‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 26 sur 73 · VISITE DES MISSIONS SAUVAGES · texte numérisé non relu

VISITE DES MISSIONS SAUVAGES

Mgr Provencher avait nommé vicaire général M. Laflèche, ^""aSiir' **^*®* qu'il gardait auprès de lui pour le service spirituel de Saint- n'^tratifs. Boniface. Mgr Taché, devenu évêque de Saint-Boniface, lui continua les mêmes pouvoirs et le chargea des mêmes fonctions.

Mgr Provencher avait aussi nommé vicaire général M. Thibault, le plus ancien des missionnaires de la Rivière-Rouge, qui depuis 1852 séjournait ordinairement à Saint-Francois- Xavier. Le nouvel évêqiie lui conserva le même titre.

Mgr Taché donna aussi les pouvoirs de vicaire général au P. Bermond, qui ~ demeurait à Tévêché de Saint-Bonif ace avec M. Laflèche, afin qu'il fût son principal représentant à l'égard des Oblats du diocèse. Il aurait préféré remettre à un prêtre séculier l'administration temporelle des biens de l'évêché; mais M. Laflèche éprouvait une grande répugnance pour cet office (1). Il remit au P. Bermond la caisse épiscopale et le pria " de disposer de tout le temporel comme bon lui semblerait pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de la religion (2). " Il l'établit ainsi, comme il le dit plaisamment, mais véritablement, "ministre des finances, garde champêtre, garde forestier, possédant plusieurs autres petits titres honorifiques que l'on ne connaît pas même au sein des grandes cités (3). "

Il donna des lettres de grand vicaire à Mgr Guigne, évêque de Bytown, le 26 juillet 1853 (4).

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1853.

(2) Vingt années de Missions , p. 64.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 25 juillet 1855. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) Lettre à Mgr Guigne, 25 juillet 1853. — Copie aux archivée de la Maison générale des Oblats.

Lettre de consolation aux Soeurs Grises.

Demande de missionnaires.

Dès les premiers jours, il écrivit à ses chères Sœurs Grises de Saint-Boniface, qu'il savait bien affligées de la mort de Mgr Provencher, une lettre pleine de sainte affection, qu'elles conservent religieusement dans leurs archives. " Vous êtes orphelines, mes bonnes Sœurs, leur disait-il; vous ne sauriez assez apprécier la tendresse toute paternelle de celui que nous pleurons. Celui qui le remplacera n'a pas ses vertus; mais, mes bonnes filles, il a pour vous la même tendresse, et la même reconnaissance pour le bien que vous opérez dans ce diocèse. Le R. P. Bermond continuera à vous diriger. . . Mes bonnes filles, l'obéissance avant tout ; c'est le centre unique vers lequel doivent converger toutes vos actions comme tous vos désirs. Dites un mot d'encouragement à vos petites pensionnaires avec un Deo gratias si elles veulent bien prier pour moi. Vous toutes, mes bonnes Sœurs et chères filles, je vous bénis et bénis encore. Aimez bien le bon Dieu, respectez vos supérieurs et leur obéissez ponctuellement, conservez entre vous la sainte et aimable charité ! Priez, oh ! priez beaucoup pour moi, aïïii que la lumière d'en haut me guide à travers les épaisses ténèbres de mon inexpérience et de mon inhabileté (1). "

Ce qui était le plus nécessaire à l'immense diocèse de Saint- Boniface, c'étaient des ouvriers évangéliques. Rien ne fut plus à cœur avi nouvel évêque, durant tous le cours de son épiscopat, que d'en trouver, soit au Canada, soit en France. Dans ses lettres à Mgr de Mazenod, il ne cesse de le supplier, avec toutes les instances possibles, de lui envoyer des missionnaires.

" Je v.ous prie, Monseigneur, lui dit-il aussitôt après la mort de Mgr Provencher, de nous envoyer au printemps prochain un Père parlant facilement l'anglais, deux autres Pères et des Frères. Les protestants font des efforts incroyables : le moindre retard peut compromettre l'existence de quelques-unes de nos missions, et puisque la congrégation est évêque de Saint-Boni- ^

(1) Archives de la Maison vicariale de Saint -Boni face.

face, j'espère qu'elle voudra bien fournir des sujets à son diocèse (1)."

" J'espère, dit-il six mois après, que vous avez accueilli favorablement la demande que je vous ai faite de nous envoyer des Pères et un Frère au moins, au printemps de 1854; je vous demanderai encore deux Pères et un Frère pour le printemps de 1855. Si ce sont des sujets qui craignent les ardeurs d'un climat brûlant, vous pouvez leur dire que depuis dix jours notre température moyenne est de-37^J ; nous avons eu un matin- 43^*. Il faudrait pourtant leur ajouter qu'avec cette température nous avons moins froid qu'à Marseille (2). "

'' Oh ! Monseigneur, s'écrie-t-il une autre fois, le manque de prêtres est une des plus cuisantes épines de la noble, mais douloureuse couronne dont vous avez ceint mon jeune front (3). "

" Pourquoi donc sommes-nous si peu nombreux ? dit-il tristement. Pourquoi n'être que dix dans un diocèse égal à la moitié de l'Europe ? . . . Quoi ? L'amour de notre divin Sauveur n'amènerait pas ici un certain nombre d'Oblats, tandis que l'amour d'une faible récompense pécuniaire inonde le pays de ministres des différentes sectes protestantes, " tandis que le désir du lucre y amène de nombreux trafiquants (4) ?

Il insiste sans cesse : " J'ai déjà plus de Pères que je n'en puis conduire; néanmoins je n'en ai pas assez pour le nombre d'âmes que je dois conduire au ciel. Envoyez, envoyez, envoyez encore (5). "

Il réfute plusieurs fois la principale objection : " Ce qui effraie le plus, c'est le froid, dit-il. Quand à Marseille on entend parler de 40° et de 45° centigrades au-dessous de zéro, de suite la poitrine se rétrécit et le sang se glace;. . . mais à Marseille,

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1853. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre au même, 23 janvier 1854. Ibid.

(3) Lettre au même, 4 avril. Ibid.

(4) Lettre au même, 25 juillet Ibid.

(5) Lettre au même, 20 janvier 1856. Ibid.

comme dans tous les pays méridionnaux, on ne sait pas combattre le tyran du nord, tandis qu'ici on sait le combattre et le vaincre . . . Un fait certain, quelque incompréhensible qu'il puisse paraître, c'est que Tliiver, dans les maisons d'Athabaska ou d'ici, est moins rigoureux que dans les maisons de Marseille. Le mois de ma vie où j'ai trouvé le froid le plus incommode est celui que j'ai passé à Marseille, et encore plus celui que j'ai passé à Rome ... La plus froide des provinces de la Congrégation est celle du Canada, le vicariat à la température la plus rigoureuse est celui de la Eivière-Rouge. Nos Pères sont en Canada depuis 14 ans, ils y sont en assez bon nombre; ils sont à la Rivière-Rouge depuis dix ans, et pas un, que je sache, n'a encore succombé. Les climats réputés doux de Ceylan et du Texas n'ont été visités par nos missionnaires qu'à une époque bien postérieure, leur nombre est moins grand et déjà le nombre des victimes est porté à un chiffre déplorable et excessivement pénible pour nous tous (1)."

Mgr de Mazenod, comme nous le verrons, lui envoya de nom-, breux missionnaires; l'âme de l'évêque tressaillit chaque fois d'une indicible joie. Mais plus tard les envois devinrent très rares; ce fut la cause d'une des plus grandes peines qui abreuvèrent son cœur de tristesse.

Départ pour le Mgr Provenchcr avait recommandé à son coajdjuteur de de- Athabaska. mcurer daus les missions du Nord " jusqu'à ce que les nouveaux missionnaires fussent au courant des affaires et de la langue, '' " et ce, avait-il ajouté, quand même il me prendrait envie de mourir, " car, disait-il, " un prêtre suffit à mener la barque à Saint-Boniface. "

Mgr Taché est fidèle à ces conseils. La nuit même où il apprend la mort de son vénérable prédécesseur, le 19 juillet, à 4 heures du matin, il se met en route pour le lac Athabaska par les barges mêmes qui ont amené, avec le courrier d'été, le P. Végreville et le F. Alexis. Il prend avec lui ce dernier, qui ne sé-

(1) Lettre au même, 2") juillet 1855 Ibid.

' journa ainsi que quelques instants à Flle-à-la-Crosse. ^^ Je suis en route pour Athabaska, où se trouvent les Pères Faraud et Grollier, écrit-il à Mgr de Mazenod le 21 juillet du lac du Bœuf. Le F. x\lexis Eaynard dort paisiblement à mes côtés; je suis dans mon palais de toile, que le vent agite de son mieux, ce qui me donne un nouveau titre à votre indulgence. Si V. G. me voyait en ce moment, elle ne m'en voudrait pas de lui barbouiller ainsi mes pages: je suis assis sur la terre; je n'ai pour table qu'une petite malle ; ma bougie ne m'offre qu'une lumière vacillante. Je suis accablé de sommeil; la nuit est froide; je suis transi de froid, quoiqu'en juillet; j'ai peine à tenir la plume. Comme nous voyageons tout le jour, il me faut profiter de la nuit pour écrire; les embarcations sur lesquelles je suis, sont précisément celles qui porteront mes lettres à York, (1) " déposant les voyageurs et les cargaisons au portage la Loche, et se • chargeant là de nouveau pour redescendre les rivières et les lacs jusqu'à la Factorie d'York.

Le lendemain, 22 juillet, dans des circonstances à peu près semblables, il écrit aux conseils centraux de la Propagation de la Foi, à Lyon et à Paris, une lettre qui a été publiée dans les Annales de l'Œuvre, et dont nous avons cité un extrait plus haut, pour payer un digne tribut d'éloges à Mgr Provencher et communiquer à la France catholique, à laquelle il était si profondément uni d'esprit et de cœur, ses regrets, ses craintes et ses espérances.

Il arrive à Athabaska dans les premiers jours d'août. " C'était ^pèref d^Ala première visite d'un évêque en ces lieux, et l'évêque lui-même était le premier prêtre qui avait commencé à en évangéliser les sauvages six ans auparavant (2). "

Le but de l'Evêque dans ce voyage était moins de voir les sauvages que les missionnaires, les Pères Faraud et Grollier, et ^^ de

(1) Archives de la Maison générale, à Paris. •

(2) Rapport de Mgr Taché à Memturs les Directeurs de VŒuvre de la Propagation de la Foi, \6 juillet 1888. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniftice.

Retour à l'Ileà-la-Crosse.

Quelques détails sur la mission de l'Ile-à-la- Crosse.

combiner '^ avec eux " les mesures à prendre pour agrandir le royaume de Jésus-Christ. C'est pendant cette visite qu'il fut convenu que le P. Grollier irait jeter les fondements " de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, " à l'extrémité orientale du lac Athabaska, en faveur d'une tribu indienne connue sous le nom de Mangeurs de caribou (1). "

" Puis le prélat remonta dans son canot d'écorce, conduit par deux sauvages, pour revenir à l'Ile-à-la-Crosse. Dix-sept jours de navigation le ramenaient de cette première visite épiscopale faite dans ce qui allait devenir bientôt le vicariat apostolique d'Athabaska-MacKenzie (2)." < ;.

Mgr Taché passa la seconde moitié de l'année à l'Ile-à-la- Crosse. Le P. MaisonneuVe avait été malade durant tout l'hiver précédent; on craignait même qu'il eût un cancer au nez: il venait de partir pour la Rivière-Eouge afin d'y recevoir les soins nécessaires (3). Le P. Végreville ne savait pas encore les langues sauvages : l'évêque se partageait le soin des néophytes avec le P. Tissot ; il leur prodiguait son temps et ses peines avec un dévouement égal à sa tendresse. Le P. Tissot le secondait avec zèle, spécialement dans l'enseignement du catéchisme et la tenue de l'école.

En même temps, le prélat travaillait, avec le frère Dubé, à améliorer la condition des missionnaires. " Je suis quelquefois tenté, écrit -il à sa mère, de trouver notre table trop bien fournie pour des religieux (4). " Il demanda à sa mère " de la présure, " parce que le bon Frère " a le tour du fromage et en a déjà fait deux douzaines de bien bons ; " à son oncle " de la graine le trèfle " pour " améliorer les propriétés sablonneuses " de la mission, " des graines d'oignon " et même ^' quelques graines de fleurs. " " Notre troupeau, ajoute-t-il, va toujours

(1) Vir>gt années de Missions , p. 64. 1

(2) Rapport de 1888. 1

(3) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Des bords de la rivière la Locîie, 23 juillet 1853. — Collection de M. de la Broquerie-Taché. à

(4) lle-à-la-Crosse, 2 mai 1853. Ibid.

roissant, quoique le fer assassin ait déjà commencé à le déci- "mer (1). " Durant Tété, " le F. Dubé fit environ 500 livres de beurre {2). '■ " Xon seulement, observe l'Evêque, nous en avons assez pour notre usage, mais même nous pouvons en donner et en vendre (3). " Aussi " la mission est prospère à tous égards, (4) " pour le temporel comme pour le spirituel. I^ 1er ianvier 1854, à 7 heures du matin, ^^en laissant Tau- lettre du 1er

'1 ^ ^ jour de 1 an

tel " où il a offert " les mystères sacrés " pour toutes ses ouailles, | |Jn™oncie* et pour tous ceux qui lui sont chers, il écrit à sa mère. " Que d'enfants en ce moment, lui dit-il, sont aux pieds de leurs parents pour en solliciter d'amples bénédictions. Une distance infranchissable me prive de ce bonheur ; mon cœur et mon esprit seuls pourront en jouir, ni l'un ni l'autre ne connaissent les distances, ^lon rang dans la hiérarchie sainte veut que je bénisse, tout comme mon cœur exige que je courbe le front devant celle qui, dans la hiérarchie de la famille, a droit à une primauté de respect et d'affecticm, que je suis si heureux de lui reconnaître. Que Tios cœurs donc, bonne -et tendre mère, se réunissent aujourd'hui pour l'échange de ce sentiment mutuel et se confondent dans une prière réciproque. Que l'auteur de toutes bénédictions donne à la mère et au fils vie, santé, bonheur, pour que Fun et l'autre soient heureux; qu'il leur donne surtout la résignation à sa volonté sainte, afin' qu'ils soient prêts pour les épreuves qu'il peut leur ménager. Et vous, mon bien cher et bien bon oncle, serez-vous étranger à cette communication entre deux cœurs qui vous aiment si vivement? La position d'une mère est unique envers son fils; néanmoins je puis dire que votre générosité et votre tendresse vous ont acquis des droits que la nature semblait vous avoir refusés. A vous donc aussi le res-

(1) Ile-à-la- Crosse, 2 mai 1853. Ibid.

(2) Lettre à sa mère, Mission de Saint- Jean- Baptiste de Vile à-la-Crosse, 1er janvkr 1854. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n^ 43.

(3) Ibid.

(4) Lettre à sa mère, Ile- à-la- Crosse, 2 mai 1863.

d'antres constructions.

pect et le dévouement d'un neveu devenu fils par adoption et plus encore par Fensemble d'une conduite qui a été trop noble pour ne pas mlmposer impérieusement la douce obligation de la reconnaissance (1)."

^boi"îîur\ne ^^^ Taché désirait depuis longtemps construire une église êgiise^et P^^^ convenable, ainsi qu'une nouvelle maison pour les missionnaires. Il avait fait venir pour cela pendant l'été un charpentier de Saint-Boniface. Pendant l'hiver, il engagea plusieurs hommes et les envoya couper le bois de construction, ou, selon l'expression canadienne, faire chantier à la forêt. Au mois de mars, l'Evêque partit un matin avec le P. Végreville, pour visiter les bûcherons. Il comptait dîner au chantier. "Mais voyant que les provisions étaient à peine suffisantes pour la semaine, jusqu'au dimanche, il prit le parti de retourner à la mission sans rien manger. Or il n'avait fait le matin qu'un petit déjeuner au poisson. Après avoir marché quelques milles à la raquette, il fut pris de faiblesse: les sueurs l'aveuglaient et bientôt il s'évanouit. Il revint à lui; mais comme le froid le saisissait, il dut reprendre la marche. Bientôt il s'évanouit de nouveau. Eevenu à lui une seconde fois, il dit au P. Végreville : " Vous n'avez qu'un moyen de me sauver : si je retombe, faites " un trou dans la neige et m'y ensevelissez ; retournez à la mis- " sion aussi vite que vous pourrez, et envoyez un homme avec des " chiens pour me chercher. " Bientôt il fallut en venir là, et le P. Végreville, après avoir enseveli son Evêque, se hâta d'aller chercher du secours. Monseigneur, qui était tout en nage quand son compagnon l'ensevelit, recouvra bien vite ses sens, comprit le danger où il était de mourir de froid. Il sortit de son tombeau et se mit à marcher, en prenant toutes les précautions possibles pour marcher assez vite afin de se réchauffer et pas trop vite pour ne pas s'évanouir une quatrième fois. Il arriva ainsi sur le bord du lac; il voyait au large un abri de pêche; il se

Danger que court l'Evêque en visitant le chantier.

(l) Lettre citée plus haut, n° 43 de la collection de M. de la Broquerie- Taché.

disait : " Si je puis me rendre jusque-là, je pourrai me reposer ^' en m'enveloppant du morceau de loge lui-même qui composait ^^ cet abri. " Sur le point d'y arriver, il aperçut Thomme et les chiens qui venaient à sa rencontre. Ceux-ci Feurent bientôt ramené à la mission. Il était sauvé (1). "

Deux mois après, le P. Grollier, s'étant égaré sur les bords du lac Athabaska, demeura cinq jours sans manger. Lorsqu'il fut retrouvé, il avait perdu Pintelligence et demeura privé de sa raison pendant une dizaine de jours.

Ces deux faits, arrivés à une même époque, suffisent pour juger ■■' de la poésie des missions dans le Nord de l'Amérique (2)."

A la fin de l'hiver, Mgr Taché voulut visiter les missions départ pour qu'il n'avait pas vues l'année précédente. Il avait engagé dès missïmada l'automne deux sauvages montagnais. " Enfin, écrit-il à Mgr de Mazenod, je vis arriver le jour que j'avais fixé pour mon départ. Ce ne fut pas sans une certaine appréhension. Pardon de tant de lâcheté, je souffrais de douleurs assez vives dans un pied, et la grande quantité de neige tombée pendant l'hiver m'annonçait que nous aurions des chemins affreux, et que mes jambes seraient la seule ressource pendant au moins les dix premiers jours de mon voyage. Plusieurs personnes essayaient de me dissuader de mon entreprise, alléguant précisément la difficulté des chemins. Je ne crus pas devoir me rendre à leur avis. Un de vos enfants peut savoir craindre, mais pour peu qu'il soit fidèle à vos leçons et à vos exemples, il ne reculera devant les difficultés que quand il sera convaincu qu'elles sont absolument insurmontables (3). "

Le vendredi après la Septuagésime, 27 février, l'Evêque dit Départ, de bonne heure sa messe devant M. Deschambault et tous les sauvages des environs: il fit ses adieux aux Pères Tissot et Vé-

(1) Mgr Grandin, Quilgues notes mr Mgr A, Taché, 0. M. I.

(2) Ihid.

(3) Lettre à Mgr de Mazeno'l, 7 juillet 1854. — Publiée dans les Amiaks de la Propagation de la Foi. Cf. une autre lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854, pp. GO et suivantes.

^¥auxsm-"fe* ^1*6^1116 et au F. Dubé ; il y avait des larmes dans tous les yeux.

voyage.

La petite caravane se mit en marche. " Les deux sauvages, le f fusil à l'épaule, la hache à la main, attelés chacun à un petit " " traîneau sur lequel se trouvaient leurs provisions, montés sur leurs grandes raquettes, ouvraient la marche ; derrière eux, votre pauvre enfant monté sur des raquettes plus petites, à cause de la faiblesse de ses jambes; puis quatre des plus jolis chiens du pays, attelés à une traîne sur laquelle se trouvaient ma batterie de cuisine, mon lit, ma garde-robe, ma sacristie, ma chapelle, ma dépense, celle de mes chiens, leurs souliers ainsi que les effets d'un jeune métis, qui fermait la marche et à qui était confié le soin des chiens et du traîneau. Cet ordre fut un peu dérangé le premier jour, parce que Texcellent M. Deschambault voulut bien m'envoyer conduire par un de ses employés. Celui-ci avait de très bons chiens, en sorte que je m'étais proposé de ne point marcher de tout le jour. Ce paresseux projet fut bientôt déjoué. Dans l'après-midi, les chiens trouvèrent trop lourd l'honorable fardeau qu'ils traînaient, en sorte que force fut à Sa Grandeur de descendre de voiture, de chausser ses raquettes et de fouler la neige devant ses faibles coursiers. Cette besogne, au reste, devait être mon partage pendant neuf autres jours (1)."

Les voyageurs prolongèrent leur marche bien avant dans la soirée pour arriver à la loge- d'un chrétien très fervent. Ils furent accueillis par lui " avec toute la courtoisie qu'on peut attendre d'un Montagnais qui n'a rien (2). " Dans les voyages d'hiver, on se lève ordinairement longtemps avant l'aurore. On f commence par rendre à Dieu les devoirs qui lui sont dus; puis, " chacun a le soin de se munir d'un copieux déjeuner, du moins quand les provisions ne manquent pas. Cette précaution est nécessaire, parce qu'il faudra marcher tout le jour sans s'arrêter, ou tout au plus en ne prenant qu'un repas. D'après ce . que j'ai vu à Marseille et à Rome, on s'étonnerait, je suppose, de 4

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Ibid.

trouver a quatre heures du matin, un évêque assis au côté d'une marmite, travaillant des mains et des dents à faire disparaître la copieuse portion qui lui est échue en partage, sans même se soucier qu'il n'a ni pain, ni entremets, sans s'effrayer de ce que près de deux livres de viande devront faire les frais de son précoce déjeuner. Je n'aurais jamais pu comprendre la capacité d'un estomac voyageur, si l'habitude n'était venue me rendre ordinaire ce que j'étais d'abord étonné de voir dans les autres. Quand on marche à la raquette tout le jour, qu'ensuite on se couche sur la neige, à la belle étoile, par un climat comme celui que nous habitons, il faut, pour se soutenir, une nourriture qui effrayerait ceux qui ne connaissent pas ce genre de vie.

" Après ce déjeuner, chacun plie ses couvertures, les lie à son traîneau, chausse ses raquettes, jette un coup d'œil de complaisance et de regret sur le foyer bienfaisant, auquel il a tant d'obligations et dont il aurait souvent tant de besoin, et se remet en route. On marche ainsi tout le jour sans s'arrêter; d'autres fois quand les voyageurs sont ou moins courageux ou moins forts, ils s'arrêtent vers midi pour prendre un peu de nourriture et se délasser.

" Le soir il faut préparer son habitation pour la nuit, c'est ce qu'on appelle faire le campement. Tous les endroits ne sont pas également avantageux, ce qui fait qu'on iie s'arrête pas toujours à la même heure; c'est ordinairement vers le coucher du soleil, afin de pouvoir terminer sa besogne avant la nuit. Quand un endroit réunit les conditions voulues pour un campement, on s'arrête. Les chiens reçoivent leur liberté et en jouissent pour dormir immédiatement sur la neige. Leurs maîtres, plus délicats et plus difficiles, ne peuvent pas tout à fait se contenter à si peu de frais. Il leur faut une bonne heure de travail pour improviser leur demeure d'une nuit. La neige est déblayée. Puis la cognée vigoureuse décime les rois déchus de la forêt; leurs cadavres gigantesques sont amoncelés avec profusion. Le briquet fait jaillir l'étincelle bienfaisante et longtemps désirée. Le beau tapis de verdure qui a remplacé la neige invite les voya- ^urs a prendre possession de leur nouvelle demeure. Chacun

se range à côté du feu, pour satisfaire le plus impérieux des besoins, celui de réchauffer ses membres engourdis par le froid; on se frotte le menton, les joues, le nez, pour rétablir la circulation; puis, quand les lèvres ont repris leur souplesse ordinaire, on se fait part et des aventures et des impressions de la journée. Les chiens, qui se sont réveillés et n'ont rien mangé depuis la veille, attendent avec impatience la ration qu'on se hâte de leur distribuer. Ce fidèle compagnon de Thomme nous rend ici les services les plus signalés. Il est difficile de croire ce que les bons chiens peuvent endurer de fatigues et de privations. lU sont souvent plusieurs jours sans manger et après avoir sué, haleté tout le jour, la neige est leur seul lit comme le ciel est leur seule couverture.

" Après que les chiens sont soignés,. les maîtres doivent penser à eux-mêmes. Les apprêts du souper terminés, chacun s'empresse de lui faire honneur, sans craindre les indigestions ni les autres misères de ce genre (1).^'

'^ Cependant, comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, la lune est venue mêler sa tendre et douce lumière aux éclats brillants du foyer embrasé. Cette double clarté se projette entre les arbres de la forêt, qu'elle dessine sur la neige comme des ombres mourantes. Les étoiles si belles, si lumineuses dans nos régions glacées, semblent se disputer la voûte des cieux, tant elles sont nombreuses et brillantes. Dans une région inférieure, l'indéfinissable phénomène des aurores boréales fixe l'attention pendant presque toutes les nuits : des traînées de feu, des jets de lumière sillonnent l'atmosphère en tous sens et exécutent leurs danses joyeuses, au son d'une musique qui leur est propre. Les sauvages croient que ces aurores boréales sont les danses des âmesdes défunts, dont les voix sifflantes causent le bruit qui accompagne souvent ce phénomène. Il est difficile. Monseigneur, d'imaginer le spectacle qu'offre la vue du firmament dans ces régions septentrionales, surtout en hiver. Souffrez que je vous;

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854. M

dise que votre beau ciel de Marseille n'est pas capable d^en donner la moindre idée. La plus brillante description, tout en restant loin de la réalité, semblerait un rêve d'imagination (1). ''

Mgr Taché, avec son âme toute de religion et de poésie, ne se lassait d'admirer, même dans les soirées les plus rigoureuses» ces grands spectacles de la nature. C'était avec peine qu'il s'arrachait à cette contemplation pour prendre le repos que commandait la fatigue du jour écoulé et du jour qui allait suivre.

En été, le missionnaire emportait une tente de toile; en hiver, ce serait un trop lourd fardeau : il n'a d'autre abri que la voûte du ciel. " Coucher ainsi en plein air lorsque le thermomètre baisse à 40 degrés au-dessous de zéro, dit-il au vénérable évêque de Marseille, semble peut-être incro3^able à un Marseillais. Ce n'est pourtant pas pour moi la partie la plus pénible des voyages d^hiver. Un rhumatisme auquel j'aurais volontiers donné un passe-port à l'étranger, au moins pour vingt ans, me rend très pénibles les marches prolongées (2). "

Après dix jours de marche, l'Evêque de Saint-Boniface arriéra au fort Pitt, sur la rivière Saskatchewan. Il y demeura six jours qu'il employa à l'instruction du petit nombre de catholiques qui s'y trouvaient. Il administra le sacrement de confirmation à quatre personnes, dont l'une était une jeune convertie, qui avait eu le bonheur d'être reçue dans l'Eglise catholique l'année précédente; il baptisa sept enfants et communia six personnes.

" Je ne puis passer sous silence la peine que j'ai éprouvée au fort Pitt à la vue des nombreux sauvages qui visitent ce poste et sont encore plongés dans toutes les turpitudes de l'infidélité. Le vol, le meurtre, l'ivrognerie et la plus profonde dégradation morale sont les habitudes privilégiées de ce peuple. Il ne prend pas pour lui la défense du roi prophète : Nolite fieri sicut equus et mulus quitus non est intelïecttis (3), et certainement. . . que

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Ne devenez point semblable au cheval et au mulet privés déraison. — Ps. XXI, 9.

là brute n'est jamais descendue si bas dans l'échelle du mal (1). "

" Hélas ! que cette vue me fut pénible ! Ces infortunés sont les misérables victimes du commerce infâme des boissons enivrantes. Leur amour pour ces sortes de liqueurs est indéfinissable " et forme le plus grand obstacle à leur conversion (2). " L'évêque missionnaire prit la résolution de ne rien négliger pour faire diminuer et abolir, s'il était possible, '^ cet injuste moyen de s'enrichir aux dépens des malheureux Indiens, qui ne peuvent contrôler le penchant irrésistible qui les porte à l'abus de l'eau de feu (3).

Mgr Taché partit du fort Pitt " le cœur gros d'émotion " et mit six jours pour arriver au fort Auguste ou fort des Prairies, chef-lieu du district de la rivière Saskatchewan. " Durant ces six jours, dit-il, nous voyageâmes à travers les plaines immenses qui s'étendent à plusieurs centaines de lieues au sud de la rivière que je viens de nommer et aussi un peu au nord. Ces vastes prairies sont la patrie des buffles qui les traversent en tous sens par troupeaux innombrables. Ces troupeaux ont été si nombreux cette année dans la partie que j'ai parcourue, que la neige était partout durcie sous leurs pas. Nous en vîmes tous les jours un grand nombre, mais cette vue ne me fit guère d'impression, car il est dans ces prairies d'autres bandes errantes, dont la pensée captivait toute mon attention : je veux dire, ces pauvres nations sauvages, abandonnées elles aussi sans guides et sans pasteurs et qui errent à l'aventure dans tous les sentiers du vice, pour arriver à l'abîme affreux où s'engloutit leur pénible existence (4). " Ce sont, outre les Cris, les Sarcis, les Gens du Sang, les Pieds- Noirs, les Piéganes, les Assiniboines, les Sauteux (5). .|

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Lettre au même, 4 avril 1854.

<4) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854. ,(5) Ibid.

L'Evêque arriva au fort Auguste le mercredi, 22 mars au soir. *'• Il était temps, car dès le lendemain, les chemins devenaient impraticables, à cause de la fonte des neiges qui est extrêmement subite dans les plaines. '' Il n'était attendu qu'un jour plus tard, il arrivait de nuit, "en sorte que j'échappai, dit-il, au brillant cérémonial de réception qui m'avait été préparé. " En retour et ce qui lui procura beaucoup plus de plaisir, il trouva M. Lacombe venu exprès du lac Sainte- Anne et qui le reçut avec les transports d'un cœur débordant de joie. Le représentant de la Compagnie de la baie d'Hudson, M. Eowand, traita Tévcquo missionnaire avec des égards tout particuliers. " Le lendemain, dès le point du jour, le pavillon d'allégresse flottait dans les airs et le bruit du canon répété par les échos des collines voisines, tentait en vain de troubler le repos dont j'avais tant besoin (1). "

Mgr Taché demeura six jours au fort Auguste et les employa à donner l'instruction aux sauvages, de concert avec ^l. Lacombe, et à leur administrer les sacrements. A la fête de l'Annonciation, il confirma 17 personnes.

Puis le prélat, accompagné de M. Lacombe, se rendit au lac ^*f ^^g^ ^^^'' Sainte- Anne, qui est " à une grosse journée de marche. " La première personne qu'il rencontra fut le pieux P. Eémas; celuici pleura de joie en voyant son Evêque, l'Evêque pleura avec lui. Et en effet, ol)serve le prélat, " les distances qui nous séparent les uns des autres, rendent bien doux le plaisir de nous revoir (2). "

Mgr Taché demeura au lac Sainte- Anne "près de trois semaines (3), " jusqu'au lundi après Pâques, tant à cause de la difficulté des chemins que pour ne pas voyager pendant la Semaine Sainte. " Je prêchai, confessai et catéchisai tous le»»

(1 ) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Letti ollection

(3) Ibid.

(2) Lettre à sa mère, Mi-<^sion de Saint-Jean-BaptiHt', 20 mai 1854. — Collection de M. de la Broquerie-Taclié, n° 44.

jours (1), '^ '" bien occupé, mais bien consolé au milieu de la pieuse population qui y était réunie. Vous ne sauriez croire le bonheur que j'éprouvai, écrit l'Evêque, à la vue de ces fervents chrétiens qui naguère étaient des infidèles plongés dans tous les vices (2), '^ dont plusieurs étaient des Cris semblables à ceux qu'il avait vus auparavant au fort Pitt : "preuve évidente, obser- J ve-t-il, que tous ne seraient pas si mauvais, si on pouvait leur i donner des missionnaires (3). '' " La Semaine Sainte, continue-t- | il, fut bien belle pour nous. Nos cœurs de missionnaires burent î à longs traits à la coupe des saintes délices dont Dieu veut bien I quelquefois récompenser nos faibles efforts. Je confirmai 98 | personnes. Le Samedi Saint, je fis couler l'eau du baptême sur | le front de 22 adultes, dont 4 étaient des protestants que | j'avais le bonheur de réconcilier avec l'Eglise (4). " |

" Je ne puis vous cacher, écrit-il dans une autre lettre à Mgr 1 de Mazenod, les douces émotions que j'ai éprouvées " le diman- | che des Eameaux. " Un temps magnifique favorisait la céré- % monie. La modeste, mais décente petite chapelle se remplit com- î plètement d'un peuple de vrais adorateurs. Je bénis les palmes | saintes. Comment vous dire ce que j'éprouvai pendant la céré- | monie quand j'entendis toutes ces voix (personne n'était silencieux) répéter à l'envi dans leur idiome sauvage, les chants glo- | rieux de l'Eglise?. . . De toute cette foule religieuse, à deux ou | trois exceptions près, il y a quinze ans, pas un n'était baptisé, i pas un ne connaissait son Dieu, pas un ne bénissait son saint f nom. Le lac sur les bords duquel est l'église s'appelait le lac du * Diable, et les habitants de ses rives semblaient ambitionner le malheur d'être dignes d'un tel patron. Que le changement est consolant ! Le même lac se nomme le lac Sainte-Anne; ses habitants sont chrétiens ; rien ne leur est plus doux que de chanter

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Lettre à sa mère, 26 mai 1854.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(4) Ihid.

les louanges du Dieu qu'ils ont ignoré si longtemps. Aussi le bonheur que j'éprouvai fut une bien douce et bien ample compensation pour les fatigues de mon voyage (1). '^

" Le lundi de Pâques/' 17 avril, l'Evêque "après avoir célébré les saints mystères dans cette chapelle du lac Sainte- Anne " oii il avait été plusieurs semaines " le témoin et l'instrument de tant de grâces, " prit congé " du bon peuple " qui l'avait " accueilli et écouté avec une tendresse respectueuse " et pour lequel il avait ressenti lui-même " tout ce que la charité d'un père peut inspirer. " Les sauvages lui témoignèrent avec des expressions naïves leur respect et leur reconnaissance. Lui, de son côté, leur promit de réitérer sa visite le plus tôt qu'il le pourrait : " J'étais trop profondément ému, dit-il, pour que cette promesse ne fût pas l'expression d'un vif désir (2). "

Mgr Taché se mit en route pour le lac la Biche avec le P. Eémas, destiné à séjourner dans cette mission. M. Lacombe voulut les accompagner quelques heures pour abréger d'autant " les longs jours de son isolement. " Douze heures de course à cheval ramenèrent l'Evêque et sa suite au fort Auguste. Il y séjourna un jour, réunit le soir les employés catholiques du fort, les encouragea à profiter avec soin des visites fréquentes de leurs missionnaires et partit le mercredi. M. Eowand voulut l'honorer au départ en faisant jouer de nouveau " les batteries de la place. " M. Lacombe l'accompagna encore quelques heures ;. mais enfin, il fallut se séparer. Quoiqu'il ne fût point encore de la famille des Oblats par la profession, il lui appartenait déjci par le désir et était uni à son Evêque et à tous les Oblats par la plus tendre affection. " Nous l'embrassâmes, dit Mgr Taché, avec ce sentiment pénible qu'éprouvent en se quittant tous ceux qui s'aiment en Dieu et pour Dieu. " Il reprit seul le chemiit de sa mission ne regrettant qu'une chose, c'est de n'avoir pas un compagnon, pour partager les peines et les saintes joies de son

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854. ^Archives de la Maison, générale des Oblats.

(2) Lettre au même, 7 juillet 1854.

apostolat. Le P. Rémas pleurait, il avait été touché des procédés généreux de M. Lacombe à son égard; et comme tous deux aiment le bon Dieu et travaillent à sa gloire sans arrière-pensée^ ils s'étaient compris et liés d'une étroite et sainte amitié.

" Quant à moi, Monseigneur, ajoute-t-il, je n'ai pas besoin de vous dire ce qui se passait dans mon cœur. Je n'ai que quatre prêtres séculiers dans mon trop vaste diocèse, et quoique certes, je doive aimer avant tout mes frères en religion, néanmoins ceuxlà aussi ont un trop juste droit à mon estime pour que je puisse ne pas les chérir et ne pas apprécier leur dévouement (1). "

Le soir, les voyageurs traversaient, presque à la nage, la jolie rivière qui décharge le lac Sainte- Anne, et campèrent sur un magnifique plateau de la rive droite.

" Encore en proie aux émotions de la journée, nous étions tristes auprès de notre foyer, lorsqu'une pluie abondante vint faire diversion à nos pensées, sans trop les adoucir. Nous n'avions ni tente ni abri, en sorte que nous pûmes à loisir nous convaincre que la pluie du printemps est encore plus désagréable que la neige d'hiver. Ni l'une ni l'autre pourtant n'effraie le missionnaire voyageur, quoiqu'il n'ait pour s'en garantir que sa couverture en laine. L'heure du repos arrivée, nous nous enveloppâmes de notre mieux dans les nôtres, en nous souhaitant le l^onsoir par cette réflexion, qui nous est familière : " Je ne sais <3e que dirait Mgr de Marseille, s'il nous voyait ici. " C'est, mon Eévérendissime Père, que votre souvenir nous suit partout, et que connaissant votre tendre sollicitude pour vos enfants, nous > savons que vous vous inquiétez plus de leurs petites misères^ •qu'ils ne s'en inquiètent eux-mêmes (2). " ^

L'Evêque et son cortège étaient à cheval. Ils traversèrent 'd'anciennes forêts dévastées par des incendies répétés et qui étaient en voie de faire place à de vastes prairies. Cependant ils durent payer tribut aux troncs à demi calcinés qu'ils traver-

(1*) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1884. (2) Ihid.

ARCHEVÊQUE DE SAINï-BONIFACE 281

saieiit. •' Plusieurs lambeaux de nos vêtements restèrent suspendus aux branches des arbres, pour attester notre passage. Il fallait exécuter maintes évolutions, et multiplier les inclinations profondes pour conserver ses yeux intacts : plusieurs égratignures au nez et aux joues firent couler un sang indigne du martyre. Xous passâmes deux jours avec des sauvages que nousrencontrâmes, et six en marche, pendant trois desquels^, ainsi que pendant trois nuits, nous eûmes des averses continuelles. Un^ matin, le bon P. Eémas, qui n'avait été rien moins qu'à son aise,, parce que nous avions eu une pluie battante toute la nuit, s'étonna beaucoup qu'un de nos compagnons pût dire à son réveil : '• Je n"ai jamais été mieux de ma vie. " Ce cher Père me fit bien rire en comparant notre brillant équipage à celui des charbonniers bretons, conduisant leurs longues files de mulets (1).

"' Le 26 avril, nous arrivâmes au lac la Biche, dédié à notre ^ 'fa sichi**^ bonne Mère, sous son glorieux titre de N. D. des Victoires. C'est là que je devais laisser le P. Rémas; c'est là qu'il s'était rendu l'automne précédent, qu'il avait passé quatre mois et souffert beaucoup pour le divin Maître qu'il sert si fidèlement. " Il avait habité dans une petite maison de 12 pieds carrés sur G de hauteur, que lui avait prêtée un homme du pays.

" Ce fut le palais épiscopal qu'il offrit à son Evêque. L'unique siège était un tronc d'arbre : il servit de trône à Sa Grandeur. . '' Là, comme ailleurs, dit Mgr Taché, je n'eus pas pour partage les ricliesses de la terre; mais je trouvai le trésor inépuisable des consolations dont la divine bonté est prodigue envers ceux qui travaillent à sa gloire. " Les sauvages s'étaient réunis detoutes i^arts ; la plupart étaient catholiques. L'Evêque prêcha tous les jours à un auditoire pauvre, mais avide de la parole de- Lieu : il les confessa presque tous lui-même, car il s'avait leur langue, que le P. Rémas commençait seulement à balbutier; il en admit un certain nombre pour la première fois au banquet eucharistique et en confirma seize. Parmi ces derniers " se-

d) Lcttio à -Mgr do Mazenod, 7 juillet 1884.

trouvait un vieux Canadien^ âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, que le l5on Dieu semblait avoir réservé pour cette grâce. Ce bon vieillard pleurait de joie, tant à cause de son bonheur que pour -celui de sa postérité, qu'il voyait sortir de l'infidélité. Parti ^de Montréal, comme tant d'autres, au service des traiteurs qui viennent ici acheter les pelleteries des sauvages. Cardinal, — c'est son nom, — avait fini par épouser une femme sauvage, dont il a eu un grand nombre d'enfants. Ces derniers voient croître sous leurs yeux leurs arrière-petits-fils. Ces cinq générations, en se contemplant, prouvent que notre climat glacé ne dévore pas ses habitants. Ce vieux Cardinal a enduré toutes les misères et privations qu'un homme peut supporter. Néanmoins, âgé de près d'un siècle, il jouit parfaitement de toutes ses facultés physiques et intellectuelles. Sa mémoire est prodigieuse, il est l'histoire vivante du pays. J'aime à vous citer ce fait, afin que, si <|uelque jour vous apprenez que j'ai perdu la tête ou la santé, TOUS ne puissiez pas en accuser le climat(l). "

L'Evêque s'occupa de procurer un logement au missionnaire. Le 1er mai, il chanta la messe à l'intention d'attirer la protection spéciale de la Sainte Vierge sur l'entreprise, et se rendit à l'endroit choisi pour la mission avec une troupe d'hommes de bonne volonté. Là, un cantique fut chanté en langue sauvage: c'était le prélude des travaux. En Europe, l'évêque pose luimême la première pierre de l'église à construire; au lac la Biche, l'Evêque abattit de ses mains le premier arbre destiné à la construction du saint édifice.

Un obstacle préoccupait Mgr Taché; cet obstacle, disait-il tristement^ " nous allons bientôt le trouver partout ; " c'est la' présence des prédicants de l'erreur "à doigts dorés (2)." "A défaut de ministres, les sociétés protestantes avaient envoyé au lac la Biche, un métis de leur secte pour attirer les sauvages dans le chemin de l'erreur. Celui-ci travaille avec un zèle et un

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854.

•nirage dignes d'une meilleure cause, et a le pitoyable succès l'empêcher quelques infidèles d'embrasser le catholicisme. Espérons, prions, pour que notre glorieuse Dame remporte la victoire sur ce nouvel ennemi (1). "

Le 8 mai au matin, lundi, Mgr Taché fit ses adieux au P. Eérnas. " Quels sentiments j'éprouvais, dit-il, en le bénissant et il Tembrassant! Hélas! pauvre missionnaire, seul au fond des bois, sur les bords de son beau lac, au milieu d'un peuple de la langue duquel il ne balbutie que quelques mots; loin, bien loin de sa belle France, de sa famille chérie, de Votre Grandeur qu'il aime comme son père ; sans même être associé à un de ces frères nombreux, qu'il a adoptés par sa profession religieuse ! quel beau dévouement ! quelle noble générosité ! 0 sainte Eeligion, que tu es puissante sur le cœur de l'homme, puisque tu peux rompre à la fois tant de liens formés par la nature et l'habitude (2). " L'Evêque avait trouvé la nei^e incommode à son départ de Retour à riie-

■^ . à-la-Crosse.

"Ile-à-la-Crosse; elle lui servit pour le retour. "La fonte avait grossi les eaux de la rivière aux Castors, qui prend une de ses -ources à quelques pas de la résidence du P. Eémas et qui se dé-

liarge dans le lac de l'Ile-à-la-Crosse, en face de l'établissement 'les missionnaires (3). " Le prélat la descendit dans tout son cours en canot d'écorce. " Huit jours d'une heureuse et prompte navigation " le ramenèrent à sa " chère Ile-à-la-Crosse." Tl y arriva "le 16 mai au matin ", " 79 jours après en être parti (4)."

Pour aborder à l'établissement des missionnaires, il dut se frayer un passage au milieu des glaces qui bordaient encore la rive. Les Pères Tissot et Végreville, le F. Dubé et une troupe

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

(2) Lettre a Mgr de Mazenod, 4 avril 1854.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854. — Lettre à sa mère, 26 mai 1854.

(4) Ibid.

de fidèles le reçurent sur le rivage et '' unirent leurs voix et leurs sentiments aux siens pendant la messe d^action de grâces qu'il célébra aussitôt dans la pauvre chapelle de saint Jean-Baptiste."

Il écrit huit jours après^ au vénérable fondateur des Oblats: ^' 0 Monseigneur^ que ne m'est-il permis de vous faire part du bonheur que j'ai éprouvé et que j'éprouve chaque jour ! Nous sommes trois et n'avons pas une minute à nous. Demain, je serai seul : les Pères Tissot et Végreville vont se mettre en route chacun pour une mission qui leur prendra presque tout l'é- )té (1). "

Le P. Tissot se rendit en effet;, au Portage la LQche, où les Montagnais se réunissent en grand nombre, y séjourna environ deux mois et y trouva de grandes consolations. Le P. Végreville alla " essayer ses premières armes au lac Froid, " puis se rendit au lac la Biche et passa le mois de juillet avec le P. Rémas, pour égayer sa solitude, " en lui rappelant ses souvenirs du séminaire, du noviciat, du scolasticat et du voyage (2). "

L'Evêque ajoute, renouvelant une fois de plus encore son ardente prière : " L'objet de mes grands regrets, c'est le petit nombre de Pères. De grâce, Monseigneur, envoyez-nous du renfort. Si vous pouviez voir les choses de vos yeux, vous ne me refuseriez certainement pas ce que je demande. Hélas ! Tant d'infidèles bien disposés qui languissent dans leur infidélité ou embrassent le protestantisme, parce qu'ils sont trop longtemps avant de voir des prêtres, qu'ils désirent ardemment (3). "

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 2S mai 1844, — Archives de la Maisor générale des Oblats.

(2) Vwqt années de Mi snona , p. 72. J

Le P. Réinas et le P. Végrévillo célébrèrent ensemble, le 25 avril 1901, îV

Saint-Albert, lecinquantièmeauniversaire de leur oblation. Le 1'. llémas mourut peu do temps après. Le V. Végreville survécut deux ans.

(H) Lettre du 28 mai 1854.

CHAPITKE XYI

PREMIER SÉJOUR DE L'ÉYÊQUE A SAINï-BOîs^FACE ; NOVEMBRE 1854 JUIN 1855.

Demeuré seul à rile-à-la-Crosse, Mprr Taché fit les fonctions construction

de l'église do

(jLiotidiennes du curé, disons mieux, de Févêque à l'égard de ses JJJJl;^"^^' chers sauvages, offrant chaque jour le saint sacrifice et la prière liturgique au milieu d'eux, leur administrant les sacrements, les catéchisant.

Pendant Fêté, l'Evêque fit commencer les constructions qu'il avait fait préparer durant l'hiver: bientôt l'Ile-à-la- Crosse posséda une église, élégante et gracieuse, avec un joli clocher. "Elle est couverte, écrit-il à sa mère, le 19 juillet; le clocher est fait : les châssis se posent. Nous la trouvons fort jolie. Ce n'est pourtant pas la. huitième merveille du monde, mais c'est la première merveille de l'Ile-à-la-Crosse (1). " Ce ne fut cependant que l'année suivante qu'elle put être achevée et livrée au culte.

Plus d'une année s'était écoulée depuis la mort de Mgr Pro- Dgpa^t pour vencher : il était temps que le nouvel Evêque parût au milieu de son Eglise de Saint-Bonifacc, de l'Eglise principale dont il portait le titre, qu'il occupât sa chaire au milieu de cette Eglise, offrît le saint sacrifice dans sa cathédrale et donnât la communion et les sacrements à son peuple.

T.e P. Tissot et le P. Végreville revinrent à la fin de l'été à l'Ile-à-la-Crosse. Mgr Taché donna avec eux, pendant le mois de septembre, une mission aux sauvages de la région; puis, comme la saison avançait, sans attendre que la mission fût terminée, le mercredi 20 septembre, (2) il fit ses adieux aux Pères

(1) Miaaiov de Sainf-Jean-Boptisic de V Ile-à-la-Crof^s^e, V^ jmllct 1854. — ('ollection de M. de la Hroquerie-Taché, i/' 45.

(2) Lettre ù ]\I<;r de Mazenod, 14 norcmhre 1854. — Areliives de la Maifiun <rénérale desOblats

et aux sauvages et se mit en route pour Saint-Boni face, en compagnie de deux Montagnais.

Souffrances du H plut à Dicu Qu^il allât à SOU Efflise dans le mystère de la

voyage. ^ ■* ° ♦'

croix. Ce voyage, dit-il, fut " le plus pénible de tous ceux que nous avons faits depuis que nous sommes dans le pays (1). '' Il descendit la rivière aux Anglais : puis par le fort Cumberland et le lac Bourbon, il alla au lac Winipagons. Forcé de dévier de sa route, il remonta la rivière Flatte, traversa le lac du Cygne et se rendit à travers les terres jusqu'à la baie des Canards.

Durant ce long trajet, non seulement il eut à souffrir des intempéries de la saison et du froid, exceptionnel cette année-là, mais à plusieurs reprises il faillit mourir de faim. Les provisions faisaient complètement défaut; les Montagnais qui l'accompagnaient n'avaient pas de fusil, mais un simple arc: avec cette arme unique, ,1'un d'eux tuait quelques lièvres, quand il réussissait à en rencontrer. Les sauvages, habitués aux longs jeûnes, pouvaient résister longtemps; plusieurs fois, l'Evêque fut en danger; chaque fois cependant la Frovidence vint à son secours d'une manière extraordinaire.

Citons un exemple. Les deux Montagnais ne connaissaient pas le lac Winipagons, sur lequel ils n'avaient jamais navigué: ils se mirent à en longer la rive occidentale et s'enfoncèrent dans la grande baie qui s'étend à l'ouest. On arriva à la Fointe à la Biche. Fersonne n'avait rien mangé depuis plus d'un jour.

" Fendant que les deux sauvages faisaient un tour de chasse, Monseigneur coupa la pointe et aperçut deux bateaux à voile qui étaient sur le point de quitter le rivage. C'étaient plusieurs familles métisses qui se préparaient à traverser le lac pour se rendre à la baie des Canards, où elles voulaient passer l'hiver occupées de pêche et de chasse. Michel Chartrand, eûcore vivant aujourd'hui, était du nombre, ainsi que le chef actuel de Fine Creek, Jean-Baptiste Napakisit, alors jeune homme. Déjà tout le monde était embarqué, hommes, femmes et enfants.

L'Evêqiie missionnaire, arrivant sur la pointe, vit les deux bateaux. Montant aussitôt sur une roche, il se mit à agiter son mouchoir et à les appeler. A la première vue, les femmes prirent peur et s'écrièrent : " Windigo ! Windigo ! L'anthropophage I L'anthropophage!" Mais en examinant mieux, tous reconnurent l'Evêque et poussèrent des cris de surprise : " Mgr Taché î C'est Monseigneur ! " xllors ils débarquèrent et entourèrent leur père, en se mettant à genoux et en baisant ses mains. Mgr Taché éclata en sanglots, en se voyant secourir si extraordinairement par la bonté divine. Puis il leur demanda à manger ; car il souffrait de la faim. Michel Chartrand munit ensuite les voyageurs de provisions et leur donna un guide pour les conduire Jusqu'à la Pointe-de-Chênes, au fond du lac Manitoba (1). " De là l'Evêque se rendit à Saint-François-Xavier et enfin à Saint-Boniface.

Il s'était mis en route dans l'espérance de célébrer la fête de instaiiatioiK la Toussaint et la Commémoration des morts dans sa cité épiscopale. Mais à cause " de la faim, du froid " et des contretemps, il arriva après ces solennités. C'est " le 3 novembre 1854" seulement, jour de vendredi, "après un voyage de -37 jours (2) " qu'il s'agenouillait dans sa cathédrale pour y offrir au Seigneur le désir de le servir et pour le prier de féconder ses désirs (3)." Le dimanche suivant, 5 novembre, il prenait solennellement possession de son siège épiscopal devant tout son peuple (4).

Mgr Taché retrouvait à Saint-Boniface le P. Bermond, qui, personnel do en son absence, avait administré tous les biens temporels de l'évêché et du diocèse, desservait les fidèles de Saint-Boniface et

(1) Notes du P. Camper sur Mgr Taché.

(2) Lettre à sa mère, Somt-Bomface, 13 îiovembre 1854. — Collection de M. de la Broquerie Taché.

(3) Vi7igt années de Missions , p. 73.

(4) "C'est le 5 courant que j'ai pris possession de ma cathédrale." — Lettre à Mgr l'arclievêque de Québec, Saint Boniface, 18 novembre 1854. — Archives de l'archevêché de Québec.

confessait les Sœurs Grises; M. Lafièche, qui donnait aussi ses soins aux fidèles de Saint-Bonif ace ; le P. Maisonneuve, dont la santé allait beaucoup mieux, qui allait faire le catéchisme à la Rivière Sale, c'est-à-dire dans la future paroisse de Saintî^orbert.

La communauté de Pévêché comprenait en outre le P. Vital Grandin, arrivé de France le 1er août, qui va jouer, pendant cinquante ans, un si grand rôle dans les missions du Nord- *Ouest, que ses qualités si aimables avaient déjà rendu populaire à Saint-Bonif ace, qui, écrit son évêque, '^ mécontent d'être le dernier venu, veut au moins avoir Tair d'un ancien missionnaire et s'est pris à grisonner de la belle manière " malgré ses 25 ans. Un Frère convers, le F. Bowes, venu avec le P. Grandin, destiné à être de longues années le charpentier et le menuisier des missions, complétait la pieuse communauté. 4

Voyage de ]\/[. Laflèche sc trouvait dans un état de fatigue qui confinait t

M. Laflèche o a ^

AU Canada. .\ jg^ maladie ; des affaires de famille le rappelaient dans le Ca- | nada; il demanda à son Evoque la permission d'y aller passer f l'hiver. Son ami le lui permit, mais " à la condition bien ex- l presse et bien formelle" qu'il reviendrait au printemps. M. v Laflèche partit de la Eivière-Eouge le 15 novembre. '" Je re- | garde la présence de M. Laflèche, écrit l'Evêque de Saint-Boni- € face à l'archevêque de Québec, comme indispensable au bien, et ce serait une peine bien sensible pour moi s'il ne revenait pas, mais il reviendra. J'ai à cette fin chanté une grand'messe ce matin: les habitants l'ont demandée comme un témoignage de leur reconnaissance, pour j)rier Dieu de veiller sur des jours 'Chers à leurs cœurs (1)." Mgr Taché chargea M. Laflèche de lui trouver deux prêtres "pour reprendre la mission de la Baie des Canards, tombeau de M. Dorvau, " où les protestants exer- ■ çaient un redoutable prosélytisme (2). Il le pria de rendre une ^ visite à sa mère : " Vous le savez, écrit-il à celle-ci, les grands

(1) Saint- Bom face, 13 novembre 11 ô-^. — Archives de l'arclK-vêclié de 'Quéhec.

(2) JbkL

vicaires ne font qu'une personne avec Tévêque, en sorte qu'en recevant M. Laflèche, vous recevrez Monseigneur de Saint-Boniface, et si votre cœur allait vous dire que non, je commande à votre foi de lui dire que oui (1). " " Toujours est-il que vous verrez un de mes meilleurs amis et un bien digne et bien zélé: missionnaire : priez beaucoup pour que le bon Dieu lui rende la. santé et nous le renvoie au printemps (2). "

Le jeune Evêque n'avait cessé depuis son sacre d'avoir des né- ^^^^l^^ ^^ gociations avec Mgr Bourget pour établir des Frères enseignants gjji^ ^'^ à la Kivière-Eouge. Ses ardents désirs avaient été accomplis pendant l'été: trois Frères des Ecoles chrétiennes arrivèrent à Saint-Boniface avec le convoi qui amena le P. Grandin et le F, Bowes. " L'arrivée des Frères des Ecoles chrétiennes, écrit-il à l'archevêque de Québec, est pour moi la source de bien des consolations et d'un vif espoir de voir le bien s'augmenter (3)." Mgr Taché partagea avec eux son logement et sa table; l'école se faisait dans une salle de l'évêché. L'année suivante, (4) Mgr commença à leur bâtir '^une belle et spacieuse maison" de 60 pieds par 34, " dans laquelle 58 garçons " recevaient " leur éducation en 1858 (5)." Cette maison a porté successivement les noms de collège, vieux collège et Académie Provencher. Elle a Teçu en différents temps diverses transformations et sert aujourd'hui (1904), comme à son origine, d'école vrimaire pour les petits garçons de Saint-Boniface.

Kemarquons-le en passant, cet établissement fut le fruit de la charité de l'évêque et de la ville de Montréal. ^' En 1852, un incendie épouvantable détruisit une portion considérable de la

[1] Saint-Boniface, 13 novembre 1843. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n^ 56.

(3) Saint-Boniface, 13 novembre 1854.

(4) " Nous avons commencé cette semaine la construction de leur maison." — Lettre à sa mère, 1er juin 1855.

(5) Lettre de Mgr Taché à M. Dawson, {f février 1858. Nous parleronspins loin de cette lettre.

VIE DE MGR TACHJï:, 0. M. I.,

ville. Les fidèles de Montréal, avertis par leur premier pasteur de flécliir par de bonnes œuvres le courroux du ciel qui venait de les frapper d'une façon si terrible, voulant ensuite remplir une des conditions exigées par Te Souverain Pontife pour se procurer la grâce du jubilé, firent en faveur de la Eivière-Eouge une collecte qui s'éleva à la somme de £364 (près de 10.000 fr.) et qui devait être employée à fonder une école (1). " Commence- Jusqu'ici uuc sculc paroissc existait auprès de Saint-Boniface,

ments des

pjroiss^de la paroisse de Saint-François-Xavier, alors desservie par MM. tst^charies Thibault et Bourassa, qui y résidaient. En 1854, une nouvelle paroisse commence à se former, à deux lieues de Saint-Boniface, la paroisse de la rivière Sale ou Saint-Noi'hert. Cette année-là en effet, écrit M. Laflèche, " les premiers matériaux y sont réunis pour la construction d'une église et d'un presbytère (2). " Mgr Taché écrit à sa mère le 1er juin 1855 : " La semaine prochaine, on commencera les travaux d'une église pour une nouvelle paroisse (3). " Il parle là de Saint-Norbert. Un prêtre de l'évêché s'y rendait dès lors de temps en temps pour y faire le service divin.

En 1854 aussi, écrit M. Laflèche, on construisit auprès de la rivière Esturgeon, ou à Saint-Charles, un petit presbytère destiné à servir provisoirement de chapelle (4); mais quatre ans plus tard, Mgr Taché atteste qu'il n'y a encore, à Saint-Charles, ni presbytère, ni église, ni école (5) : les premiers développements de cette nouvelle paroisse furent en effet très lents. Un prêtre y allait dire la messe de temps en temps de Saint- François-Xavier.

■Correspondance En revenant à Saint-Boniface, Mgr Taché s'était rapproché

avec sa mère. ^ o x j.

(1) Lettre du 9 février 1858.

(2) M. Laflèche, Etat général des Missions du Diocèse de Saint-Boniface, territoire de la Rivière-Rouge, 9 avril 1854. — Archives de l'archevêché de Saint-Bonface.

(3) Saint-Boniface, 1er juin 1855. — N*^ 50 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(4) M. Laflèche, Etat général

(5) Lettre précédemment mentionnée à M. Dawson, 9 février 1858.

du Canada, de ce Canada si cher, où était cette mère qu'il aimait d\m immense amour et dont la pensée l'accompagnait partout. Nous avons encore les lettres qu'il lui écrivit le 13 novembre, et le 19 décembre 1854, le 2 janvier, le 12 mars, le 26 mai, et le 1er juin 1855 (1). Il lui donne les détails qui peuvent l'intéresser et l'édifier sur ses occupations, sur ses missionnaires, sur les bonnes Sœurs Grises, sur les Frères des Ecoles chrétiennes, sur les cérémonies saintes, sur les maladies et les morts survenues à la Eivière-Rouge, sur les progrès de l'œuvre de Dieu à Saint-Boniface et dans les missions. L'âme si délicate du prélat se répand souvent en effusions de tendresse envers sa mère.

'' Aujourd'hui que je suis à même de contempler les misères de la vie, lui dit-il, je comprends les larmes, les inquiétudes et les chagrins que j'ai dû vous causer, trop heureux de pouvoir vous en dédommager un peu par les consolations que votre tendresse veut bien goûter dans les rapports qui nous unissent malgré les distances (2). "

" Bonne année. Maman. Oui, bonne et bonnes années : encore un jour de l'an loin de vous, mais encore un jour de l'an proche de vous paj* une affection toute spéciale et toute filiale (3). " " Le courrier est à la veille de partir et je ne vous ai pas encore écrit. Je ne le manquerai pas : pourtant il vous dira du moins que votre Alexandre vous aime toujours, qu'il se porte bien et qu'il est heureux, presqu'autant qu'un évêque peut l'être, car les gros bonnets sont toujours les plus pesants et les plus fatigants (4). " " Priez bien, je vous en conjure, pour le pauvre peuple confié à mes soins. Hélas ! je crains que mon indignité ne soit la cause de sa perte. Bonne Mère, demandez pour moi à Dieu les vertus qui font les saints évêques et le zèle qui fait les missionnaires. Priez bien pour Alexandre, le plus indigne des évêques et peut-être le plus affectueux des fils (5). "

(1) Collection de M. la Broquerie-Taché.

(2) Lettre du 19 décembre 1854.

(3) Lettre du 2 janvier 1855.

(4) Lettre du 13 mars 1855.

(5) Ibid.

" Je n'ai que le temps de vous dire un seul mot, le mot du cœur, bien souvent répété, mais toujours doux à dire et à entendre. Ce mot c'est celui qu'un fils ne saurait assez répéter à la mère qu'il chérit. Oui^ bonne Maman, votre Alexandre vous aime toujours et partout (1)."

Nous serons plus sobre à l'avenir de ces sortes de citations; mais nous avons cru jusqu'ici nécessaire d'en faire quelquesunes. Le monde en effet, qui est l'égoïsme même, accuse volontiers les religieux et même les saints de ne pas aimer leurs proches; il est bon de lui montrer que les cœurs les plus généreux pour Dieu sont les plus tendres envers tous ceux auxquels ils sont unis par la nature.

Quelques ob- Tous Ics missionnaires et les religieuses de l'Ouest partageaient le respect et la sainte tendresse de leur Evêque pour sa mère. Beaucoup de missionnaires passaient à Boucherville en allant de la France ou du Canada dans le diocèse de Saint-Boniface ou en revenant. Les Oblats, les Sœurs Grises lui écrivaient quelquefois, en l'appelant 1-eur mère ou leur grand'mère.

De son côté, elle suivait dans le plus grand détail l'évangélisation des immenses pays confiés à son fils; elle savait le nom de tous les missionnaires, de la plupart des Frères convers et des religieuses ; tout ce qui se faisait à la Eivière-Eouge était connu à Boucherville; c'était le thème ordinaire des conversations, comme des pensées intimes. Cette grande chrétienne, qui employait chaque jour de longs moments à la prière, portait devant Dieu " la sollicitude " de son fils et " de toutes les églises " confiées à celui-ci. Qui dira toutes les bénédictions divines, spirituelles et temporelles, descendues par la puissance de cette continuelle et fervente intercession, sur les ouvriers de l'Evangile et sur leur œuvre de salut ? La divine Vierge a été laissée longtemps à la terre, après l'Ascension du Sauveur, pour former l'Eglise naissante par la toute-puissance de sa prière et d'une influence profonde, quoique privée ; Madame Taché a eu, croyons-

(1) Lettre du 26 mai 1855.

nous, et a saintement rempli une mission semblable à Fégard des Eglises en formation dans l'immense Ouest canadien.

Admirons dans Tunion de ces deux vies les mystères de la miséricorde divine sur ces pays d'un grand avenir. Mgr Taché en se donnant à ces pays, a conservé Fexistence à sa mère ; cette existence prolongée est un don continuel fait aux mêmes contrées; le fils est à la mère, la mère est au fils, et tous les deux ne vivent que pour faire de FOuest une terre catholique: double vocation qui se confond par Forigine et par la fin, rappelant, nous le répétons, Tunion du Fils de Dieu lui-même et de sa sainte Mère.

A Saint-Boniface, le prélat se trouvait plus près aussi de la ^^IfXg^ûT France, de cette France chérie où était celui qu^il vénérait le plus en ce monde, le généralissime dont il se regardait lui-même comme un officier. Il y eut, pendant son séjour à Saint-Boniface, six courriers qui en partirent pour TAtlantique : à chacun d'eux (1) il confia une lettre pour "soulager son cœur (2).'^

Il lui parle, à lui aussi, avec tendresse, comme au plus aimé des pères. ^' L'amour ne se paie que par Tamour, lui dit-il ; acceptez, je vous en prie, celui du plus indigne de vos enfants (3).'^ "Votre cœur vous dit assez que je vous aime, et le mien m'assure que je vous aimerai toujours (4)." "Permettez à votre enfant de se prosterner à vos pieds pour recevoii votre bénédiction, pour baiser cette main chérie qui a fait couler sur mon front l'huile sainte (5). "

Il lui demande des directions: Quand est-il tenu de réunir ses deux conseillers? Est-il toujours tenu de suivre leurs avis? Si un conseiller est absent, l'avis de l'autre prévaut-il sur le sien ? Si les deux conseillers sont absents, ne peut-il prendre des

(1) Lettres du 14 novembre 1854; du 18 décembre 1854 ; du 0 février 1855; du 11 mars 1855 ; du 10 mai 1855; du 4 juin 1855. — Arcliives de ]a Maison géuénile des Oblats.

(2) Lettre du 14 novembre 1854.

(H) Ibid.

(4) Ihid.

(5) Lettre du 10 mai 18">5.

décisions importantes? Ces résolutions seront-elles annulées si les conseillers les désapprouvent ensuite? Appellera-t-il dès maintenant les Jésuites, pour lesquels il professe une si grande estime ?

Il le presse surtout de lui envo3^er des missionnaires. " Vous me reprochez, Monseigneur, de laisser nos Pères seuls. Souffrez que je dise que c'est à V. G. qu'il faut adresser ce reproche, et non pas à moi. J'ose espérer que nous sommes à la veille de ne pas le mériter l'un et l'autre (1). ^' " Quelque peu aimable que je sois, si je pouvais me diviser en quatre, j'offrirais volontiers un de mes quartiers à chaque station. Mais impossible : quoique mon cœur soit partout, mon corps ne peut être qu'à une seule place. Au nom de la tendresse que vous avez pour tous vos enfants, ne nous laissez pas plus longtemps sans secours (2). " " Veuillez, Monseigneur, ne pas être surpris si je crie misère, si je sollicite à temps et à contre temps un secours qui m'est si nécessaire (3). " Quelques Le prélat attendait quelque lettre de ceux qu'il aimait; mais,

1. Pas de rê- écrit-il le 11 mars 1855, '^ ie suis ici depuis plus de quatre mois,

ponses à ses , — . .

lettres. et, quoiquc nous ayons eu plusieurs courriers, je n'ai pas reçu un seul mot des personnes avec lesquelles je suis en correspondance (4) . "

Il avait surtout besoin de recevoir des lettres du vénérable Supérieur général des Oblats. Il était venu à la Eivière-ïlouge précisément "pour régler plus facilement les affaires de" son " pauvre diocèse " ; il s'était " flatté que de nombreuses lettres " lui " faciliteraient l'accomplissement de " son " important devoir ". Aussi c'était " une déception " pour lui " de n'en recevoir aucune (5). " Lorsqu'un courrier était annoncé, il reportait sur lui ses espérances : " J'attends ce bonheur ", de recevoir

(1) Lettre du 10 mai 1850.

(2) Lettre du 9 février 1855.

(3) Lettre du 4 juin 1855.

(4) Lettre du 11 mars 1855.

(5) Ihid.

une lettre de vous, lui dit-il, " plus que jamais la semaine prochaine : un courrier doit arriver, et je ne puis point croire que cette fois encore je serai trompé dans mon attente: il me tarde de savoir quelle décision vous aurez prise par rapport à nos chères missions et quel secours vous vous proposez de nous envoyer cette année (1)." Il reçut en effet, par ce courrier, de Mgr de Mazenod, une lettre datée de Eome, mais très laconique, qui ne Téclairait sur aucune de ses incertitudes. L'Evêque devra se remettre en voyage et retourner dans les missions du nord sans avoir reçu les lettres qu'il attendait.

Il nous est facile de nous représenter la peine dont cette privation affligea son cœur si sensible dans le grand isolement où se trouvait alors la colonie de la Rivière-Eouge, et dans Tisolenient plus grand auquel il allait être condamné pendant une nouvelle visite des missions éloignées.

D'autres j)eines, plus graves, l'affligèrent pendant son séjour 2- Pipa^î^J^ea^et^ à Saint-Boniface. Il voyait quelques-uns de ses frères en reli- ^^Ses.^^ gion garder leurs préventions et leur défiance à son égard, l'accuser de partialité pour les missionnaires de nationalité canadienne, lui reprocher de ne pas se soucier assez des intérêts de sa Congrégation et spécialement de ne ménager aucun pied-àterre à ses frères en religion, qui, après avoir consumé leurs forces et usé leur santé dans une vie excessivement pénible, n'avaient aucun asile pour s'y retirer et y soigner leurs infirmités, et qui, lors d'un changement d'évêque, pouvaient être brusquement renvoyés du diocèse, sans recevoir même l'argent nécessaire à leur voyage (2).

Ces plaintes l'affectaient sensiblement, en attribuant à un défaut d'affection de sa part ce qui tenait à une situation qu'il ne pouvait changer.

Cependant un de ses prêtres, M. Bourassa vint lui demander 3. oé^art^de^^ son congé pour retourner dans le Canada. L'Evêque ne put lui

(1) Lettre du 11 mars 1855.

|2) Notes à nous commiiniquées par Mgr Grandin.

vents de la Rivière- Rouge.

296 A^E DE MGE TACHÉ, 0. M. I., t

persuader de demeurer plus longtemps au service des missions de la Eivière-Eouge et dut lui permettre de partir. Il avait si peu d'ouvriers pour l'immense moisson que le père de famille lui avait confiée. Cette demande et ce départ firent à son cœur une douloureuse blessure. .>

4. Péril de Une autre affaire vint lui créer les plus vives inquiétudes en

ruine entière ^

pour les cou- menaçant r œuvre qui lui était peut-être la plus chère.

Un concile de Québec, auquel Mgr Provencher n'avait pu assister et dans lequel il n'avait point été représenté, avait décidé que les Sœurs Grises de chaque diocèse canadien feraient une congrégation indépendante sous l'autorité de l'évêque : ce qui permettrait à chaque évêque de les mieux adapter aux besoins particuliers de son diocèse. A la suite de ce décret, la maison mère de Montréal écrivit aux Sœurs de la Eivière-Eouge qu'elles pouvaient ou demeurer dans le pays où elles étaient, ou revenir à leur berceau, mais que la maison mère ne pouvait plus désormais pourvoir au recrutement des maisons situées en dehors du diocèse de Montréal. Or le diocèse de Saint-Boniface, peuplé presque exclusivement de métis et de sauvages, n'était point assez avancé dans la vie et la civilisation chrétienne, pour qu'on pût y trouver un nombre suffisant de vocations religieuses: le couvent de Saint-Boniface était donc condamné à disparaître, d'autant plus vite même que plusieurs des religieuses qui y étaient se croyaient obligées de rentrer à la maison mère.

On ne saurait dire quelles poignantes inquiétudes et quels ennuis mortels affligèrent le grand Evêque; car il voyait dans les Sœurs Grises les auxiliaires nécessaires de l'évêque et du prêtre, les institutrices intelligentes et dévouées qui formaient l'enfance à la vie chrétienne et à la vie civilisée, les infirmières et les hospitalières qui en soignant les corps, guérissaient les âmes et les portaient à l'a vertu et à la piété. Aussi il multiplia les sollicitations pour arrêter les effets désastreux du décret qui rompait les liens entre le couvent de Saint-Boniface et l'Hôpital général de Montréal. Enfin, grâce au zèle tout apostolique de Mgr Bourget, les deux maisons de Montréal et de Saint-Boniface firent une union qui sauva de la ruine celle de Saint-Boniface:

le couvent de Saint-Boniface demeura sous Fautorité de la Supérieure de. l'Hôpital général de Montréal, avec une supérieure locale, qui prit le titre de vicaire de la première (1).

Uévêque doit avant tout son cœur, son temps et ses soins à Ministère à st-

■^ ^ ^ Boniface.

l'église principale dont il a le titre. Ainsi Ta toujours compris Mgr Tacné.

A peine a-t-il pris possession de son trône, il se met en retraite Retraite anavec ses frères en religion, ainsi qu'avec les prêtres séculiers voisins, MM. Thibault et Bourassa, pour se retremper avec eux dans la vie spirituelle. Le P. Bermond prêche la retraite; l'Evêque assiste à toutes les instructions et en retire, disait-il au P. Grandin, " un grand profit pour son âme. "

Chaque année Mgr Taché aura soin de se donner à lui-même et de procurer à tous ses prêtres les grâces d^une bonne retraite. Lui-même en donnera souvent les instructions ; quand il ne sera pas le prédicateur, il sera l'auditeur le plus attentif.

Il y avait alors à Saint-Boniface plus de mille habitants (2). ^^^jy^t^ïies fa- L'Evêque voulut, pendant son premier séjour, visiter ses ''"î"^^' ouailles. " J'ai commencé, écrit-il à sa mère le 2 janvier, la visite de toutes les maisons catholiques de la Eivière-Eouge. Cela va me prendre un peu de temps ; mais je connaîtrai mieux ceux au bonheur desquels je suis obligé de pourvoir: le bon pasteur doit connaître ses brebis (3). " Il visita en effet toutes les familles, " les plus pauvres comme celles qui étaient plus à l'aise (4). "

(1 ) Notes de Mgr Grandin.

(2) Mcrr Taché, dans la lettre à j\I. Dawson que nous avons déjà citée, porte à 1,400 !e nombre des habitants trois ans après, en 185S.

l-''nprès lin recensement fait par la Compagnie de la haie d'Hud.^on, la colonie d'Assinihoïa renfermait, en 1850, 1.095 familletJ, dont 513 catiioliqnes et 553 protestantes, composant une population de C,G91 personnes. Il y avait 933 maisons, 1,191 étahles, 409 granges, 8,806 ncres en culture, '2,681 chevaux, 9,619 bêtes à cornes, 1,245 moutons, 4,929 cochons, 590 charrues. 18 moulins à vent, 9 moulins à eau, 1 n)oulin à carder, 8 moulin-i à battre, 2 moissonneuses, 2.108 charrettes. — (Recensements recueillis par le Dr Taché, frère de Mgr Taché, dans le Métis, n'-' du 22 juin 1876).

(3) Lettre du 2 janvier 1855. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(4) Notes que nous ont fournies les Sœurs Grises de Saint-Boniface, d'après leur Chronique.

Il y eut beaucoup de malades à Saint-Boniface cet hiver-là. Le dévoué prélat administra les derniers sacrements à un grand nombre d'entre eux (1). Beaucoup d'enfants moururent au printemps: il bénissait lui-même les fosses où on déposait leurs corps innocents et rendait visite aux familles affligées (2). i^ ^o°^pjsteur Depuis Cette époque jusqu'à sa mort, Mgr Taché connut en brebis ^^^ 1 ^^^ail toutes les personnes de Saint-Boniface, canadiens, métis ou sauvages, hommes ou femmes, enfants ou vieillards. Chaque chef de famille le mettait au courant non seulement de ses affaires spirituelles, mais de ses affaires temporelles. • . '

" Il s'intéressait, dit un témoin qui a vécu de longues années dans son intimité, il s'intéressait à chaque famille, à chacun des enfants, qu'il connaissait tous par leurs noms : progrès aux écoles, début dans une carrière, succès dans la vie, rien ne le laissait indifférent. Consulté souvent au sujet des unions matrimoniales, il donnait de sages et judicieux conseils qui étaient gêné-; ralement suivis (3). "

Il accordait à tous, avec une inépuisable prodigalité, son temps, son intelligence et surtout son cœur, souvent aussi l'argent, les vêtements et les vivres.

î^ous ne croyons pas qu'au XIXe siècle, il s'est rencontré, dans le monde entier, un prélat qui ait connu avec plus de détail toutes les familles de sa cité épiscopale, ait partagé plus intimement les peines et les joies de toutes ses ouailles, ait été, à un degré supérieur, le conseiller et le guide de tous.

Il avait des attentions continuelles et de toutes sortes pour ses chères Sœurs Grises, les seules religieuses établies à la Eivière-Eouge ; il visitait souvent leur école, leur orphelinat ; il les voulait saintes et travaillait avec un zèle actif à leur en procurer les moyens; il s'occupait de leurs affaires temporelles, s'enquérant à tout instant si elles avaient le nécessaire, partageant au besoin avec elles le pain de sa table.

(1) Chronique des Sœurs Grises.

(3) L'hon. juge Diibuc, Mémoire manuscnt sur Mgr Taché.

Il était vraiment évêque, dans toute la plénitude du mot, époux de son Eglise, chef, pasteur et père de tous ses membres, les plus humbles comme les plus élevés. Ainsi est-il à la force de Fâge, le premier hiver qu'il passe à la Eivière-Eouge ; ainsi demeurera-t-il dans les infirmités de la vieillesse et jusqu'à la mort.

Sa grande et continuelle préoccupation était le salut âmes. " On le voyait, par les froids les plus rigoureux, parcourir la campagne, cherchant les brebis perdues pour les ramener au bercail. Un jour qu'il rentrait dans son palais tout transi de froid, on lui apprend que N., pécheur scandaleux, est dangereusement malade. Tout aussitôt l'infatigable pasteur se remet en route pour aller arracher cette âme à l'enfer. On pourrait citer une multitude de traits du même genre (1). "

" Que de particuliers, que de familles doivent à son zèle d'être demeurés catholiques ou d'être revenus de leurs égarements ! l 'n grand nombre de protestants ont abjuré l'hérésie et sont de- A enus de bons catholiques, attirés par ses manières insinuantes, touchés de l'onction de sa pénétrante éloquence (2). "

Ce zèle apostolique le porta cette année-là à établir à la Eivière-Eouge la société de tempérance pour arracher son peuple à la grande plaie de l'ivrognerie, si redoutable dans les climats froids. " C'est pour moi une bien grande consolation, écrit-il, de voir l'extension de cette société : j'espère que notre peuple va

■ régénérer en faisant ce généreux sacrifice (3)." Il établit ii la même époque Vadoration perpétuelle du Saint-Sacrement pour rattacher davantage les âm,es à la source de vie, et leur faire rechercher " le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges (4)." "J'espère, de cette institution, disait-il, des fruits abondants de salut (5). "

des Quelques détails sur sa charité.

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