducateurs chrétiens. A la base de l'éducation, il met Dieu, la religion. C'est le système contraire, l'abominable sophisme de Rousseau, combattu avec une si chaleureuse indignation par l'évêque d'Orléans, qui triomphe aujourd'hui. On appelle cela neutralité, respect de la conscience et de la liberté. Mensonge odieux ! On en verra les conséquences. Nous pourrions en appeler au passé, car le système a déjà porté ses fruits : nous en appelons à l'avenir.
Mais en admettant que l'idée fondamentale de l'évêque d'Orléans et des éducateurs chrétiens est la vraie, et que la religion doit être maintenue à la base de l'éducation, qu'elle en fait partie essentielle et en est l'inappréciable auxiliaire, dans l'application de ce principe, l'évêque d'Orléans n'est-il pas allé trop loin? Et au lieu d'une éducation religieuse, n'est-re pas une éducation monacale qu'il voudrait? On l'a dit. On rend hommage aux mérites éclatants de son ouvrage : « Ils attestent des qualités brillantes et sérieuses, de nobles aspirations, une grande compétence, une chaleur d'àme, une abondance et une vivacité de style qui ne sont point communes»; mais en même temps on l'accuse « de prétendre élever les enfants d'après une vue très étroite de la vie humaine en général, et de leur avenir en particulier »; avec c tout ce qu'il a d'apprêt et de convention, d'afféterie et de fausse sensibilité », son régime religieux doit aboutir à former, « non pas des chrétiens, non pas des catholiques comme ceux que rêvaient Bossuet et Fénelon, mais des hommes de sacristie, et, ce qui est pis, des hommes de parti ». et son livre, enfin, ne respire « ni cet esprit démocratique, ni ce respect des institutions fondamentales de la société moderne, ni cette largeur de fraternité et de patriotisme qui doivent, à tous les degrés, distinguer profondément l'éducation cléricale de l'éducation française1 ».
t. M. Buisson, Dictionnaire de pédagogie.