I. — Etendue
Les pays vers lesquels va se diriger le jeune missionnaire sont désignés, à cette époque, sous les noms de Pays d’en haut. Territoires de la Rivière-Rouge, Grand Nord-Ouest ou simplement Ouest. Ils composent maintenant la province de Manitoba et une partie de la province d 'Ontario, les territoires de YAssinibo'ia, de Y Alberta, de la Saskatchewan, d’Athabaska-MacKenzie.
C’est tout le territoire qui s’étend du 49e degré de latitude boréale jusqu’au pôle nord, et du 90e au 120e degré environ de longitude ouest (1), avant pour bornes au sud la frontière des Etats-Unis, au nord la mer Glaciale, à l’ouest les Montagnes Rocheuses et à l’est la Baie d'Hudson, la Baie James, qui en est le prolongement, et une ligne descendant de la Baie James et courant au sud jusqu’à la rencontre du Haut-Canada et des Etats-Unis. D'une part, la frontière sud qui longe le 49e parallèle a plus de 1500 milles; d’autre part, une distance de plus de 1300 milles sur la mer Glaciale sépare la limite ouest de la limite est. La superficie est de 1,790,000 milles carrés ou 232,920 lieues carrées, c’est-à-dire à peu près neuf fois l’étendue de la France (2).
IL — Les trois districts des Pays d’en haut.
Les Pays d’en haut, avant l’établissement de la Confédéra- 1 2 3-dLn“^rJltolre tion canadienne, se partageaient en trois parties inégales : 1° le territoire du Nord-Ouest proprement dit ; 2° la terre de Rupert;
3° la colonie d’Assiniboïa ou de la Rivière-Rouge (3).
(1) Ecrivant au Canada, nous comptons les degrés de longitude, selon l’usage de ce pays, à partir du premier méridien de Greenwich.
(2) Rapport de, M. Laftèche sur le* Missions de la Rivière- Rouge, 2 avril 1859.
(3) Nous allons emprunter presque tout ce que nous allons dire aux écrits de
1° Le territoire du Nord-Ouest (1) renferme toutes les terres arrosées par les eaux qui se jettent dans la mer Glaciale, ce que nous pouvons nommer le bassin arctique , et comprend l'espace enclavé dans l’angle formé par les Montagnes Rocheuses et la hauteur des terres qui serpente depuis le mont Hooker jusqu’à l’extrémité septentrionale de la péninsule de Melville (a) .
La Compagnie de la Baie d’Hudson exploita d’abord seule les fourrures de cette région; la Compagnie du Nord-Ouest, fondée en 1783, lui fit, à partir de cette époque, une rude concurrence qui les ruina toutes deux. Les deux compagnies furent fondues ensemble en 1821 sous le nom de la plus ancienne. La nouvelle Compagnie de la Baie d’Hudson obtint alors du gouvernement anglais le privilège exclusif de la traite des pelleteries dans le territoire du Nord-Ouest. “ Cette licence était accordée pour 21 ans. Avant l’expiration de ce terme, en 1838, elle fut renouvelée pour 21 autres années, jusqu’en 1859. Ce monopole n’a pas été continué de droit depuis cette époque (2). ”
“ L’existence politique de cette portion du domaine de l’Angleterre en Amérique est ” à cette époque, avant l’établissement de la Confédération canadienne, “ fort singulière. Le gouvernement de la métropole ne s’en occupe nullement ; aucune colonie n’y a ou ne peut y avoir d’action ; personne n’y possède de droits ou de privilèges, et ce. pays est là sans loi, sans gouvernement, sans administration, sans juridiction civile ou judi-
Mgr Taché, spécialement à son Esquisse si remarquable sur le Nord-Ouest de P Amérique, publiée dans les Missions de la Congrégation des Ohlals de M. I. , récemment rééditée par S. G. Mgr I .ange vin.
(1) L'expression de territoire du Nord-Ouest n’a pas une signification précise au Canada. En général, elle désigne bien les contrées au nord-ouest des anciennes colonies anglaises de l’Amérique du Nord. Mais elle désigne tantôt toutes ces colonies, à partir du lac Supérieur, tout ce que nous appelons ici les Paye d'en haut- ; tantôt les contrées placées au nord-ouest de la récente province de Manitoba ; tantôt même celles dont les eaux se rendent à la mer Glaciale. C’est dans cette dernière acception que la prend Mgr Taché et que nous la prenons ici.
(2) Mgr Taché, Esquisse -sur le Nord-Ouest de, V Amérique, ch. III, dans les
Minai ms de la Cong. des Oblats de M . juin 1S69, p. 1 14.
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ciaire (1), ” comme était primitivement toute la terre dans le régime patriarcal, lorsqu’elle était sillonnée par des familles indépendantes, avant la création des cités et des Etats.
2° La terre de Rupert comprend “ toutes les terres arrosées par les eaux qui se jettent dans la Baie d’Hudson, y compris son prolongement, la Baie James (2).”
En 1623, Louis XIII donna à la Compagnie de la Nouvelle- France le territoire de la Baie d’Hudson. Plus de quarante ans après, en 1670, Charles II, roi d’Angleterre, au risque de soulever les mêmes conflits qu’en Acadie, signa une charte par laquelle il abandonnait les mêmes terres à son cousin, le prince Rupert, et à “ La compagnie des aventuriers d’Angleterre traitant dans la Baie d’Hudson (3). ” La Compagnie créée par cette charte établit des comptoirs sur le littoral de la grande Baie, mais “ ne fit ni découverte, ni aucun acte d’occupations dans l’intérieur (4). ” En 1696, le traité de Ryswick reconnaît toute la Baie d’Hudson comme appartenant à la France, sans que le littoral lui-même soit réservé à l’Angleterre. “ Le traité d’Utrecht, en 1713, cède à l’Angleterre les côtes de la Baie d’Hudson, et ce n’est qu’alors que l’Angleterre acquit un titre certain dans ces parages. De plus, dans ce traité, on ne négligea pas de stipuler des clauses qui assurent la protection de la Compagnie de la Nouvelle-France, déjà mise en possession de ce pays en vertu de la charte de Louis XIII. Quoique les limites des possessions anglaises et françaises ne soient pas bien définies depuis l’époque du traité d’Utrecht jusqu’en 1763, néanmoins les Anglais, même les moins favorables aux prétentions des Français, reconnaissent que la Rivière-Rouge et la Saskatchewan faisaient partie de la Nouvelle-France (5). ”
(1) Mgr Taché, Esquisse . , ïbid.
(2) Ibid.
(3) Ibkl.
(4) L’hon. juge Prud'homme, le Traité de Paris, clans le Manitoba, n° du 29 février 1893.
(5) Esquisse .... Ibid.
La terre de Rupert.
La France acquit de nouveaux titres à la possession de ces contrées par les découvertes qu’y firent, après le traité d’Utrecht, ses plus illustres enfants. L’intrépide Varennes de La Yérandrye, arrière-grand-oncle de Mgr Taché, et ses fils entreprirent, à partir de 1731, une suite d’expéditions au delà du lac Supérieur, qui les menèrent à la découverte de la rivière Eouge, de l’Assiniboine, de la Saskatchewan, (1) et de tout le pays jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Les missionnaires accompagnaient les découvreurs : le P. Messager le premier offrit le sang de la divine victime dans les Pays d’en Haut ; le P. Auneau en fut le premier martyr, mis à mort en 1736 avce le fils de La Vérandrye et toute sa troupe sur lTle-au-Massacre.
Mais ces régions françaises de l’Ouest passèrent à l'Angleterre, avec toute la Nouvelle-France, dont elles faisaient partie, par le traité de Paris, en 1763. Ce traité, il faut le remarquer, garantissait aux Canadiens-Français tous leurs droits et leurs privilèges, et stipulait qu’ils “ ne pourraient être soumis à d'autres impôts que ceux qui avaient été établis sous la domination française. ” On peut en conclure que les droits de la Compagnie de la Baie d’Hudson demeurent douteux pour la plus grande partie de la terre de Rupert, pour toute la portion cédée à F Angleterre par le traité de Paris. Cette partie-là dépendait bien de l’Angleterre en vertu de ce traité, mais il n’était jamais intervenu un acte qui la soumît à la Compagnie de la Baie d’Hudson.
Néanmoins cette compagnie revendiquait l’autorité sur ces territoires en vertu de la charte que lui avait donnée Charles II dès 1670. Comme personne ne s’était jamais élevé pour contester contre ces prétentions, elle exerçait sur les terres cédées à l’Angleterre par le traité de Paris, les mêmes pouvoirs seigneuriaux que sur les régions cédées auparavant par le traité de Ryswick.
C’est pourquoi la condition politique de ce que nous avons appelé la terre de Rupert est toute différente de celle du Nord- Ouest : dans le bassin du MacKenzie, il n’existe pas de gouver-
(1) Nous suivons la prononciation et l’orthographe adoptées depuis 1870, quoiqu’elles ne s’accordent pas avec l’étymologie du mot.
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nement; dans la terre de Rupert, la Compagnie de la Baie d’Hudson exerce les droits politiques.
3° La colonie d’Assiniboïa ou de la Rivière-Bouge est une 3 enclave de la terre de Rupert. “ Un noble écossais, lord Selkirk, auquel sa position dans l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson assurait une grande influence, conçut le projet de fonder une petite colonie au milieu de la terre de Rupert. Il obtint à cet effet la cession d’une certaine étendue de terres sur les bords de la rivière Rouge (1) ” dans un rayon de soixante milles autour du confluent de l’Assiniboine avec la rivière Rouge, formant ainsi un cercle régulier. Il y appela divers colons, entre autres d’anciens soldats de Napoléon Ier, originaires de la Suisse allemande, qui après l’exil du conquérant à Sainte-Hélène, s’étaient mis au service de l’Angleterre sous la condition de ne jamais porter les armes contre la France, et qui établis au centre de la colonie nouvelle, donnèrent à ce point le nom de leur patron national, qu’il a toujours gardé depuis, Saint-Boniface.
Cette colonie de lord Selkirk s’appelle souvent de son nom SelhirVs Seulement.
“ Cet établissement commencé en 1813, rencontra bien des difficultés qui plusieurs fois l’exposèrent à une ruine complète. II résista néanmoins à toutes ces atteintes de destruction; mais son fondateur ne devait point en voir le développement. La Compagnie de la Baie d’Hudson racheta des héritiers de lord Selkirk les terres qu’elle avait vendues à Sa Seigneurie (3). ”
Replacée sous l’autorité immédiate de la Compagnie de la Baie d’Hudson, la colonie de lord Selkirk ou de la Rivière- Rouge garda un caractère politique à part. “ L’établissement est administré par un gouverneur qui n’est pas toujours le gouverneur de la terre de Rupert, qui n’a pas même toujours été un membre de la compagnie. . . Le gouverneur a, pour l’assister dans son administration, un conseil composé d’un nombre indéfini de membres. Ces membres sont aussi à la nomination de
. La colonie ct’^ s t iiiboia ou de la R. R.
(1) Esquisse Ibicl., p. 119.
(2) Esquisse, p. 120.
l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson (1) ; ” mais la Compagnie les choisissait ordinairement sur le vœu de la population.
Nous aurons à raconter les changements politiques que subiront la colonie d’Assiniboia, la terre de Rupert et le territoire du Nord-Ouest sous l’épiscopat de Mgr Taché.
Remarquons-le, la Compagnie de la Baie cTHudson est une société de commerce destinée à exploiter les fourrures des immenses territoires que nous venons de décrire : aussi, son gouvernement comme toutes ses entreprises ont une fin mercantile. Elle a divisé le pays en districts; dans chaque district, elle a établi ce qu’on appelle des forts , ce que l’on appellerait plus justement des comptoirs. “ Le fort principal d’un district consiste en trois ou quatre maisons et quelques hangars, ordinairement d’une bien modeste architecture, le tout environné d’une enceinte en pieux. Les forts du second rang n’ont point cette enceinte; les maisons, au nombre de deux, ne sont généralement que des masures, couvertes en terre, qui semblent construites pour servir de retraites aux bêtes des forêts, bien plus que pour être l’habitation de ceux qui s’enrichissent de leurs précieuses dépouilles. ” Les sauvages viennent vendre les pelleteries aux forts contre du thé, de 1a. poudre, des vêtements, etc., venus d’Angleterre ; l’usage de la monnaie est inconnu.
Deux fois dans l'année, ils affluent en grand nombre auprès des forts et forment alors comme des villages de tentes tout alentour: au mois de septembre, avant les grandes chasses de l’hiver, pour se munir de ce qui leur est nécessaire pendant ce temps, et au mois de mai, après ces chasses et le dégel, pour apporter leurs pelleteries.
Remarquons-le aussi, les missionnaires catholiques trouvèrent dans la Compagnie de la Baie d’Hudson et dans la plupart de ses fonctionnaires, même protestants, une assez grande équité et souvent même une bienveillance pleine d’attentions et d’égards.
(1) Esquisse .
ARCHEVÊQUE DE SA ( NT-'RONIFACÊ'