CHAPITRE XVII
TROISIÈME SÉJOUR A l'ile-a-la-crosse. 1855-1856. Pembina et Saint-Joseph, quoique situés dans les Etats-Unis visite à st-
Joseph.
et faisant partie du diocèse de Saint-Paul, avaient toujours eu les relations les plus étroites avec la colonie de la Eivière-Kouge et continuaient d'être desservis par des missionnaires envoyés de Saint-Boniface. A la demande de Mgr Crétin, évêque de Saint- Paul, Mgr Taché visita ces missions au printemps de 1855. Il partit de Saint-Boniface pour cette visite le 3 mai et était de retour le 9 (1).
Le lendemain, il va " voir les autorités du pays pour leur faire modifier une loi qui était de nature à empêcher la sanctification du jour de l'Ascension (2)." Dès lors Mgr Taché jouissait d'une si grande considération auprès du gouvernement, que ses demandes étaient toujours reçues avec respect et ordinairement exécutées.
M. Laflèche revint du Canada à la fin de mai. Son retour Retour de
, . . M. Laflèche.
reiouit vivement l'Evêque et tous les habitants de la Rivière- absence de
* ^ ^ M. Thibault.
Rouge. Les esprits les plus soucieux des progrès de la foi donnaient alors une grande part de leurs sollicitudes aux missions du Nord-Ouest : ils avaient profité de la présence de M. Laflèche dans le Canada, pour lui demander un exposé général de l'état de ces missions, destiné à être imprimé avec d'autres études du même genre. L'humble missionnaire était persuadé que Mgr Taché aurait fait ce travail avec plus de perfection et d'autorité; il s'excusa d'abord, mais comme les solliciteurs n'avaient pas le temps d'attendre, il se rendit à leurs prières. Grâce à son travail, nous possédons les détails les plus précis sur l'état
(1) Lettre à Mgr. de Mazenod, Saint-Boniface, 10 mai 1855.
(2) Ibid.
Crosse.
du diocèse de Saint-Boniface au commencement de l'année 1855 (1).
Mais M. Lafièche n'avait pu aller voir la mère de son ami. " Je dis au bon Dieu, écrit celui-ci : Prends ce petit sacrifice et rends ma mère heureuse (3)." '
M. Thibault demanda à son tour la permission de faire un voyage au Canada pour voir son vieux père. L'Evêque le lui permit (3).
^r*n?-à-ia-^ Mgr venait de passer sept mois dans son église principale; il
désirait porter de nouveau les grâces de Fépiscopat aux missions du iSTord-Ouest. I.e 4 juin, il fit ses adieux aux bonnes Sœurs Grises. Le 5 juin au matin, il embrassa les Pères Bermond et Maisonneuve, et les Frères des Ecoles chrétiennes. " Une foule nombreuse se pressait autour de la cathédrale ; des larmes coulaient de bien des yeux ; " le " cœur '' du père, toujours si sensible " était profondément ému (4). '' Pendant ce premier hiver passé à la Rivière-Eouge depuis qu'il était évêque, il avait pour jamais conquis toutes les affections et toute la confiance de son peuple : celui-ci ne peut plus le voir s'éloigner, même pour quelques mois seulement, sans verser des pleurs. Mais, ajoute TEvêque, "la grande voix du devoir, toujours plus forte que celle de la nature, ajouta un nouveau sacrifice à ceux qu'elle m'a déjà imposés (5). "
Il se mettait en route pour l'Ile-à-la-Crosse : c'était la troisième fois qu'il s'y rendait depuis son arrivée à la Rivière-Eouge, la seconde fois depuis qu'il était prince de l'Eglise.
Il emmenait dans les missions du nord le P. Grandin, déjà populaire à Saint-Boniface, qui " quoique jeun-e et sans expé-
Q) Etat général des Missions du diocèse de Saint-Boniface, territoire de la Rivière-Rouge, 9 avril 1855.
(2) Lettre à sa mère, Saint-Boniface, 1er juin 1855. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.
(3) Ibid.
(4) Lettre à sa mère, lie -à-la- Crosse, 2Z juillet 1855. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n*^ 51. j
ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE 307
rience;, avait su, pendant im séjour de neuf mois, se faire aimer, respecter et regretter de tous (1). '"' " Je regrette, écrit Mgr Taché au fondateur des Oblats, d'être obligé de l'éloigner d'ici, il y ferait tant de bien ; mais nos chères missions sauvages sont dans un si grand besoin, que je suis obligé de sacrifier les intérêts de la population de Saint-Boniface (2). " " Sans respect pour les jeunes cheveux blancs de ce cher Père, écrit-il une autre fois, je lui ai assigné le plus froid de nos postes, celui d'Athabaska (3). " En effet, il n'y avait encore que deux missionnaires, les Pères Faraud et Grollier, dans l'immense bassin d'Athabaska-Mackenzie ; les sauvages étaient bien disposés et demandaient avec instances les hommes de la prière : l'Evêque voulait profiter de ces Bonnes dispositions et joindre aux deux missionnaires de ce district, un Père, faible, il est vrai, de santé, mais richement doué des dons de la nature et de la grâce.
Mgr Taché emmenait aussi aux missions du nord l'industrieux F. Bowes, pour en construire et en orner les églises.
M. Laflèche accompagna son Evêque la première journée, pour visite à visiter avec lui l'ancien bourgeois de l'Ile-à-la- Crosse, M. Mac- zie. Kenzie, qui demeurait à six lieues de Saint-Boniface. Les deux amis passèrent la nuit chez leur ancien hôte. " 'Nous eûmes la douleur, raconte Mgr Taché, de le trouver au lit, dans les étreintes d'une goutte cruelle, qui ne lui permet pas le moindre mouvement. En nous voyant, cet aimable vieillard sembla oublier son mal pour ne se souvenir que de notre amitié, rire et plaisanter avec nous^ comme il le faisait aux jours où il nous accordait si généreusement l'hospitalité. A la douleur de le voir souffrir, ajoute le pieux prélat, se joignit pour nous la peine cruelle de le voir approcher de son éternité sans qu'il y pense le moins du monde, pas plus que s'il n'y avait pas d'autre vie, pas plus que s'il n'avait pas d'âme. De grâce, bonne et tendre mère.
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, Ile-à-la-Crosse, 25 juillet 1855. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre à sa mère, 9 février 1855. Ibid
(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 juillet 1855.
30vS VIE DE MGR TACHÉ, O. M. I.,
priez et faites prier pour ce pauvre monsieur. Sera-t-il dit que nous n'obtiendrons pas de la Sainte Vierge la conversion de celui qui a fait tant de bien à votre Alexandre et à notre chère mission? Eeoommandez-le à toutes les bonnes personnes de votre connaissance, et tous ensemble faisons une sainte violence au bon Dieu, afin que nous conduisions au ciel celui qui a fait tant de bien sur la terre et dont la conversion jetterait tant d'éclat sur notre sainte religion et la dévotion à l'Immaculée Mère de Dieu (1)."
Hélas ! M. MacKenzie mourra en 1859, presque nonagénaire, visité jusque dans ses derniers jours par Mgr Taché, gardant toujours la même admiration pour les missionnaires catholique*; et la même indifférence à embrasser leur foi.
TjG lendemain, Mgr Taché prit congé de M. Laflèche, avec beaucoup d'émotion de part et d'autre, et il continua sa rout: avec le P. Grandin et le F. Bowes. Le voyage dura 41 jours. Comme dans les deux voyages précédents, il descendit la rivière Rouge, traversa le lac Winnipeg, s'arrêta à la Rivière-aux-Brochets ou N^orway-House, où il reçut plusieurs lettres, une entre autres de Mgr de Mazenod, et y répondit. Traversant de nouveau le lac Winnipeg, il remonta la rivière Saskatchewan, pui^ la Grande Rivière aux Anglais, avec ses lacs multiples. " Dans les difficultés du voyage, racontait plus tard Mgr Grandin, j'ai vu Mgr Taché travailler de toutes ses forces ; je l'ai vu dans les portages porter ses bagages. Je me souviens qu'une fois entre autres, après avoir porté moi-même je ne sais quel objet à l'extrémité du portage, retournant au point de départ, je rencontrai le prélat avec son lit emballotté et fixé sur sa tête. Je le priai de me laisser son fardeau. "TTe ne vous croyais pas ambitieux. Père Grandin, dit-il : voilà bien que vous réclamez ma mitre ! " Je ne m'attendais pas à cette objection, poursuivait Mgr Grandin: elle me déconcerta. Je lui laissai sa mitre et je m'en allai en chercher une autre. " Quand, dans les mauvais pas, il fallait
(1) Lettre à sa mère, I/e-à-la- Crosse, 2^ juillet 1855.
ramer, prendre la perche pour avancer, TEvêque était toujours prêt. Quelquefois le vent nous empêchait d'avancer: il en profitait pour faire un point de couture à sa soutane où à d'autres parties de son vestiaire. Nous ne pouvions dire la messe que le dimanche et les jours où il se rencontrait un portage à faire le matin. Le dimanche soir, nous disions le chapelet en commun, et Mgr de Saint-Boniface faisait une instruction, très courte et très pratique (1). "
Mgr Taché arriva à Tlle-à-la-Crosse le 16 juillet, " sans autre ^'^e^rSouytîie"'' accident durant le voyage, écrit-il à sa mère, que d'avoir eu ™jjf«'i <^^» besoin quelquefois ''d'un peu de houcane;'' mais à la façon des sauvages, je m'endurcis sinon le cœur du moins la peau (2). " " Beaucoup de sauvages étaient réunis à l'arrivée de l'Evêque ; on lui fit une réception solennelle; le P. Végreville entonna un cantique en montagnais; tous les sauvages répondirent avec force ; je répondis en sanglotant, raconte le P. Grandin : c'était la première fois que j'entendais chanter en sauvage (3). "
Jusqu'alors les missionnaires et leur hôte divin avaient logé dans les pauvres masures bâties les premières années. Mgr Taché avait fait commencer en 1854, nous l'avons dit, la construction d'une église et plus récemment, celle d'un presbytère distinct à deux étages. L'église se trouvait très avancée^ le presbytère moins.
La vieille église servait encore au culte : " elle était éclairée de quatre châssis de parchemin, dont deux peints en vert et deux en rouge; l'autel servait en même temps de meuble pour les ornements; le toit était recouvert d'écorce et de terre. La maison que les Pères habitaient était du même genre que la chapelle; elle se composait d'une grande salle pour la réception des sauvages et de deux cellules à l'extrémité (-t). "
(1) Notes de Mgr Grandin.
(2) Lettre à sa mère, Ile-à-li- Crosse, 2S juillet 1855.
(3) Notes sîw Mgr A. Taché, 0. M. L
(4) Ibid.
L'arrivée de FEvêque et du F. Bowes, habile menuisier, donna un nouvel élan aux constructions. Au bout de deux semaines, Féglise fut en état d'être bénite et livrée au culte. Ce fut " une grande consolation " pour le prélat " de sortir le Saint Sacrement du réduit obscur où l'avait confiné, disait-il, sa " maladresse " et de " l'exposer dans un lieu plus convenable (1). " " Cette chapelle, ajoute-t-il, n'est pas certainement un monument archéologique ; " comme " elle est belle cependant avec sa flèche argentine qui se dessine si gracieusement sur le fond de verdure de la forêt (2) ! " " Je ne contemple jamais " cette flèche, " sans me sentir pénétré d'une vive émotion : si loin, au fond des bois, un élégant petit sanctuaire a un langage éloquent pour le cœur du missionnaire : aussi je ne saurais assez vous dire combien je remercie le bon Dieu de m'avoir mis en état de l'élever à sa gloire (3). "
Le presbytère ne put être achevé l'automne ; Mgr Taché passa donc l'hiver dans la vieille maison, (4) qu'il qualifiait luimême " d'épouvantablement pauvre (5). " Au printemps on put rendre le presbytère logeable et les missionnaires y transportèrent leur séjour, jaidins^et Mgr Taché trouva les jardins moins prospères que les années
précédentes. " Les vers, écrit-il à sa mère, ont fait une guerre à mort à nos pommes de terre, oignons, choux de Siam, etc. " " Qu'y faire ? ajoute-t-il. Eemercier le bon Dieu de ce qu'il nous donne et le remercier encore de ce qu'il nous ôte. " Mais " si notre jardin est vide, notre basse-cour est pleine; 21 messieuro habillés de soies en font l'ornement et feront, je l'espère, la con-
(1) Lettre à sa mère, Mission de Saint- Jean- Baptiste de l'Ile à-la-Crossey. 1er janvier 1851. — Collection de M. de la Broqnerie-ïaché, n" 53.
janvier 1851. — Collection de M. de la Droqi
(2) Ibid.
(4) Ibl'L
(5) Lettre du 23 juillet 1855.
solation de nos estomacs (1).'' Deux petits porcs en effet, avaient été envoyés de Sairt-Lonifacc à Plle-à-la-Crosse dans l'été de 1853 ; les missionnaires se félicitaient des résultats. Mais nourris au poisson seulement, ils contractèrent des maladies qui allèrent en augmentant et il fallut renoncer à leur élevage.
En arrivant à Flle-à-la-Crosse, Mgr Taché n'y trouva que le ^^jfy'lf^Sil^ P. Végreville. Le P. Tissot en était parti, six semaines aupa- ?|J*ia°B?che. ravant, pour se rendre au lac la Biche, en vue d'y commencer une grande entreprise que le prélat méditait depuis longtemps. Laissons-le nous exposer lui-même son plan. " Jusqu'à ce moment, dit-il dans les Vingt années de Missions, le transport des objets indispensables aux missionnaires s'était toujours fait sur les embarcations de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. La multiplicité de nos établissements, jointe aux exigences du commerce, pouvait, à un jour donné, créer des embarras, le mode de transport étant très difficile, et par conséquent très limité. On songea à fonder au lac la Biche un établissement sur une plus grande échelle, pour mettre à profit les avantages et les ressources de ce lieu, puis, par la suite, s'il en était besoin, organiser un système de transport qui aurait sans doute ses difficultés, mais offrirait au moins quelques garanties. Pour obtenir ce but, il fallait au lac la Biche des hommes doués d'une aptitude particulière pour la direction et le soin d'un matériel considérable de ferme, bestiaux . . . etc. : autant de choses en dehors, ce semble au premier aspect, de notre Sjainte vocation, mais, de fait, indispensables dans le pays où nous vivons. Ici, il faut non seulement que le missionnaire se suffise en tout, il lui faut de plus donner l'exemple aux autres, leur apprendre à développer les avantages de leur position, les ressources de leur pays, pour les préparer à changer leurs habitudes nomades et aventurières. . . Les Pères Mai&onneuve et Tissot avaient prouvé pratiquement qu'ils étaient doués des qualités nécessaires à la fon-
(1) Lettre du 23 juillet 1855.
Il termine ces détails par une plaisanterie : " Je ne sais pas si c'est du progrès, mais nous remplaçons la sauvagerie par la co...ri€."
Noviciat du P. Lacombe au lac Ste-Anne.
dation d'un établissement tel qu'on en désirait un à Notre-Dame des Victoires ( 1 ) . ^'
Parti de l'Ile-à-la-Crosse le 11 juin, le P. Tissot arriva au lac la Biche le 24 du même mois (1), après avoir remonté tous les cours d'eau et traversé tous les lacs qui mènent au lac la Biche. " Il espérait y trouver le P. Eémas, qui y résidait auparavant, pour recevoir de lui les instructions nécessaires, tant pour le temporel que pour le spirituel. Mais ce Père était parti pour le lac Sainte- Anne (2). " Un voisin avait bu le vin de messe; d'autres -avaient enlevé les vivres que le P. Kémas avait laissés, le peu de meubles qui s'y trouvaient, et jusqu'aux chevaux de la mission (3). Le P. Tissot ne trouva personne à N.-D. des Victoires, " ni fidèles, ni infidèles, ni domestiques, ni étrangers, personne", il ne trouva rien non plus, " et le pauvre Père resta seul pendant plusieurs semaines, savourant à satiété les amertumes et les délices de sa triste position (4). "
Le P. Maisonneuve, qui lui avait été assigné pour compagnon, partit de Saint-Boniface le 2 juillet et arriva au lac la Biche à la fin de septembre, après un voyage de prés de trois mois. " Son arrivée réjouit beaucoup le P. Tissot, sans pourtant apr porter à sa triste position tous les adoucissements désirables (5). " Mgr Taché, ayant connu leur grand dénuement, leur envoya les objets les plus indispensables à la vie.
Nous venons de voir le P. Eémas se rendre de Notre-Dame des Victoires au lac Sainte-Anne, où résidait déjà M. Lacombe.
Celui-ci sollicitait depuis, longtemps la faveur d'être reçu parmi les Oblats. Le Vicaire de la Congrégation résolut de ne pas lui faire attendre plus longtemps cette grâce. Le P. Ëémas était un religieux d'une tendre piété, d'une profonde humilité, d'une
(1) Vingt années de Missions , pp. 74-75. |
(2) Notice historique de la Mission de N-D. des Victoires. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface. <
(3) Ibid. . ■ I
(4) Vingt années de Missions , p. 75. |
(5) Ibid. I
ferveur constante et toujours égale à elle-même; Mgr Taché le donna pour maître de noviciat au P. Lacombe. Quelques-uns pourront trouver un peu extraordinaire qu'un noviciat soit fait parmi les travaux et les dérangements d'une mission placée au milieu des sauvages; Mgr de Mazenod lui-même, avait conseillé d'envoyer le P. Lacombe dans le Canada, pour lui faire faire au moins six mois de noviciat dans une maison régulière; mais il aurait fallu abandonner durant dix-huit mois une mission importante, dans laquelle TEvêque n'avait personne à envoyer; il fut donc résolu que le P. Lacombe ferait son noviciat dans sa mission même, sous la direction du P. Eémas. Il en commença les exercices le 23 septembre 1855. Ce novice, écrit Mgr Taché au vénérable fondateur des Oblats, " pratique, au rapport de son Père maître, des vertus dignes des saints canonisés; ce qui ne m'étonne pas, d'après ce que je connais de lui (1).^'
^ous avons vu le P. Grandin arriver à Flle-à-la-Crosse avec Départ du
p. Grandin
-»n Evêque. Il ne demeura à la mission de Saint-Jean-Baptiste pourAthaque quatre jours. Le 20 juillet, il se remit en route pour Athabaska, où il arriva le 5 août. Sa venue apporta une grande joie aux Pères Faraud et Grollier et au F. Alexis : les quatre Oblats jouirent pendant quelques jours des douceurs de la vie commune à la mission de la Xativité.
Mais bientôt ils se séparèrent pour porter à un plus ffrand Départ du
1 TA T 1 • r> • -. p. Grollier
nombre dames les bienfaits de leur ministère apostolique. pourN.-D.
^ ^ <(es Sept-
Le P. Grollier partit le premier, dès le mois de septembre, ^''"^^"'*^pour se rendre à Xotre-Dame des Sept-Douleurs et aller passer Thiver avec ses chers Mangeurs de caribou.
Le 11 avril le P. Faraud faisait à son tour ses adieux au P. '^^I/*^*^" ^
^ p. J araud
Grandin et au F. Alexis, " chaussait ses raquettes, saisissait son Se^^ESav^ef
fouet et criait à ses chiens : Marche ! Puis Pani, Saresto ou 'i^entaTiT
quelques autres de la gentille race canine se rangeaient derrière itïoseph! les guides, traînant le petit bagage du missionnaire, qui allait
(1) Lettre à Mçrr de Mazenod, 17 janvier 1856. — Archives de la Maison générale desOblais.
revoir le théâtre de ses travaux antécédents, visiter les excellents sauvages qu^il avait commencé à évangéliser en 1852 (1)."
Il fit une petite halte à la Rivière au Sel, chez un personnage devenu presque légendaire dans l'histoire des missions du Nord- Ouest, "le bon vieillard Beaulieu, autrefois la terreur des maîtres du pays, et aujourd'hui Tenfant soumis de l'homme de la prière, qu'il sert toujours avec empressement et générosité, versant des larmes sur les années passées dans l'infidélité, et s'eiïorçant par une vie admirable de foi et de piété, de racheter le temps perdu (2). " Il fut en effet baptisé par le P. Taché en 1848, quand il était déjà vieillard.
Puis le P. Faraud reprend sa marche à la raquette, et arrive péniblement au terme de son voyage, le Grand Lac des Esclaves, " cette autre mer intérieure dont les immenses proportions ne sont pas même soupçonnées de plusieurs géographes (3). "
Il s'arrête devant le fort Résolution. " Dans ces pays si profondément isolés, le moindre fait devient un événement. Un sauvage, un chien qui arrive, met en émoi tout un établissement. Que l'on juge par là des proportions que prend l'arrivée d'un missionnaire. Cette fois, pourtant, tout était silencieux au fort Résolution. L'officier de charge avait vu arriver le ministre du Seigneur; il était rentré dans ses appartements, en proie à un malaise extrême (4). "
Mgr Taché et ses missionnaires ont souvent loué publiquement la bienveillance des employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson envers eux. "M. J. A. (Anderson) (5) à la tête de l'immense district de la rivière MacKenzie, avait voulu se donner le triste privilège de faire exception
(1) Vingt années de Missions , p. 77.
(2) Ibid. I
(3) Ibid.
(4) Ihid.
(5) Mgr Taché ne le nommait en 1866 que par la première lettre de son nom, A. Aujourd'hui, nous sommes plus libre, étant plas éloigné des événements. J
à cette honorable règle. Après avoir déclaré aux missionnaires qu'il ne les recevrait pas dans son district, il avait défendu à ses sous-officiers de leur accorder Thospitalité. Celui qui était en charge au fort Eésolution se voyait dans la triste alternative ou de désobéir à son supérieur, ou de faire des grossièretés au Père qui arrivait; sa position était connue dans son établissement; c'est ce qui explique Fespèce de torpeur dans laquelle se trouvaient tous les gens du fort. La difficulté fut bientôt levée (1). " • ,
Mgr Taché avait commencé par annoncer poliment à M. Anderson, son intention d'établir une mission fixe dans la région du Grand Lac des Esclaves. Mais, à cette nouvelle, le bourgeois avait montré beaucoup de mauvaise humeur. L'Evêque lui répondit " vivement et fortement : Il est plus juste d'obéir à Dieu qu'aux hommes. " " Je m'attirai par là, écrit le prélat à Mgr de Mazenod^ la disgrâce de ce monsieur; mais comme ses bonnes grâces ne me sont pas nécessaires pour aller au Ciel, je fis peu de cas de son mécontentement. J'écrivis à ce sujet au Gouverneur, qui me répondit d'abord à la façon des potentats, croyant probablement que je m'inclinerais humblement devant toutes ses assertions. " Mais l'Evêque prit le ton des Apôtres et parla avec autorité à celui qui voulait l'intimider. Le Gouverneur modifia presque sur le ton des excuses les reproches qu'il faisait d'abord aux missions catholiques, et, au lieu de la vive opposition qu'il apportait d'abord à l'établissement d'une mission au Grand Lac des Esclaves, envoya " à Monseigneur Taché, une lettre de recommandation pour le commis du poste, lui enjoignant de traiter le missionnaire avec bonté et de le favoriser dans l'établissement de la mission (2). "
Le P. Faraud présenta au chef du fort Eésolution la lettre obtenue du Gouverneur par l'Evêque. L'employé ne pouvait désobéir au Gouverneur pour plaire à un subalterne : il s'empressa de donner l'hospitalité au missionnaire. ^^ Ce nuage qui sem-
(1) Vingt années de Missions , p. 78.
(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 9 février 1855.
blait d'abord gros d'orage contribua aux succès de la mission. Tout le monde voulut faire oublier les premières dispositions; l'accueil fut d'autant plus cordial qu'il avait menacé d'être plus froid (1). "
" Le P. Faraud se mit de suite à l'œuvre et commença sa mission, qui lui procura les plus douces et les plus abondantes consolations. Les pauvres Indiens furent admirables. L^n zèle ardent et un courage héroïque caractérisèrent tous leurs rapports avec l'envoyé de la bonne nouvelle. Le P. Faraud passa « trois mois à la mission du Grand Lac des Esclaves, qu'il confia à la protection de l'humble Epoux de Marie. La mission de Saint-Joseph fut établie sur l'Ile de l'Orignal, tout près du fort Eésolution.
" L'avidité des sauvagêSi absorbait tous les instants du missionnaire, qui, à force de courage, sut pourtant se ménager quelques |. instants pour assurer à cette importante mission un caractère de ^ . stabilité plus grand qu'une simple visite. Il entreprit et effec- § tua la construction d'une maison où pourraient de suite se loger M ceux qui viendraient continuer son œuvre (2). " Les Pères de ^- Saint-Joseph, comme ceux de la Nativité, habitèrent longtemps la maison construite par les mains auxquelles la Providence confia plus tard la houlette pastorale de cet immense district. "La main qui les bénit, écrivait Mgr Taché dans les Vingt | années de missions (3), est celle qui les a logés. " É
^ï^r^Ta^hé"^^ Pendant que ces pacifiques conquérants étendaient la domi- ' crosse'^"^^' nation du Christ dans des contrées nouvelles ou l'affermissaient dans les anciennes, le général qui animait et soutenait leur courage, demeurait à l'Ile-à-la-Crosse avec le P. Végreville, remplissant lui-même à l'égard des sauvages de ce district toutes lea fonctions du plus humble des missionnaires. m
^aux*'" ^*'""^® Au mois de septembre, avant les chasses de l'hiver, il convoqua sauvages. j^g sauvagcs à uuc grande mission. Ils arrivèrent de toutes
(1) Vinr/t années de Missions , p. 78.
(2) Ibid.yp. 78.
(3) Ihid., p. 78. i
parts^ de 50, 100, 150 milles. " Depuis un mois, écrit lé prélat au 10 octobre, je suis environné d'un grand nombre de sauvages : notre pointe s'est changée en village pour quelques semaines. Mais l'approche de l'hiver va bientôt me faire rentrer dans ma solitude accoutumée. La faim, dit-on, fait sortir les loups du bois; on pourrait ajouter: La faim y fait rentrer les sauvages (1).^^ "J'ai éprouvé beaucoup de consolations, ajoutet-il, notre pauvre peuple s'est montré plein d'heureuses dispositions et d'amour du bon Dieu. Comme j'étais heureux de voir une pleine église de monde, chantant autant de cœur que de bouche les louanges du Dieu qu'il y a dix ans, pas un de ces fervents néophytes ne connaissait ! A d'autres, d'autres jouissances : quant à moi, les consolations de mon saint ministère suffisent à mon bonheur et à mon ambition (2). "
Les exercices de la mission touchaient à leur fin, quand arri ■ ^^^g^^^gifi^^^^ vèrent une troupe d'explorateurs envoyés à la recherche de ce célèbre capitaine Franklin dont il a été question lors du premier séjour des missionnaires à l'Ile-à-la-Crosse : ils avaient à leur tête M. Stewart, de Québec. Ils avaient passé l'été sur les bords de la mer Glaciale, sur laquelle ils étaient allés se promener " en canot d'écorce. " Ils retournaient au Canada " pour dire à l'univers " qu'ils avaient " trouvé quelques morceaux de bois et de cuivre qui avaient appartenu aux infortunés navigateurs, objet de tant de trouble et de recherche. " " La mort du capitaine Franklin et de ses compagnons d'infortune, ajoute l'Evêque, est pour moi un fait depuis longtemps indubitable et à la certitude duquel cette dernière découverte vient ajouter une nouvelle preuve (3). " Cependant, ce ne fut que plus tard que l'on put découvrir où et comment étaient morts le capitaine Franklin et ses compagnons. En tout cas, Mgr Taché profita du passage de M. Stewart pour envoyer une lettre à sa mère (4). " Vous
(1) Lettre à sa mère, Ile -à-la- Crosse, 10 octobre 1855. — Collection de M. de M. de la Broqiierie ïacbé, n*^ 52.
(2) Ihid.
(3) Ihid.
(4) Ihid.
connaissez, lui dit-il en commençant, ma vieille habitude d'écrire à toutes les occasions; je ne veux point y déroger: aussi je m'empresse de saisir celle qui s'offre à ma grande surprise et satisfaction. "
■^*p%é"reYiiie Aussitôt après la mission donnée à l'Ile-à-la-Crosse, avant au lac Vert, phjver, Mgr Taché envoya le P. Végreville au lac Vert pour en voir les sauvages. " Malheureusement la saison se trouvait trop avancée pour qu'il pût y prolonger longtemps son séjour. JN'éanmoins cette apparition au milieu des infidèles eut l'heureux effet d'en déterminer quelques-uns à ouvrir leurs cœurs à la grâce (1)." " Il suffit, remarque l'évêque missionnaire, de se montrer aux sauvages pour en convertir quelques-uns et de demeurer avec eux pour les convertir tous. Hélas ! pourquoi faut-il que nous soyons si peu nombreux (2) ?"
Maladies du Le P. Vésfreville revint à l'Ile-à-la-Crosse au commencement
p. Végre- °
ville. (^e l'hiver. Peu de tomps après son retour, il fut saisi par un
rhume opiniâtre, qui fut, cette année-là, " universel dans le pays (3). " Il avait réussi à s'en débarrasser, " lorsqu'il fut attaqué d'une maladie plus violente que la première " et qui donna beaucoup d'inquiétude, parce qu'elle présentait " les symptômes d'une attaque d'apoplexie ; le sang montant à la tête, l'estomac embarrassé, un bourdonnement continuel dans les oreilles, des cauchemars fréquents, une perte considérable de mémoire, une inaptitude à se livrer à toute occupation sérieuse, tous ces signes ne prouvaient que trop que le mal était grave (4). " Ce Père avait eu autrefois des saignements de nez fréquents qui avaient disparu depuis son arrivée dans le pays, mais qui semblaient présentement se convertir en un mal bien ' autrement redoutable. Durant deux mois, le P. Végreville ne put s'occuper du ministère. Mgr Taché remplit seul pendant ce temps toutes les 'fonctions spirituelles, comme il l'avait fait
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, I/e-à-la-Crosse, 17 janvier 1856.
(2) Ibid.
(4) Jbid.
autrefois quand il était simple prêtre, persuadé qu'il n'était jamais plus évêque que lorsqu'il communiquait les dons divins aux petits et aux humbles.
Aux fêtes de Noël, les sauvages arrivèrent en grand nombre de toutes parts pour célébrer la naissance de leur Sauveur avec " le grand homme de la prière. " " Il en est, écrit Mgr Taché à son oncle de la Broquerie, qui sont venus de cinq jours de marche avec un froid de 38^ au-dessous de zéro, (1) uniquement pour assister à la messe de minuit et y recevoir le divin Enfant en nourriture (2). " " Pauvre peuple, écrit-il à sa mère, autrefois plongé dans toutes les turpitudes de l'infidélité, aujourd'hui ouvrant son cœur à la grâce, ses yeux à la lumière et bénissant le jour heureux où l'on a commencé à dérouler devant lui le tableau si consolant des miséricordes du Seigneur. J'ai eu la consolation d'en admettre encore une quinzaine au bonheur si doux de la première communion. Leur piété, leur recueillement, leur générosité dans la pratique du bien, tout cela a' de quoi émouvoir profondément (3)."
M. Deschambault, de Boucherville, dont nous avons déjà rencontré le nom, continuait d'être le bourgeois de l'Ile-à-la-Crosse. Au contact des missionnaires et tout spécialement de leur magnanime chef, il devenait de plus en plus pieux et fervent, venait à l'église presque tous les jours et donnait à tous les exemples de toutes les vertus chrétiennes (4). Il vint communier à la messe de minuit, avec tous les employés de son fort, san-s aucune exception. " Pour quelqu'un qui a connu le pays, remarquait l'Evêque, c'est une chose prodigieuse de voir communier en un même jour, tout le monde d'un fort (5). "
(1) Il est sans doute question de — 38*^ Farenheit, qui équivalent sensiblement à — 39" Centigrade.
(2) Mission de Vlle-à-la-Crosse, 4 janvier 1856. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n*^ 54.
(3) Ile à'Ia-Crosse, 1er janvier 1856. Jbid.
(4) Lettre à M. de la Broquerie, 'ijamier 1856.
(5) Ibid.
" Comment vous dire, bien tendre Père, écrivait-il quelques jours après, au vénérable fondateur de sa famille religieuse, rémotion que j'ai éprouvée au saint jour de Noël? Des sauvages, '' venus de 150 milles par les froids les plus rigoureux de la saison, " recevaient le Dieu du ciel, venu du ciel par le degré incommensurable de son amour. Tous les employés d'un poste, dont l'immoralité était autrefois proverbiale même dans un pays dissolu, tous ces hommes, leur chef en tête, recevaient la chair du Fils de la plus pure des vierges. Ministre indigne des grandes miséricordes de mon Dieu, après m'être nourri de son corps sacré, je le distribuais à tout mon peuple, dont la ferveur me reprochait mon indifférence. Aussi quel jour, quelle nuit pour mon cœur! Le calme majestueux d'une forêt sans bornes; le silence éloquent de la nuit; un ciel tout de feu suppléant avec profusion à l'art et aux moyens d'illumination; avec des représentants de la civilisation des deux mondes, des membres de plusieurs nations sauvages ne formant qu'un peuple veillant, priant, chantant, adorant, aimant un Dieu auteur et fin de tant de merveilles et venant prendre naissance dans tous ces cœurs : tout cet ensemble formait un spectacle qui me rappela plusieurs fois ces paroles d'un poète profane : " C'est assez pour qui doit mourir ", et ces autres plus appropriées encore du poète sacré : " In convertendo Dominus captivitatem Sion, facti sumus sicut consoîàti (1) ." Aussi, oubliant pour ainsi dire le mystère invisible du jour, ou plutôt m'en servant pour expliquer le mystère visible, dont nous étions témoins, je pris pour texte ces paroles: '' Ubi ahundavit delictum, superabundavit gratia (2)." Puis comme on est toujours assez éloquent quand on parle à des cœurs bien disposés, des larmes coulaient de bien des yeux, pour attester qu'on se croyait redevable à la surabondance des grâces du Seigneur pour le changement opéré dans le pays (3)."
(1) " Seigneur, en changeant la captivité de Sion, vous nous avez rempli de consolation." Ps. CXV, 1. «
(2) " Là où le péché a abondé, la grâce surabonde." Rom. V, 20. l
(3) Lettre à Mgr de Mazonod, lle-à-la- Crosse, 17 janvur 1856. f
Les sauvages se réunirent une troisième fois à Flle-à-la-Crosse ^^"'^;.'''; -X^'V»^ après les chasses de l'hiver pour célébrer avec le grand chef de crosse. la prière le mois de Marie. " Je suis obligé de me cacher, écritil à sa mère, pour pouvoir vous tracer ces quelques lignes. Nos sauvages sont ici en grand nombre et ne me laissent pas un moment de trêve. Bonne mère, vous m'avez appris dès mon enfance à aimer la Reine des cieux; cette tendre dévotion m'a procuré trop de bonheur pour que je ne fasse pas mon possible afin de l'inspirer aux autres. A l'Ile-à-la-Crosse, comme à Boucherville, comme dans tout le monde catholique, nous faisons le mois de notre bonne Mère du ciel. Ce n'est pas une petite consolation pour moi de voir notre jolie petite église se remplir tous les soirs pour célébrer les louanges de Marie, comme elle se remplit tous les matins pour l'assistance au sacrifice de Jésus. Je ne regrette pas le genre d'occupation qui absorbe mes journées; travailler pour le bon Dieu, travailler à le .faire connaître et aimer de pauvres sauvages qui ouvrent leur cœur à la grâce; je vous assure qu'il y a là une jouissance qu'on n'apprécie bien qu'en en goûtant la douceur ( 1 ) . ^^
Pendant ce mois de mai, quelques jours avant son départ, Recenseiuent Mgr Taché fit le recensement de la population de l'Ile-à-la- crosse. Crosse. Le voici:
Montagnais . . . 350 chrétiens, 22 catécliuiiiènes, 47*inficlèles
Cris 100 — 30 — 100 (environ)
Métis 78 — 1 — 1 infidèle
Canadiens .... 6 — 0 — 0 —
" Il n'y avait alors à ce poste que 5 protestants (3). " Mgr Taché vient de passer près de onze mois à l'Ile-à-la- Crosse, onze mois de dévouement tout paternel et de douces con-
Témoignage de Mgr Taché sur la population.
(1) Lettre à sa mère. Ile-à-la-Crosse, 19 mai 1856. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n" 55.
(2) Ce recensement est reproduit dans une lettre de Mgr Taché à M. Dawson, dont nous parlerons plus loin.
sola'tions. " J^ai passé dix ans de ma vie à rile-à-la-Crosse, écrira-t-il quelque temps après ; je connaissais personnellement les sept cents chrétiens que fy ai laissés et tous ceux qui y sont morts pendant mon séjour. L'affection que je porte à ces pauvres sauvages et qu'ils nourrissent, je crois, pour moi; la connaissance de leur langue; Pétroite obligation de ne rien négliger de ce qui pouvait contribuer à leur bonheur; toutes ces raisons m'ont fait vivre dans les rapports les plus intimes avec eux. Après cela, je crois n'être pas téméraire en assurant que je connais ces Indiens mieux que qui que ce soit au monde. J'ai vu avec douleur et j'ai regretté amèrement leurs défauts, — ils sont fils d'Adam, — mais, d'un autre côté, j'ai vu leurs qualités, et elles sont nombreuses. Pendant ce laps de dix années parmi ces sauvages qui, actuellement encore, vivent sans un code quelconque'de lois, qui n'ont que le sentiment du devoir que nous leur avons inspiré, pour mettre un frein aux désirs si pervers de notre pauvre nature humaine; pendant ces dix ans, dis-je, il ne s'est pas commis un seul meurtre ou quelque acte notoire de cruauté; pas un vol considérable. Cinq enfants illégitimes ont reçu le jour, c'est sans doute beaucoup ; mais c'est peu dans l'espace de dix ans, pour des sauvages qui naguère méconnaissaient complètement les lois sacrées de l'union conjugale, aux yeux desquels la polygamie et d'autres monstruosités de ce genre n'étaient pas un crime. En un mot, la conduite de nos chers néophytes est une preuve manifeste du changement opéré dans leurs cœurs (1). "
Ces paroles renferment un bel éloge des chrétiens de l'Ile-à-la- Crosse, mais aussi, nous le croyons du moins, de leurs missionnaires. Cette église sauvage gardera l'empreinte ineffaçable du grand Evêque : au XXe siècle, comme au milieu du XIXe siècle, elle est " le joyau des missions du nord (2). "
(1) Lettre à M. Dawson, 9 février 1859.
(2) Paroles à nous adressées par Mgr Pascal, vicaire apostolique de la Saskatchewan. *
Et cet Evêque, qui se dévouait avec tant d^humilité et de cha- '^'Jroix.**^ ^* rite au salut de pauvres sauvages^ craignait de ne point plaire assez à Dieu, parce que sa vie portait trop peu Fempreinte de la croix. " Général de ce petit bataillon d'élite, dit-il à Mgr de Mazenod après lui avoir fait le récit des travaux apostoliques de ses missionnaires, j'aimerais à vous raconter les hauts faits de son chef; mais, hélas! Monseigneur, permettez que je vous le dise, vous vous êtes trompé dans le choix, les soldats me devancent dans l'arène, c'est à peine si je puis me tenir à l'arrièregarde et arriver à temps pour partager avec eux le butin. Le butin des héros de l'armée du Seigneur, ce sont les croix, les tribulations, les peines et les souffrances. Je n'ai qu'une bien fai-^ ble part à ces dépouilles remportées sur le démon terrassé. Le divin conquérant paye d'une autre monnaie les invalides de sa milice sainte. Aux faibles et aux lâches, il prodigue des consolations; aussi, si ces consolations ne contribuaient pas à sa gloire, je regretterais de vous dire que j'en ai trop. Je me trouve dans un des postes les mieux fournis de tout ce qui est nécessaire à la vie, ne souffrant ni du froid ni de la faim, ayant même physiquement ce qui devrait contenter tout homme raisonnable. D'autres sont dans l'isolement; moi, j'ai un excellent compagnon dans la personne du P. Végreville. Deux Frères " convers, les Frères Dubé et Bowes, " augmente ut la famille et prennent pour eux le plus pénible de la besogne. Nos sauvages, presque tous convertis, nous rendent, par leur bonne conduite, les leçons que nos bouches leur ont données et nous dédommagent au centuple des sacrifices qu'ils nous avaient d'abord coûtés (1)."
(1) Lettre du 17 janvier 1856. —Archives de la Maison générale des Oblats.
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CHAPITEE XVIII