CHAPITRE IX
prononcerait le panégyrique? Il n'y avait pas à le chercher. Toutefois, les premières démarches du maire auprès de Févêque ne suffirent pas à le déterminer : il refusa même formellement. On crut en deviner le motif. La célèbre comédienne, Mlle Rachel, avait été invitée aussi à venir jouer, le soir, le rôle de la Pucelle dans la tragédie d'Alexandre Soumet. On supposait qu'il agréait peu à Févêque de voir ce nom et le sien cités ensemble parmi les attractions de ces fêtes. Heureusement la comédienne déclina cet honneur. Alors, à la sollicitation de M. Genteur, et sur le désir exprimé par le garde des sceaux, M. Abattucci, diocésain de Msr Dupanloup, le premier président, M. de Yauzelles, fit, auprès de Févêque, une nouvelle instance. Nous donnons cette lettre tout entière; elle nous dispense d'en dire plus sur le respect et Falléction avec lesquels on le traitait :
« Paris, 11 avril 1845. Monseigneur, M. le maire d'Orléans, qui est en ce moment à Paris, ainsi que moi, vient d'apprendre que vous renonciez au triomphe oratoire que vous promet le panégyrique de Jeanne d'Arc. Il est venu me trouver : jugez si je dois en être fier, et surtout profondément touché ! Parce qu'il connaît, comme bien d'autres, mon tendre et respectueux attachement pour vous, n'a-t-il pas été s'imaginer que j'avais place dans un cœur occupé par tant de saintes affections, et que je pouvais m'en prévaloir pour vous prier de revenir sur une résolution qui affligerait tout le monde; et voilà que je me laisse naïvement persuader et que j'accepte une mission peutêtre indiscrète.
» Indiscrète! je dis bien, car j'ai commencé par chercher la cause de cette renonciation, et j'ai cru l'avoir trouvée dans la participation annoncée d'un talent tout profane à une fête que vous voulez toute religieuse. Si j'ai pénétré quelque chose de cette susceptibilité pieuse, qui, chez vous, s'exprime comme la pudeur, par le silence, je puis vous rassurer, car j'apprends que, par un concours de circonstances dont je dois vous épargner le récit, votre voix serait seule admise, le 8 mai prochain, à glorifier
publiquement Jeanne d'Arc : son nom ne retentirait qu'à l'Eglise.
» Eh quoi! Monseigneur, refuseriez-vous de remercier par votre présence en chaire la Providence qui exauce ainsi votre vœu secret? N'appartient-il pas d'ailleurs exclusivement à l'évêque d'Orléans, dans la solennité qui se prépare, de célébrer la jeune lille qui, par sa dévotion à Marie, a mérité d'être appelée, comme elle, intemerata Virgo, et de devenir, après elle, un modèle de la chasteté chrétienne? Et puis, quel sujet pour un orateur tel que vous! Trois scènes : Domrémy, Orléans, Rouen. Trois drames : une idylle, une épopée, une tragédie. Et pourtant une seule héroïne, avec ces trois caractères : la bergère, la guerrière, la martyre. Admirable trilogie, que l'éloquence doit ravir à la poésie, puisque celle-ci n'a pas pu s'en emparer dignement jusqu'à ce jour. Et qu'on ne dise pas que le sujet est épuise! La bouche ne se lasse pas de dire, les oreilles ne se lassent pas d'entendre, les belles et nobles choses que le cœur ne se lasse pas d'aimer. Dans la région où vous place la religion, aux yeux de laquelle tous les hommes sont frères, sans distinction de nationalites, il vous serait plus facile qu'a un orateur profane de concilier les exploits de Jeanne avec la charité que nous devons toujours aux Anglais, et la courtoisie que nous leur devons plus particulièrement aujourd'hui, ou elle est à la fois de bon goût et de sage politique.
» Enfin, si vous ne vous rendiez pas à ces raisons, je me rappellerais qu'un jour vous nous avez bien eloquemment enseigné que la prière doit être quelquefois violente pour être efticace. Alors laissant de côte des aménités de langage qui vous sont trop familières pour vous toucher beaucoup, je vous ferais dans le style barbare, mais pressant du Palais, la sommation suivante :
» La ville d'Orléans, poursuite et diligence de son maire, par le ministère de son Premier Président, faisant fonction d'huissier pour la solennité du cas, met en demeure l'évêque de l'aider à payer sa dette envers Jeanne d'Arc sa libératrice, lui remontrant qu'il est solidaire avec elle, et que lui seul a de quoi payer.