CHAPITRE VIII
Il ne s'élevait pas à une moindre hauteur en montrant la mission providentielle des Lettres, et comment les grands siècles littéraires entrent dans l'ordre et les desseins de Dieu dans l'histoire; et ici il ne pouvait pas ne pas saisir l'occasion qui s'offrait à lui de dégager une fois de plus l'Eglise de toute solidarité avec les théories qu'il avait déjà si éloquemment combattues :
« Reconnaissons-le, alors même que la nuit païenne couvrait la terre, les grands siècles littéraires firent briller d'admirables clartés : la philosophie, les lettres, l'éloquence, la poésie, dans ce qu'elles eurent de vérité et de beauté; tous ces hommes, en tant qu'ils avaient reçu du ciel les dons de l'intelligence, et que la lumière de Dieu brillait dans leur génie; je dirai plus, les généreux efforts que firent plusieurs d'entre eux pour percer la nuit, pour découvrir, par delà l'horizon de leur siècle, quelque chose des clartés divines, tout cela est digne d'admiration et de respect. Je puis et je dois déplorer l'abus qu'ils firent souvent de leurs hautes facultés ; je puis et je dois compatir à l'impuissance de leurs efforts; mais je ne puis ni mépriser en eux, ni flétrir les dons du Créateur. Je ne me sens pas le courage de réprouver, d'avilir, sous le nom de paganisme, ce qui fut dans ces grands siècles le suprême effort de l'humanité déchue pour ressaisir le fil brisé des traditions anciennes, et retrouver la lumière que Dieu y faisait encore briller, comme un dernier et secourable reflet de sa vérité, afin de ne pas se laisse?* sans témoignage au milieu des nations, et de montrer que la créature tombée n'était pas éternellement déshéritée des dons de son amour. » Des applaudissements ayant salué ces paroles, il s'arrêta et dit avec simplicité : « Je suis heureux, Messieurs, de ces applaudissements, car c'est à une parole des saints livres qu'ils s'adressent; » puis il continua:
« Non, les vers que citait saint Paul à l'Aréopage n'étaient pas des vers païens; pas plus que les splendeurs du jour au matin, et les ravissantes beautés du ciel de Parthénope, lorsque celte lumière si pure et ces clartés rayonnantes inspiraient à Virgile de chercher par delà les cieux mortels une lumière plus brillante encore et plus
pure, un soleil et des astres nouveaux : Solemque suum. sua sidéra norunt; lorsque les tristesses de la terre, Lacrymœ rèrutn, jetaient dans son àme des aspirations indéfinissables vers un monde meilleur, faisaient ressentir dans ses vers comme un tressaillement sublime de la nature émue de ses longues douleurs, comme une vaste et puissante inquiétude de la terre et des cieux en travail du libérateur désiré. »
Alors venait ce beau passage, si vraiment chrétien et sacerdotal :
« C'est précisément parce que j'ai l'honneur el le bonheur d'être chrétien, c'est parce qu'à ce titre je suis, selon la langue de l'apôtre, fils de la lumière, que je sais avec confiance en revendiquer les rayons partout où ils se trouvent.
» Oui, la lumière est à nous, tous les siècles nous la doivent et nous l'envoient, et voila pourquoi je ne l'outrage nulle part ; je la recherche, je l'aime. Je la célèbre partout où je la découvre: je la recueille avec amour, ne fût-ce qu'une étincelle, une flamme égarée : et ma joie est grande quand je puis la ramener au foyer primitif et divin ! Je suis le disciple d'un maître qui ne veut pas qu'on éteigne le flambeau qui fume encore ; selon la belle recommandation de l'Eglise, je me souviens de ma condition, et je respecte le roseau pensant, tout brisé qu'il est : j'aurais horreur de le fouler aux pieds. Débris moi-même d'une grande création tombée, je ne méprise aucun débris; et sans crainte de mêler ici le langage de Virgile à celui du christianisme, j'aime à redire ce beau vers :
Haud ignara mali mi^eris succurrerp disco. »
Suivaient de profondes considérations sur la puissance des mots, et par conséquent sur l'importance et la valeur du dictionnaire :
« Dans les grandes luttes de la pensée humaine, les opinions, les partis contraires, ont leurs mots, comme dans les luttes des nations les armées ont leurs étendards...
» Ce n'est pas sans de grandes catastrophes que la