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L'Evêque missionnaire, arrivant sur la pointe, vit les deux bateaux. Montant aussitôt sur une roche, il se mit à agiter son mouchoir et à les appeler. A la première vue, les femmes prirent peur et s’écrièrent : “ Windigo ! Windigo ! L'anthropophage !
L’anthropophage !” Mais en examinant mieux, tous reconnurent l'Evêque et poussèrent des cris de surprise : “ Mgr Taché !
C’est Monseigneur ! ” Alors ils débarquèrent et entourèrent leur père, en se mettant à genoux et en baisant ses mains. Mgr Taché éclata en sanglots, en se voyant secourir si extraordinairement par la bonté divine. Puis il leur demanda à manger; car il souffrait de la faim. Michel Cliartrand munit ensuite les voyageurs de provisions et leur donna un guide pour les conduire jusqu’à la Pointe-de-Chênes, au fond du lac Manitoba (1). ” De là l’Evêque se rendit à Saint-François-Xavier et enfin à Saint-Boniface.
Il s’était mis en route' dans l’espérance de célébrer la fête de installation la Toussaint et la Commémoration des morts dans sa cité épiscopale. Mais à cause “ de la faim, du froid ” et des contretemps, il arriva après ces solennités. C’est “ le 3 novembre'
1854” seulement, jour de vendredi, “après un voyage de 37 1 2 3 4 jours (2) ” qu’il s’agenouillait dans sa cathédrale pour y offrirau Seigneur le désir de le servir et pour le prier de féconder ses. désirs (3). ” Le dimanche suivant, 5 novembre, il prenait solennellement possession de son siège épiscopal devant tout son peuple (4).
Mar Taché retrouvait à Saint-Boniface le P. Bermond, qui. Personnel
b . . , . l’évêche.
en son absence, avait administré tous les biens temporels de 1 evêché et du diocèse, desservait les fidèles de Saint-Boniface et
(1) Notes du P. Camper sur Mgr Taché.
(2) Lettre à sa mère, Saint-Boniface, 13 novembre 1854. — Collection de M. de la Broquerie Taché.
(3) Vingt années de Missions . , p. 73.
(4) “C’est le 5 courant que j’ai pris possession de ma cathédrale.” — Lettre à Mgr l’archevêque de Québec, Saint Boniface, 1S novembre 1854. — Archives de l’archevêché de Québec.
Voyage de M. Laflèelie au Canada.
confessait les Sœurs Grises ; M. Lafièche, qui donnait aussi ses soins aux fidèles de Saint-Boniface; le P. Maisonneuve, dont la santé allait beaucoup mieux, qui allait faire le catéchisme à la Rivière Sale , c’est-à-dire dans la future paroisse de Saint- Norbert.
La communauté de l’évêché comprenait en outre le P. Vital Grandin, arrivé de France le 1er août, qui va jouer, pendant cinquante ans, un si grand rôle dans les missions du Nord- Ouest, que ses qualités si aimables avaient déjà rendu populaire à Saint-Boniface, qui, écrit son évêque, “ mécontent d’être le ■dernier venu, veut au moins avoir l’air d’un ancien missionnaire et s’est pris à grisonner de la belle manière ” malgré ses 25 ans. Un Frère convers, le F. Bowes, venu avec le P. Grandin, destiné à être de longues années le charpentier et le menuisier des missions, complétait la pieuse communauté.
M. Lafièche se trouvait dans un état de fatigue qui confinait à la maladie; des affaires de famille le rappelaient dans le Canada; il demanda à son Evêque la permission d’y aller passer l’hiver. Son ami le lui permit, mais “ à la condition bien expresse et bien formelle ” qu’il reviendrait au printemps. M. Lafièche partit de la Eivière-Rouge le 15 novembre. “ Je regarde la présence de M. Lafièche, écrit l’Evêque de Saint-Boniface à l’archevêque de Québec, comme indispensable au bien, et ce serait une peine bien sensible pour moi s’il ne revenait pas, mais il reviendra. J’ai à cette fin chanté une grand’messe ce matin : les habitants l’ont demandée comme un témoignage de leur reconnaissance, pour prier Dieu de veiller sur des jours .chers à leurs cœurs (1).” Mgr Taché chargea M. Lafièche de lui trouver deux prêtres “pour reprendre la mission de la Baie des Canards, tombeau de M. Dorvau, ” où les protestants exerçaient un redoutable prosélytisme (<2). Il le pria de rendre une visite à sa mère: “Vous le savez, écrit-il à celle-ci, les grands
(1) Saint-Boniface , 13 novembre 1754. — Archives île l'archevêché de Québec.
(2) Ibid.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
vicaires ne font qu’une personne avec l’évêque, en sorte qu’en recevant M. Lafièche, vous recevrez Monseigneur de Saint-Boniface, et si votre cœur allait vous dire que non, je commande à votre foi de lui dire que oui (1). ” “ Toujours est-il que vous
verrez un de mes meilleurs amis et un bien digne et bien zélé- ' missionnaire : priez beaucoup pour que le bon Dieu lui rende la santé et nous le renvoie au printemps (2). ”
Le jeune Evêque n’avait cessé depuis son sacre d’avoir des né- vn-née des gociations avec Mgr Bourget pour établir des Frères enseignants ^ouschrêà la Rivière-Bouge. Ses ardents désirs avaient été accomplis pendant l’été : trois Frères des Ecoles chrétiennes arrivèrent à Saint-Bonifaee avec le convoi qui amena le P. Grandin et le F,
Bowes. “ L’arrivée des Frères des Ecoles chrétiennes, écrit-il à l’archevêque de Québec, est pour moi la source de bien des consolations et d’un vif espoir de voir le bien s’augmenter (3). ”
Mgr Taché partagea avec eux son logement et sa table; l’école se faisait dans une salle de l’évêché. L’année suivante, (4) Mgr commença à leur bâtir “ une belle et spacieuse maison ” de 60 pieds par 34, “dans laquelle 58 garçons” recevaient “ leur éducation en 1858 (5).” Cette maison a porté successivement les noms de collège , vieux collège et Académie Provencher. Elle a reçu en différents temps diverses transformations et sert aujourd’hui (1904), comme à son origine, d’école vrimaire pour les petits garçons de Saint-Boniface.
Remarquons-le en passant, cet établissement fut le fruit de la charité de l’évêque et de la ville de Montréal. “ En 1852, un incendie épouvantable détruisit une portion considérable de la
(11 Saint-Boniface, 13 novembre 1843. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 56.
(2) Ibid.
(3) Saint-Boniface, 13 novembre 1854.
(4) “ Nous avons commencé cette semaine la construction de leur maison.” — Lettre à sa mère, lcr juin 1855.
(5) Lettre de Mgr Taché à M. Lawson, 9 février 1858. Nous parleronsplus loin de cette lettre.
«sOommencemen-ts des paroisses de St-Nort>ert ■et de
-St-Charles.
''"Correspondance avec sa mère.
ville. Les fidèles de Montréal, avertis par leur premier pasteur de fléchir par de bonnes oeuvres le courroux du ciel qui venait de les frapper d’une façon si terrible, voulant ensuite remplir une des conditions exigées par Te Souverain Pontife pour se procurer la grâce du jubilé, firent en faveur de la Eivière-Bouge une collecte qui s’éleva à la somme de £364 (près de 10.000 fr.) et qui devait être employée à fonder une école (1). ”
Jusqu’ici une seule paroisse existait auprès de Saint-Boniface, la paroisse de Saint-François-Xavier, alors desservie par MM. Thibault et Bourassa, qui y résidaient. En 1854, une nouvelle paroisse commence à se former, à deux lieues de Saint-Boniface, la paroisse de la rivière Sale ou Saint-Norbert. Cette année-là en effet, écrit M. Laflèche, “ les premiers matériaux y sont réunis pour la construction d’une église et d’un presbytère (2).” Mgr Taché écrit à sa mère le 1er juin 1855: “La semaine prochaine, on commencera les travaux d'une église pour une nouvelle paroisse (3). ” Il parle là de Saint-Xorbert. Lin prêtre de l’évêché s’y rendait dès lors de temps en temps pour y faire le service divin.
En 1854 aussi, écrit M. Laflèche, on construisit auprès de la rivière Esturgeon, ou à Saint-Charles , un petit presbytère destiné à servir provisoirement de chapelle (4) ; mais quatre ans plus tard, Mgr Taché atteste qu’il n’y a encore, à Saint-Charles, ni presbytère, ni église, ni école (5) : les premiers développements de cette nouvelle paroisse furent en effet très lents. Un prêtre y allait dire la messe de temps en temps de Saint- François-Xavier.
En revenant à Saint-Boniface, Mgr Taché s’était rapproché
(1) Lettre du 9 février 1858.
(2l M. Laflèche, Etat général des Missions du Diocèse de Saint-Boniface , territoire de la Rivière-Rouge, 9 avril 1854. — Archives de l’archevêché de Saint-Bonface.
(3) Saint-Boniface, 1er juin 1855.— N ° 50 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.
(4) M. Laflèche, Etat général .
(5) Lettre précédemment mentionnée à M. Dawson, 9 février 1858.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
du Canada, de ce Canada si cher, où était cette mère qu’il aimait d un immense amour et dont la pensée l’accompagnait partout. Nous avons encore les lettres qu’il lui écrivit le 13 novembre, et le 19 décembre 1854, le 2 janvier, le 12 mars, le 26 mai, et le 1er juin 1855 (1). Il lui donne les détails qui peuvent l’intéresser et l'édifier sur ses occupations, sur ses missionnaires, sur les bonnes Sœurs Grises, sur les Frères des Ecoles chrétiennes, sur les cérémonies saintes, sur les maladies et les morts survenues à la Rivière-Rouge, sur les progrès de l’œuvre de Dieu à Saint-Boniface et dans les missions. L’âme si délicate du prélat se répand souvent en effusions de tendresse envers sa mère.
“ Aujourd’hui que je suis à même de contempler les misères de la vie, lui dit-il, je comprends les larmes, les inquiétudes et les chagrins que j’ai dû vous causer, trop heureux de pouvoir vous en dédommager un peu par les consolations que votre tendresse veut bien goûter dans les rapports qui nous unissent malgré les distances (2). ”
“ Bonne année. Maman. Oui, bonne et bonnes années : encore un jour de l’an loin de vous, mais encore un jour de l’an proche de vous par une affection toute spéciale et toute filiale (3). ” “ Le courrier est à la veille de partir et je ne vous ai pas encore écrit. Je ne le manquerai pas : pourtant il vous dira du moins que* votre Alexandre vous aime toujours, qu’il se porte bien et qu’il est heureux, presqu’autant qu’un évêque peut l’être, car les gros bonnets sont toujours les plus pesants et les plus fatigants (4). ” •“ Priez bien, je vous en conjure, pour le pauvre peuple confié à mes soins. LIélas ! je crains que mon indignité ne soit la cause de sa perte. Bonne Mère, demandez pour moi à Dieu les vertus qui font les saints évêques et le zèle qui fait les missionnaires. Priez bien pour Alexandre, le plus indigne des évêques et peut-être lé plus affectueux des fils (5). ”
(1) Collection de M. la Broquerie-Taché.
(2) Lettre du 19 décembre 1854.
(3) Lettre du 2 janvier 1855.
(4) Lettre du 13 mars 1855.
(5) Ibid.
Quelques observations.
“ Je n’ai que le temps de vous dire un seul mot, le mot du cœur, bien souvent répété, mais toujours doux à dire et à entendre. Ce mot c’est celui qu’un fils ne saurait assez répéter à la mère qu’il chérit. Oui, bonne Maman, votre Alexandre vous aime toujours et partout (1).”
Nous serons plus sobre à l’avenir de ces sortes de citations; mais nous avons cru jusqu’ici nécessaire d’en faire quelquesunes. Le monde en effet, qui est l’égoïsme même, accuse volontiers les religieux et même les saints de ne pas aimer leurs proches; il est bon de lui montrer que les cœurs les plus généreux pour Dieu sont les plus tendres envers tous ceux auxquels ils sont unis par la nature.
Tous les missionnaires et les religieuses de l’Ouest partageaient le respect et la sainte tendresse de leur Evêque pour sa mère. Beaucoup de missionnaires passaient à Boucherville en allant de la France ou du Canada dans le diocèse de Saint-Bonifaee ou en revenant. Les Oblats, les Sœurs Grises lui écrivaient quelquefois, en l’appelant leur mère ou leur grand’mère.
De son côté, elle suivait dans le plus grand détail l’évangélisation des immenses pays confiés à son fils; elle savait le nom de tous les missionnaires, de la plupart des Frères convers et des religieuses ; tout ce qui se faisait à la Rivière-Rouge était connu à Boucherville; c’était le thème ordinaire des conversations, comme des pensées intimes. Cette grande chrétienne, qui employait chaque jour de longs moments à la prière, portait devant Dieu “ la sollicitude ” de son fils et “ de toutes les églises ” confiées à celui-ci. Qui dira toutes les bénédictions divines, spirituelles et temporelles, descendues par la puissance de cette continuelle et fervente intercession, sur les ouvriers de l’Evangile et sur leur œuvre de salut? La divine Vierge a été laissée longtemps à la terre, après l’Ascension du Sauveur, pour former l’Eglise naissante par la toute-puissancê de sa prière et d’une influence profonde, quoique privée; Madame Taché a eu, croyons-
(1) Lettre du 26 mai 1855.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONI FACE
nous, et a saintement rempli une mission semblable à l’égard des Eglises en formation dans l’immense Ouest canadien.
Admirons dans l'union de ces deux vies les mystères de la miséricorde divine sur ces pays d’un grand avenir. Mgr Taché en se donnant à ces pays, a conservé l’existence à sa mère ; cette existence prolongée est un don continuel fait aux mêmes contrées; le fils est à la mère, la mère est au fils, et tous les deux ne vivent que pour faire de l'Ouest une terre catholique: double vocation qui se confond par l’origine et par la fin, rappelant, nous le répétons, l’union du Fils de Dieu lui-même et de sa sainte Mère.
A Saint-Boniface, le prélat se trouvait plus près aussi de la France, de cette France chérie où était celui qu’il vénérait le plus en ce monde, le généralissime dont il se regardait lui-même comme un officier. Il y eut, pendant son séjour à Saint-Boniface, six courriers qui en partirent pour l’Atlantique : à chacun d’eux (1) il confia une lettre pour “soulager son cœur (2).”
Il lui parle, à lui aussi, avec tendresse, comme au plus aimé des pères. “ L’amour ne se paie que par l’amour, lui dit-il ; acceptez, je vous en prie, celui du plus indigne de vos enfants (3).” “Votre cœur vous dit assez que je vous aime, et le mien m’assure que je vous aimerai toujours (4).” “'Permettez à votre enfant de se prosterner à vos pieds pour recevoit votre bénédiction, pour baiser cette main chérie qui a fait couler sur mon front l’huile sainte (5). ”
Il lui demande des directions : Quand est-il tenu de réunir ses deux Conseillers? Est-il toujours tenu de suivre leurs avis? Si un conseiller est absent, l’avis de l’autre prévaut-il sur le sien ? Si les deux conseillers sont absents, ne peut-il prendre des
(1) Lettre? du 14 novembre 1854 ; du 18 décembre 1854; du 9 février 1855; du 11 mars 1855; du 10 mai 1855; du 4 juin 1855. — Archives de ja Maison générale des Oblats.
(2) Lettre du 14 novembre 1854.
(8) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Lettre du 10 mai 1855.
Correspondance avec Mgr de Mazenod.
décisions importantes? Ces résolutions seront-elles annulées si les conseillers les désapprouvent ensuite? Appellera-t-il dès maintenant les Jésuites, pour lesquels il professe une si grande estime ?
Il le presse surtout de lui envoyer des missionnaires. “ Ahms me reprochez, Monseigneur, de laisser nos Pères seuls. Souffrez que je dise que c’est à Y. G. qu’il faut adresser ce reproche, et non pas à moi. J’ose espérer que nous sommes à la veille de ne pas le mériter l’un et l’autre ( 1 ) . ” “ Quelque peu aimable que je sois, si je pouvais me diviser en quatre, j’offrirais volontiers un de mes quartiers à chaque station. Mais impossible : quoique mon cœur soit partout, mon corps ne peut être qu’à une seule . place. Au nom de la tendresse que vous avez pour tous vos enfants, ne nous laissez pas plus longtemps sans secours (2). ” “Veuillez, Monseigneur, ne pas être surpris si je crie misère, si je sollicite à temps et à contre temps un secours qui m’est si nécessaire (3). ”
Quelques Le prélat attendait quelque lettre de ceux qu’il aimait; mais,
î. Pas ae rê- écrit-il le 11 mars 1855, “ je suis ici depuis plus de quatre mois,
ponses a ses *
lettres. et, quoique nous ayons eu plusieurs courriers, je n’ai pas reçu un seul mot des personnes avec lesquelles je suis en correspondance (4) . ”
Il avait surtout besoin de recevoir des lettres du vénérable Supérieur général des Oblats. Il était venu à la Rivière-Bouge précisément “pour régler plus facilement les affaires de” son “ pauvre diocèse ” ; il s’était “ flatté que de nombreuses lettres ” lui “ faciliteraient l’accomplissement de ” son “ important devoir ”. Aussi c’était “ une déception ” pour lui “ de n’en recevoir aucune (5). ” Lorsqu'un courrier était annoncé, il reportait sur lui ses espérances : “ J’attends ce bonheur ”, de recevoir
(1) Lettre du 10 mai 1850.
(2) Lettre du 9 février 1855.
(3) Lettre du 4 juin 1855.
(4) Lettre du 11 mars 1855.
(5) Ibid.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
une lettre de vous, lui dit-il, “ plus que jamais la semaine prochaine : un courrier doit arriver, et je ne puis point croire que cette fois encore je serai trompé dans mon attente: il me tarde de savoir quelle décision vous aurez prise par rapport à nos chères missions et quel secours vous vous proposez de nous envoyer cette année (1).” Il reçut en effet, par ce courrier, de Mgr de Mazenod, une lettre datée de Borne, mais très laconique, qui ne l’éclairait sur aucune de ses incertitudes. L’Evêque devra se remettre en voyage et retourner dans les missions du nord sans avoir reçu les lettres qu’il attendait.
Il nous est facile de nous représenter la peine dont cette privation affligea son cœur si sensible dans le grand isolement où se trouvait alors la colonie de la Bivière-Bouge, et dans l’isolement. plus grand auquel il allait être condamné pendant une nouvelle visite des missions éloignées.
D'autres peines, plus graves, l’affligèrent pendant son séjour à Saint-Boniface. Il voyait quelques-uns de ses frères en religion garder leurs préventions et leur défiance à son égard, l’accuser de partialité pour les missionnaires de nationalité canadienne, lui reprocher de ne pas se soucier assez des intérêts de sa Congrégation et spécialement de ne ménager aucun pied-àterre à ses frères en religion, qui, après avoir consumé leurs forces et usé leur santé dans une vie excessivement pénible, n’avaient aucun asile pour s’y retirer et y soigner leurs infirmités, et qui, lors d’un changement d’évêque, pouvaient être brusquement renvoyés du diocèse, sans recevoir même l’argent nécessaire à leur voyage (2).
Ces plaintes l’affectaient sensiblement, en attribuant à un défaut d'affection de sa part ce qui tenait à une situation qu’il ne pouvait changer.
Cependant un de ses prêtres, M. Bourassa vint lui demander son congé pour retourner dans le Canada. L’Evêque ne put lui
Plaintes et reproches de quelques frères.
Départ de M. Bourassa.
(1) Lettre du 11 mars 1855.
(2) Notes à nous communiquées par Mgr Grandin.
4. Péril de ruine entière pour les couvents de la Rivière- Rouge.
persuader de demeurer plus longtemps au service des missions de la Rivière-Rouge et dut lui permettre de partir. Il avait si peu d’ouvriers pour l'immense moisson que le père de famille lui avait confiée. Cette demande et ce départ firent à son cœur une douloureuse blessure.
Une autre affaire vint lui créer les plus vives inquiétudes en menaçant l’œuvre qui lui était peut-être la plus chère.
Un concile de Québec, auquel Mgr Provenc-her n’avait pu assister et dans lequel il n’avait point été représenté, avait décidé que les Sœurs Grises de chaque diocèse canadien feraient une congrégation indépendante sous l’autorité de l’évêque : ce qui permettrait à chaque évêque de les mieux adapter aux besoins particuliers de son diocèse. A la suite de ce décret, la maison mère de Montréal écrivit aux Sœurs de la Rivière-Rouge qu’elles pouvaient ou demeurer dans le pays où elles étaient, ou revenir à leur berceau, mais que la maison mère ne pouvait plus désormais pourvoir au recrutement des maisons situées en dehors du diocèse de Montréal. Or le diocèse de Saint-Boniface, peuplé presque exclusivement de métis et de sauvages, n’était point assez avancé dans la vie et la civilisation chrétienne, pour qu’on pût y trouver un nombre suffisant de vocations religieuses : le couvent de Saint-Boniface était donc condamné à disparaître, d’autant plus vite même que plusieurs des religieuses qui y étaient se croyaient obligées de rentrer à la maison mère.
On ne saurait dire qiielles poignantes inquiétudes et quels ennuis mortels affligèrent le grand Evêque; car il voyait dans les Sœurs Grises les auxiliaires nécessaires de l'évêque et du prêtre, les institutrices intelligentes et dévouées qui formaient l’enfance à la vie chrétienne et à la vie civilisée, les infirmières et les hospitalières qui en soignant les corps, guérissaient les âmes et les portaient à la vertu et à la piété. Aussi il multiplia les sollicitations pour arrêter les effets désastreux du décret qui rompait les liens entre le couvent de Saint-Boniface et l’Hôpital général de Montréal. Enfin, grâce au zèle tout apostolique de Mgr Bourget, les deux maisons de Montréal et de Saint-Boniface firent une union qui sauva de la ruine celle de Saint-Boniface :
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 21)7
le couvent de Sàint-Boniface demeura sous l’autorité de la Supérieure de l’Hôpital général de Montréal, avec une supérieure locale, qui prit le titre de vicaire de la première (1).
L’évêque doit avant tout son cœur, son temps et ses soins à l’église principale dont il a le titre. Ainsi l’a toujours compris Mgr Taché.
A peine a-t-il pris possession de son trône, il se met en retraite avec ses frères en religion, ainsi qu’avec les prêtres séculiers voisins, MM. Thibault et Bourassa, pour se retremper avec eux dans la vie spirituelle. Le P. Bermond prêche la retraite ; l’Evêque assiste à toutes les instructions et en retire, disait-il au P. Grandin, “ un grand profit pour son âme. ”
Chaque année Mgr Taché aura soin de se donner à lui-même et de procurer à tous ses prêtres les grâces d’une bonne retraite. Lui-même en donnera souvent les instructions; quand il ne sera pas le prédicateur, il se'ra l’auditeur le plus attentif.
Il y avait alors à Saint-Boniface plus de mille habitants (2). L’Evêque voulut, pendant son premier séjour, visiter ses ouailles. “ J’ai commencé, écrit-il à sa mère le 2 janvier, la visite de toutes les maisons catholiques de la Rivière-Rouge. Cela va me prendre un peu de temps; mais je connaîtrai mieux ceux au bonheur desquels je suis obligé de pourvoir: le bon pasteur doit connaître ses brebis (3). ” Il visita en effet toutes les familles, “ les plus pauvres comme celles qui étaient plus à l’aise (4). ”
(1 ) Notes de Mgr Grandin.
(2) Mgr Taché, dans la lettre à M. Dawson que nous avons déjà citée, porte à 1 ,400 le nombre des habitants trois ans après, en 1858. ,
1/après un recensement fait par la Compagnie de la baie d’Hudson, la colonie d’Assiniboïa renfermait, en 1850, 1,095 familles, dont 51. > catholiques et 553 protestantes, composant une population de 6,091 personnes. Il y avait 933 maisons, 1,191 étables, 409 granges, 8,800 acres en culture, 2.681 chevaux, 9,619 bêtes à cornes, 1,245 moutons, 4,929 cochons, 590 charrues, 18 moulins à vent, 9 moulins à eau, 1 moulin a carder, S moulins à battre, 2 moissonneuses, 2.108 charrettes. — ( Recensements recueillis par le Dr Taché, frère de Mgr lâché, dans le Métis, n° du 22 juin 1876).
(S) Lettre du 2 janvier 1S55. — Collection de M. de laBroquerie-Taché.
(4) Notes que nous ont fournies les Sœurs Grises de Saint-Boniface, d’après leur Chronique.
Ministère a St- Boniface.
Retraite annuelle.
Visite de toutes les familles.
Le bon pasteur connaît toutes ses brebis.
Il y eut beaucoup de malades à Saint-Boniface cet hiver-là. Le dévoué prélat administra les derniers sacrements à un grand nombre d’entre eux (1). Beaucoup d’enfants moururent au printemps : il bénissait lui-même les fosses où on déposait leurs corps innocents et rendait visite aux familles affligées (2).
Depuis cette époque jusqu’à sa mort, Mgr Taché connut en détail toutes les personnes de Saint-Boniface, canadiens, métis ou sauvages, hommes ou femmes, enfants ou vieillards. Chaque chef de famille le mettait au courant non seulement de ses affaires spirituelles, mais de ses affaires temporelles.
“ Il s’intéressait, dit un témoin qui a vécu de longues années dans son intimité, il s’intéressait à chaque famille, à chacun des enfants, qu’il connaissait tous par leurs noms : progrès aux écoles, début dans une carrière, succès dans la vie, rien ne le laissait indifférent. Consulté souvent au sujet des unions matrimoniales, il donnait de sages et judicieux conseils qui étaient généralement suivis (3). ”
Il accordait à tous, avec une inépuisable prodigalité, son temps, son intelligence et surtout son cœur, souvent aussi l’argent, les vêtements et les vivres.
Nous ne croyons pas qu’au XIXe siècle, il s’est rencontré, dans le monde entier, un prélat qui ait connu avec plus de détail toutes les familles de sa cité épiscopale, ait partagé plus intimement les peines et les joies de toutes ses ouailles, ait été, à un degré supérieur, le conseiller et le guide de tous.
Il avait des attentions continuelles et de toutes sortes pour ses chères Sœurs Grises, les seules religieuses établies à la Bivière-Bouge; il visitait souvent leur école, leur orphelinat: il les voulait saintes et travaillait avec un zèle actif à leur en procurer les moyens; il s’occupait de leurs affaires temporelles, s’enquérant à tout instant si elles avaient le nécessaire, partageant au besoin avec elles le pain de sa Bible.
(1) Chronique des Sœurs Grises.
(2) Ibid.
(3) L’hon. juge Dubuc, Mémoire manuscrit sur M<jr Taché.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
Il était vraiment évêque, dans toute la plénitude du mot, époux de son Eglise, chef, pasteur et père de tous ses membres, les plus humbles comme les plus élevés. Ainsi est-il à la force de l’âge, le premier hiver qu’il passe à la Rivière-Rouge ; ainsi demeurera-t-il dans les infirmités de la vieillesse et jusqu’à la mort.
Sa grande et continuelle préoccupation était le salut des Quelques dé-
„ „ . tails sur sa
âmes. “ Un le voyait, par les froids les plus rigoureux, parcou- f^ôîe'pour rir la campagne, cherchant les brebis perdues pour les ramener les amesau bercail. Un jour qu’il rentrait dans son palais tout transi de froid, on lui apprend que N., pécheur scandaleux, est dangereusement malade. Tout aussitôt l’infatigable pasteur se remet en route pour aller arracher cette âme à l’enfer. On pourrait citer une multitude de traits du même genre ( 1 ) . ”
“ Que de particuliers, que de familles doivent à son zèle d’être demeurés catholiques ou d’être revenus de leurs égarements !
Un grand nombre de protestants ont abjuré l’hérésie et sont devenus de bons catholiques, attirés par ses manières insinuantes,
■ touchés de l’onction de sa pénétrante éloquence (2).”
Ce zèle apostolique le porta cette année-là à établir à la Rivière-Rouge la société de tempérance pour arracher son peuple à la grande plaie de l’ivrognerie, si redoutable dans les climats froids. “ C’est pour moi une bien grande consolation, écrit-il, de voir l’extension de cette société : j’espère que notre peuple va se régénérer en faisant ce généreux sacrifice (3). ” Il établit à la mênie époque l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement pour rattacher - davantage les âmes à la source de vie, et leur faire rechercher “ le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges (4) . ” “ J’espère, de cette institution, clisait-il, des
fruits abondants de salut (5). ”
(1) Notes des Sœurs Grises.
(2) Notes des Sœurs Grises.
(3) Lettre à sa mère, Saint- Bonif ace, 12 mars 1855.
(4) Ibid.
(5) Lettre à sa mère, 12 mars 1855.