‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 22 sur 86 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Troisième et quatrième années passées a l’ile-a-la-crosse, 1849-3850.

Le P. Taché arriva à la résidence des missionnaires de l’Ile- Retour à *’ne-

, . ri N . a-la-Crosse.

a-la-Crosse apres quinze jours de marche, le mardi 16 janvier 1849, “ au moment même, dit-il, où mes chers confrères s’apitoyaient sur la mauvaise nuit ” que j’allais passer, “ par le froid intense qu'il faisait (1).” “L’affection que je leur porte à tous deux, ajoute-t-il, me les fit revoir avec le plus vif sentiment de plaisir ; j’avais souffert d’être près de cinq mois absent de notre pauvre chez nous (2),” sans voir de confrère ni pouvoir me confesser durant tout ce temps.

Les lettres du P. Taché, le lecteur a pu s’en convaincre, sont Publication des

•L lettres du

pleines d’intérêt. Son maître de noviciat, le R. P. Allard, plus p- Taché, tard vicaire apostolique du Xatal, en publia plusieurs dans le but d’intéresser les populations si chrétiennes des rives du Saint-Laurent aux travaux des missionnaires. Le P. Taché se plaint plusieurs fois de cette publication. “ Sans reproche, mon cher petit frère, écrit-il le 15 juin 1846 à son frère Louis, ta dernière lettre m’annonce que vous avez pris un moyen efficace de faire lire mes lettres, en les mettant bon gré mal gré devant les yeux de tous les lecteurs de gazettes. Reproduire ma lettre du 8 septembre m’a paru une chose prodigieuse et je ne me l’explique que d’une façon. Maman m’a dit que c’est là l’œuvre du P. Allard : le brave homme, en habile maître des novices, a voulu me faire supporter cette petite humiliation (3).”

“ J’ai appris avec surprise, dit-il à sa mère dans la lettre citée plus haut, que le R. P. Allard avait trouvé à propos de faire

(1) Lettre à sa mère, Saint- Je m- Baptiste de l’Ile-à-la- Crosse, 3 janvier

(2) Ibid.

(3) Saint Boniface de la Rivière -Bouge, 15 juin 1846.

Lettre du P. Aubert.

publier encore une de mes lettres. Je vous ai déjà exprimé la répugnance que j’éprouve à me voir ainsi affiché sur les journaux. En voici la raison. Monsieur le public a trop d’esprit, il en a même à vendre; malheureusement je suis loin des centres où il débite cette précieuse marchandise et la petite provision que j’en avais faite est complètement épuisée, en sorte que je n’aime point à inviter la foule à assister aux funérailles de mon intelligence, dont mes lettres ne sont que l’oraison funèbre (1)/"

Cette oraison funèbre, grâces à Dieu, se prolongera encore bien des années ; et jusqu’à la fin, nous la. trouverons digne du héros.

A cette époque, nous l’avons déjà remarqué, le courrier arrivait deux fois seulement par année à l’Ile-à-la-Crosse et aux établissements de la Raie d’Hudson dans le Nord-Ouest: c’étaient, on le comprend aisément, des jours désirés des missionnaires, et où leurs cœurs se trouvaient ordinairement comme à un festin.

Or, pendant que les trois missionnaires jouissaient ensemble des douceurs de la vie commune, le courrier d’hiver arriva; mais cette fois il leur apporta une lettre du P. Aubert, qui répandit “ la consternation ” parmi eux.

Le P. Aubert écrivait au P. Taché et au P. Faraud : “ La révolution survenue en France tarira peut-être les ressources de la Propagation de la Foi; peut-être aussi serons-nous obligés de laisser l’œuvre commencée: ne poussez donc pas plus avant; mais bornez à l’Ile-à-la-Crosse vos soins et vos travaux (2).”

Quelle plus grande affliction pour un père que d’être menacé de se voir arraché à sa famille ! “ Les Pères Taché et Faraud réunis en conseil, se demandèrent: Que ferons-nous? Parce que nous manquons de ressources, abandonnerons-nous les pauvres sauvages? Ayons seulement du vin "pour dire la messe: vivons,

(1) Lettre à sa mère, 3 janvier 1850.

(2) Rapport de Mgr Faraud sur te Vicariat apostolique d' Atliahasku- Mackenzie. — Dans les Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVI, p. 332.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

s’il le faut, sous la hutte indienne, mais ne quittons pas la partie: la gloire de Dieu et le salut des âmes le demandent (1). ”

D’un commun accord, ils répondirent au R. P. Aubert à peu près dans les termes suivants : “ Mon Révérend Père, la nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais ne nous décourage pas; nous savons que vous avez à cœur nos missions; et nous, nous ne pouvons supporter l’idée d’abandonner nos chers néophytes et nos nombreux catéchumènes ; nous espérons qu’il vous sera toujours possible de nous fournir des pains d’autel et du vin pour le Saint Sacrifice. A part cette source de consolation et de force, nous ne vous demandons qu’une chose, la permission de continuer nos missions. Les poissons du lac suffiront à notre existence et les dépouilles des bêtes fauves à notre vêtement. De grâce, ne nous rappelez pas (2). ”

Les deux serviteurs de la mission furent renvoyés; les missionnaires se chargèrent de faire la cuisine, de pêcher, de bêcher, de bâtir les maisons, etc. Leur magnaminité devait sauver les missions.

Cependant, par le même courrier, Mgr Proveneher rappelait Dé£rarj,fgêche M. Laflèche à la Rivière-Rouge, nous verrons bientôt dans quel dessein. Les infirmités du digne prêtre lui faisaient désirer à lui-même un voyage à Saint-Boniface pour essayer du changement d’air et recevoir des soins particuliers; le P. Taché croyait de son côté que son ami devait quitter pour un temps les missions du Nord-Ouest, afin de n’être pas perdu pour toujours à la grande œuvre qu’il avait si bien dirigée.

“ C’est au commencement de juin 1849, que la mission et les Le p. Taché se missionnaires durent subir cette épreuve. M. Laflèche partit, ^urjb1 2 30eulac emportant avec lui les regrets de tous ceux qui l’avaient connu.

Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes abondantes versées à son départ, qu’il n’avait pas travaillé pour des ingrats. Ses compagnons, plus que tous les autres, avaient été à même d’apprécier ses aimables qualités (3). Le P. Taché

(1) Rapport de Mgr Faraud, etc., ibid.

(2) Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de l Amérique, pp. 42-13.

(3) Ibid., p. 43.

Contretemps.

et le P. Faraud ne vivront plus, contre leurs espérances, avec M. Lafièche; mais revêtus un jour, comme lui-même, de la dignité épiscopale, ils continueront de l’aimer tendrement et d’être aimés par lui avec la même fidélité, et compteront toute leur vie, parmi leurs plus beaux jours, ceux qu’ils avaient passés dans sa douce société.

Cependant le P. Taché passa encore quelques jours dans la compagnie de son saint ami. Il avait promis, l’année précédente, aux sauvages du lac Caribou de les visiter cette année à l’extrémité septentrionale du lac. Il prit passage sur les barges de la Compagnie qui emmenaient M. Lafièche. Les deux amis voyagèrent ensemble jusqu’à la Eivière-au-Eapide, où ils arrivèrent le 14 juin.

Il avait été convenu, nous venons de le dire, que les sauvages se réuniraient à l’extrémité septentrionale du lac et “ que l’un d’eux viendrait au devant du missionnaire pour lui servir de guide. ” Mais l’Oblat ne trouva pas le guide promis. M. Thomas, venu en cet endroit, l’assura qu’il lui était impossible d’en trouver un. De plus, “ la pauvreté de la mission de l’Ile-à-la- Crosse n’avait permis au missionnaire d’engager que deux hommes ;” or l’un était tombé malade. Enfin “ quelques Montagnais, réunis en ce lieu, protestaient de l'inutilité du voyage, ” assurant que “ par suite de la disette qui avait régné au lac Caribou dans le cours de l’hiver, les sauvages ne pourraient se réunir au printemps (1).” “Le P. Taché se trouva dans le plus grand embarras. Il craignait de manquer à son devoir ; puis d’un autre côté, il lui semblait moralement impossible d’atteindre le but propose. L’absence d’un guide surtout lui semblait un obstacle insurmontable. La crainte de compromettre

les intérêts d’une mission qu’il avait à cœur, l’eût peut-être dé-

(1) Lettre <hi P. Tae.lié à sa mère, Portage île In Rivière-Rapide, 14 juin. — - N° 21 de la Collection de M. de la Broqnerie-Taehé.

Vingt années de Missions . , p 43.

Mgr Taché, Notice sur la Mission du lac Caribou.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

ciclé à tenter le peu de chance de succès qui lui restait, si M. Laflèche ne lui eût conseillé de se désister de son entreprise. Il se décida à rebrousser chemin, le cœur gros de regrets, la conscience agitée par l’appréhension de n’avoir pas fait tout ce qui dépendait de lui (1). ”

“ Ce qu’il v a de certain, poursuit l’Oblat de Marie Imma- interruption

1 du Toyage.

culée, c’est que cette conduite fut préjudiciable à la mission du lac Caribou. Les sauvages qui avaient manqué à la promesse d’envoyer un guide au devant du missionnaire, n’avaient pas manqué à celle de se réunir en bon nombre. Ils attendirent assez longtemps, et ne voyant pas arriver le missionnaire, au lieu de se reprocher de n’être pas allés le chercher, ils l’accusèrent d’infidélité (2). ” Pendant plusieurs années, il demeura dans leur esprit des impressions fâcheuses.

Le P. Taché, qui entrevoyait ces conséquences funestes, ne Retour a nie-

à'Iü'Cros'SG

renonça qu’avec beaucoup de peine à poursuivre sa route. “Je regrette ce contretemps, écrivait-il à sa mère le jour même, d’autant plus que les dépenses pour mon voyage sont déjà faites et que je suis presque à la moitié de ma route. Le P. Faraud, ajoutait-il, qui est resté seul à l’Ile-à-la-Crosse, ne sera peut-être pas fâché, lui, de mon retour. Je l’aiderai à faire le foin nécessaire popr notre précieuse vache et sa triple progéniture (3). ”

Le P. Taché fit ses adieux à M. Laflèche et se remit en route pour l’Ile-à-la-Crosse, où il arriva “ le 21 juin à minuit, sans

autre résultat, dit-il, que d’avoir perdu 14 jours de mon temps

et les frais de voyage (4). ”

La richesse la plus précieuse peut-être des missions est la pré- Arrlvée dn sence d’un Frère G£>nvers humble et dévoué. Le P. Taché, Dubé'

qui avait renvoyé les hommes de service à la nouvelle de la révolution de France, eut la joie, quelques semaines après son re-

(1) Notice sur la Mission du lac Caribou.

(2) Notice .

(3) Portage de la rivière Rapide , 14 juin après-midi.

(4) Lettre à sa mère, Mission de Saint- Jean-Baptiste de l lle-à-la- Crosse, 4 août 1849.

tour, de voir arriver à l’Ile-à-la-Crosse un Frère convers, l’angélique F. Dubé.

Ce Frère était pour le P. Taché un compatriote. “Vous vous souvenez peut-être, écrit-il à sa mère en lui faisant part de cette bonne nouvelle, qu’à notre départ de Ivamouraska en 1830, un tout petit garçon conduisit la voiture dans laquelle nous étions jusqu’à l’entrée de la rivière Ouelle. Le F. Dubé est précisément ce petit garçon, qui me rendit alors ce service et qui m’en rend actuellement bien d’autres. Ce bon Frère est pour moi un compagnon, d’abord parce que nous sommes unis par les liens de la charité mutuelle qui doit animer tous les membres d’un corps religieux, et ensuite parce qu’ayant été élevé à Kamouraska et ayant demeuré deux ans à Longueuil, nous pouvons parler ensemble de bien des personnes qui me sont très chères et de lieux qui m’intéressent (1).”

L’arrivée du F. Dubé amena comme une révolution dans la vie intime des missionnaires de Flle-à-la-Crosse. Laissons le P Tac-hé nous conter l’événement.

Généreux jusqu’aux limites du possible, les deux Pères “ firent volontiers au nouveau venu, l’abandon complet des marmites^ chaudrons, vaisselle et autres admirables instruments que l'art de la gourmandise a inventés à profusion. Leur libéralité alla jusqu’à se démettre sans regret des nobles fonctions de cuisiniers, qu’ils exerçaient eux-mêmes depuis leur entrée en scène sur le théâtre des missions. Leur abnégation à cet égard reçut de suite et par la suite une abondante récompense, puisque le bon frère les traitait mieux qu’ils ne se traitaient eux-mêmes. Leur amour-propre subit en retour l’humiliation de voir que le nouveau cuisinier était plus habile que les anciens. Les petits plats et les desserts (desserts de rien) firent irruption au château Saint-Jean, comme on l’appelait alors. Le bon F. Dubé ne voulut plus permettre aux missionnaires de l’Ile-à-la-Crosse de savourer à si grands traits les saintes délices de la mortification

( ! ) Lettre, à sa mère, Mixtion de Saint- Jean-Baptiste, etc., 4 août 1849.

ARCHEVÊQUE DE SAIN T-BOXIFACE

Sans être encore “ aux petits soins, aux attentions fines ”, on commença à goûter un bien-être auquel on n’était pas habitué. A ces services, le F. Dubé en joignit bien d’autres; malgré sa santé si faible et si délicate, il fut d’un puissant secours.

“ Hâtons-nous de dire, poursuit le narrateur, que les missionnaires n’ont jamais vu se réaliser les craintes que leur charitable supérieur exprimait à leur égard. Xon seulement ils ne manquèrent jamais du nécessaire; mais des secours plus abondants ajoutèrent encore à tout ce que le F. Dubé faisait pour améliorer leur condition (1).”

Le P. Taché avait eu d’abord le désir de construire une petite chapelle à l'Ile-à-la-Crosse ; mais les ressources des missions ne le permettaient pas.

“ Cette pénible nécessité m'afflige beaucoup, écrit-il. Je m’étais toujours flatté qu'un petit clocher s’élèverait dans notre mission, pour attester que la religion avait assis son empire pacifique au milieu des épaisses forêts que nous habitons. Une petite église, quand elle n’eût été ni belle ni élégante, mais seulement un tant soit peu propre, eût été pour nous le sujet d’une bien vive consolation et d'un grand encouragement pour nos sauvages. Mais hélas ! ce désir, qui certainement n’avait rien de déréglé, ne peut point obtenir sa réalisation (2).

Cependant les missionnaires avaient “ absolument besoin d’un local “ pour réunir les sauvages (3)." Ils avaient jusqu’alors logé eux-mêmes dans la maison que M. MacKenzie avait fait construire pour eux. “Je la cède au bon Dieu, dit le P. Taché, mais à regret, puisqu’elle n'a que des enduits de terre et des châssis de parchemin, et que de plus je n’ai pas une seule planche pour en habiller l’intérieur et la rendre quelque peu digne du saint usage auquel elle va être consacrée (J). '

(1) Vingt années de Missions . pp. 43-44.

(2) Lettre dn 4 août 1840.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Transformation de la Ire maison en chapelle, Construction d’une 3o maison.

Visite du P. Faraud à Athabaska.

Les missionnaires établirent leur demeure clans la maison de 20 pieds par 20 pieds qu'ils avaient construite l'année précédente de leurs propres mains.

Depuis la lettre du P. Aubert, ils n'avaient plus de serviteurs proprement dits, mais seulement “ de petits jeunes gens ” ne sachant à peu près rien faire, mais ne leur coûtant guère que la nourriture. Le P. Taché et le P. Faraud construisirent pour eux “ noblement et habilement ” une demeure “ dont les vastes parois avaient chacune 15 pieds (1). ” Cette petite construction devait servir en même temps de cuisine.

“ C’est là par conséquent, ajoute plaisamment le P. Taché, que se prépareront chaque jour les mets suaves, mais simples qui satisfont l'ardeur de mon appétit et me font regorger de santé.” “Vive le Nord! conclut-il en philosophe chrétien; je crois que c’est le pays du monde où l’on apprend le plus efficacement et le plus pratiquement combien il faut peu de choses pour rendre l'homme heureux et combien sont insensés ceux qui cherchent leur satisfaction dans ce qui fait véritablement le tourment de la vie, par les mille soucis et inquiétudes auxquels il exige qu’on se livre (2).”

Ces constructions et ces aménagements occupèrent les missionnaires pendant deux mois environ. “Nous ne nous occupons, écrit-il le 4 août, que de planches et de cloison, qu'il faut, bien entendu, confectionner de nos propres mains (3). ”

La mission d’ Athabaska, fondée par le P. Taché les deux années précédentes, devint en 1849, “le partage du P. Faraud, qui l’accepta avec toute la générosité qu’inspirent un zèle ardent et une généreuse abnégation. ” Il partit pour Athabaska dans les derniers jours d’août. Le bon Dieu, qui prépare aux vocations saintes par le sacrifice, broya son cœur sensible, avant le départ, par la pénible nouvelle de la mort de sa mère. “ Nous

(1) Lettre du 4 août 1840.

(2) Ibid.

(8) [Md.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

qui connaissions, dit le P. |Taché, tout ce que cette perte avait de cruel et d’amer pour son cœur aimant, nous avons admiré le courage avec lequel il se soumit à la sainte volonté de Dieu. Nos cœurs battaient trop à l’unisson pour que nos larmes pussent ne pas se confondre (1).

“ Hélas ! ajoute le P. Taché, que les desseins de Dieu sont impénétrables ! Qui eût pu soupçonner qu'un jour ces deux jeunes Pères dirigeraient comme premiers pasteurs les missions qui en ce moment leur échéaient en partage (2)?” Nous allons en effet bientôt voir le P. Taché, évêque de Saint-Bonifaee et le P.

Faraud vicaire apostolique d’Athabaska.

Le P. Taché, demeuré à FUe-à-la-Crosse, y passa l'automne séjour de n

mois il l'Ile

et Phi ver. “ Pour la première fois depuis que je suis dans le * 'a crosse.

pays, écrit-il. je n'ai point eu de course considérable à faire cet

hiver, si ce m'est un petit voyage de trois jours, pour aller

porter les secours de la religion à un moribond qui, si comme

je l’espère, il est au ciel, se souviendra un peu de celui qui, pour

lui en ouvrir les portes, a perdu la peau de son nez et aussi celle

de ses joues (3). ” Tout le reste du temps, il le passa à THe-à-la-

Crosse, en compagnie du bon Frère Dubé, priant, étudiant,

catéchisant les sauvages, s’occupant des travaux de menuiserie

ou de culture, ne voyant aucun prêtre pendant près d’une année.

Les sauvages étaient l’objet d’un dévouement sans bornes.

“ Chaque jour et même bien des fois le jour, dit-il, j'ai reçu des visites”, des “ visites de sauvages” ou “des visites sauvages' comme vous voudrez (4). Il accueillait les Montagnais et les Cris avec empressement, il leur apprenait avec un zèle que rien ne lassait, le catéchisme, les prières, des cantiques. Voici, à ce sujet, une anecdote qui fait connaître

la nature de son tempérament autant que la grandeur de son

(1) Vingt années de Missions . p. 45.

(2) Ibid.

(3) Lettre au Dr Pierre Bouclier de la Bruère, Lac de la Truite, 7 juin

Départ de M. McKenzie.

zèle. “ Un soir il faisait le catéchisme à (les sauvages, pendant que le F. I)ubé travaillait à son ménage ordinaire. Le Père lui dit: “Mon Frère, le sommeil me gagne: je vais commencer un cantique, et pendant que les sauvages chanteront le refrain, je dormirai;” car le P. Taché dormait avec une facilité extraordinaire et pouvait faire un somme pendant un Ave Maria. “A la fin du refrain, marchez-moi sur le pied pour me réveiller. Ainsi la chose se passa-t-elle (1). ”

Nous venons de dire que le missionnaire oblat demeura près d'une année sans voir de confrère. D'une part, “ ses dispositions pour Permitage (2), ” ainsi qu’il parle, lui rendaient la solitude non seulement supportable, mais douce. D'autre part, c’était une vraie privation de n’avoir pas de confesseur pendant un temps un peu prolongé. “ Il y a plus de neuf mois que je ne nie suis point confessé, écrit-il à sa mère le 6 juin 1850, et je ne pourrai pas le faire avant un mois et demi. C’est passablement long, surtout pour moi qui, en travaillant au salut des autres, ne pense pas toujours assez au mien. Je me rassure pourtant, ajoute-t-il, parce que le bon Dieu n’est point un sauvage et qu’il doit avoir une miséricorde particulière pour ceux qui, malgré leur faiblesse, désirent lui gagner des âmes (3). ”

L'Oblat de Marie Immaculée avait alors un autre chagrin, “ le plus poignant ” de ceux qu’il eût éprouvés depuis son départ du Canada. “Je vous ai parlé bien des fois, dit-il à sa mère, de M. MacKenzie, respectable bourgeois de l’Ue-à-la- Crosse et de sa famille, dont les bontés toutes paternelles ont beaucoup contribué à adoucir aux missionnaires du district de la Sivière-aux- Anglais, les difficultés inévitables de nouveaux établissements dans ces régions barbares et inhospitalières. Cette année plus que jamais encore, j’ai été de leur part l’objet de soins et d’attentions délicates, auxquelles certainement je ne

(1) Mgr Grandit), Notes sur .Vgr A. Taché, O. M. I.

(2) Lettre du 4 août 1849.

(3) Lettre à sa mère, Lac Serpent, 6 juin 185P. — N° 23 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

pouvais pas raisonnablement m’attendre. Je m'étais toujours flatté que le bon Dieu récompenserait lui-même le bien fait à son indigne ministre, en accordant à mes bienfaiteurs d’ouvrir les yeux à la lumière de la vérité catholique. J'ai passé l’hiver en neuvaines à la Bonne Mère dans ce but; mais mes prières trop faibles n'ont point encore été exaucées (1). ”

M. MacKenzie allait avoir un remplaçant à l’He-à-la-Crosse et quitter ce fort, au mois de juin 1850, avec sa famille. Quelques jours avant son départ, il fut “ frappé d’une nouvelle maladie ” et “ privé complètement de l’usage d’une de ses jambes, ” en sorte que ses deux béquilles devinrent “ insuffisantes pour l’aider à faire même quelques pas. ” Il allait se mettre en route dans cet état, “ avec tous les inconvénients qu’offre la manière de voyager en ces pays (2). ” “ Vous savez de quelle nature je suis, ajoute-t-il ; ce n'est pas ma faute si le bon Dieu a calqué mon caractère sur celui de ma mère (3). ” “ Je souffre beaucoup de le voir ainsi souffrir. Le bon Dieu veut peut-être me punir par là de l’attachement trop vif que j’ai pour cette famille; mais pourquoi ne suis-je pas la seule victime? ” Je souffre plus encore de ne point le voir revenir à la vérité. “ Bonne Mère, priez donc instamment pour que l’heure de la miséricorde sonne en faveur des bienfaiteurs signalés de votre fils (-1). '

Au printemps de 1850, les sauvages se réunirent autour du fort et de l’église de l’Ile-à-la-Crosse après les chasses de l’hiver, comme ils le faisaient chaque année. Le P. Taché profita de leur réunion pour leur donner la mission. Il les trouva tous de plus en plus attachés à la religion et à toutes les obligations qu’elle impose. Ce fut une grande consolation pour son cœui d’apôtre (5).

Mais la famine ne permit pas aux sauvages de demeuret longtemps réunis. “ On n’a jamais vu, raconte le P. Taché, une

(1) Lettre à sa mère, Lac Serpent, 6 juin 1S50. Ibid.

(2) Lettre du 6 juin 1850.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

Réunion des sauvages ü l’Ile-à-la- Cvosse.

Disette et souffi'ances parmi les sauvages.

Voyage du P. Taché au Portage du Fort de Traite.

disette aussi générale. Les prairies qui, par leurs immenses troupeaux de buffles, formaient comme le grenier du nord, ont été désertées presque complètement. Un fort assez proche de rile-à-la-Crosse ne possède que 3 sacs de pémikan au lieu de 3 à 400 qui s’y trouvent presque tous les ans à pareille époque. A rile-à-la-Crosse, nous n’avons point eu à souffrir : tout à la vérité y a été plus rare que de coutume; mais la récolte de pommes de terre y a été très abondante l’automne dernier, le poisson n’a pas déserté nos plages : pour ces causes, nous avons vécu sinon dans l’abondance, du moins avec le nécessaire. Mais les sauvages qui visitent ce poste n’ont pas été aussi heureux que ceux qui l’habitent; presque tous ont eu à souffrir de la faim, et les cas de familles passant 4, 6, 8 et même 10 jours sans manger, n’ont été malheureusement que de trop commune occurrence. On n’a pas dans les autres pays l’idée de la misère qui règne dans ceux-ci, et ce qu'on appelle pauvreté ailleurs serait ici presque de l’opulence. C’est un spectacle à déchirer le cœur que de voir la population au milieu de laquelle nous vivons : de la voir, de l’aimer, d’en être chéri, et, malgré tout cela, de n’avoir pas même un poisson à partager à cette foule affamée ou une guénille pour vêtir les plus nus. Et après cela, messieurs les philanthropes font de longues dissertations pour éclairer la foule aveugle et lui dire que les ministres du Seigneur la séduisent, pour lui arracher l’obole hebdomadaire qui devra ouvrir le ciel à tant d'infortunés, privés, je ne dis pas du superflu que mépriseraient ces grands amateurs de l’humanité, mais même du strict nécessaire à leur vie (1).”

Aussitôt après avoir donné la mission aux sauvages réunis à l’Ue-à-la-Crosse, le P. Taché se mit en route pour le lac Caribou avec l’exprès d’été (2). Nous avons vu combien il lui en avait coûté de ne pouvoir s’y reiylre l’année précédente. Il loua un canot et deux hommes pour tenter d’y aller en 1850. Mais M. MacKenzie qui partait de l’Ile-à-la-Crosse par l’exprès lui

(1) Lettre du 6 juin 1850.

(2) Ibid,

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BOX 11*' ACE

offrit un passage sur ses barges ; le missionnaire accepta. “ Mon canot me suit, écrit-il, et je me constituerai passager à son bord au Portage du Fort de Traite, où il me faudra faire mes adieux à M. MacKenzie (1).” Il se trouva donc compagnon de M. MacKenzie de l’Ile-à-la-Crosse au Portage du Fort de Traite, comme une année auparavant de M. Laflèche.

Au lac Serpent, il iirofite d'un arrêt forcé pour écrire à sa mère une lettre que nous avons plusieurs fois citée. “ Les voyageurs, lui dit-il en commençant, n'aiment point ordinairement les dégras; aujourd’hui cependant je ne suis point de l’avis de mes confrères. Je suis dégradé par le vent et la pluie, mais bien aise de cette circonstance, parce qu’elle me donne la facilité de m’acquitter d’un devoir que des occupations trop multipliées ne m’avaient point permis de remplir avant mon départ (2). "

Aux Rapides du Diable, il trouve le temps d’écrire à sa tante. Madame Hertel de Rouville : “ Pour me dédommager de la mauvaise compagnie en laquelle je me trouve ce soir, lui dit-il, je vais vous adresser quelques mots et faire ainsi diversion à l'horreur du lieu où je viens de dresser ma tente. Nos chers voyageurs canadiens, dans le désespoir que leur inspiraient les difficultés excessives d’une longue suite de rapides, leur ont donné le nom de llapidcs du Diable. 11 faut avouer que ces rapides ont quelque chose d’affreux et que l’ennemi des hommes semble y être en embuscade pour saisir quelque proie. Nous venons de passer tous ces rapides, non. sans difficultés, ni meme sans dangers. J’ai encore le pouls agité par suite des efforts vigoureux que j’ai faits pour aider les hommes de la barge que je monte, à nous arracher de l’un de ces rapides, où 1 inexpérience de notre

gouvernail nous avait encloués (3).

Arrivé au Portage du Fort de Traite, 1 Oblat de Marie Immaculée y trouva quelques sauvages du lac Caribou, mais en tiès petit nombre. Il reconnut qu’un voyage au lac Caribou serait

(1) Lettre du 6 juin 1850.

(2) Lac Serpent, G juin 1850.

(3) Rapides du Diable , S juin. 1850.

JBrôquerie-Taché.

N- 24 delà Collection deM. delà

Retour du P. Faraud.

Arrivée des Pères Tissot et

Maisonneuve.

inutile, parce que la famine tenait les sauvages dispersés. Il promit qu’un missionnaire se rendrait l’année suivante au lac Caribou, lui ou un autre, et chargea les sauvages venus au Portage du Fort de Traite d’annoncer sa visite.

Ce voyage du P. Taché au Portage du Fort de Traite fut son unique course cette année-là. Il revint à l’Ile-à-la-Crosse, où il trouva le P. Faraud. “ bti l’un ni l’autre n’avaient vu de prêtre depuis plus de dix mois qu’ils s’étaient séparés; aussi comme elle fut vive la joie de se, rencontrer ! Il faut avoir compté les mois d’isolement, il faut, jeune et sans expérience, avoir ressenti toutes les incertitudes, toutes les craintes qu’inspire la solitude, à des centaines de lieues de tout confrère, pour comprendre les émotions de l’âme, les battements du cœur, lorsqu’on voit se combler ce vide immense dans lequel on s’agite et se trouble lors même que d’ailleurs on est content de son sort (1).” Oh! alors surtout “il est bon et agréable pour des frères d’habiter ensemble ! ”

Ces joies saintes augmentèrent encore quelques semaines plus tard. Au mois de juillet, deux nouveaux Pères arrivèrent à l’Ileà-la-Crosse, les Pères Tissot et Maisonneuve. “ Au bonheur toujours si grand de saluer et de connaître des frères, venait se joindre la consolante assurance que les missions allaient se développer davantage, et que leurs apôtres seraient moins exposés à la terrible menace: V ce soli! (2). ”

L’Ile-à-la-Crosse, menacée l’année précédente de demeurer sans missionnaire, possédait en ce moment cinq Oblats. Il v en avait dans le diocèse de Saint-Boniface un sixième, le P. Bermond, qui était à Saint-Boniface même, où il avait remplacé dans la qualité de supérieur, le P. Aubert, (3) rappelé cette année-là auprès de Mgr Guignes, évêque de Bytown et Provincial de tous les Oblats du Canada.

(1) Ibid.

(2) Vingt années de Missions . p. 47.

(3) Rappelé en 1847 à Montréal, le P. Aubert est supérieur de la maison de Saint-Pierre, pendant dix ans, retourne ensuite en France, occupe la place d’assistant-général jusqu’en 1885, et meurt à Paris en 1890, à. l’âge de 76 ans.

1er Vol. — p. 1S2.

Le R. P. Aubert, premier Supérieur des Oblats à la Rivière Rouge.

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