o ' le gouverne
les ministres Dorion et Letellier. "Ils me dirent, raconte l'Ar- ment
libéral.
chevêque, que le gouvernement n'était pas encore parfaitement organisé et qu'ils ne donneraient aucune garantie, sauf qu'ils étaient personnellement en faveur d'une amnistie, et qu'ils espéraient, si on pouvait prouver qu'elle avait été promise, qu'il
11) ifontré'd, 20 novembre 1873. — Archives de la liaison générale des Oblata.
(2) Lettre à Mgr Grand in, 17 septembre 1873. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.
(3) Lettre à l'hon. M. Masson, 22 octobre 1873. — Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
224 VIE DK MGK TACHÉ, O. M. I.,
n'y aurait pas de difficulté à l'obtenir. Je leur dis, à différentes reprises, qu'elle avait été promise, dans une entrevue avec M. Letellier, dans son bureau^ le ou vers le 25 novembre. Il me dit: " Je pense que nous pourrons offrir l'amnistie à nos amis du Bas-Canada comme un cadeau du nouvel an (1). "
Il est reçu ensuite en audience par le Gouverneur Général, lord Dufferin. Celui-ci montre le plus grand empressement pour satisfaire l'ArcIievêque et la population française du jSTord- Ouest, et sollicita de sa bonté les documents nécessaires pour appuyer une demande d'amnistie auprès de la Eeine d'Angleterre : 1° un Mémorandum sur la promesse de l'amnistie ; 2° l'ordre chronologique des faits relatifs à l'amnistie.
Dès le lendemain, 27 novembre, Mgr Taché envoya à lord Dufferin les documents demandés. Il y ajouta la Déclaration assermentée du Eév. M. Ritchot à ce sujet (2). En lui adressant ces pièces, il lui écrit: "J'ose aussi ajouter que la promesse d'une amnistie ne laisse aucun doute dans mon esprit; l'honneur du gouvernement se trouve engagé à tel point que Votre Excellence obtiendra de notre Gracieuse Souveraine l'acte de clémence tant de fois sollicité par nous. Cet acte ne peut être préjudiciable à qui que ce soit, et certainement il rétablira la confiance et l'harmonie dans un pays qui, autrement, n'est peut-être qu'au début de ses difficultés (3)."
Mgr Taché fit, à la demande de l'hon. Dorion, un autre mémoire sur le même sujet, qu'il intitula modestement Notes sur les difficultés de la Rivière-Bouge. Il le remit au ministre à Montréal. " Je le vis un jour ou deux après qu'il eut reçu le document, raconte l'Archevêque. Il me dit: " Xous avons l'es- " poir que l'affaire sera arrangée d'une manière favorable selon " vos désirs ; nous vovons nous-mêmes la nécessité de l'amnis-
(1) Témoignages rendus par Mgr Taché sous la foi du serment devant le Comité du Nord-Ovtst, avril 1874. — Dans les Journaxix de la Chambre des Communes de la Puissuvcc du Canada, t. V'III, appendice 6, p. 61.
(2) Déclaration faite sous serment par M. Vabbé Ritchot devant M. Nar sse Valois, écuyer, juge de paix pour Montré(d, en date dti 13 nor. 1873.
(3) Lettre à lord Dnffenn, 27 novembre 1873. — Copie dans les archives l'archevc'ché de SaintBoniface.
''tie (1)/' C'ost paroles, ajoute Mgr Taclié, firent une telle impression sur moi que je demandai à M. Dorion comment nous pourrions communiquer l'un avec l'autre au sujet de l'amnistie, après mon départ pour ]\lanitoba, sans que cela fût connu (2)/' Le prélat et le ministre conyinrent alors d'un langage de leur invention. ,
Mgr Taché quitta la province de Québec le 3 décembre, en Eu^t^ 'i^ ^a^ compagnie de M. Eoyal, après y avoir séjourné plus de quatre i"''^'-''*mois (3). Il était à Saint-Paul le 7. Il écrit au P. Lacombe le 5 : "Je suis très bien ce matin ; j'ai été indisposé hier, mais la diète toute la journée et une bonne nuit de sommeil m'ont remis. Ce soir, nous arriverons à Moorhead. Demain le stage. Je trouverai à Moorhead mon immense capot de pelleterie que M. Forget m'y a envoyé . . . Rassurez-vous sur mon compte. Jusqu'à présent le voyage ne me fatigue pas; au contraire, je suis bien mieux qu'à mon départ. Ma jambe n'est point enflée, puis elle aune souplesse inaccoutumée (4)." Il arrive à Saint-iSTorbert le 12, descend au presbytère du Eév. M. Ritchot, où le P. Allard, MM. Giroux, Proulx, Fillion, Forget sont venus à sa rencontre. Le 14 au matin, beaucoup de personnes de Saint-Boniface et de Winnipeg arrivent à Saint-Korbert pour le saluer. Il part de Saint-Xorbert vers 11 heures, suivi d'un cortège de plus de 60 voitures. Toute la population de Saint- Boniface l'attendait massée aux alentours de la cathédrale. Il arrive près de l'église à midi et demi. Il descend de voiture et entre dans la maison de Dieu, pendant qu'on le salue par le chant national de Vive la Canadienne. Monseigneur monte à l'autel et bé:iit son peuple, d'abord avec la main, puis avec le
(1) Témoignages , p. 62.
(2) Témoignages p. 62.
(3) Le Métis, n^ du 6 décembre 1874.
Le 2 déi'.enibre, le prélat adressait à M. Raymond, supérieur du Séminaire de Saint-Hyacinthe, une leitre pour s'excuser de ne pouvoir faire " une seconde visite " à une maison qui lui était si chère. Il y avait fait auparavant une première visite, où il avait été reçu, comme toujours, avec les plus grandes dénionstrations de joie. — Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe.
(4) Collection du P. Lacombe.
22G VIE DE MGR TACHÉj O. M. I.,
Saint-Sacrement. Après le Salut, il se rend au palais archiépiscopal, où tout le peuple le suit. M. Royal et M. Spence lui lisent deux adresses, en français et en anglais. Il répond à l'une et à l'autre, puis il parcourt tous les rangs^ demande à chacun de ses nouvelles, reçoit de tous mille témoignages du plus tendre attachement (1)." it.'sistance Le STand avocat de l'amnistie avait trouvé beaucoup de bonne
dfâ '^
uiitarieua. volonté dans plusieurs des ministres du nouveau gouvernement et dans le (Jouvemeur général : il se prenait à espérer que la justice allait enfin prévaloir. L'hon. Dorion n'avait-il pas déclaré solennellement au nom du ministère, dans un discours retentissant, que si l'amnistie avait été promise, c'était l'honneur du Canada, c'était l'honneur de l'Angleterre de l'accorder (2).
En général les ontariens ne voulaient à aucun prix de l'amnistie, c'est-à-dire d'une complète amnistie, parce qu'ils voulaient à tout prix une vengeance contre ceux qui avaient sauvé la race française de leurs mains. Le nouveau gouvernement se trouva bientôt en face de cette haine à outrance. Le très bon. Alex. McKenzie. chef du nouveau cabinet, comme Sir John ]\IcDonald, chef de l'ancien, se persuada que la proclamation de l'amnistie serait l'arrêt de sa chute et chercha des expédients. Que pouvaient les ministres canadiens-français avec un chef résolu à ne pas la donner ?
L'Archevêque de Saint-Boniface demeurait seul à lutter pour la, cause de la justice, dominant tous les bruits par l'autorité de sa voix redoutée, mais incapable de décider les puissants du jour qui avaient peur des clameurs d'Ontario.
Jje 2 janvier 1874, Mgr de Saint-Boniface reçut de son frère, Charles Taché, le télégramme suivant : " Elections générales immédiates. Gouverneur Morris communiquera avec vous. De la plus haute importance pour les amis d'accéder à sa demande (3)."
Le gouvernement libéral venait en effet de dissoudre le Par-
1 1) Le MéliK, n'^ du 20 (léceniljre 187.3. ^2) Discours à Xapierville, décembre 1S73. (3) Dans les Témoignages , n" 42, p. 03.
ARCHEVÊQUE DE SA] N l'-i;()N I FACE 227
lement pour faire procéder à de nouvelles élections, en vue de se donner une plus forte majorité.
11 était arrivé au pouvoir en exploitant le mécontentement des Canadiens-Français contre les ter o^i versât ions de l'ancien gouvernement dans la cause de l'amnistie. Or lui-même n'avait encore donné aucune satisfaction sur cette grave question. Louis Eiel avait été élu par acclamation dans le comté de Provencher au mois d'octobre dernier; il était probable qu'il allait être élu aux nouvelles élections : ce . qui constituait une protestation populaire contre les poursuites dont les anciens chefs du Gouvernement Provisoire étaient l'objet et contre les délais de l'amnistie. Le Gouvernement McKenzie était soucieux d'écarter la candidature de L. Eiel. Pour cela il voulait employer de nouveau Finfluence toute-puissante de Mgr Taché.
Le 3 janvier, M. Morris, Lieutenant-Gouverneur du Mani- sollicitations
du gouverne-
toba, envova à ^Mgr Taché le télésrramme suivant de l'hon. A. -A. ""^■nt auprès
• ° "-^ de Mgr
Dorion : '" Voulez-vous déclarer confidentiellement à l'Evêque Taché contre
'■ la candida-
Taché que je suis fort désireux, dans l'intérêt de son peuple, afin L'^Rfel d'éviter l'agitation que Eiel ne soit pas candidat (1) ?" ^^"^'"''18-4).
A la lecture de ces deux messages, l'Archevêque fut indigné, ^'vêque! ' "" '' Quoi ! Au lieu de donner l'amnistie tant de fois promise, on vient me demander de frapper moi-même le chef des métis ! Et c'est un ministre canadien, c'est mon frère même que l'on emploie à cette besogne ! "
Il répondit le jour même à Ch. Taché : " Votre télégramme est inconvenant (2) ;" et à riion. Dorion : '•' Votre demande me cause le plus grand embarras, j'ajouterai même, la peine la plus vive. Est-ce bien là tout le résultat de nos démarches ? " Les ministères ne se remplaceront -ils que pour " se succéder dans une voie qui ne me semble pas celle de la justice, " et qui bien certain, ne paraîtra généreuse ni à vous ni à vos amis ? Toute la province de Québec vous demande un acte de justice en faveur d'hommes indignement trompés, et pour toute réponse on me demande de faire en sorte que le premier d'entre eux ne
(1) Dans les Témoignages , n''48.
(2) Jbiil, n« 43, p. 64.
reçoive pas la preuve de la confiance et du respect de ses compatriotes. Cet homme est à trois heures de marche de Montréal et à huit jours de marche de moi, et il faut que j'intervienne pour le déterminer à se cacher et à rester, lui et sa famille, dans la misère (1). "
En eiîet, au moment de l'arrestation de Lépine, Louis Eiel s'était enfui : il demeurait alors dans les environs de Montréal, dans une retraite que ne connaissaient que quelques amis dévoués.
Le prélat ajoutait: "Depuis quatre ans on se sert de moi, soidisant pour procurer le bonheur du peuple que j'aime, en réalité pour tromper ce même peuple. Tous avez bien voulu comprendre ma position et m'assurer que vous n'en feriez jamais à personne une anssi 'fausse.' Souffrez que je vous le dise, plus que jamais mon intention, dans le sens demandé, 'à moins de compensation certaine,' serait pour moi une source de peines et d'embarras. Je ne puis point agir, à moins, je le répète, d'avoir quelque chose de certain à offrir. Si vous saviez toutes les indignités dont notre pauvre peuple a été la victime, vous ne pourriez pas m'en vouloir d'éprouver la pénible impression que je ressens. "
Mgr Taché eut ensuite plusieurs entrevues avec le Lieutenant- Gouverneur. Il lui expliqua qu'il n'interviendrait d'aucune façon si le gouvernement ne lui donnait pas une promesses écrite de l'amnistie, mais qu'au contraire, si on lui donnait une garantie écrite, il rechercherait où est Kiel et se prêterait à des démarches.
M. Morris, par un télégramme du 5 janvier, avertit M. Dorion du résultat de ses négociations avec Mgr Taché : " J'ai vu l'Archevêque. Il pense que l'affaire peut être arrangée si l'amnistie est accordée ou s'il en est donné une promesse écrite dans une courte période de temps qui sera précisée, et pas autrement (2). "
Mais l'hon. ]\IcKenzie ne voulut pas donner les garanties de-
(1") Copie dans les aroliives de l'archevi-ché de Saiiit-Boniface. Cette
lettre est reproduite dans les Témoigmujes , n'' 47, p. 64.
(2) Témoignageii , pi). n4-()5.
mandées. L. Eiel se présenta et fut élu le 14 février 1874 par 195 voix contre 69 données à nn concurrent choisi par la haine. Le gouvernement libérai l'emporta aux élections avec une forte majorité.
Le gouvernement conservateur était tombé pour ses continuelles tergiversations dans l'affaire de l'amnistie. Le gouvernement libéral était heureux d'avoir hérité du pouvoir, mais comptait parmi ses membres et parmi ses auteurs, trop d'ennemis de la race française pour donner l'amnistie. Il s'était engagé il est vrai, dès les premiers jours de son existence à l'accorder, mais en mettant une restriction, si elle avait été promise. Dès le lendemain des élections, on vit que l'effort de tous les adversaires de l'amnistie, notamment de ceux qui faisaient partie du gouvernement, allait tendre à soutenir que l'amnistie n'avait pas été promise.
Mgi- Taché avait toujours eu la pensée d'écrire l'histoire des Brochure d,. difficultés suscitées contre la race française et catholique de la ^iM'^mnfs- Eivière-Eouge : " Quand nos difficultés politiques et religieuses seront finies, écrivait-il le 20 novembre 1873 au Eme P. Fabrc, j'en écrirai l'histoire. . . Je destine ce travail à la publicité, car je me dois en justice à moi-même et à mon peuple de faire con- ' naître ces événements (1). "
Le grand défenseur de la justice ne crut pas qu'il devait attendre plus longtemps pour écrire cette histoire, car cette histoire était une thèse: l'amnistie a été /jromise; et renfermait une conclusion: le gouvernement a le devoir d'accorder l'amnistie.
Afin d'avoir la solitude nécessaire pour écrire des pages qui allaient se heurter à des haines vivaces, il se rendit à Saint- François-Xavier le 24 février. Il se mit aussitôt au travail avec une puissance de conception et d'élocution qu'aidait la retraite. Au milieu de mars, il " mettait la dernière main " à l'ouvrage (2). La brochure parut à la fin de mars en français et
(1 ) Montréal, 20 novembre 1873. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre au R. P. Anbert, Saint-François- Xavier , 15 mars 1S74. — Archives de la Maison générale des Oblats.
quelques jours après en anglais avec le simple titre V Amnistie- Le texte français comprend 72 pages in-8o très compactes.
"Si nos conseils et nos suggestions avaient été écoutés, dit l'auteur dans le prologue, le .transfert du Nord-Ouest à la Puissance du Canada se serait effectué sans trouble et sans résistance, et on n'aurait pas eu à demander notre intervention au milieu des difficultés survenues. Après avoir fait inutilement tout ce qui dépendait de nous pour mettre les autorités sur leurs gardes et en mesure de prévenir les complications qui ont eu lieu, nous avons fait avec succès tout ce qui dépendait de nous pour amener une solution paisible et satisfaisante de ces mêmes complications. Parmi les moyens qui nous ont le plus aidé à obtenir cet heureux résultat se trouve la promesse d'amnistie. Nous sommes tenus en justice envers ceux qui ont ajouté foi à nos paroles de dire ce qui leur a été garanti, et nous nous devons en justice à nous-même de faire connaître sur quoi nous nous sommes appuyé pour promettre l'amnistie, et sur quoi nous nous appuyons pour continuer de croire et de dire que non seulement elle a été promise, mais qu'elle a été de fait virtuellement accordée. Pour nous, la question d'amnistie n'est plus une question libre, puisque la bonne foi publique est engagée et que l'honneur national est en jeu. Cette assertion, nous l'appuyons sur des documents et des écrits authentiques, sur des promesses et des actes officiels et semi-officiels; puis nous invoquons l'irrésistible logique des faits imposant ses conclusions (1). "
La brochure est divisée en trois paragraphes qui ont pour titres :
1** Les autorités impériales et l'amnistie;
2*> Les autorités fédérales et l'amnistie;
3" Les autorités provinciales et l'amnistie.
La conclusion résume tout l'ouvrage. La voici :
" L'amnistie n'est plus une question libre que l'on puisse repousser ou accepter sans examen comme sans conséquence. Cette
(Ij L'Amnistie, pp. 3-4.
question n'est pas libre, puisque l'iionneur public est engagé et par les autorités impériales et par les autorités fédérales et par les autorités provinciales.
I. — "Le Gouvernement Impérial est tenu d'amnistier pour les faits répréhensïbles, accomplis pendant toute la période des troubles de la Rivière-Rouge, quelle que soit la nature de ces faits ou quels qu'en soient les auteurs. Cette obligation est impérieuse, parce que:
1° Le Cabinet Britannique ayant reconnu que le Canada
avait occasionné les troubles de la Eivière-Eouge, avait enjoint
d'épuiser tous les moyens de conciliation pour apaiser un mou-
'vement qu'il savait n'être point dirigé contre l'autorité de Sa
Majesté la Eeine, ni pour se soustraire à son allégeance.
" 2° Les promesses les plus solennelles ont été faites par les représentants légitimes des autorités impériales. Ces promesses faites n'ont jamais été révoquées et ont été acceptées de la meilleure foi du monde.
" 3° Le Gouvernement Impérial a agi de façon à convaincre tout le monde que les mêmes promesses recevraient leur parfait accomplissement. Le Cabinet Britannique a demandé des délégués, s'est inquiété de leur sort, a fait droit à leurs demandes et n'a permis le départ des troupes qu'après avoir reçu l'assurance que les mécontents de la Eivière-Eouge étaient satisfaits des arrangements. Aussi les troupes impériales ne reçurentelles qu'une mission " de paix et de conciliation. " L'injuste indiscrétion d'un officier de l'Empire n'est qu'une raison de plus d'amnistier.
"IL — Les autorités canadiennes ne sont pas non plus libres de répudier l'amnistie, parce que:
" P C'est le Canada qui a occasionné les troubles, et sa responsabilité s'est accrue non seulement par les faits et gestes de simples individus ou d'emploj'és subalternes, mais bien par la conduite de ses employés supérieurs, de son gouvernement, voire même de son parlement.
" 2" Des promesses solennelles ont été données de vive voix et
par écrit, par et au nom des ministres fédéraux, promesses souvent répétées et jamais niées, du moins à ceux auxquels elles avaient été faites.
" 3** La conduite du gouvernement fédéral l'oblige à l'amnistie, puisque pendant les troubles, voire même après la mort de Thomas Scott, il traite officiellement avec la délégation demandée par lui. Or cette délégation était incontestablement envoyée et accréditée par le gouvernement provisoire. Ce seul fait constitue non seulement l'obligation d'amnistier, mais même implique nécessairement la reconnaissance de l'amnistie, et c'est ce qu'a reconnu le Canada en ne prenant aucune action contre les auteurs du mouvement.
" III. — La question d'amnistie ne 'peut pas être une question libre pour les autorités de Manitoha.
" V Dans tout ce qui touche aux conditions d'union fédérale, le gouvernement provincial doit nécessairement respecter les arrangements pris et refléter la politique à laquelle les autorités supérieures se sont engagées. Le gouvernement provincial devant son existence à la nature des arrangements conclus avec les délégués du gouvernement provisoire, n'avait pas de promesses à faire pour le passé, il ne pouvait être que l'écho de celles qui avaient été faites en Angleterre et à Ottawa, et voir à ce qu'on ne manquât à aucune des obligations contractées.
" 2° La conduite des autorités provinciales, dès le début de leur administration, démontre, d'une manière non équivoque, qu'elles se croyaient dans l'obligation de tirer les conséquences pratiques de l'octroi de l'amnistie.
" Puis nous avons donné une dernière preuve à l'appui de notre thèse, et ce n'est pas la moindre, puisque c'est celle qui par son caractère lie tous les ordres de la hiérarchie constitutionnelle qui nous gouverne, et qu'à elle seule elle fait de l'amnistie une nécessité d'honneur pour toutes les autorités qui peuvent concourir à son octroi. Cette preuve, c'est l'appel sous les drapeaux en temps de danger, fait nommément aux hommes
que l'on prétend avoir le moins de droit au bénéfice de l'amnistie, la correspondance officielle des autorités avec ces mêmes hommes, l'acceptation de leurs services militaires, l'inspection des forces sous leur comnumdcment.
" Le lecteur qui prendra la peine de lire notre travail, trouvera des documents nombreux et irrécusables à l'appui des différentes assertions que nous venons d'énumérer (1). "
" jSFous ajoutons, poursuit l'auteur, l'amnistie n'est point non plus une question indifférente. Depuis quatre ans, ce mot agite non seulement Manitoba, mais encore toute la Confédération canadienne. Cette question a déjà tué un ministère et ne peut qu'embarrasser ceiix qui lui succèdent. Voilà déjà deux élections générales qui se sont faites en grande partie sur cette question. Tout cela aurait été évité, et bien d'autres choses aussi si, comme on l'avait promis, une déclaration positive et non ambiguë d'amnistie avait accompagné le transfert du pays. Sans doute des récriminations se seraient fait entendre, mais elles auraient été moins amères et moins dangereuses que celles qui depuis quatre années ont été mises devant le peuple par la presse canadienne . . .
" Des ministres fédéraux, après s'être engagés, ont reculé devant l'agitation et la violence des passions. Ils sont descendus des hautes régions où le devoir les invitait à rester ; ils ont failli à la vue du danger, peut-être chimérique, qui semblait menacer leur existence politique; puis, nous regrettons de le dire, se croyant faibles, ils ont eu peur. Leurs ennemis politiques les avaient trop étudiés pour ne pas les comprendre; aussi ne tardèrent-ils pas à découvrir le point vulnérable et à diriger de ce côté une batterie d'autant plus dangereuse que les hommes passionnés qui la faisaient jouer, s'abritaient sous des apparences et des prétextes louables. L'affaire Scott fut exploitée par l'esprit de parti, le cadavre de cet infortuné fut comme pendu et constamment tenu en agitation, afin de produire le délire frénétique qui s'est emparé de certains esprits, surexcités par la pres-
(1) U Amnistie, pp. 68-70.
se de l'opposition d'abord, puis par la presse ministérielle, l'une et l'autre croyant servir les siens. Les choses en vinrent à un tel point d'excitation, au moment des élections générales de 1872, que même le Très Honorable Premier s'oublia dans des discours qui doivent lui répugner à lui-même, s'il prend la peine de les comparer avec d'autres de ses paroles et avec l'ensemble de sa conduite. Tout ce que peut inspirer la violence extrême, la haine implacable, tout cela fut dit, tout cela fut écrit. . .
" Il nous semble et à bien d'autres aussi, qu'il serait temps d'en finir avec cette malheureuse affaire. La faiblesse des uns et la violence des autres ont empêché le calme de se faire; tous cependant sont également liés par l'honneur public. L'ancien gouvernement avait promis l'amnistie; il était par conséquent tenu de remplir l'obligation contractée. Le gouvernement actuel, quoique l'opposition d'alors, a hérité de l'obligation de sauvegarder la foi nationale. Finissons-en donc, encore une fois, avec cette irritante question. Aux hommes de la violence, excités et servis par une presse animée d'une fureur aveugle, nous dirons: "Où voulez-vous en venir? Votre haine n'est-elle pas "pas assez exprimée pour qu'elle puisse se taire enfin? Votre " vengeance n'est-elle pas assez exercée pour se montrer satis- " faite? Que voulez-vous? Du sang? Mais, mon Dieu, il n'y en " a déjà que trop de versé ! Que voulez-vous ? Des vies ? Cinq ont " été sacrifices ! Si la mort de l'un des vôtres (et elle nous afflige " ]>rofondémo7it nous-inême) vous irrite, (jue le souvenir de " celle des autres vous apaise, ou mieux, qu'elle vous fasse ren- " trer en vous-mêmes et vous arrête, à la pensée cruelle depro- " longer les troubles dans cette infortunée petite province. " Laissez-moi vous le demander, amis, sous quelle loi vivez- "vous? Cbrétiens, ne vivez-vous pas sous la loi de charité, qui "commande le pardon des injures? Vous vous prétendez les " homîiies de la civilisation ; vous appelez ceux que vous haïssez " aveuglément, un peuple l)ar])are et à idemi sauvage, laissez-moi " vous faire connaître la leçon que nous donne ce peuple. Peu
" de jours après l'installation des autorités canadiennes à Ma- " nitoba, un meurtre fut commis à Winnipeg. Xous avions à " consoler la mère éplorée de la victime, l'épouse restée veuve, " les parents plongés dans la plus cruelle affliction. Nos larmes " se mêlaient à celles de cette famille désolée, mais chrétienne, " Nous l'encouragions à la résignation, au pardon des injures. " Les sanglots interrompus par moments nous permirent de re- " cueillir les paroles suivantes : " Monseigneur, nous pardon- " nons ! . . . En priant pour celui que nous pleurons, nous pric- " rons aussi pour ceux qui l'ont tué ! . . . Que Dieu leur par- " donne ! . . . Qu'il ait pitié de la victime et des assassins ! . . . " Nous offrons ce sacrifice pour que la paix se rétablisse dans " notre malheureux pa3's, et pour que notre parent soit le der- " nier immolé à la haine et à la vengeance ! " Puis cette f a- *' mille si cruellement affligée se refusa à toute poursuite contre " les assassins connus, et alla jusqu'à prier les autorités de ne " rien faire contre eux. "
" Oh ! vous qui entretenez tant de haine, qui avez tant vili- " pende, tant calomnié les pauvres métis de Manitoba, soyez "sauvages et barbares comme ceux dont nous vous parlons, " et notre cher Canada ne sera plus malheureux (1). "
Dans cent ans celui qui relira la brochure de l'Archevêque de ■^^des^onfa-'^^ Saint-Boniface se demandera avec étonnement comment un si [àchefé^des éloquent appel au pardon des injures n'a pas été entendu de souvemants. tous; il se demandera surtout comment des hommes qui connaissaient les faits rapportés par l'auteur ont pu prétendre que l'amnistie n'avait pas été promise. Mais nous sommes en 1874, au milieu de l'agitation des passions de race. Les Ontariens ont gardé toute leur haine; l^œ gouvernants voient le déchaînement de cette haine et ont peur. " C'est la plus grande lâcheté de la part d'un gouvernement, s'écrie le défenseur de la justice, de ne pas prononcer l'amnistie. Les braillards criaient, et puis quoi ? " Lès braillards crient et le 31 mars, l'hon. Dorion déclare solennellement, en plein parlement, que "le gouverne-
(1) L' Amnistie , pp. 70-72.
Nomination du comité ilu N.-O.
DC-pOBltlon Juridique de l'ArchcvCqiie devant le comité du N.-O.
ment n'a été mis en possession d'aucune preuve qu'une amnistie ait été offerte par l'ancien gouvernement ou par les autorités impériales. " Le 16 avril, la Chambre des Communes, par un. vote de 117 voix contre 76, expulse Eiel, nommé député aux dernières élections fédérales par le comté de Provencher.
Le 21 février 1874, Mgr Taché écrivait au P. Lacombe, alors dans le Bas-Canada : " Si pour finir l'affaire de l'amnistie, il fallait mon témoignage, je serais prêt à demander des autorités à faire le voyage d'Ottawa, mais que ce fût pour en finir en prouvant que l'amnistie est promise (1). "
Ce voyage lui fut bientôt non seulement demandé, mais imposé. La question de l'amnistie occupait tous les esprits. Le cabinet McKenzie ne pouvait s'y soustraire et se préoccupait de trouver une solution qui ne le compromît pas d'aucun côté. Les enquêtes sont souvent la ressource des gouvernants embarrassés : les hommes du pouvoir pensèrent à une enquête. Bientôt les partis se trouvèrent d'accord à la vouloir, les uns pour gagner du temps, les autres pour presser la solution, ceux-ci pour chercher des expédients, ceux-là pour en finir.
Le 1er avril 1874, la Chambre nomma un Comité chargé de faire une enquête sur les causes des troubles de la Eivière-Eouge en 1869 et tout ce qui concernait l'amnistie. Ce Comité s'appela Comité du JNTord-Ouest. " Il était composé d'hommes qui, presque tous avaient, dans un temps ou dans un autre, répudié toute idée d'amnistie (2)," MM. Cameron, Rowell, Abbott, Blake, Geoffrion, etc. Il eut pour président l'hon. Donald-A. Smith, celui-là même que nous avons vu envoyé comme commissaire à la Rivière-Rouge par le gouvernement d'Ottawa.
Le Comité adressa une dépêche télégraphique à Mgr Taché ])our lui ordonner de comparaître devant lui le jeudi 16 avril. L'Archevêque reçut la dépêche à Saint-Boniface le 3 avril.
Des ordres semblables furent adressés au Rév. M. Ritchot, aux hon. Archibald, Girard, Royal, Sutherland, à MM. G. Fut-
(1) Saint-Bonijace, 21 février 1874. — Collection du P. Lacombe.
(2) Mgr Taché, Encore Vamnisiie, p. 27.
voye, J.- H. MeTavisli, A.-G.-B. Bannatyne, Dr Brown, B. Suite, etc.
Mgr Taché partit de Saint-Boniface le 5 avril, en compagnie ■de M. Eitchot, avec M. Forget-Despatis pour secrétaire. La diligence le mena jusqu'à Moorhead^ qu'il atteignit le 8. Là il prit la voie ferrée et arriva rapidement à Ottawa.
Le Comité commença son enquête le 10 avril. Il tint 37 séances et entendit 21 témoins, recueillant les dépositions sous trois chefs: 1" causes des troubles du Nord-Ouest en 1869 et 1870; 2^ causes qui ont retardé l'octroi de l'amnistie annoncée dans la proclamation de Sir John Young, plus tard lord Lisgar; 3* d'autres promesses d'amnistie ont-elles été faites et jusqu'à quel point (1) ?
Les premiers témoins entendus furent M. John McTavish et l'hon. Hector Langevin (2). Mgr Taché comparut ensuite le jeudi 16 avril et les jours suivants : " dans 8 séances de 3 heures chacune " il fit sous la foi du serment un ensemble de dépositions qui demeureront à jamais l'une des principales sources de l'histoire de cette époque et où nous avons largement puisé (3). Il lui en coûtait beaucoup de révéler un certain nombre d'entretiens secrets et de documents confidentiels, dont il n'avait pas parlé dans sa brochure publiée récemment ; il dut le faire sur les injonctions du Comité.
" Je crois, écrit-il le samedi au P. Lacombe, que les sif fleurs ont regret d'avoir tant sifflé : plusieurs en ont eu plus qu'ils n'en voulaient (4). "
(1) L'ensemble de ces témoignages est consigné dans le Rapport du Comité spécial sur les causes des tronhlcs du Territoire dti Nord-Ouest, en 1869-70. Ce ra^oport est imprimé dans les Journaux de la Chambre des Communes du Canada, année 1874, t. VIII, appendice 6, p. 1-108, outre plusieurs index. On en a fait un tirage à part. C'est ce recueil que nous avons constamment cité au cours de cette histoire. Il existe au Canada beaucoup d'antres éditions, la plupart partielles, de ces documents d'une liante valeur.
(2) Ibid., pp. 1-7.
(3) Ihid.,Y>p. 8-67.
(4) Samedi (pas d'autre date). C'était le samedi, 18 avril.
La grosse question, celle qui dominait toutes les autres, était celle-ci : L'amnistie a-t-elle été promise ?
Il y eut dans les réponses quelques notes discordantes. L'ancien Premier Ministre surtout nia audacieusement qu'il eût fait ou que d'autres eussent fait la promesse d'une amnistie générale (1).
L'Archevêque de Saint-Boniface et M. Eitchot témoignèrent, avec les détails les plus circonstanciés, de la promesse répétée d'une complète amnistie. Le plus grand nombre des témoins confirmèrent, directement ou indirectement, l'existence des promesses : tels les hon. Girard, Eoyal, Masson.; Futvoj'c, IM. Benjamin Suite, et d'autres.
L'hon. Eoyal raconta qu'après son premier voyage au Manitoba et avant d'y retourner pour s'y fixer, il eut une entrevue à Montréal, à la fin de septembre 1870, avec Sir George- E. Cartier, dont il avait été le premier clerc, pendant qu'il était étudiant en droit. Sir George me dit — ce sont les paroles de l'hon, Eoyal, — de dire à Eiel et de lui écrire : " L'amnistie est une affaire décidée, c'est une affaire faite. " Il me demanda expressément d'informer Eiel de cela et de lui écrire si je ne pouvais pas le voir. Il ajouta : " Dites à Eiel de s'éloigner du pays pendant cinq ou six ans, afin de laisser l'agitation se calmer. II ne mentionna aucune condition au sujet de l'amnistie (2). " " Je revins à Manitoba au mois de novembre 1870, poursuit le même témoin. Eiel était alors à Saint-Joseph. Je lui fis part par lettre de mon entretien avec Sir George. Il accusa simplement réception de ma lettre et se plaignit de ce que les ministres prenaient leur temps pour accomplir leurs promesses (3). "
" Comme ministre de la province, dit l'hon. Girard, je sen-
(1) Mgr Taclié fut stupéfuit, — le mot n'est pas trop fort, — de l'audace de cette lu'j^ation. Son âme loj'ale, en l'apprenant, cxliala un cmï d'horreur que nous laissons à citer aux historiens de l'avenir. — Lettre à Mgr LaHèclie, 9 mai 1874. — Archives de l'évêché des Trois-Rivières.
(2) Témoignages de l'iion. M. Royal devant le Comité du Nord-Owst, p. 129.
(3) Ibid., p. 130.
ARrHKVKQl'K I)K SAIXT-BOXI FACE 239
tais qu'il était impossible de faire beaucoup de bien dans la province sans une amnistie, et j'écrivis deux ou trois fois à Sir Oeorge Cartier, que je considérais comme l'un de mes amis intimes, pour attirer son attention sur l'amnistie et sur la promesse d'une amnistie que toute la population disait avoir été faite ... Je reçus des réponses à plusieurs de ces lettres, à toutes, je crois. Il me disait d'être sûr que l'amnistie serait accordée Soyez certain que l'amnistie viendra avant longtemps. Dites à voire population de se tenir calme et de maintenir l'ordre, etc. . . Je lus des extraits de ces lettres à la population en général, dans mon comté et ailleurs, et je crois qu'ils ont puissamment contribué à apaiser la population et à maintenir la paix et le hon ordre (1). "
M. Futvoye, député-ministre de la ]\Iilico et de la Défense, attesta que le 19 mai 1870, il avait entendu Sir George dire au Père Ritchot ces paroles: "Je garantis que vous aurez tout ce que vous avez demandé. " Il n'avait pas assisté à " la longue •entrevue " dont ces paroles étaient la conclusion ; mais aussitôt après, le P. Ritchot, passant dans son cabinet, lui dit que " Sir George l'avait assuré qii'une amnistie serait accordée pour tout le passé aussitôt que la chose serait possible ; " et lui-même, allant ensuite dans le cabinet de Sir George, lui entendit dire '' qu'il avait promis tout ce que les délégués avaient demandé, et qu'il espérait que tout se trouvait ainsi finalement réglé. " ^' Sir George me demanda-, ajoute le témoin, si le Père Ritchot lui avait exprimé sa satisfaction, et je lui répondis qu'il m'avait déclaré que toutes les promesses que lui avait faites Sir George lui avaient donné entière satisfaction. Cette entrevue eut lieu à bonne heure dans la matinée, et, je présume, avant que le Gouverneur eiit accordé aucune audience ce jour-là (2)." "Sir G-eorge, dans diverses entrevues subséquentes, dit encore le même témoin, me déclara souvent qu'il avait promis aux délé-
(1) Témoignages de l'hon. M. Girard devant le Comité du Xord-Oriest, p. 180.
(2). Témoignages de l'iion. M. G. Futvoye devant le Comité du Nord- Ouesf, p. 169.
gués qu'une amnistie générale serait accordée pour toutes les offenses passées (1)."
" Citons un dernier témoignage, celui de M. Benjamin Suite, qui avait été secrétaire particulier de Sir George-E. Cartier \^ndant ses négoc-iations avec les délégués: ''Lors de ces entrevues avec le Père Ritchot, auxquelles j'assistai, dit-il, Sir George assura à maintes reprises au Père Ritchot que la population ne serait pas molestée au sujet de ce qui s'était passé dans le Xord- Ouest. Le P. Ritchot lui dit un jour : " Comme je ne com- " prends pas l'anglais très bien, je ne suis pas satisfait de ce que " Son Excellence m'a dit lors de notre entrevue. " Sur ce, Sir George répliqua : " qu'il ne devait rien craindre, ni qu'il ne pou- " vait y avoir d'ambiguïté, et que Son Excellence et le Minie- " tère prendraient les mesures nécessaires pour les mettre à l'a- "bri de tout trouble pour le passé (2)."
Mais, selon le proverbe, les pires sourds sont ceux qui ne veulent pas entendre. Mgr Taché voyait de ces sourds-là dans l'ancien gouvernement comme dans le nouveau. Aussi il écrivait de Montmagny au Rme P. Fabre le 13 mai : " Je ne sais pas trop encore quelle tournure va prendre notre affaire d'amnistie. Quelle triste chose d'avoir à traiter avec les hommes de la politique ! Cette fois ils y perdront plus que moi et commenceront à être connus à leur juste valeur (3)." Ovation au Après avoir comparu devant le comité d'enquête, Mgr Taché
Montrtai. sc rcudit à Montréal. Les habitants de cette ville voulurent lui témoigner par une ovation enthousiaste, combien ils s'intéressaient à la cause dont il était le vaillant champion. A peine venait-il de descendre à l'évêché, que '' près de cinq mille personnes se trouvèrent réunies sur la place Dominion, en face de la cathédrale. Sur l'évêché flottaient les coiileurs pontificales, françaises et anglaises. Le balcon placé à l'entrée de la cathé-
(Ij Tt-nioi^Miages cités, Ihid.
(2) Témoignages de M. B. Suite <ie.vaiit le Comité du yord-Ouestf p. 182.
(3) Archives de la Maison générale des Oblats.
drale était rempU de prêtres et de laïques distingués. " Mgr Taché se présenta sur le balcon, accompagné de Mgr de Montréal. '' Le corps de musique des zouaves et celui des Frères des Ecoles chrétiennes mêlèrent leurs joyeuses fanfares aux vivats enthousiastes de la foule. " M. Coursol lut à Mgr Taché une adresse en français, et M. McGauvran, une adresse en anglais, pour le féliciter de son amour de la justice et de son zèle à défendre son peuple (1).
Le 24 mai, fête de la Pentecôte, Mgr Taché officia pontificalement à Hull. " Les intelligents citoyens de cette ville ne voulurent point laisser passer une si belle occasion de féliciter le prélat de la constance invincible qu'il mettait à la défense de son troupeau, " Soyez assuré. Monseigneur, lui dit le Dr Baudin, au nom des habitants de la ville, que les Canadiens-Français de tout le Canada sont reconnaissants de ce que Votre Grâce fait pour nos frères du Manitoba. Nous souffrons aujourd'hui de leurs souffrances, comme nous nous réjouirons plus tard de leurs joies, si la Providence bénit vos démarches et les couronne de succès (2). "
Hélas ! Le prélat n'ignorait pas que dans les gouvernements modernes, les comités d'enquête ne sont pas toujours nommés pour éclaircir les questions, mais qu'ils le sont souvent pour " les enterrer. " Les hommes qui étaient au pouvoir, au lieu d'écouter la voix de la justice et de l'honneur, obéissaient aux fanatiques d'Ontario.
De nouvelles arrestations eurent lieu au mois de mai 1874. Nouvelles ar- André Neau fut arrêté à Saint- Vital le mercredi 27 mai; Elzéar de Lagimodière, à la Petite Pointe de Chênes, le samedi 30 mai.
Mgr Taché apprend ces nouvelles au moment où il allait par- Dt-marcbeg partir pour retourner à Saint-Boniface. Il écrit aussitôt aux trois mi- deT'Archenistres canadiens-français : " Je sens l'inutilité des observations que je puis faire, écrit-il à l'hon. Dorion; et pourtant je sens
(1) Le Métis, n'' du 30 mai 1874.
2) Ibid^ n» du 6 juin 1874.
aussi que je ne dois pas me taire. Protecteur d'un peuple qui n'est opprimé que parce qu'il est faible, je ne me tairai que quand on lui aura rendu justice. Avec le ministère actuel comme avec celui qui l'a précédé, je parlerai d'abord en particulier, mais le jour viendra peut-être où il faudra parler plus liaut. Veuillez vous souvenir que vos compatriotes de Manitoba ne souffrent que parce que le sang qui coule dans leurs veines est celui qui coule dans les vôtres. Elzéar Lagimodière, arrêté hier, est marié à la sœur de l'infortuné Elzéar Goulet, assassiné lâchement dans Winnipeg. Voilà la récompense que les amis de MM. Mc- Kenzie accordent aux familles Goulet et Lagimodière qui s'étaient montrées si généreuses lors de l'assassinat de Goulet. Il est plus que temps que ces difficultés se règlent et je ne saurais assez vous presser de travailler à cette solution par une attitude dont l'énergie peut seule assurer le succès (1). "
"Vous êtes Canadien-Français, dit-il à l'hon. M. Fouraier, et il me semble que nous ne devons pas déjà avoir cessé d'être quelque chose dans notre pays. De grâce, prouvez-nous-le donc (2). "
Il écrit à l'hon. Letellier : " Comme il est pénible, mon cher monsieur, de voir les pauvres métis français ainsi sacrifiés, sans que l'on puisse même leur dire qu'ils ont dans le cabinet d'Ottawa un protecteur décidé à faire quelque chose pour eux! L'automne dernier, je leur avais inspiré quelque confiance, parce que j'en avais moi-même; cette fois, je devrai me taire à l'article de la confiance, puisque je l'ai perdue moi-même. . . J'ai fait quinze voyages à Ottawa pour les affaires de Manitoba, cinq de ces voyages depuis que vous êtes au pouvoir, et je regrette beaucoup de dire que je ne suis jamais revenu avec une aussi pénible impression que cette fois (3). "
Certes, l'Archevêque de Saint-Boni face montrait la plus admi-
(1) Montréal, ol mai 1874. — Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-Bonifaco.
(2 Mxitré'U, 31 m'ii 1874. — Ihid.
(3) Montréal, 31 mai 1874. — Ibid.
rable persévérance dans l'aniour do la justice et dans le dévouement à ses enfants; mais les Ontariens n'avaient pas une persévérance moindre dans l'acharnement de la haine. Ils pouvaient parler haut, car ils étai<^nt sûrs de ceux qui ])résidaient aux destinées du pays: le Globe, leur principal orgaue, fort de la complicité des gouvernants, attisait librement la haine et convoquait tous les fanatiques à la guerre contre la race française du Manitoba.
Mgr Taché se mit en route le lendemain, lundi 1er juin, pour le Manitoba. Il était accompagné de Mgr Grandin, qui revenait d'Europe, et de vingt-trois autres personnes qui allaient se consacrer aux missions de l'Ouest. Avec Mgr Grandin, il prit la voie ferrée, pour arriver plus tôt.
Malgré un séjour de 15 heures à Saint-Paul, il était à Moorhead " 3 jours et 20 heures après être parti de Montréal, " c'està-dire le vendredi, 5 juin, à 5 heures du matin (1)." " Si c'eût été jour de stage, il aurait été rendu à Saint-Boni face le samedi soir. Mais, " à défaut de stage, il dût prendre le bateau à vapeur, qui avança lentement et n'arriva à Saint-Boniface que le mercredi 10 juin."
Les autres missionnaires, par économie, prirent la voie des bateaux à vapeur et passèrent par les lacs Huron et Supérieur et la route Dawson. " Quelle différence dans les moyens de transport avec les anciens jours ! écrivait l'Archevêque au Supérieur général des Oblats au moment de partir de Montréal. Entre vingt-cinq, nous ne dépenserons pas autant que quand j'y suis allé avec le E. P. Aubert, et nous n'étions que quatre. Puis, au lieu de 62 jours, nous serons rendus en 8 et 12 jours. Je retourne, ajoute-t-il, sans avoir obtenu le but de mon voyage. Ma peine n'a pourtant pas été inutile et j'ai la confiance que tôt ou tard justice nous sera rendue (2)."
(1) Lettre au R. P. Lacombe, à bord de V International, ^ jxiin 1874. — Collection du E. P. Lacombe.
(2) Montréal, 31 mai 1874. — Archives de la Maison générale des Oblats.
Mgr ïaché et Mgr Grandin furent accueillis, à la descente de l'International, par MM. Eitchot, Proulx, Giroux, par les Pères Allard, Simonet et Camper, par la plupart des habitants de la ville épiscopale. " Le corps de musique des élèves du collège était allé aussi à sa rencontre et ses joyeuses fanfares se mêlèrent aux acclamations de la foule, lorsque le digne pasteur quitta le vapeur à bord duquel il était venu (1)."
Mgr Grandin célébra auprès de son père et de son ami la fête de saint Jean-Baptiste. Il officia pontificalement et Mgr Taché prêcha, recommandant à son peuple une vie mortifiée et l'union des esprits et des cœurs. L'évoque de Saint-Altert partit de Saint-Boniface, le 24 juin au soir^ avec trois prêtres, les Pères Brunet, Chapelière et Bonald ; un diacre, le F. Touze, plusieurs Frères convers, trois Sœurs Grises, qui se rendaient dans l'immense diocèse de Saint-Albert. Il emmenait 77 colis venus de France par le Kussia, destinés à ses missions, outre 15 destinés aux missions de 'Mgr Faraud. Plusieurs autres colis étaient en retard (2). Mgr Taché accompagna la pieuse caravane jusqu'à la Baie Saint-Paul.
Séjour a Le 30 juin, l'Archevêque assista à la distribution des prix au
St-Bonifnce ^ .
collège de Saint-Boniface et aux deux drames qui y furent joués. Le collège avait eu, cette année-là, 45 pensionnaires. Il avait pour directeur le P. Lavoie. Le prélat assista, le 6 juillet, à la séance de fin d'année du Pensionnat des Sœurs Grises à Saint-Boniface, et le 9 juillet, à celle de l'Académie de Sainte- Marie, à Winnipeg, tenue par les mêmes Sœurs. Tous ces établissements étaient très prospères et faisaient la consolation de l'Archevêque.
Le 11 juillet, ^\gv Taché se rendit à la Baie Saint-Paul^ accompagné du P. Lavoie, pour donner le sacrement de confirma-
(1) Le Mêtl.", n*-' du i:; juin 1S74.
(2) Lettre de Mgr Taché au P. Lacombe, Sahit-Boniface, 27 juin et 4JM)7/<'M874.
ARCHEVÊQUE DE SAIXT-UOXIFACE 245
tion et marquer l'emplacement d'une nouvelle église. Le 13, il donna la confirmation à Saint-François-Xavier.
Les sauterelles affligeaient le pays depuis de longues années. Piières a la En 1874, pendant le mois de juillet elles firent beaucoup de ra- ste-Anne
•^ " ^ contre les
vages. " Les sauterelles nous dévorent, écrit le prélat au sauteieiks. P. Lacombe le 25 juillet, c'est à n'y pas croire (1)." Mgr Taché ordonna des prières à la Bonne sainte Aune contre le fléau. Par son ordre une neuvaine fut faite à la cathédrale de Saint- Boniface, du dimanche 2 G juillet, fête de sainte Anne, au lundi 3 août (2).
Il plut à la grande patronne du Canada d'exaucer les supplications de ses enfants. 'On put avoir, cette année-là, même une demi récolte (3).
En 1874, il n'y avait encore dans les anciens Pays d'en Haut Anivéedes d'autres religieuses que les Sœurs Grises. Depuis trente ans, tt. ss. nn.
o 1 r ' de Jésus et
elles étaient seules à la peine, auxiliaires dévouées des mission- de Marie à
^ ' Wlnnlpeg.
naires, héroïnes dignes de l'éternelle reconnaissance de tous ceux qui aiment l'Eglise. Mais d'une part, les besoins se multipliaient; de l'autre, les divers Instituts, par leur variété, s'entr'aident merveilleusement pour rendre l'action de l'Eglise plus profonde et plus universelle. Mgr Taché avait demandé à la congrégation des Très Saints Noms de Jésus et de Marie, si renommée par son habileté dans l'œuvre de l'éducation, à lui donner quelques Sœurs pour Winnipeg. Quatre Sœurs arrivèrent le 22 juillet de Montréal sous la conduite du P. Lacombe, à bord de l'International, les Sœurs Cadieux (St Jean de Dieu), Duhamel, Linch et Nault. Elles descendirent à l'archevêché pour recevoir la bénédiction de l'Archevêque, furent visitées par les citoyens les plus distingués, entre autres M. Girard et M. Dubuc, et passèrent plusieurs jours au couvent des Sœurs Grises (4). Le dimanche 30 août, Mgr Taché, dans une homélie
(1) Saint- Bonif ace, bjuillit 1.S74.
(2) Le Métis, n'' du S août 1874.
(3) Ibid.
(4) Le Métis, n° du 5 sept. 1874.
sur la reconnaissance envers Dieu, invita tous les fidèles à remercier la bonté divine du nouveau sc^-ours qu'il envoyait aux répons de l'ouest dans la personne de ces généreuses missionnaires. Le lendemain^ les quatre Sœurs prirent possession de l'Académie Sainte-Marie, oii elles venaient succéder aux dévouées Sœurs Grises et où elles ont toujours depuis rempli avec le plus grand succès les fonctions d'institutrices. "Certes, s'écriait le journal de Saint-Boniface, ce fut un jour de bonheur pour la petite colonie d'Assiniboia que celui où, il y a trente ans, quatre généreuses Sœurs de la Cliarité abordaient sur le côté est de la rivière Rouge et y fondaient ce fo3er de dévouement qui a produit depuis lors des effets si merveilleux. Et ce doit être aujourd'hui un bonheur pour la province de Manitoba de voir arriver sur le côté ouest de la rivière Rouge quatre nouvelles religieuses d'une communauté différente, il est vrai, mais encore plus spécialement vouée que son aînée à la grande œuvre de l'éducation (1) ;" car, au Canada comme dans tous les pays, ainsi que le remarque le même journal, "il n'y a que la religieuse qui puisse remplir d'une manière parfaite les sublimes fonctions de l'institutrice (2)."
Bénédiction de ^-^ ^^ août, 'Mgv Taclié bénit la nouvelle chapelle construite chappHe'de psr Igs Pèrcs oblats ])our les catholiques de "Winnipeg. Après 3o^â'oûYi874. la bénédiction, il y célébra pontificalement la sainte messe, au milieu d'une affluence considérable. Le P. Lavoie fit un magnifique discours sur ce texte : " Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église. "
Quinze jours après, l'Archevêque consacra dans la nouvelle chapelle une cloche qui eut pour parrains M. Ma,sson, député au Parlement fédéral, l'hôte du prélat depuis plusieurs jours, si dévoué à la cause des métis, M. Royal, M. Monchamp, etc.
r<. p i.acomi.c ^^^ ^- Lacombe était depuis quelques mois curé de AVinnipeg MgrT*ch<:- 6t allait présider pendant plusieurs années au développement maf/e^t'son de la vraic religion dans la jeune cité. Xous avons parlé de ses
dictionnaire
cria.
(1) Le Mélii>.
(2j n>id.
AKCIIKVKQn. OK SATNT-ROXIFACE 247
voyages clans la province de Québec- et dans les Etats-Unis à la recherche de colons catholiques. Ces travaux ne suffisaient point à absorber sa généreuse ardeur. Il fit imprimer cette année-là même (187-i). avec l'aide du gouvernement fédéral, un dictionnaire et une grammaire cris auxciuols il travaillait depuis longtemps, qu'il avait achevés, renfermé avec le F. Scallan pendant tout un hiver dans im fort de la Compagnie de la Baie d'Hudson. C'était la première granmiaire et le premier dictionnaire qui paraissaient dans cette langue.
Le vaillant missionnaire voulut les dédier au grand Oblat qui avait été le premier à la peine parmi les sauvages du JSTord-Ouest et dont Dieu avait récompensé les travaux par des succès si admirables. On peut lire cette dédicace en tête de ces omn-ages.
" Je vous suis très reconnaissant, lui répond Mgr Taché, de la pensée que vous avez eue de me dédier le beau travail que vous publiez sur la langue des Cris. Il ne peut que m'être agréable de voir au commencement de ce livre une preuve si éclatante de la vieille et sincère amitié qui nous unit depuis que nous nous connaissons.
" C'est aujourd'hui le 22e anniversaire du jour où j'eus la satisfaction de vous rencontrer à Sorel. Que de fois depuis, j'ai remercié le bon Dieu de s'être servi de moi pour contribuer à assurer à nos missions les services si importants et si nombreux que vous leur avez rendus !
" Quelle consolation aussi pour mon cœur de religieux oblat de Marie Immaculée de n'avoir pas été étranger à votre admission dans notre chère Congrégation !
" Un souvenir agréable d'un voyage pénible m'inspire la prétention de me croire votre premier professeur en langue crise (Ekusi na ?)
" Vous avez depuis passé maître et j'en suis d'autant plus heureux que vos coimaissances et votre expérience vous mettent à même aujourd'hui de rendre public un trésor où pourront puiser avec avantage tous ceux qui voudront étudier la belle langue sauvage que vous possédez si bien.
Commencements de
" Quelques-uns de ceux qui se serviront de cette grammaire et de ce dictionnaire ne sauront peut-être pas ce qu'ils vous ont coûté de peine et de veilles, jusqu'à quel point ils ont ajouté aux fatigues de l'apostolat si laborieux que vous avez accompli dans les immenses plaines de la Kisi Katchiwan. Moi qui le sais, jefais des vœux pour que tous ceux qui profiteront de cet important travail soient animés du zèle si généreux et si constant qui vous a permis de l'accomplir.
" De tout mon cœur je bénis l'œuvre que vous livrez à la publicité.
" Puis je bénis l'auteur, dont je suis avec respect et affection le frère et l'ami dévoué. Saint-Boniface 27 mars 1874 (1)."
Les premières origines de X.-D. de Lorette se confondent à peu près avec celles de Sainte- Anne: les métis se portèrent peu à peu de Saint-Boniface et de Saint-Norbert vers les belles plaines qui s'étendent jusqu'à la Pointe-de-Chênes.
Depuis que le Eév. M. Giroux résida à Sainte-Anne, il visita de temps en temps Notre-Dame de Lorette: il disait la messe dans une maison privée, chez le digne M. Gauthier. Le 1er novembre 1873, le Eév. M. Fillion est envoyé de l'archevêché pour visiter la petite mission: il y chante les vêpres et y prêche le jour de la Toussaint, dit le lendemain la messe des morts et y fait un second sermon. De ce jour, Notre-Dame de Lorette est visitée tous les 15 jours, le dimanche, par un prêtre de l'archevêché, le plus souvent M. Fillion.
Au mois de mars 1874, M. Fillion est averti que le Bureau des terres va exiger que les habitants de Notre-Dame de Lorette rachètent leurs terres, s'ils veulent les conserver: c'était anéantir une paroisse catholique. Il porte aussitôt le fait à la connaissance de Mgr Taché, qui l'engage à partir à l'instant mêmepour Notre-Dame de Lorette, afin de faire signer des pétitions à chacun des propriétaires. M. Fillion se met en route le soir même, emploie toute la nuit à parcourir les maisons et à fairesigner les pétitions, selon une formule que lui a donnée M. Du-
(1) Voir en appenilice un spécimen do la langue crise, appendice A.
•Je Vol. — p. •.'!>
Pieiiiieie egli.se île Lorette, Mail.
iSeconde egli.se de yainte-Aime de.s Chênes, Mail. (Lieu de pèlerinage).
bue; à 4 heures du matin, il va prendre quelques instants de sommeil, recommence ensuite sa tournée et la continue la journée et la nuit suivantes : il envoie à Ottawa les pétitions recueillies, au nombre de plus de cent. La paroisse fut sauvée du coup qui la menaçait.
Les habitants donnèrent à leur sauveur $150 ; il en recueillit $200 auprès d'autres bienfaiteurs ; pendant l'hiver, il " fit chantier " dans la forêt, s'y établissant avec quelques métis et coupant des logs: avec cet argent et ces matériaux, le vaillant prêtre allait bâtir la première église, quand Mgr Taché l'envoya à Sainte-Agathe. M. Quevillon lui succéda quelque temps après à Notre-Dame de Lorette, et y construisit le premier édifice sacré.
Le Eév. M. Proulx avait établi sa résidence à Sainte-Agathe Développeen septembre 1873 ; il était chargé de visiter les colons dispersés ste-Agathe. sur les bords de la rivière Eouge jusqu'à la frontière des Etats- Unis. Comme il avait une haute valeur intellectuelle, Mgr Taché lui confia M. Samoisette, clerc minoré, pour qu'il achevât de lui enseigner la théologie : le simple presbytère d'une pa-roisse à ses débuts devenait, comme dans l'antiquité, une maison d'éducation ecclésiastique.
En 1874, M. Proulx construisit '"'le presbytère jaune," de 22 X 26, ainsi appelé à cause de sa couleur, attenant à la petite chapelle.
Le Eév, M. Fillion succède à M. Proulx au mois d'octobre 1874. M. Samoisette continue à demeurer avec lui comme avec M. Proulx, est ordonné à Saint-Boniface le 6 janvier suivant, fête des Eois et revient auprès de M. Eillion pour l'aider à Sainte-Agathe et dans les missions dispersées le long de la rivière Eouge ; mais il tombe presque aussitôt malade de rhumatismes inflammatoires. M. Fillion le renvoie à l'archevêché, pour qu'il y reçoive les soins dont il a besoin; il n'en revient qu'au mois d'avril. Nous allons voir les deux amis commencer en même temps la fondation de deux paroisses nouvelles, Saint- Jean-Baptiste et Saint-Pierre.
250 ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE
Nous avons parlé du Comité du Nord-Ouest établi pour faire une enquête sur les troubles de la Eivière-Eouge et sur la promesse de l'amnistie. On attendait avec impatience le rapport qu'il devait faire de son enquête. Ce rapport parut enfin au commencement de septembre 1874. Il comprend 208 pages. Le principal témoignage qu'il renferme est celui de Mgr Taché; les autres témoignages sont ceux du P. Ritchot, des bon. Archibald, H. Langevin, Royal, McTavish, Smith, Bannatyne, Sutherland, Sir John McDonald, des MM. Masson, Boivin, Bunn, Cowan, Dennis, Hargrave, Lynch, Spence et Suite. Ce document sera à jamais, nous le répétons, avec la brochure de Mgr Taché, l'Amnistie, une des principales sources de l'histoire du Nord-Ouest à cette époque. Il établit de la manière la plus éclatante que l'amnistie avait été solennellement et plusieurs fois promise.
L'hon. F. Fournier envoya, le 3 septembre 1874, à Mgr Taché n'er. deux copies du Rapport du comité du Nord-Ouest, et lui écrivit
en même temps que ce rapport allait être communiqué officiellement au gouvernement Impérial.
" Les journaux ministériels français, lui répond l'Archevêque le 16 septembre, nous avaient assurés que la chose était faite depuis longtemps; pour ma part, je n'en croyais rien; mais maintenant vous me donnez l'assurance que la chose se fera. "
" Quel sera le résultat ? ajoutait-il. Il est impossible de le prévoir à ceux qui ignorent de quelle manière le gouvernement canadien appuiera ce rapport, car il est évident que l'x^ngleterre ne prendra de détermination que celle qui sera suggérée à Ottawa. Je n'ai pas besoin de vous dire quelles sont mes convictions sur cette question. J'ai engagé ma parole, à la demande du gouvernement de mon pays, et je tiens ceux qui sont au pouvoir responsables des engagements pris ainsi et pour éviter des complications qui auraient eu les plus déplorables conséquences (1). "
Quelques jours auparavant, tout Saint-Boni face avait, à sa
Lettre à M. F. Tour-
(1) Lettre du 16 sept. 1874. — Archives de l'arclievêché de Saint- Boniface. La copie, par erreur, porte la date du 19 septembre.
ARCMHVKQLK DE SA I NT-HOX t FACK 251
manière, protesté contre le déni ou les délais de l'amnistie. Nous avons dit que L. Eiel, nommé député par le comté de Provencher au printemps, avait été expulsé par la Chambre des Communes. Les élections eurent lieu de nouveau dans le comté de Provencher le 3 septembre ; Eiel fut renommé par acclamation : le peuple déclarait par un verdict solennel, contre les orangistes c-ourroucés, que le chef du Gouvernement Provisoire ne méritait pas la prison, mais un siège dans les conseils de la nation.
Le 16 septembre au soir, Mgr de Saint-Boniface, accompagné Nouveau du P. Grouard, se mit en route à bord du Selkirk pour aller dans Ta^p^ovince' la province de Québec. Tous les évêques du Canada avaient été ''^ Québec, convoqués au 200e centenaire de la fondation du siège de l'ancienne capitale de la Nouvelle-France. L'Archevêque de Saint-Boniface voulut s'y rendre, soit pour honorer l'église mère et maîtresse de toutes les églises de l'Amérique septentrionale, soit pour voir ses collègues et les prier d'intervenir en faveur de l'amnistie par une demande collective.
'^ Il passa cinq semaines dans ce voyage (1)." Il assista, au commencement d'octobre, aux magnifiques cérémonies qui eurent lieu à Québec à l'occasion du glorieux centenaire. Ses collègues lui témoignèrent autant de vénération que d'attachement et consentirent sans peine à signer tous la demande de l'amnistie. Le prélat vit à Ottawa plusieurs hommes politiques et leur parla ■de nouveau de la question qui lui tenait tant à cœur.
Il revenait plein de joie à son église et " ne s'était pas trouvé si bien depuis dix ans, " quand un pénible accident vint contrister son retour et le clouer sur son lit pour de longues semaines.
" Parti de Montréal le lundi " 12 octobre, il était à la Grande Retour dans le Fourche le vendredi suivant et devait être à Saint-Boniface le Fr^fcTuredtia samedi dans la nuit, '' faisant tout le trajet en 5 jours et 15 heu- '"""'"'■ res. " Mais, à la Grande Fourche, il " saute sans précaution de voiture pour prendre le stage;"' son pied droit "s'embarrasse sur le siège ; " il " fait effort pour ne point tomber et arrive avec
il) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Bonifacr, 8 janvier 1875. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.
CoDdamnation à mort d'Âmbroise lapine.
Requête de M. Tacbé.
une violence telle sur le pied gauche qu'il se fracture un os. '^ Heureusement un chirurgien se trouvait là et, par des soins intelligents, " détourna les conséquences graves " qu'aurait pu entraîner Faccident. Mgr Taché laissa le stage, attendit le bateau à vapeur et revint, dit-il, " peu glorieusement " à Saint-Boniface (1). Il garda ensuite le lit pendant dix semaines (2). Il écrivait le 31 décembre à l'archevêque de Québec: "Sans être guéri tout à fait, je suis bien mieux. J'ai pu dire la sainte messe dimanche et la dirai demain. J'ai même annoncé une ordination pour le jour des Eois (3). " Néanmoins il se ressentait encore de la fracture le 24 février suivant (4) et même le 9 mai (5).
Cependant la persécution contre les métis suivait son cours.
Le mercredi 28 octobre, " après quinze longues journées de séances ", malgré l'éloquent plaidoyer de M. Chapleau, venu tout exprès de la Province de Québec pour défendre l'accusé, et des autres défenseurs, Ambroise Lépine fut condamné par la cour du Banc de la Reine, siégeant à Winnipeg, à être pendu le 29 janvier suivant pour avoir participé à la mort de Thomas Scott .
Mgr Taché adressa au Gouverneur général, le jour même de la condamnation, une pétition, oii après avoir rappelé sommairement les principaux faits tels que le lecteur les connaît, il demandait que la sentence de mort fût " révoquée ou commuée. " Le même jour, il écrivait au même Gouverneur : " Je viens d'a-
(1) Lettre de M;:r Taclié à M<rr GranAiu, Saint-B<mifare, 6 nov. 1874 : Archives île l'évêché de Saint-Albert. — Lettre de M. Forget-Dei^patis à Mgr Tascherean, Saint-Bmiifac, 2 nor. 1874: Archives de l'archevêché de Québec.
(2) Lettre à Mgr Grandir), »Sin)//-/?onîy«c?, 8 janj-iVr 1875; au P. Aubert, Saint- Boni face, 2b février 1875.
(3) Arcliives de l'archevêché de Québec.
4) Lettre à Mgr Taschereau, Saint- Bonif ace, 2-i février 1875. (5) Lettre à Mgr Grandin, Saint- Bonif ace, 9 mai 1875.
dresser à A^otre Excellence une pétition pour demander la commutation de la sentence de mort portée contre Ambroise Lépine par suite de l'exécution de Thomas Scott. J'ai cru devoir faire cette demande individuellement à cause du rôle que j'ai joué dans la pacification du Nord-Ouest. A cette pièce officielle, je joins la présente que je prends la liberté d'adresser à Votre Excellence comme lettre privée pour appuyer ma requête. . . A la demande du gouvernement de mon pays, j'ai sacrifié le charme et l'attrait qu'avait pour mon cœur le séjour de Eome pendant le Concile œcuménique du Vatican ; j'ai fait un long et pénible voyage pour me rendre au Fort-Garry. Là mon action a été telle, qu'après mon arrivée, pas un acte répréhensible n'a été commis par les insurgés comme corps ; la paix a été rétablie ; les difficultés ont eu la solution paisible que désirait le gouvernement impérial, ainsi que celui du Canada. Je ne crains pas d'affirmer que j'ai rendu d'importants et éminents services. Ces services m'ont, il est vrai, valu des témoignages honorables et la satisfaction d'une conscience qui a fait son devoir ; d'un autre côté, j'ai eu à souffrir bien des déboires, des peines, des fatigues et des humiliations. La plus sensible de ces humiliations, ça été le reproche qu'on m'a fait d'avoir trompé le peuple vers lequel j'avais été envoyé. J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Excellence que le succès de ma mission est dû en grande partie à la promesse formelle et positive que j'ai faite d'une amnistie générale, complète et entière. On prétend que j'ai promis plus que je ne devais. Je dois déclarer ici sous parole d'honneur, -et au besoin je le ferais sous la foi sacrée du serment, que j'ai agi de la meilleure foi du monde, et sans soupçonner que je promettais trop ou que je trompais en quoi que ce fût. Parmi ceux qui m'ont cru, se trouve M. Ambroise Lépine, aujourd'hui condamné à mort parce qu'il a ajouté foi à ma parole. Sans récriminer en quoi que ce soit sur tant de choses qui m'ont été excessivement pénibles, je viens conjurer humblement Votre Excellence d'user du privilège que lui confère sa position de représentant de notre Gracieuse Souveraine. Je viens vous conju-
rer, My Lord, d'user de la prérogative de clémence et do pardon dans toute son étendue. Oui, My Lord, je n'hésite pas à vous demander non seulement de commuer la sentence de mort lancée contre Ambroise Lépine, mais je supplie de vouloir bien accorder un pardon complet et immédiat et de rendre à ses vieux et si respectables parents un fils affectueux, à sa femme un mari dévoué et à ses pauvres petits enfants un père si nécessaire à leur existence (1). "
Le parlement de Québec, sur l'appel de Thon. Cliapleau, rendit un vote unanime en faveur de Famnistie. De toutes parts, les Canadiens-Français adressèrent des pétitions en faveur de Lépine. On ne compte pas moins de 253 pétitions, couvertes de 58.568 signatures (2).
^ éveques^o la ^^ mois plus tard, l'archevêque et les six évoques de la Pro- Québoc on'fa vipcc dc Québcc adressèrent une requête au Gouverneur général, ramiilstic, lord Dufferin, en faveur de l'amnistie. Ils déclarent " qu'ils ont appris avec chagrin l'état dc trouble où se trouve maintenant la Province de Manitoba et qu'ils craignent que cet état ne s'aggrave si l'on n'y apporte un prompt remède; que ce remède ne peut être qu'une amnistie pleine et entière. . . " Ils rappellent " que cette amnistie a été promise de la manière la plus formelle par le gouvernement en 1870, lorsqu'il députa Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, auprès de son peuple, pour l'engager à se soumettre au nouvel ordre dc choses réglé par le gouvernement impérial; qu'il est certain que ce digne prélat, que l'on avait prié instamment de revenir pour cela de Rome, eût refusé de se charger d'une pareille mission, s'il eût pu prévoir qu'on mettrait en doute la validité des promesses qu'on l'avait chargé de faire;... que les soussignés ressentent vivement la situation compromettante où se trouve leur digne collègue par suite de l'inexécution des promesses que le gouvernement lui avait faites, et que, si on ne s'empresse de la faire
nov. 1874.
(1 1 Copie dans les archives de l'arclievèclié. Ambroise L^'-pine avait quatre enfants.
(2) Le Métis, n'^ du 27 février 1875.
cesser, il serait difficile de conserver entre le gouvernement et les chefs de l'Eglise catholique en Canada cette confiance mutuelle qui a contribué efficacement jusqu'à ce jour à faire régner la paix et l'harmonie dans la Puissance; que la dite amnistie ayant été promise sans limites doit être accordée comme telle, pour mettre fin à l'irritation causée par le résultat du procès Lépine ..." Ils concluent en priant le Gouverneur " de vouloir bien prendre leur requête en considération et d'user de la juste influence dont il jouit auprès du gouvernement impérial, pour obtenir que l'amnistie promise soit proclamée aussitôt, et qu'il soit mis fin à l'agitation et à l'inquiétude qui régnent à ce sujet parmi les loyaux sujets de Sa Majesté dans la Puissance du Canada. "
La requête est signée de l'archevêque de Québec, des évêques de Montréal, Saint-Hyacinthe, Rimouski, Sherbrooke, Ottawa ' et de l'évêque de Gratianopolis, coadjuteur de Montréal (1).
M. Cazeau, vicaire général de Québec, se rendit à Ottawa auprès de lord Dufferin pour appuyer cette pétition, et lui adressa ensuite quelques observations à la même fin. Certains Ontariens disaient que les promesses d'amnistie faites par Mgr Taché n'obligeaient pas le gouvernement, parce qu'il avait outrepassé ses instructions. Or, écrit M. Cazeau à lord Dufferin, " Mgr Taché avait été autorisé de vive voix par Sir John McDonald et Sir George Cartier, représentant le gouvernement, à promettre une amnistie générale . . . Mais, supposé qu'il ne fût pas strictement autorisé à promettre une amnistie générale, on ne peut nier du moins que le digne prélat n'ait fait cette promesse avec la conviction intime qu'il en avait le droit. Or, même dans ce cas, il semble que les sacrifices qu'il s'était imposés, pour venir en aide au gouvernement, obligent celui-ci à sanctionner ce qu'il avait dû faire pour le succès de sa mission. Car, que Votre Excellence le veuille bien remarquer, si l'Archevêque s'était présenté à son peuple en lui déclarant que les chefs
(1) Copie aux archives de l'archevêché de Saiiit-Boniface.
étaient exceptés de l'amnistie promise, il aurait échoué, sans aucun doute, (dans ses tentatives de pacification ( 1 ) .' iTopositions Le gouvernement d'Ottawa, en laissant condamner un des
•iu cablmt . . i j> i /-i i -i-, • ■
McKenzio. priucipaux ciieis du (jrouvernement Frovisoire, avait permis aux Ontariens de reprendre leur revanche et de jeter la flétrissure sur le mouvement qui avait sauvé la race française de la destruction. Il pouvait maintenant donner une satisfaction à l'Archevêque de Saint-Boni face, à ses collègues de la province de Québec, au parlement de Québec et à toute la population française, ajoutons, à tous les hommes sensés et honnêtes du Canada.
Le 11 février 1875, l'hon. McKenzie, s'appuyant sur les dépositions faites devant le comité du Xord-Ouest et sur le rapport de ce comité, propose au parlement fédéral le vote d'une série de considérants et de résolutions qui concluent à la promulgation d'une amnistie partielle.
" Il appert, disent les considérants, qu'en 1870 le représentant accrédité du gouvernement canadien fit des promesses d'amnistie à diverses personnes distinguées du Nord-Ouest, avec pj'ière de les communiquer aux parties intéressées et que la chose fut faite; que les assurances données de bonne foi, au nom du gouvernement impérial, par l'envoyé du gouvernement canadien, l'Archevêque Taché, ne furent jamais désavouées par le dit gouvernement canadien; que la conviction qu'une amnistie serait accordée facilita l'acquisition du Nord-Ouest par le Canada.
" Il appert qu'en 1871, le Lieutenant-Gouverneur de Manitoba, au nom de Sa Majesté la Eeine, invita tous les habitants à la défense du territoire et demanda spécialement les services de Louis Riel et de A.-D. Tx'pine; que le dit Lieutenant-Gouverneur communiqua officiellement et par écrit à ce sujet avec les dits Louis Eiel et A.-D. Lépine qui, conjointement avec P. Parenteau, levèrent un corps considérable d'hommes; que leurs services furent acceptés; que le Lieutenant-Gouverneur donna une poignée de main à Ix)uis Riel et à A.-D. Lépine, et passa en revue le bataillon qu'ils commandaient. "
(1) lettre du 11 décembre 1874. — Ihid.
l^s deux autres considérants rappellent qu'en 1872 Kiel et Lépine consentirent à s'expatrier pour un temps sur la demande des ministres d'Ottawa et avec leur argent, et qu'au cours des élections générales, Riel retira sa candidature dans Provencher pour permettre à Sir George-E. Cartier d'être élu ; qu'en 1873, Sir John-A. McDonald déclara, ainsi que ses collègues de la province de Québec et leurs amis, qu'il n'avait point d'objections à ce que le gouvernement de Sa Majesté donnât l'amnistie, ce qui, pensait-il, serait accepté avec joie par le peuple canadien.
Les résolutions fondées sur ces considérants, portent que *' dans l'opinion de la chambre, il n'est pas de VintérH du Canada, ni honorable pour ce pays, que la question d'amnistie reste dans son état actuel; que dans l'opinion de la chambre, il convient qu'une amnistie pleine et entière soit accordée à toutes les personnes impliquées dans les troubles du Nord-Ouest pour tous les actes commis dans les dits troubles, excepté seulement Louis Riel, A.-D. Lépine et W.-B. O'Donaghue ; qu'une pareille amnistie soit accordée à Louis Riel et à A.-D. Lépine, à la condition toutefois d'un bannissement de cinq années des Possessions de Sa Majesté. "
Les propositions de l'hon. McKenzie sont suivies d'ardentes Débats au Pardiscussions, où la passion, il faut bien le reconnaître, sont loin tawa° . d'être étrangères. Le 12 février, le chef du cabinet libéral fait un long discours pour développer sa thèse, que le gouvernement con&ervateur de Sir John-A. McDonald a promis l'amnistie et, qu'en conséquence, le gouvernement actuel doit à l'honneur du pays de ne pas forfaire à la parole donnée. Sir John, après avoir pendant plusieurs années avoué ses promesses et celles de ses collègues, " malgré les interpellations qui avaient été faites en pleine chambre, à plusieurs reprises, exprès pour provoquer la négation de l'amnistie, (1) " avait nié l'année précédente devant le Comité du Nord-Ouest qu'il l'eût jamais promise. Cette foisci, à l'encontre de l'hon. McKenzie, dans un discours qui ne dure pas moins de trois heures, il prétend que l'amnistie n'a
(1) Mgr Taché, \ Amnulie, p. 54.
Vote d'une am- Distie partielle.
Une réflexion de Mgr Taché.
pas été promise et déclare que s'il combat les propositions du gouvernement libéral, c'est parce que celui-ci se montre lâche en voulant s'abriter derrière le parlement.
Après deux longues séances, dont l'une se termine à 3 heures du matin, les propositions du cabinet McKenzie sont adoptées à une majorité de 126 voix contre 50. Il est demandé que Lépine soit gracié de la peine de mort, mais ait à choisir entre 18 mois de prison ou 5 ans d'exil, que Eiel soit condamné à 5 ans d'exil et O'Donaghue exclu de l'amnistie ; personne d'autre ne pourra plus être inquiété pour une participation quelconque aux troubles du Nord-Ouest.
Depuis quatre ans, le gouvernement fédéral s'agite en tout sens pour trouver quelque moyen de satisfaire les défenseurs de l'ordre et de la justice sans mécontenter les fanatiques d'Ontario. Le dernier pas ressemble à toute la marche. '• On affirme qu'il faut une amnistie, — nous citons Mgr Taché, — parce qu'en 1870, des promesses ont été faites n plusieurs personnes distinguées de Manitol)a; parce que l'Archevêque Taché, de bonne foi, fit les mêmes promesses au nom du gouvernement impérial; que ces promesses n'ont point été désavouées; et que l'acceptation do ces promesses a facilité l'acquisition du territoire du Xord-Ouest ; et, chose étrange, on exclut du bénéfice d'une amnistie pure et simple ceux précisément qui en ont reçu l'assurance d'une manière îjîus explicite, plus directe et plus perso7inelle,cGux qui, se reposant sur ces promesses, ont déterminé leurs compatriotes à les accepter, et par cela même à cesser toute résistance. On demande une amnistie, parce qu'en 1871, ^MM. Eiel et Lépine ont été personnellement invités à prendre les armes, qu'ils l'ont fait, que le Lieutenant-Gouverneur a échangé avec eux des poignées de main et inspecté les troupes sous leur commandement; et ce sont précisément ces messieurs que l'on exclut seuls du bénéfice de l'amnistie générale, que leur conduite a, dit-on, méritée. On demande une amnistie, parce qu'en 1872, MM, Eiel et Lépine ont été priés, au nom des autorités, de s'expatrier pour un temps, et
ARCHKVÊQITE DE SAINT- BON I FACK 259
que l'un d'eux a procuré un siège en parlement à un des ministres fédéraux ; et ce sont précisément MM. Riel et Lépine que l'on bannit des possessions britanniques, et cela pour cinq ans, période fixée évidemment pour que celui qui a fait élire Sir George au dernier parlement, ne puisse ni prendre son siège dans le parlement actuel, ni se faire élire pour le prochain parlement. On demande l'amnistie, parce qu'en 1873, Sir J.-A. McDonald, comprenant que l'amnistie partielle offerte alors par le gouvernement impérial ne satisferait pas, donna des assurances qu'il prendrait des moyens de travailler dans un sens dont le résultat serait une amnistie sans condition; et c'est précisément en vertu de ces assurances que l'on fait des exceptions que Sir John ne voulut même pas proposer, parce qu'il savait qu'elles ne donneraient pas satisfaction. L'intérêt du pays veut que l'on termine la difficulté, et on la laisse sans une solution complète; l'honneur du pays veut que les promesses faites soient accomplies, et on déclare qu'on les sacrifie en partie (1). "
Mais le vote des résolutions par la chambre des communes n'était point encore la promulgation de l'amnistie. Car, — nous l'avons assez entendu dire aux ministres d'Ottawa, — ce n'est pas au gouvernement du Canada, c'est à la Reine qu'il appartient de faire grâce.
Après le vote du parlement, avant l'acte définitif de la Eeine, Les dépêches de le gouvernement McKenzie livre a la publicité des dépêches et de lom
° . , . , . Carnarvon.
concernant la commutation de la sentence de Lepine et l amnistie du Nord-Ouest. " C'étaient deux dépêches, l'une de lord Dufferin, Gouverneur général du Canada, en date du 10 décembre 1874, l'autre du comte Carnarvon, secrétaire d'Etat du gouvernement d'Angleterre pour les colonies, en date du 7 janvier 1875. La seconde était une réponse à la première; toutes les deux se rapportaient à la concession de l'amnistie, et semblaient avoir la prétention de justifier les résolutions et de préparer la sentence de la Eeine qui allait en être l'exécution.
Les deux hommes d'Etat déclaraient, avec les périphrases et
(1) Encore l'amnistie, pp. 35-36.
tle.
les réticences en usage dans la diplomatie, que le gouvernement d'Angleterre ne pouvait accorder une pleine amnistie, qu'il n'en avait aucune obligation, que Mgr Taché avait outrepassé ses instructions en la promettant sans condition, qu'il avait eu le tort de se considérer comme un plénipotentiaire au lieu de se regarder comme un délégué, semblable à ceux qui l'avaient précédé, MM. Thibault, de Salaberry et Donald Smith. Ils alléguaient, à l'appui de leur thèse générale, divers faits, notamment la réserve et la froideur du Gouverneur général en recevant le prélat à Xiagara.
^*cîinre*de'*'^*^ Mgr Taclié crut qu'il devait à son honneur et à la vérité de eufVamnfs- contrediie ces dépêches officielles et de rétablir l'exactitude des faits. Ces documents, dit-il, " me mettent trop directement en cause pour qu'il me soit possible de me taire. Ceux qui ont inséré mon nom dans ces documents et qui ensuite les ont livrés à la publicité, ne peuvent pas trouver mauvais que je m'occupe de ce "qu'eux-mêmes m'attribuent. "
Une autre circonstance l'engageait à élever la voix. Un télégramme mensonger, lancé on ne sait par quelle main ni dans quel but, avait répandu la nouvelle que l'Archevêque de Saint- Boniface avait donné son approbation aux considérants et aux résolutions du cabinet MacKenzie. " J'ignore, observe le prélat, si l'on a répandu cette nouvelle pour me forcer à parler; mais ce qui est certain c'est qu'on m'en a imposé l'obligation, et Je veux le faire en toute franchise et liberté. "
Monseigneur de Saint-Boniface se mit au travail dans les derniers jours de février. Huit jours après, il livrait à l'impression l'ouvrage terminé (1). La brochure parut en français et en
'1) " Je me propose, écrit-il le 25 février, de préparer la semaine prochaine nne antre pièce pour répondre aux !<inguliers avancés des lords Dufferin et Carnarvon." — Lettre an R. P. Anbert, Saint-Boniface, 2b février {jeudi) 1875. — Arcliives de la Maison générale des Oblats.
"J'ai cm devoir écrire encore unebrocliure sur l'amnistie, écrit-il le 9 mars. Je vous en envoie une copie et nne anglaise au P. Lestanc. Je n'ai pas cru devoir garder le silence après les assertions de lord Dufferin. An reste, vous verrez et vous jugerez vous-même." — Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 9 mars 1875.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 2t)l
anglais avant le 10 mars; le texte français comprend 42 pages compactes. Elle a pour titre: Encore l'amnistie, et est divisée en deux parties: 1° Réflexions sur la dépêche de lord Dufferin en date du 10 décembre 1874, et sur la réponse du comte Carnarvon, en date du 7 janvier 1875 ; 2** Réflexions sur les Résolutions proposées par l'iion. M. A. MacKenzie à la chambre des communes d'Ottawa au sujet de l'amnistie, 11 février 1875."
"J'avoue, dit-il en commençant la discussion des dépêches, qu'il me répugne extrêmement de traiter la question que j'aborde, au point de vue qui m'est imposé; il me répugne surtout de venir publiquement faire la critique d'une pièce officielle, écrite par Son Excellence le Gouverneur Général. Par goût, comme par conviction, non seulement je respecte l'autorité, mais même je respecte ceux qui en sont revêtus, et ce n'est qu'avec un regret bien vivement senti que je me vois forcé de contredire le Représentant de notre Souveraine. J'ai pourtant la confiance que si le Très Honorable Comte Dufferin veut bien porter la condescendance jusqu'à lire attentivement les pages suivantes, il se convaincra que j'ai le droit de réclamer contre la manière injuste avec laquelle je suis traité. J'ai une trop haute idée des sentiments élevés qui distinguent Son Excellence, pour ne pas croire qu'Elle-même trouvera légitime la défense provoquée par l'attaque. Ces attaques, j'aime à le croire, ne sont pas celles de la malveillance à mon égard, mais elles viennent de trop haut pour que je puisse permettre que l'histoire les enregistre san^ un effort de ma part pour les repousser (1). "
Mgr Taché reprend une à une les allégations des hommes *^"ma%*iferdu d'Etat, et montre, avec la dernière évidence, qu'elles s'appuient depe^ches' ^** sur des faits ou des textes mal interprétés et qu'elles sont dé- comfes!^ menties par l'ensemble des documents, comme par les circonstances et les résultats des négociations.
Nous ne voulons pas analyser les réponses et les raisonnements du grand Archevêque ; nous croyons que ce travail n'est point nécessaire pour former le jugement du lecteur. Nous vou-
(1) Encore ramnistie, p. 4.
262 VIE DD MUR TACllÉ^ O. M. I..
Ions cependant faire trois ou quatre réflexions, qui montrent combien les allégations des deux hommes d'Etat anglais ont fait de peine à l'âme loyale et sensible de celui qui avait rendu en 1870 de si éminents services à la Couronne d'Angleterre et au Canada tout entier.
"Je n'ai jamais demandé l'amnistie, s'écrie-t-il, e/i faisant valoir que je me suis rendu à la Rivière-Rouge comme plénipotentiaire. Je n'ai jamais cru que ma mission ou mes pouvoirs avaient une nature ou une étendue autres que ceux confiés aux messieurs qui m'avaient précédé. Je n'ai jamais prétendu que de moi-même je pouvais promulguer un pardon au nom de la Reine. Encore moins ai-je cru que je pouvais effacer motu proprio une condition essentielle dans la promulgation royale (1)." "Les comte Dufïerin et Cameron sont certainement plus en mesure que moi de connaître ce qui peut constitutionnellement engager la Couronne ; mais j'ai droit à ce que Leurs Seigneuries ne m'attribuent pas, pour tirer les conclusions qui leur paraissent convenables, une attitude que je n'ai jamais prise, et des prétentions que je n'ai jamais eues ; et ce, lors même que d'autres commettent cette erreur (2).*'
Mais l'amnistie a été réellement promise, promise par le Gouverneur Général, agissant comme représentant de la Eeine, comme par les ministres canadiens; promise dans les documents officiels comme dans les conversations particulières. " Il est vrai, observc-t-il au sujet des conversations particulières, que la dépêche " de lord Dufïerin " semble ne vouloir tenir aucun compte des conversations. J'avouerai ingénucment que j'étais trop peu homme d'Etat pour croire que la parole des hommes d'Etat ne signifie rien (luand elle n'est point t^ur le i)apier. J'ignorais qu'après m'en avoir dit assez pour que lord Lisgar pût m'écrire le 16 février: "Vous êtes pleinement au courant des vues de mon gouvernement, " je ne devais tenir aucun compte de toutes ces instructions et explications données de vive voix,
(1) Encore l' Amnistie, p. 7.
(2) Ihid, p. 24.
et que tout ce qui n'était pas écrit ne devait nécessairement avoir aucun poids (1). "
Les instructions et les promesses avaient été données, prétendaient lord Dufferin et lord Carnarvon, dans l'ignorance de l'exécution de Scott, et n'engageaient plus leurs auteurs, cette mort survenue. Mais, répond l'Archevêque, "si les autorités ne m'avaient donné la direction reçue que parce qu'elles ignoraient ce qui s'était passé à la Eivière-Rouge, pourquoi, en apprenant le déplorable événement de la mort de l'infortuné Scott, ontelles évité systématiquement de me dire un seul mot qui pût modifier l'impression qu'on savait avoir été produite sur moi à Ottawa? Si j'avais eu tort de donner l'assurance du pardon. pourquoi, je le répète, lorsque, le 7 mai, je priais officiellement M. Howe d'informer Son Excellence en Conseil, que je continuais de déclarer en publie et en particulier que les intentions des autorités n'étaient point changées à l'article du pardon pourquoi ces autorités ne m'avertissaient-elles pas que je m'étais trompé, que les circonstances étaient changées, que la mort de Scott excluait du pardon ceux qui y avaient participé? Loin d'accomplir ce simple acte de justice à mon égard, on me laisse sous la même impression et, comme pour m'encourager à continuer les mêmes promesses, l'hon. secrétaire d'Etat pour les Provinces m'écrit officiellement le 27 mai: "Son Excellence le "^^ Gouverneur Général reconnaît hautement les efforts que vous ' avez faits dans l'intérêt de la paix et de la conciliation. " Puis, le 4 juillet, il dit encore: "Je n'ai pas besoin de vous assurer jue vos efforts aussi zélés que précieux ont été dûment appré- "ciés... Je compte que vous ne vous sentirez pas disposé à ^'ralentir vos efforts. " Si ce qui précède ne signifie rien, dans le sens de l'amnistie, il signifie certainement qu'on n'a pas eu a mon égard le degré de bonne foi que j'ai eu, moi, dans toute cette affaire, et qu'on s'est joué de moi indignement (2)." Les deux hommes d'Etat blâmaient Mgr Taché d'avoir re-
(1) Encore l'Amnistie, p. 8.
(2) Ibid., pp. 8-9.
connu le Gouvernement Provisoire et davoir fait la promesse d'une complète amnistie. Mais, répond le prélat, "avant mon arrivée à Fort-Garry, le gouvernement de la compagnie de la Baie d'Hudson avait cessé d'exister, le Gouvernement Provisoire avait été consolidé du consentement même de Thon. William McTavish, ex-gouverneur. Ce Gouvernement Provisoire, qu'on le qualifie comme on voudra, était reconnu par toute la population; le commissaire officiel canadien, pour éviter de plus grands malheurs, avait travaillé à sa consolidation; les délégués officieux, MM. Thibault et de Salaberry, pour les mêmes raisons, en avaient fait autant; pouvais-je, moi, arrivé le dernier et sans autorité, me mettre en opposition avec ceux qui m'avaient précédé et à qui j'avais ordre '"de prêter mon conaours?" Devaisje travailler à une nouvelle révolution ? Pouvais-je me renfermer dans une abstention dont la stérilité aurait été encore plus désastreuse que les tentatives violentes faites jusque-là? Au risque de nouvelles complications et contrairement à l'avis de ceux qu'on m'avait dit de consulter, devais-je différer de faire connaître les intentions des autorités qui m'avaient appelé en toute hâte de Eome? Xous n'avions ni télégraphe, ni courrier régulier, ni possibilité d'avoir des réponses d'Ottawa avant six ou sept semaines; le printemps approchait avec le danger d'une invasion de l'étranger. Mon arrivée était attendue comme l'époque définitive des déterminations à prendre. Si les nouvelles que j'apportais étaient de nature à satisfaire ou à donner de légitimes espérances, les délégués devaient partir et aller négocier les arrangements à conclure avec le Canada. Si au contraire, les nouvelles n'étaient pas satisfaisantes, c'en était fait de tout arrangement avec le gouvernement canadien et on prenait les moyens de lui résister énergiquement. Toutes les propriétés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, toutes ses fourrures, marchandises, armes et munitions étaient entre les mains du Gouvernement Provisoire; la population entière pouvait être rançonnée et entraînée noïens voïens dans une lutte, criminelle sans doute, mais par cela même plus regrettable. Les sauvages avaient une attitude menaçante. Des Féniens et des volontaires
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américains sollicitaient la permission de venir prêter main-forte. Il n'y avait pas de temps à perdre. MM. Thibault, McTavish et de Salaberry pensaient comme moi, et bien d'autres pensaient comme nous; avec cela, on prétend que moi, simple messager d'une bonne nouvelle, simple envoyé pour une mission de bienveillance, je devais me taire, je devais cacher le message qui seul pouvait nous sauver de la ruine ! . . . Je ne crois pas qu'il me fût possible d'agir autrement que je ne l'ai fait. Ils sont nombreux et variés les désagréments que cette question d'amnistie m'a attirés; néanmoins, après cinq années de réflexions, je suis plus que jamais convaincu que j'ai fait mon devoir, qu'au lieu d'abuser de la confiance que l'on m'avait témoignée, je suis au contraire entré entièrement dans les vues qu'on m'avait dit être celles du gouvernement impérial, qui voulait faire " épuiser tous les moyens d'explication et de conciliation avant d'en venir à la force. " Comment pouvais-je penser que ces vues étaient changées et que les conditions dont on parle avaient plus de portée qu'on ne m'avait dit, lorsque le 32 mars. Sir F. Eogers écrivait officiellement : '' Les troupes ne doivent pas être employées pour imposer la souveraineté du Canada à la population de la Eivière-Rouge, si cette dernière refuse de l'admettre (1). " ^■' Puisqu'on ne pouvait éviter la guerre que par la transmission des promesses qu'on m'avait confiées, j'aurais été grandement répréhensible en ne les transmettant pas. " L'Evêque, en faisant connaître les promesses au Gouvernement Provisoire et à ceux qui avaient pris les armes, fit une œuvre d'humanité en arrêtant la guerre, une œuvre de patriotisme, en amenant l'union pacifique de la colonie d'Assiniboia, de la terre de Rupert et du ISTord-Ouest au Canada; il ne mérite donc que ■des éloges et de la reconnaissance.
Il est vrai, certains militaires lui surent mauvais gré de son ■œuvre de pacification. " De jeunes officiers de l'armée impériale, dit-il, ont compris mon action dans toute cette affaire; ils m'en ont voulu et ont écrit contre moi, parce qu'ils croyaient
(1) Encore l'amnistie, pp. 12-13.
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que je leur avais fait perdre roccasion de tremper la pointe de leur épée dans du sang métis et d'orner leur boutonnière d'un ruban aux couleurs du Xord-Ouest (1). " Mais le pacificateur pouvait-il s'attendre à voir le Gouverneur Général du Canada lui reprocher d'avoir pris les moyens efficaces d'arrêter la résistance de la population de la Eivière-Rouge et de la réunir au Canada. " Ce que dit le comte Dufferin, remarque avec tristtesse le prélat, est ce que j'ai lu de plus pénible pour moi. "
Les hommes d'Etat anglais ont toujours tenu à la réputation d'équité, de loyauté et d'honneur. Est-ce de l'honneur de jouir des fruits des négociations de l'Archevêque et de le chicaner sur la manière dont il les a conduites, surtout quand il n'a rien fait que d'après les instructions et avec Tapprobation de ses commettants, surtout quand son œuvre de pacification à réparé les fautes de ceux-ci ? " L'histoire dira, s'écrie à bon droit l'apologiste, que j'ai fait tout en mon pouvoir pour prévenir les troubles de la Rivière-Eouge ; que je ne me suis point épargné pour procurer leur apaisement ; qu'après ni'être lié en honneur, ^c me suis attiré mille désagréments plutôt que d'oublier les promesses que j'avais faites. La même voix impartiale de l'histoire pourra aussi dire que l'on n'a pas même reçu avec courtoisie les suggestions que j'ai faites pour prévenir les difficultés que je prévoyais; qu'on s'est montré envers moi obséquieux et confiant, presque à l'excès, au moment du danger; qu'on a été très oublieux après la solution paisible, à laquelle on attachait tant de prix (2)," Le beau rôle, avant et après les troubles de la Rivière-Rouge, le beau rôle dans l'affaire de l'amnistie, n'appartient pas aux hommes de la politique, mais à l'Archevêque catholique.
''°V'12"'-**° -^^to^ Taché, dans la seconde partie de la brochure, fait quelconde partie ^j^^^g obscrvatious sur les considérants et les résolutions proposés à la Chambre des Communes par le cabinet MacKenzie. Nous nous contenterons d'en reproduire une seule.
lirochurf.
(1) Encore VamniMif, pp. 12-13.
(2) Ibid.
Ai;( IIKVKQIK 1)K SAIXT-IJONIFACK 2()7
La promesse authentique d'une amnistie complète, dit-il, est un fait éclatant comme le jour. Pourquoi certains hommes ont-ils douté ou affecté de douter d'un fait manifeste ? Pourquoi quelques-uns l'ont-ils même nié? Pourquoi des enquêtes? Pourquoi les trente-sept séances du comité du Xord-Ouest? C'est que les passions politiques sont intervenues et que les intérêts des partis ont pris la place de la Justice. " Ceux qui sont habitués à calculer sur l'effervescence populaire se sont dit : " L'oc- " casion est belle pour agiter les passions et soulever les préju- '" gés. Eeprochons au gouvernement d'avoir fait des promesses. " Mettons-le dans l'impossibilité de les remplir, et nécessaire- " ment nous l'affaiblirons. " Les organes du gouvernement crurent qu'il fallait faire la lutte avec les mêmes armes ; les promesses d'amnistie furent niées et pour faire croire ces négations, on épuisa contre la population française de la Eivière-Eouge tout ce que la haine peut inspirer de violence. Ces luttes de partis faussèrent l'opinion publique en certains lieux, au point de lui rendre la vérité inacessible (1). '"'
On sent dans toutes les pages de cet éloquent plaidoyer une impression de tristesse : l'Archevêque plaide la cause de ses métis devant leurs juges, comme Siéyès celle de Louis XVI devant la Convention, avec la certitude qu'il proteste contre l'injustice, mais que l'injustice va être consommée. Il continue de protester avec énergie, car. dit-il, " poussé par les événements et les hommes à prendre une position éminente dans l'apaisement des troubles du Xord-Ouest, je me trouve dans l'obligation de parler de l'amnistie, tant qu'elle ne sera pas donnée pleine et entière, comme je l'ai comprise. " On le sent ému, on se sent ému avec lui, mais on voit que les revendications de l'équité sont impuissantes à changer les passions politiques.
Le 23 avril, l'amnistie fut proclamée conformément aux ré- proclamation solutions proposées par le cabinet McKenzie et votées par le par- tie partieiip. lement: Ambroise Lépine avait à choisir entre 18 mois de prison ou 0 ans d'exil; Louis Eiel était banni pour 5 ans; O'Do-
(1) Encore V Amnistie, p. 30.
26iS VIE DE MGR TACHÉ, O. M. I.,
naghue était i^urement et simplement exclu de l'amnistie; personne d'autre ne pouvait être poursuivi pour avoir été impliqué dans les troubles de 18G9-1870.
A. Lépine préféra faire 18 mois de prison (1); L. Eiel dut s'exiler pour 5 ans; O'Donaghue continua de vivre à l'étranger.
Terminons ce long drame qui coûta à Mgr Taché tant de sollicitudes et lui causa tant de chagrin, par ces conclusions générales qui résument les événements.
^°afrniè'rel 1° " La justice élève les nations, mais l'injustice les ra-
baisse, — ce sont les paroles du grand défenseur de la justice ; — et tout ce qui s'est fait pour retarder ou empêcher l'amnistie promise en 1870, tout ce qui s'est fait en plein parlement en 1875 pour en donner une solution défectueuse, tout cela est entaché de lâcheté d'un côté et de cruauté de Vautre (2)."
En effet, " la cruauté a remplacé la lâcheté: les nouveaux gouvernants ont décrété et assuré la mise hors la loi, l'emprisonnement, la sentence de mort, l'exil pour les chefs, et pour les autres une amnistie, amnistie partielle qui avait été offerte et que nous avions refusée (3)."
2° Ce sont les Ontariens qui ont rendu vaines les promesses faites par le Gouverneur Général et les ministres canadiens en empêchant par leurs clameurs la proclamation de l'amnistie. Xous aimons à croire que l'esprit de tolérance ne permettrait pas aujourd'hui la répétition d'une conduite aussi peu chrétienne et patriotique, et surtout aussi contraire au fair plaij britannique.
30 Mgr Taché n'a épargné, pendant de longues années, ni les écrits, ni les voyages, ni les sollicitations de toutes sortes pour faire rendre justice aux métis et prévenir leur mécontentement et les troubles qui pouvaient en résulter. Qu'il reçoive à jamais la reconnaissance de tout homme impartial pour la clairvoyance
(1) Il sortit de prison le 25 octobre 1S76. Voir le Métis du 25 octobre
(2) Lettre de Mjrr Taché à l'hon. M. J.-I. Tarte, Saint - Bonif ace, 13 juillet 1893. — Dans le Manitoha du 19 juillet 1893.
(3) Lettre de Mtjr Taché à Mgr Laflèche, 13 mars 1885. — Archives de l'évéché des Trois-Kivières.
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de ses vues et la constance de son dévouement à ses enfants et â sa race !
Ajoutons ces deux conclusions empruntées à des contemporains.
1» jyfgj. O'Brien^ archevêque d'Halifax, s'écriait au cours des discussions que nous venons de raconter : " C'est en vain que l'on veut maudire l'épée qui a arrêté la marche des voleurs de propriétés et a assuré la reconnaissance légale d'un peuple menacé d'extermination : cette épée ne sera jamais flétrie. "
2* C'est à Mgr Taché que le Canada doit l'annexion pacifique de la province de Manitoba et des territoires de l'Ouest; c'est à Mgr Taché que le Canada doit l'apaisement des troubles de la Eivière-Eouge en 1870, et en grande partie l'organisation et l'établissement pacifique du nouveau régime politique dans le Manitoba ... Et l'histoire de notre pays dira que la récompense de ce grand serviteur de la patrie, pour de si précieux services, a été l'inique persécution du petit peuple dont il était le père (1). "
Hélas ! Cette persécution n'est pas terminée à l'époque où nous en sommes de la vie du prélat; nous la verrons se poursuivre jusqu'à la fin de sa carrière et verser d'immenses amertumes sur ses dernières années.
(1) G. Dugas, Notice sur Mfjr Taché, dans la Semaine Religieuse de Québec, 14 juillet 1894.