Esprit de
pauvreté.
elle s’en allait, elle rencontra le bon prélat qui lui demanda où elle portai? ainsi ses pas. La malade lui raconta son aventure. “ Venez, lui dit ce tendre père tout ému; je vous trouverai bien une couverture. ” Il monta dans sa chambre, prit la couverture qui était sur son lit et la rapporta à la vieille femme, en lui disant: “Voici qui est chaud, vous serez bien, priez pour moi"', et il se déroba vite à ses remerciements. La pauvre malade se mit à fondre en larmes de confusion et de reconnaissance (1).
Le compatissant Evêque s'intéressa aux enfants de cette malheureuse, mais vertueuse chrétienne. Il plaça, ses trois filles à l’orphelinat des bonnes Sœurs Grises, prit son fils à l’évêché, et comme l’enfant avait des dispositions pour l’étude, il l’envoya faire son cours classique dans son cher collège de Saint-Hyacinthe où il avait été élevé.
Le prélat a rendu le même service à plusieurs autres jeunes gens. Il a souvent pris son nécessaire pour procurer le bienfait d’une instruction supérieure à des adolescents pauvres, mais donnant des espérances (2).
Afin de multiplier ses aumônes, il vivait lui-même dans la plus stricte économie. Toutes les personnes de l’évêché s’étudiaient à imiter son esprit de pauvreté et s’interdisaient soigneusement toutes les dépenses qui n’étaient pas rigoureusement nécessaires. Mgr Grandin raconte que c’est pendant ce premier séjour de l'Evêque à la Rivière-Rouge, qu'on cessa d'user de sucre à sa table. Les missionnaires eux-mêmes demandèrent à prendre le thé sans sucre ; un seul des commensaux protesta : c’était un Frère des Ecoles chrétiennes qui abandonna plus tard son saint état et se maria. On continua de mettre le sucrier devant ce Frère jusqu’à son départ; ensuite, il ne parut plus sur la table. Mgr Taché et tous les autres convives n’usaient de sucre qu’aux grandes fêtes. Cette pratique de pauvreté et de mortification dura de longues années, pendant vingt-cinq ans environ, à l’é-
(1) Notes des Sœurs Grises.
(2) Notes des Sœurs Grises.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACB 303
vêché de Saint-Boniface, jusqu'à ce qu'un économe crut que les progrès de la civilisation demandaient la présence quotidienne du sucrier sur la table (1).
Mgr Taché était le suprême consolateur de tous les affligés, la providence de tous les malheureux. Sa bonté était si connue, qu’on recourait à lui dans toutes les nécessités, de quelque nature qu'elles fussent, la nuit comme le jour. Par une nuit froide et ténébreuse d’automne, un homme vient frapper à la porte de l’évêché. Monseigneur se lève et va ouvrir : “ Qu’y a-t-il, mon ami? " — “Je viens vous demander. Monseigneur, de me prêter un fanal, pour aller à la recherche de N. . . qui tarde à rentrer chez lui, ce qui fait que sa femme s’alarme sans bon sens. ” C’était une famille canadienne récemment arrivée à la Rivière- Rouge qui avait une grande peur des sauvages. L’Evêque va chercher la lanterne, y met lui-même de la bougie, l’allume et la remet au solliciteur en lui disant de l’attendre un instant: “ J'irai avec vous, dit-il, pour rassurer cette femme désolée qui croit sans doute son mari mangé par les sauvages. ” Monseigneur part en effet; sa présence et ses imroles rassurantes calment les angoisses de la pauvre femme, qui ne sait exprimer ses remerciements que par ses larmes. Bientôt le mari arrive et Monseigneur retourne seul à son palais.
“ Une famille écossaise, composée de la mère et de sept enfants, cinq garçons et deux filles, qui avait abjuré l’hérésie au fort des Prairies, aujourd’hui Edmonton, grâce au dévouement apostolique du P. Laeombe, vint s’établir à St-Boniface. ” La mère tomba malade peu de temps après l'installation de l’Evêque dans sa cathédrale et le fit appeler. “ A ma troisième visite, raconte le prélat à sa mère, je l’administrai. Bientôtaprès elle perdit connaissance ” et mourut. “ En apprenant cette mort, ma première pensée fut pour les enfants qui restaient, sans appui, sans ami, sans parents. Le plus jeune enfant fut adopté par sa marraine, qui est fortunée; 1 aîné était déjà en-
Encore sur la charité de l’ëTêque.
(1) Notes de Mgr Grandin.
VIE DE il G R TACHE, O. M. I.,
gagé; nos bonnes Sœurs Grises voulurent bien se charger des deux filles, ” dont l'une devint religieuse dans le même couvent; “ je pris ici deux petits garçons qui sont pensionnaires à l’école des Frères. Restait un jeune homme de 13 ans; je voulais l’adopter aussi; mais voilà que Dieu veut le réunir à sa mère; il est mort hier en disant : “ Priez pour moi, je suis heureux de partir, le bon Dieu vient me chercher. ” Je l’avais administré deux ou trois heures auparavant (1).” “ Plus tard deux des
enfants de cette femme vinrent mourir à l’évêché, où Monseigneur leur prodigua les soins du meilleur des pères (2).”
Dans une de ses tournées apostoliques, l’Evêque se trouvant à cheval aperçut au loin dans la prairie une petite cabane, d’où s’échappait un peu de fumée : ce qui indiquait qu’elle était habitée. Il s’y rend et y trouve un pauvre sauvage qu’une lèpre purulente et infecte tient relégué de toute habitation, privé par conséquent de tout secours. Emu d’une tendre compassion, il adresse au malheureux des paroles de consolation et d’espérance, puis retourne en toute hâte à l’évêclié, et fait partir une voiture pour aller chercher le malade. 11 lui fait de suite préparer une chambrette dans les dépendances de son palais. Là le pauvre malheureux est visité, consolé et assisté tous les jours jusqu’à sa mort par le compatissant prélat et reçoit les soins dévoués des bonnes Sœurs Grises, qui se trouvent soutenues et encouragées dans leur besogne rebutante à la nature par l’exemple de leur premier pasteur (3).
(1) Saint- Ronif ace, 19 décembre 1 854
(2) Notes des Sœurs Grises.
(3) Ibid.
1er Vol. — p. 304.
Vue de Winnipeg et de Saint-Boniface en 1855.
Archevêché de Saint-Boniface à la mort de Mgr Taché.