CHAPITRE XL
A la suito do la condamuation de A. Lépine, Mo^r Taché se ré- D.-mande d'une solut à une demande que nous devons mentionner.
Le 6 septembre 1875, il écrivit de Saint-Boniface à l'hon. E.-W. Scott, secrétaire d'Etat : " Lorsque le gouvernement canadien me pria de venir de Rome pour travailler à la pacification des troubles de la Rivière-Rouge, Fhonorable secrétaire d'Etat d'alors me donna officiellement l'assurance que toutes mes dépenses de voyages seraient défrayées par le gouvernement. A mon passage à Ottawa, en février 1870, l'honorable secrétaire d'Etat pour les Provinces me remit une somme de mille piastres ($1000), et m'assura positivement que ce n'était là qu'un aeompte et que le gouvernement n'entendait pas que des voyages entrepris et accomplis dans ses propres intérêts et pour son bénéfice dussent être faits à mes frais et dépens. Comme les nombreux et longs voyages que j'ai dû faire depuis février 1870, par suite de la mission officielle qui me fut alors confiée, m'ont nécessairement imposé des dépenses considérables, je prends aujourd'hui la liberté de vous prier de vouloir bien mettre devant l'honorable Conseil Privé, ma réclamation pour une somme de deux mille piastres ($2000) comme balance de déboursés que j'ai faits pour mener à bonne fin l'œuvre qui m'avait été confiée (1)."
L'Archevêque présenta un mémoire pour appuyer sa requête. *' L'indemnité que je demande, dit-il, a trait aux dépenses et services suivants, savoir: accomplissement de la mission cidessus désignée dont les travaux ont duré depuis le 10 janvier 1870, jusqu'en février 1875, avec et y compris un voyage de Rom.e à Fort-Garry en 1871, de Fort-Garr}- à Ottawa. Montréal et Québec pour rencontrer les membres du gouvernement et une
(1) Copie dans les archives de l'archevêché.
course de Montréal à Niagara et retour à Montréal, en compagnie d'un ministre, pour voir Son Excellence le Gouverneur Général, Je n'ai point tenu de comptes de mes propres dépenses, ni de celles que j'ai encourues pour les personnes qui m'ont servi de secrétaires ou de compagnie dans mes voyages, ma demande est pour un quointum nieruit. Pour toutes ces dépenses et toutes ces démarches, je n'ai reçu, pour moi personnellement^ que la modique somme de $1000 que je considère comme absolument insuffisante et tout à fait hors de rapport avec ma position et la nature de la mission dont j'ai été chargé. Je demande qu'on me traite, pécuniairement parlant, comme on aurait traité toute autre personne d'un rang égal à celui que j'occupe. Pour ma propre satisfaction, j'aurais préféré ne rien demander et ne rien recevoir; mon intention était de ne rien demander si les choses eussent tourné comme j'avais droit de m'attendre qu'elles tourneraient; mais, aujourd'hui, comme l'indemnité que je réclame doit aller à soulager des besoins qui ne me sont point i^ersonnels, et peut-être à secourir des malheureux qui ont ajouté foi aux paroles que j'étais chargé de leur transmettre, parce que c'était moi qui les leur transmettais, j'ai cru que c'était et je crois que c'est mon devoir de produire cette réclamation qui, juste en elle-même, emprunte aux circonstances un caractère que le gouvernement ne saurait méconnaître (1). "
Le prélat avait écrit en effet dans la dernière page de sa seconde brochure sur l'amnistie : " Je me propose de demander la balance de mes déboursés au gouvernement canadien, afin de pouvoir aider d'autant les familles Eiel et Lépine pendant l'exil de leurs chefs (2). "
Le gouvernement fit droit à une demande si juste et paya intégralement à l'Archevêque les $2000.
Santé. Mgr Taché s'était remis peu à peu de la fracture survenue à
son retour du Bas-Canada; mais ses jambes et même tout son corps demeuraient faibles. Il écrit au P. Aubert le 25 février
(1) Copie dans les archive* do l'arclievéché.
(2) Encore Vamnistif, p. 42.
1875 : " Mon accident du mois d'octobre n'aura pas de conséquence; mais mon infirmité de deux ans me fatigue et me rend le travail bien difficile (1). " Il écrit à Mgr Grandin le 9 mai suivant : " Mon pied est presque complètement guéri ; je puis aller et venir sans trop de difficulté. Néanmoins je sens que mon autre infirmité ne guérira jamais ; je suis extrêmement faible et incapable de beaucoup de travail (2). " Il écrit au Supérieur général des oblats le 2 août : " Quoique j'aie recouvré l'usage de mes jambes assez pour marcher dans la maison et un peu auprès, néanmoins le principe du mal n'est point disparu et je suis presque habituellement dans un état de faiblesse et de malaise qui me rend le travail extrêmement difficile et souvent même impossible. Cette maladie qui m'enlève l'énergie dont j'aurais tant de besoin, me laisse dans un état, sinon d'indifférence, du moins de nonchalance pénible et préjudiciable. Je vois, je sens les choses, et l'affaissement physique dont je souffre me laisse dans une espèce d'affaissement moral qui nuit au bien que je dois faire (3). "
Cet affaissement cependant n'empêchait point l'énergique prélat de suivre tout le détail des affaires qui lui étaient commises et même de remplir les fonctions sacrées. Le jour de Noël 1874, il officie pontificalement et prêche. " Le bouquet de la fête, écrit un témoin, a été le sermon touchant^ instructif, édifiant, prêché par Monseigneur même, avec cette verve, cet accent qui entraîne et convainc, avec ce geste si beau, si énergique, si expressif et si aisé en même temps (4)." Le jour des Bois, il ordonne prêtres dans sa cathédrale MM. Forget Despatis. Samoisette et Saint-Germain (5). Malgré sa faiblesse,l' Archevêque continue de se rendre compte de tout le temporel de son évêché, jusql^'à une douzaine d'œufs pondus dans sa basse-cour;
(1) Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Archives de l'évêché de Saint-Albert.
{3) Archives de la Maison générale des Oblats.
(4) Le Métis, w^ du 27 décembre 1874. Cette année-là, Mgr Taché défendit qu'il y eût une messe à minuit.
(5) Ibid , n"^ du 9 janvier 1875.
274 VIE DE ilOR TACHÉ, O. M. I.,
de tout le spirituel de son église principale et des églises moindres qui en étaient dépendantes, jusqu'à connaître chacun des mariages ou des baptêmes faits à Saint-Boniface, chacun des incidents un peu notables survenus dans la plus humble mission. Dans l'accablement du corps, son esprit ne perdait rien de sa vivacité, ni son cœur rien de ses ardeurs; mais il continuait de pourvoir à tout avec la même prudence et de se donner à tous avec la même tendresse.
Tentation de Toutefois il éprouvait quelquefois la tentation de donner sa
donner sa ^ , .
démission, démission d'archevêque. Je vous avoue bien naïvement, ecrivait-il au Eme P. Fabre, dans la lettre que nous citions plus haut, que si je pouvais me décharger de tout et me confiner dans un coin ou un réduit quelconque, j'en serais bien aise.' Il ne le fit pas, préférant demeurer au poste que la Providence lui avait confié, tant qu'il n'avait pas la certitude qu'elle l'appelait ailleurs. " J'ai été malade, retenu au lit pendant plusieurs mois, presque impotent pendant près de deux ans, écrivait-il un peu plus tard à son ami de Saint-Albert, tenté lui aussi de quitter une charge bien lourde pour sa frôle santé; il m'est venu en pensée de solliciter du repos, de demander au Saint-Siège de me remplacer; aujourd'hui, je ne sais pas si j'aurais bien fait... Dieu sait mieux que nous ce qu'il faut à son œuvre, et puisque nous travaillons pour lui, faisons-le en conformité à sa sainte volonté (1)."
Dans la suite, par esprit de conformité à la volonté de Dieu, Mgr Taché ne se laissa jamais aller à la pensée de renoncer à sa charge pour fuir la peine. Le 25e aiiiiiv.r- Il v avait, cu 1875, vingt-ciuq ans que Mgr Taché avait été
copat ou nommé évêque et trente ans qu'il était venu à la Rivière-Eouge ;
les noces .,.,.,.,
d'argent. c'était, cn effet, le 24 juin 1850 que Pie IX l'avait préconise évêque; c'était le 24 juin 1845 que le petit canot avait quitté Lachine emmenant vers la Eivière-Rouge ses premiers missionnaires oblats.
(1) Saint-Boniface, 10 janvier 1876. — Arcliives de l'évêché de Saint- Albert.
AUCIlKVKQri'] DIO SAIXT-IUJNIFACE 2 / .">
Ces deux anniversaires, surtout le premier, émurent la ville et le diocèse de Saint-Boniface et même tout le Canada. Le saint évêque de Montréal, Mgr Bourget, admirait plus que tout autre peut-être, l'œuvre catholique et française accomplie par Mgr Taché dans les anciens Pa3's d'en Haut. Il proposa à ses amis do se joindre à lui pour fêter le grand missionnaire et le grand patriote, et lui offrir, dans cette circonstance, un présent qui lui serait spécialement agréable, de magnifiques orgues pour rehausser le service divin dans sa cathédrale. De toutes parts, les catholiques de la Province de Québec lui adressèrent de chaleureuses adhésions; des listes de souscriptions furent ouvertes et réunirent près de trois mille piastres ; les anciens élèves du séminaire de Saint-Hyacinthe se distinguèrent, entre tous, par leur empressement.
On sait qu'au XIXe siècle les Canadiens-Français ont pris saint Jean-Baptiste comme patron de leur nationalité, c'est-àdire comme le protecteur et le défenseur de leur langue, de leur religion et de leur race contre les orangistes et tous leurs ennemis. Mgr Taché s'était mis en route vers sa patrie adoptive le jour même de la fête du saint ; il avait été préconisé évêque dans cette même fête: le patron de la nationalité canadienne-française avait voulu donné ces gages éclatants de son amour pour ses clients dans la fête même qui avait été annoncée comme la source des joies pour le peuple chrétien: Et in nativitate ejus muUi gaudebunt (1).
Les fidèles et les amis de l'Archevêque de Saint-Boniface choisirent le 24 juin, le jour même de la Nativité de saint Jean- Baptiste, pour fêter le grand pionnier de l'Eglise et de la race française dans le Xord-Ouest de l'Amérique, " l'homme de tous les dévouements à notre sainte religion et à notre chère patrie (3). " Xe venait-il pas d'être le vaincu du fanatisme dans la cause de l'amnistie? Il convenait de l'acclamer dans la fête nationale.
(1) Luc, 1, 14.
(2) La Minerrr, "Une voix du Canada à la rivière Rouge."
Le 24 juin 1875, la cathédrale de Saint-Boniface avait en quelque sorte disparu sous les draperies, la verdure et les inscriptions ; de nombreux arcs de triomphe ornaient les rues ; toutes les maisons étaient pavoisées. Mgr de Montréal avait envoyé un de ses chanoine*?, M. Hicks et un de* plus méritants de son clergé, M. Poulin, ancien curé de Ste-Philomène, pour le représenter à Saint-Boniface et offrir les orgues en son nom et au nom de toute la province de Québec. Les Oblats du Bas-Canada avaient envoyé deux députés, le P. Antoine, provincial et le P. Lebret.
La cérémonie principale dans toute fête religieuse est la célébration de la sainte messe. Avant l'auguste sacrifice, les membres de la société de Saint-Jean-Baptiste se rendirent en procession à la demeure de leur président, M. Dubuc, et, avec lui, conduisirent en grande pompe l'Archevêque et tout son clergé du palais à la cathédrale. Pendant la sainte messe, les envoyés de Monseigneur de ]\Iontréal présentèrent les orgues à l'Archevêque de Saint-Boniface. " Les deux anniversaires que nous célébrons en ce jour, dans l'allégresse de notre fête nationale, lui dit M. Poulin, ont une voix et une expression que le cœur saisit parfaitement. Mais, Monseigneur, vos frères, vos amis et vos admirateurs du Canada ont voulu qu'en ce jour ces sentiments fussent traduits par la voix puissante de l'orgue qui rend si bien le mouvement de l'âme et le langage du cœur. Ils ont voulu, de plus, qu'il fût comme un monument qui, en rappelant la célébration de deux époques mémorables de votre vie, redirait toujours l'affection, le dévouement que Votre Grâce a su inspirer à vos frères du Canada. Veuillez bien, Monseigneur, accepter et bénir cet orgue que je vous présente en leur nom, afin qu'il puisse nous aider à chanter en ce jour et dans la suite les louanges du Dieu qui, par les sacrifices, vous fit grand devant lui et devant les hommes, et le remercier de vous avoir donné la force du grand saint Jean-Baptiste pour dire aux grands qu'il n'est pas permis d'aller contre l'honneur, la justice et la vérité. "
Mgr Taché procéda à la bénédiction de l'orgue, " lequel incontinent éclata comme un tonnerre en répondant Amen à la bénédiction. "
ARCHEVÊt^LK 1)K SAINT-BONIFACE 277
Puis le P. Antoine émut tout l'auditoire en exprimant dans im langage tout biblique l'émotion de tous par le simple commentaire de ces paroles des saints Livres appliquées au héros de la fête : " Tout Israël et Juda aimaient David, car c'était lui qui engageait le combat et qui marchait à la tête de l'armée (1)."
Tous les groupes de la population tinrent à se présenter devant leur pasteur et à lui exprimer, dans des adresses pleines de simplicité et de tendresse, leur reconnaissance et leur admiration ; les Oblats de Marie Immaculée, les premiers, par la bouche du P. Lacombe; le clergé du diocèse, par l'intermédiaire de M. Dugas, curé de la cathédrale; les hommes de Saint-Boniface, par l'organe de M. Dubuc; les dames de Saint-Boniface, par la bouche de Madame Ambroise Lépine; les membres de la Société de Saint-Vincent de Paul; les officiers catholiques de la troupe ; etc., etc. M. Dugas lui dit : " En voyant tout ce qui s'est fait pour l'avancement de la religion dans ce pays de la Eivière-Eouge et du Nord-Ouest depuis le commencement de votre épiscopat, nous serions tentés de croire que nous nous trompons et qu'au lieu de célébrer des noces d'argent, nous devrions fêter des noces d'or. " M. Dubuc : " Pendant ces 25 années, la sollicitude de ce dévoué pasteur s'est étendue, toujours empressée, à chacune et à la plus petite des brebis de son bien aimé troupeau. . . Lorsque quelque calamité s'appesantissait sur nous, nous trouvions partout la main bienfaitrice de cet infatigable pasteur, encourageant les uns, secourant les autres, donnant des consolations à tou.s, allant exposer notre détresse à nos frères du Bas-Canada, et demander leur assistance qui ne lui fut jamais refusée. Sous le rapport de l'éducation, que ne lui devons-nous pas? Si aujourd'hui beaucoup de citoyens arrivés à l'âge mûr, et presque toute la génération nouvelle, ont l'avantage de posséder une éducation qui leur est d'une si grande utilité, à qui en revient le mérite ? . . . Quant à l'incalculable somme de bien opérée dans les âmes pendant les 25 ans d'apos-
(1) Omnis Israël et Juda dlHgebat David, ipse tnim ingrediebatur el egrediebatur ante eos. I Kkg., XVIII, 16.
2 7 «s vn: dk mgr taché, o. m. i.,
tolat de ce prélat dévoué, il ne nous appartient pas de le dire. Celui qui tient compte d'un verre d'eau donné en son nom est seul en état de l'apprécier. "
Toutes ces adresses étaient accompagnées de beaux présents, la plupart allégoriques. Le clergé lui présenta un lustre. '' Afin de rappeler le bienfait de votre épiscopat, qui pendant ces 25 années a brillé comme une éclatante lumière sur cette terre lointaine, lui dit M. Dugas, nous avons voulu suspendre ce lustre à la voûte de votre cathédrale, comme un perpétuel souvenir de notre reconnaissance envers le ciel pour vous avoir placé sur le chandelier de l'Eglise de Saint-Boniface. "
Les Oblals lui offrirent une pendule avec un globe de rotation diurne, pour lui dire que " le globe avec ses mouvements ne pourra jamais changer les mouvements de leurs cœurs, toujours dirigés vers un frère vénéré et affectionné. "
Le P. Simonet (1), de Pembina, lui présenta un oranger de son jardin, avec une pièce de vers qui en expliquait le symbolisme :
Ce petit orphelin des bords de rOc<'an
Nourrit des prétentions, en se croyant modeste...
Il se croit nn héros d'avoir pu sans mourir
Braver dans Pembina les fureurs déchaînées
D'un hiver jjlus fougueux (|u'en bien d'autres années.
Vinj^t-cinc) feuilles aussi, son ouvrage d'un an,
Lui disent (ju'il vivra vingt fcjis tout autant.
Et sans doute pour assister encore
Aux belles noces d'or dont ce jour est l'aurore.
Le capitaine Taschereau, les lieutenants De Gazes et Martineau lui offrirent un magnifique encrier en forme de canot; un groupe d'habitants, une voiture d'hiver. Il reçut plusieurs bourses garnies d'or, une petite barque lestée d'or, divers tableaux, des ouvrages de broderie, etc.
Toutes les maisons d'éducation donnèrent des séances en l'honneur de l'Archevêque : l'Orphelinat, le Pensionnat, le Collège, l'Académie Sainte-Marie. Ces séances se prolongèrent les jours suivants à Saint-Vital et à Saint-ISTorbert, où le prélat se rendit
(1) Aujourd'hui (1904), missionnaire à la " Pointe bleue", dans le diocèse de Chicoutimi.
avec une élite d'invités, à la Baie Saint-Paul, à Saint-François- Xavier. A Saint-Vital, un dialogue de circonstance entre de petits Montagnais fit couler les larmes de l'ancien iniss^ionnaire de l'Ile-à-la-Crosse. " Je suis enfant, disait l'un, mon père est déjà vieux, souvent il m'a dit qu'il avait été baptisé par le Père Taché; qu'ensuite ce Père Taché, jeune la première fois qu'il était venu à la maison des Trembles (l'Ile-à-la-Crosse), était de- .venu le Grand Priant (l'Evêque), que c'était encore lui qui avait donné le Pain de la Prière (l'Eucharistie) et l'onction qui fait le cœur fort (la Confirmation). Mon père me disait souvent cela ■et chaque fois que ma mère l'entendait, elle disait: Moi aussi, je sais cela ; elle pleurait et disait : Il était si bon le Père Taché, il était si bon le Grand Priant. Aussi quand mon père et ma mère ont entendu dire que c'était maintenant, dans ce jour, un ^and jour de fête pour celui que nous sentons être notre Père, ils m'ont dit : Ya, toi aussi, vers les enfants de la Eivière-Rouge ■et si tu ne sais jDas parler comme eux, tu diras pour nous et pour nos parents : Dipi notpa enli (celui-ci est notre Père).*' ^' Ma grand'mère, qui est allée dans la terre des vivants, disait un autre enfant sauvage, me disait avant de mourir: Enfant, écoute-moi : il y a trente ans, nous étions bien malheureux, nous autres femmes, nous marchions sur le chemin de la vie gémissant et pleurant, courbées sous le poids d'une puissance tyrannique qui se jouait de notre existence, quand tout à coup l'homme de la prière est arrivé. Son apparition au milieu de nos forêts fut pour nous, pauvres enfants des bois, comme l'aurore d'un jour sans fin. Moi, je m'en vais maintenant dans la maison du Grand Esprit; toi, enfant, tu restes: si, dans ta vie, tu rencontres le Grand Priant qui m'a donné le Pain de la prière, dis-lui : '■ Grand Priant, tes souffrances, tes privations, " tes travaux ont ouvert le ciel à nos parents et à beaucoup de " nos pareils. Ton cœur était si bon, ta parole si douce, ton âme ''si compatissante, tu appelais ton frère l'enfant du désert et " tu appelais aussi ta sœur ma fille, celle qui jusqu'alors n'avait " été qu'une vile esclave. Aussi le Grand Esprit, que tu nous ^' disais être notre Père à tous, entend souvent pour toi notre
" prière. Il te comblera de bien et il te couronnera de gloire. Ainsi parlait ma grand'mère avant de s'endormir du sommeil des justes, et ce Grand Priant, je viens le voir : c'est l'Ange protecteur du Xord-Ouest (1). "
Les cérémonies officielles de nos temps sont froides, car le cœur en est absent. La fête du 24 juin 1875 fut toute de chaleur et de vie, parce que les sentiments abondaient dans toutes les poitrines et débordaient sur les visages, dans les paroles et partout. Tous, grands et petits, habitués à vivre auprès du prélat ou ordinairement éloignés, l'entourèrent en ce jour d'une reconnaissance et d'une tendresse toutes parfumées d'admiration et faisant irruption au dehors dans une expression aussi simple que véhémente : le cœur de l'Archevêque éprouva des jouissances qui ne seront dépassées que par celles de la vie future, alors que l'ouvrier de Dieu sera rassasié du fruit de ses mains; tous les enfants du prélat trouvèrent en honorant leur père, des consolations semblables à celles des élus quand ils chanteront éternellement les miséricordes de Dieu sur eux. " La journée du 2-i juin 1875 restera célèbre, disait le journal de Saint-Bonif ace : elle éternisera dans les cœurs ses touchants et pieux souvenirs. Nos compatriotes n'étaient pas seulement conviés à se grouper autour du drapeau national, à célébrer les joies de la patrie, à évoquer la douce mémoire d'ancêtres intrépides, ou à cimenter une union plus étroite encore. Xon, il se mêlait à tous ces sentiments, pour les épurer davantage et les fortifier, une belle et noble pensée. Empruntée à la religion, cette pensée nous sollicitait à la reconnaissance: elle nous demandait un témoignage solennel, une expression publique de notre admiration et de notre attachement pour un saint missionnaire, un éminent prélat et un grand citoyen. Trente années d'un travail héroïque, d'un renoncement complet, d'une abnégation sublime, de la-
1,1) Les principales circonstances de la fête du 24 juin 1875 ont été imprimées dans une brochure spéciale : " Vingt-cinquième anniversaire de l'épiscopat de S. G. Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface." C'est là que nous avons puisé le court résumé que nous venons d'en faire. On peui voir les récits du }féli.i, 10 juin, 17 juin, 26 juin, li juillet, 8 juillet
AUCllKVKQUE DE SA 1 NT- BON 11" ACE 2<Sl
beurs incessants et de services signalés, rendus à la foi et à la nationalité ; et vingt-cinq années d'un épiscopat fécond : voilà ce que les enfants d'un père dévoué avaient aussi à chanter. Amenés par ce double sentiment d'amour et de patriotisme, les catholiques et les Français de ces pays ont traduit leur allégresse d'une manière éclatante. Ils ont prouvé à leur pasteur bienaimé, celui dont l'existence toute entière n'a été qu'une longue immolation, leur attachement profond et leur vénération (1). "
Mgr Grandin apprit quelque temps après les solennités du Ravages des 24 juin; il se réjouit des hommages rendus à celui qui les mé- is^s. ritait si bien; mais il s'affligea de n'y avoir pu prendre aucune part, pas même par l'envoi d'un délégué et il en exprima ses regrets à son vénérable métropolitain. " Ce n'est pas la peine, cher seigneur, lui répond Mgr Taché, de vous affliger à l'occasion du 24 juin. Personne, je crois, n'avait pré\ni que la démonstration prendrait les proportions qu'elle a eues ; c'est ce qui explique pourquoi vous n'en avez pas été informé. C'est Monseigneur de Montréal qui a fait la chose en envoyant MM. Hicks et Poulin pour accompagner le magnifique orgue. Le reste ensuite s'est groupé alentour sans avoir été préparé (2). "
Ces joies très pures du pasteur et des brebis furent troublées par de nouveaux ravages des sauterelles. Elles s'abattirent sur tout le pays et firent plus de dégâts encore que les années précédentes.
^fgr Taché, à la demande de ses prêtres et du gouvernement lui-même, ordonna des prières dans toutes les églises. Le lundi, 2 août, fête de Notre-Dame de la Portiuncule, " il y eut, dans toutes les paroisses catholiques, grand'miCsse dans la matinée, avec sermon de circonstance et, dans l'après-midi, offices religieux : la foule, vêtue comme les dimanches et recueillie se mit partout en prières comme en un jour de fête solennelle (3)."
(1) Le Mélh, n" du 26 juin 1875.
(2) Saini-Boniface, 6 novembre 1 Ibert.
(3) Le Métif, n° du 5 août 1875.
(2) Saini-Boniface, 6 novembre 1875. — Archives de l'évèché de Saint- Albert.
Les magasins étaient fermés; tout travail était suspendu. "Il en a été de même, nous dit-on, rapporte le ^fétis, chez les protestants des divers cultes (1)."
Il plut à Dieu d'exaucer des prières si ferventes : les sauterelles disparurent et ne sont pas revenues depuis ce temps-là.
Mais elles laissèrent, après cette dernière dévastation, un vrai désert derrière elles. " Pas de récoltes, écrit un témoin oculaire, à peine de bétail, plus de ressources, et surtout pas un grain de semence pour le printemps de 1876 : ajoutez à cela le découragement chez un grand nombre, et l'on se fera une idée du tableau effrayant qui s'offre en ce moment dans notre province (2)."
Le gouvernement fédéral se porta, avec un empressement bien charitable, au soulagement de la population. Le Ministre de l'agriculture, M. Letellier de Saint-Juste voulut visiter luimême aussitôt la province et se rendre un compte exact de l'étendue des ravages. A la suite de son voyage et dès l'automne, il expédia " 1433 sacs de blé, 600 sacs de farine, 487 quarts de lard, 389 sacs d'orge et 167 sacs d'avoine (3)." Le gouvernement fit, au cours de l'hiver des envois plus considérables encore (4).
M. J.-E. Têtu, petit-cousin de Mgr Taché par sa mère, homme singulièrement cher à tous les colons pour son incomparable dévouement, fut chargé do la surveillance générale. Un comité central, sous la présidence de !Mgr Taché, fut établi au chef-lieu de la province et plusieurs comités particuliers dans diverses places pour la distribution des secours. Le grain et les denrées étaient vendus aux habitants à un taux modéré et avec de grandes facilités pour le paiement (5).
(1) I^ miis, n° du 2S août 1875.
(2) Le .Vélin, n*^ dti 15 novembre 1875.
(3) Le Métis, n° du 28 octobre 1875.
(4) Le Méli.", u<^ du 29 décembre 1875.
(5) Le fîouvernement prt-ta aux colons à 6 of" avec hj'pothèque sur leurs terres. Ces hypotliôques furent au nombre de 3. 800, représentant un capital de SS.'5,9S4. En 1SS5, 1,184 hypothèques avaient été payées pour un montant de §36,000. Il en restait à payer 2,600 pour la valeur ■de $48,329. Des pétitions furent alors adressées au gouvernement pour le prier d'abandonner ces créances.
Nonobstant l'affliction publique, Féglise de Saint-Boniface et toute^; les paroisses rattachées à cette église principale, continuaient leurs lents développements sous la direction sage et dévouée de leur pontife.
Les deux' sections de la population étaient à peu près en nom- piédominane»-
, ^ ^ £' -\ ' L- de la race
bre égal lors de 1 entrée du pays dans la contederation cana- protestante, dienne. ]\Iais le nombre des immigrants protestants a été chaque année plus grand que celui des catholiques. L'ancien équilibre se trouve rompu, au profit de la majorité protestante anglaise contre la minorité catholique française. Les circonscriptions électorales continuent d'être au nombre de 24; mais, d'après une loi passée l'année précédente, 14 sont anglaises et 10 françaises. Le Bureau d'Education comprend 12 membres protestants et 9 catholiques (1).
Il est à craindre que cette inégalité aille en augmentant; car il arrive chaque année des multitudes de colons protestants. Le cœur de l'x\rchevêque se serre souvent avec angoisse. " Hélas ! s'écrie-t-il tristement, nous avons bien besoin de force et d'énergie. jSTous sommes débordés de toutes parts par des hommes qui ont la force, l'énergie, le nombre et la haine au cœur (2). " " Il y a dans le protestant, dit-il souvent dans l'intimité, un fonds de fanatisme qui se réveille aisément et peut produire les plus funestes effets. Le nombre est tout dans les régimes parlementaires: que deviendrons-nous quand nous ne compterons plus?"
xlussi la constante préoccupation de l'Archevêque à l'époque piëoccupations
X T 1 1 j> ^^ l'Arche-
ou nous sommes, est de sauver son peuple du nautrao-e en oppo- vêque pour
^ la colonisa-
sant une immigration catholique à rimmiçrration protestante, tion catho-
^ '■ ^ '- lique.
Xous l'avons vu aller deux fois l'année précédente dans la province de Québec; chaque fois, il a fait d'innombrables appels
(1) Le? neuf catholiques nommés en 1S75, d'après la nouvelle loi, sont : l'Àrclievêque, le P. Laeonibe, le Rév. ^I. George Du^ra*, le P. Alhird, le P. Lavoie, A. McKay, F. ('liénier, Pierre Delonne, Elie Ta-sé. — \ o\v le Métis, n° du 14 octobre 1875.
(2) Lettre au R. P. Lacombe, Saint-Boniface, 8 avril 1876. — Collection du R. P. Lacombe.
284 VIi; DE MGR TACHÉ, O. M. I.,
aux colons catholiques. Il y laisse le P. Lacombe qui dépense à l'œuvre sainte toutes les ressources de sa riche nature et des dons qu'il a reçus du Saint-Esprit. " Travaillez le corps des gens d'Ottawa pour faire favoriser l'immigration, lui dit-il, et tenez-moi au courant (1). " '^ L^ émigration, Véducation, lui ditil encore, voilà les deux objets de votre voyage (2)." " Si votre santé vous le permet, ajoute-t-il, vous ferez bien d'aller voir les Canadiens de l'entrée des Etats-Uuis."
Le bon Dieu suscita des hommes de cœur, M. Monty, M. Ch. Lalime, M. Têtu, petit-cousin de Mgr Taché, qui déployèrent le plus grand zèle pour conserver à la race française et à la religion catholique une large place dans l'Ouest.
Monseigneur de Saint-Boniface rédigea une circulaire destinée à tous les curés et qu'il laissa au P. Lacombe pour être la formule et l'appui de sa pacifique campagne (3). En voici les débuts : " Monsieur, connaissant la sympathie de nos compatriotes pour les Métis de Manitolja, je prends la liberté, avec la permission de rOrdinairo du diocèse, de vous suggérer le moyen le plus efficace de venir en aide à une population qui semble devoir être bientôt noyée par \\n flot d'émigration hostile. Ce moyen est que dans chaque paroisse du Bas-Canada on assure et facilite au l)osoin l'émigration d'une ou de deux familles vers la province de ]\ranitol)a. Ce projet, dont l'exécution ne pourrait être onéreuse pour personne, assurerait à la province de Manitoba une ))()pulation catholique capable de soutenir ses droits, et ménagerait à la province de Québec une alliée qui, à un moment donné, pourrait payer largement la dette de reconnaissance contractée par l'adoption d'une mesure si ])ropre à attirer l'attention des hommes qui ne sauraient être indifférents au danger d'absorption dont nous sommes menacés." L'Archevêque exposait ensuite brièvement les avan-
(1) Sainl-Boniface, A février 1875.
(2) Saint-Bonifnci', 16 mars 1875.
(3i L'original, écrit de la main de Mgr Taché, est aujourd'hui encore entre les mains du R. P. Lacombe.
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tages qu'offrait le Manitoba aux colons, notamment la facilité de prendre des lots gratuits, dans un pays dont " le sol est très riche, " " de trouver des terres prêtes à recevoir de suite la charrue, '' d'assurer à "■ tous les membres d'une nombreuse famille le bienfait de dcvenii- propriétaires de bonnes et vastes terres, avec un petit capital. " " J'ai la confiance, Monsieur, concluait-il, que vous ne repousserez pas, sans examen ni sans effort pour obtenir sa réalisation, un projet qui me paraît aujourd'hui le seul moyen de soutenir le catholicisme dans une région découverte par nos pères et arrosée par les sueurs de nos dévoués missionnaires. Pour assurer le succès du projet en question, il vaudrait mieux qu'il ne fût pas livré à la publicité des journaux. D'un autre côté, j'ai la certitude que vous voudrez bien le recommander aux ferventes prières des fidèles confiés à vos soins, ainsi que celui qui prend la liberté de tracer ces lignes ..."
Les efforts de l'Archevêque de Saint-Boniface, du P. Lacombe néveioppement et de ses autres missionnaires de la colonisation, furent bénis de Dieu. Les églises de l'Ouest déjà établies continuèrent à se développer; de nouvelles églises surgirent: la race catholique française, loin de disparaître, prit de continuels accroissements.
Xous avons vu M. Fillion s'établir, à Sainte- Agathe en octobre 1874 et M. Samoisette, son compagnon du " presbytère jaune ", ordonné prêtre le 6 janvier 1875, passer les mois rigoureux à Saint-Boniface et revenir au mois d'avril pour aider son ami.
Les deux prêtres avaient la charo-e non seulement des habi- commencement
J- ° (le Saint-Picrie
tants de Sainte-Agathe, mais des métis et des colons disséminés jji^^^.^*" jusqu'à la frontière américaine. Baptiste.
Les années précédentes, plusieurs familles métisses de Saint- Vital et de Saint-Norbert, Nault, Tourond, Vermette, Marcel Eoy, Martin Jérôme, s'étaient établies sur les bords de la Eivière-aux-Eats, où nous avons vu en 1870 M. Eitchot et MM. Dubuc et Eoyal choisir un terrain pour l'église et donner à la mission projetée le nom de Saint-Pierre, à 15 milles de Sainte- Agathe. D'autres familles métisses, la plupart de Saint-
i>c8 premiers colons canadiens-français à la "•ivière-aiixl'runes.
Norbert, Antoine, Joseph, Eoger et Louis Yandal, frères, Jean- B. Vandal, leur cousin, Prosper Ducharme, Amable Beaudry, Daniel Branconnier, s'étaient établies à la Eivière-aux-Prunes, où, deux ans plus tard, Mgr Taché érigera une paroisse sous le vocable de saint Jean-Baptiste, à 23 milles de Sainte-Agathe.
Durant l'hiver, M. Fillion visita Saint-Pierre deux fois, dans la semaine, emportant sa chapelle avec lui ; il fit aussi quelques visites aux métis de la Eivière-aux-Prunes. Depuis le retour de M. Samoisette à Sainte-Agathe, les deux missions furent visitées bien régulièrement, tous les 15 jours : l'un des deux prêtres, le plus souvent M. Fillion, qui avait une plus robuste santé, se rendait, chaque dimanche, à Saint-Pierre et à la Eivière-aux- Prunes alternativement.
Bientôt, des Canadiens-Français vinrent se joindre aux métis dans les deux places, d'abord à la Eivière-aux-Prunes, un peu plus tard à la Eivière-aux-Eats.
M. Monty avait été envoyé en 1873 par des Canadiens-Français originaires de Sorel et établis à Fall Eiver, pour étudier le Manitoba. Il fit un rapport très favorable. A la suite de ce rapport, et sur les instances du P. Lacombe, un certain nombre d'entre eux, auxquels d'autres se joignirent, se décidèrent à venir passer l'été de 1875 au Manitoba pour juger par eux-mêmes des ressources du pays.
Ils se rendaient de Saint-Boniface à Pembina quand ils rencontrèrent à la Eivière-aux-Prunes les métis qui y étaient établis. Ceux-ci les engagèrent à acheter des terres en cette région et les employèrent même à leur service pendant quelque temps. Plusieurs hésitaient encore à se fixer au Manitoba et se mirent en route pour retourner à Fall Eiver. En passant à Saint- Boniface, ils allèrent voir Mgr Taché, et "l'un d'eux, Louis Marcil, aujourd'hui établi à Sainte-Elisabeth, a raconté que le saint Archevêque versa des larmes en les priant de ne pas abandonner le pays définitivement (1). " Ils revinrent en effet, et s'établirent sur les bords de la rivière Eouge.
(1) Les Cloches de Saint-Boniface, août 1901, vol. I, p. 24S,
La paroisse de Sainte-Marie de Winnipeg se développait avec htoMurie de toute la ville. Le P. Laconibe en avait été nommé curé en 1874. Il avait alors avec lui le P. Baudin.
Les Oblats de Sainte-Marie habitaient, nous l'avons dit, dans une maison qui servait d'église; ils desservaient tous les catholiques de Winnipeg et avaient la direction des Sœurs des Saints Noms de Jésus et Marie. En 1875, les recettes ordinaires s'élevèrent à $2444.91. En outre un bazar de charité tenu sous la direction de Mme MacKearney, produisit $1200. " Comme le nombre des catholiques augmente, écrit Mgr Taché, on peut attendre un accroissement des recettes plutôt qu'une diminution (1)."
"Depuis la venue des Oblats dans les lointaines missions du Nord-Ouest, la Congrégation n'avait point d'établissement en son nom propre: les Oblats, de concert avec l'évêque, avaient toujours travaillé au progrès de ces missions difficiles, sans s'occuper d'acquérir pour la Congrégation aucune propriété : ils vivaient en commun avec le vicaire sur l'allocation que la Propagation de la Foi faisait au diocès^e de Saint-Boniface (2)." En 1875, rétablissement paroissial de Sainte-Marie fut passé par Mgr Taché à la Congrégation des Oblats, reconnue déjà auparavant par le gouvernement local comme corporation civile; un règlement du Supérieur général des Oblats, en date du 3 mai de cette année-là, constitua la maison de Sainte-Marie comme maison principale des Oblats en ce pays, et lui soumit les résidences de Saint-Charles, de Saint-Laurent et de Saint-Florent (3).
La paroisse de Sainte-Marie comprenait alors " à peu près un millier de catholiques, sur une population de près de sept mille âmes que renfermait la ville." " Notre genre de ministère ici, écrit le P. Lacombe, est à peu pi es le même qu'on exerce dans toutes les villes qui naissent et qui sont formées par un jjerson-
(1) Lettre au P. Aubert, 3 août 1S75. — Archives de la Maison générale
(2) Lettre du P. Lacombe au Rme P- Fabre, Winnipeg, 24 décembre 1877. — Dans les Missions de la Cong. des Oblats de M. I., t. XVJ,p. 166.
(3) Ibid.
nel d'émigrants de différentes nationalités, avec la diversité des croyances religieuses. Le pasteur doit courir après la brebis égarée et la ramener péniblement au bercail. Le compelle intrare a ici son application dans toute la force du terme. Que de gens, catholiques seulement de nom, nous arrivent de tous côtés pour faire fortune et se cachent de nom pour n'être pas troublés par nos invitations ! Et puis, combien d'autres qui ne font que passer et repasser en cherchant un emploi, soit dans les travaux des chemins de fer, soit ailleurs (1) !" ''catwdi^ai'.'' ^"^^ Oblats ne sont pas seulement les pasteurs de cette popu- ^^'^^- lation; ils sont les instituteurs de l'enfance. C'est l'un d'eux
qui ouvre et tient pendant i)Iusicurs années la première école catholique des garçons à Winnipeg.
La cathédrale, depuis sa construction, " n'avait que les quatre murs en pierre, avec le toit et les bancs. Les colonnes n*étaient encore que de longues poutres équarries (2)."
Le Eév. M. Trudel, ancien curé de Saint-Isidore comté de Laprairie, visitant Mgr Taché au mois de juin, lui offrit mille piastres pour l'achèvement de sa cathédrale, mais à la condition que son peuple en donnerait autant. Des aumônes avaient été recueillies déjà les années précédentes, ^980 en 1872 (3), ^826 en 1873 (4), $785 en 1874 CV). De nouvelles souscriptions furent ouvertes. On arriva à un total de ,^'4.696 (6).
Mgr fit achever la maison de Dieu à l'intérieur, recouvrir les colonnes, dresser une tribune au fond de la nef, commencer les boiseries. Les dépenses s'élevaient au mois de septembre 1875, à ^'5.200 (7). "Les travaux ide la cathédrale, écrivait à cette date le journal français de la province, sont presque terminés; il ne reste que quelques boiseries à exécuter. Le coup d'œil gé-
(1) Lettre du P. Lacomhe au Rme Père Fabre, Ibid., p. 1()7. (2j Mémoire de l'iion. juj^e Dubnc.
(3) Le Méll!', n" du 1er août 1874.
(4) Jbid.
(5) Ihid.
(G) Ibid.
(7) Ibid.
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néral est très beau, et notre population doit êti'e fière cle ce monument religieux (1)." Il ajoute : '• Xotre magnilic^ue orgue fait Tadmi ration de tous et ses délicieuses symphonies rehaussent beaucoup l'éclat des cérémonies, Xos amis de Québec et d'ailleurs qui ont contribué à l'achat de ce superbe monument, lequel complète, pour ainsi dire, notre cathédrale, se sont acquis des droits à la reconnaissance éternelle de la population (2).''
Le 25 septembre, Mgr Taché bénit à la Baie Saint- Paul une visite du dionouvelle église, construite pendant l'été par le dévoué curé, M. Saint-Pierre (?>). Puis il se rendit à Stiint-Laurent, oîi les Pères avaient béni le 20 juin précédent une belle église de 60 pieds, et où le P. Lacombe venait de prêcher une retraite suivie avec un empressement extraordinaire. Le dimanche, 26 septembre, l'Archevêque confirma 12 personnes, après avoir fait une instruction en français sur le sacrement qu'il allait confier. Le même jour, dans l'après-midi, il parla en cris, contre l'abus des boissons enivrantes. A la suite de ce dernier sermon, 73 hommes et 65 femmes prirent l'engagement de s'abstenir de tout ce qui enivre (4). Le F. ^lulvihill tenait à Saint-Laurent une école très florissante, fréquentée par 50 enfants, " généralement très intelligents et faisant des progrès rapides (5) ;" le P. MacCarthy avait ouvert depuis quelques mois un autre école à la Pointe-de-Chênes. Mgr Taché encouragea ces généreux missionnaires, devenus humbles instituteurs d'enfants métis et sauvages (6).
L'évêque se doit avant tout à l'église dont il ïïorte le titre. Retraite jum-
^ o ± - laire de
l'église principale à laquelle toutes les autres sont rattachées et is^ô. dont il est d'abord le chef et l'époux. ]\Igr Taché eut toujours
(1) Le Métis, n"' du 2 septeiiibrel87ô.
(2) Ibid.
(3) Lettredii R. P. Cainperau R. P.'Ma.v\.\ne[,Salnt-L'inrenl,V2arrin876.
— Dans les Misi'-wris di la Cortgrégation des Ohlals de M. I-, t. XV, p. 281.
— Cette église avait 32 x 74. — Le Métis, n*' du 30 septembre 1875.
(4) Ibid, p. 282.
(5) Ibid, p. 2P7.
(6) Ibld, p. 288.
290 VI K 1)K MOK ■l'ACllK, O. M. I.,
(les prédilections et un dévouenient de faveur, si l'on peut ainsi parler, pour son église de Saint-Boniface.
Ses premières attentions étaient toujours pour ses j)rêtres, ses coopérateurs et ses aides dans la sanctification de son église, qu'il voulait saints, qu'il instruisait et dirigeait 'en détail, qu'il réjouissait sans cesse par les saillies d'une bonne liumour intarissable.
Il suivait avec la même charité ses chères Sœurs Grises, la portion la ])lus noble de son troupeau après ses prêtres, les épouses du Eoi des rois, les maîtresses de l'enfance et les mères de tous les malheureux. La communauté des Sœurs Grises eut la douleur de voir mourir, le 21 octobre, la Sœur Wittmann, venue à la Rivière-Rouge 30 ans auparavant dans le canot même qui avait amené le F. Taché. Mgr Taché répandit des larmes sur cette Sœur, vénérée de tous les habitants, voulut faire lui-même la levée du cor]).*, chanter la messe et faire l'absoute.
L'Archevêque embrassait tout son peuple dans la plus tendre charité.
L'année 1875 ramenait le grand jubilé qui s'accorde dans l'Eglise, à chaque quart de siècle. ^Fgr Taché voulut que ce saint temps produisît un renouvellement de la foi et de la piété dans ses ouailles. Il publia une lettre pastorale datée du jour de la Pentecôte, 16 mai 1875, pour exhorter tous les fidèles, dans les termes les plus pressants, à profiter des grâces de " l'année sainte (1). " Il engagea tous les curés et les missionnaires à fixer un temps spécial pour les exercices de piété, la réception des sacrements et l'accomplissement des œuvres prescrites. Lui-même ordonna qu'à Saint-Boniface il y eût une retraite préparatoire à la fête de Noël, en sorte que cette année-Là la grâce du jubilé s'unît aux grâces de Noël pour faire naître le Sauveur dans toutes les âmes de son Eglise principale.
(1) Mandement de M^rr .\lex. Taclié, arcliev^'qno do Saint-Boniface, pnl. liant rencj'cliijno de N. S. l\ le Pape Pie IX, concernant le jubilé. — Imprimerie du MéHn, 1875.
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Cette retraite produisit les fruits les plus abondants non seulement pour Saint-Boniface, mais encore pour la jeune cité de Winnipeg.
Nous laissons la parole à Tuii des retraitants, ami intime et fils spirituel du grand Archevêque, ouvert par sa haute intelligence et sa foi patriarcale à toutes les émotions de réloquence du Saint-Esprit. " La retraite dura une semaine. Monseigneur prêcha lui-même : il donnait deux sermons par jour, un le matin, l'autre le soir. Dans son allocution d'ouverture, il fut éloquent comme d'habitude. Dans le second discours, dans le troisième, il entra davantage dans son sujet, s'échauffa et devint plus intéressant. Il en fut de même dans les sermons suivants : chacun fut supérieur au précédent: ce fut, jusqu'à la fin, une gradation ascendante vraiment étonnante. Nous en étions tous émerveillés. Il traitait pourtant les sujets ordinaires des retraites : le péché, la pénitence, la contrition, la mort, le jugement, l'éternité, etc; mais sa manière neuve et originale de présenter la vérité, ses aperçus nouveaux et saisissants, ses réminiscences de sa vie de missionnaire, ses touchantes anecdotes et surtout son appel sincère et vibrant au cœur et à l'âme de ses auditeurs, nous captivèrent tous et produisirent en nous une impression qu'il est difficile d'exprimer. Dès les premiers jours, la cathédrale se remplit deux fois par jour, le matin et le soir; l'aïfluence ne fit qu'augmenter jusqu'à la fin. Non seulement les fidèles de Saint-Boniface, mais ceux de Winnipeg se pressaient autour de la chaire de leur Archevêque. Winnipeg avait alors une population catholique disparate, venue de différentes parties du monde; beaucoup de catholiques étaient en arrière dans leurs devoirs religieux depuis 5, 10, 20 ans. Plusieurs, élevés dans Ontario ou ailleurs, ne s'étaient pas approchés des sacrements depuis leur première communion et étaient même mariés à des femmes protestantes. Certains avaient fait partie de sociétés anti-religieuses et déclaraient n'avoir plus la foi. Presque tous avaient une certaine instruction; plusieurs même se distinguaient par l'intelligence et par les connaissances : ils
292 vik i)K :Mf;u taché, o. ii. i.,
étaient capables d'apprécier un beau discours. Dès le premier jour, la nouvelle des remarquables discours de TArchevêque se répandit dans Winnipeg: on se mit à traverser la rivière pour aller Tentcndre. Plusieurs avaient dit : " Allons Técouter, il ne s'agit pas pour autant de se confesser. " Ils se trouvèrent, dès le premier serniou. empoignés par l'éloquence sympathique du prélat. Le lendemain, ils amenaient leurs amis, et ceux-ci seniblablement d'autres ; en sorte qu'avant la fin de la semaine, tous les catholiques de Winnipeg sans exception assistaient aux instructions de ^lonseigneur. Mieux que cela. tou> furent convaincus, tous revinrent à la foi de leur enfance et aux pratiques religieuses, tous se confessèrent, et à la messe de minuit, clôture de la retraite, c'était vrniiuont un spoctado touchant de voir tant (le vieux pécheur.s revenus au Ijercail recevoir la sainte coiiiniuiiioii. Je dis ions; un seul, paraît-il, résista; mais quelques années après, il se convertit aussi à son tour et pratique depuis lors ses devoirs religieux avec beaucoup de piété. L'éloquence entraînante du saint prélat avait triomphé des résistances les ]iliis eiKlurcies. Sa pai'ole uous avait tous dominés avec une puissance irrésistible. Nous allions à ses sermons comme à un régal et nous demeurions suspendus à ses lèvres, jouissant de la lumière et de la vie sous l'empire de ces flots de vérité coulant avec tant d'onction.
"Parmi ces catholiques retardataires qui vinrent entendre ^Fgr Taché, s'en trouvait un (|ui. en diverses circonstances, s'était montré hostile à l'Eglise, et disait ouvertement qu'il ne pouvait plus croire un certain nombre de dogmes, homme d'ailleurs fort instruit. L'avant-dei-uiei' jour de la retraite, il me dit : " Savez-vous qu'il me prend envie d'aller à confesse?" — "X'hésitez ]>as," lui dis-je. — "Oui, mais je voudrais me confesser à un prêtre intelligent et instruit: je voudrais auparavant lui soumettre certaines questions sur lesquelles j'ai encore des doutes."— "Adressez-vous à Mgr Taché lui-même," repris-jc. — "Peut-être qu'il ne Mnidi-a ]ias me recevoir." — "Quant à cela, j'en réponds: essayez et vous verrez." Le même soir, après le sermon, il va frapper à la chambre de Sa Grandeur. " Mon-
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seigneur^ lui clit-iK j'ai été toiu-hé par vos instructions. \'oulezvous me permettre de vous exposer certains doutes, dont je ne puis encore me débarrasser ? " Il lui présente alors ses objections. Mgr Taché, avec son esprit lucide et sa vigueur de raisonnement, a bientôt fait de répondre à ses questions et de résoudre ses derniers doutes. Le visiteur est complètement éclairé. " Eh bien. Monseigneur, dit-il au prélat, voulez-vous avoir la bonté de me confesser? " Sa Grandeur, émue jusqu'aux larmes, lui tend les bras et l'embrasse. Je tiens ce récit de cet homme lui-même. Il était à la table de communion à la messe de minuit et n'a jamais cessé depuis d'être fidèle à ses devoirs religieux (1). "
"Tous les jours de la semaine dernière, dit un autre témoin, les catholiques sont venus se presser autour de la chaire de vérité, pour entendre des paroles de consolation et de paix, pour retremper leur foi et fortifier leurs espérances. Quelle éloquence dans les enseignements tombés du haut de cette chaire, oii un Père vénéré développait à ses enfants les salutaires préceptes de la religion ! Quelle admirable exposition de doctrine ! Quelle peinture saisissante des vérités éternelles ! Quel coloris dans l'expression, quelle ampleur dans la pensée et quelle science dans l'ensemble ! En écoutant notre vénérable prélat, l'on se sentait invinciblement entraîné; la conscience s'éveillait; l'intelligence s'éclairait; c'était le triomphe du sentiment chrétien. Tous s'inclinèrent devant l'autorité de leur premier pasteur; la conversion fut générale, et nous avons eu la consolation d'assister là l'émouvant spectacle de la communion de plus de 600 personnes (2)."
(1) L'Iion. jugrt Dubuc, Mémoire concernant Mgr Taché.
(2) Le Jubilé, dans le Métis du 30 décembre 1875.
Ceux qui sont liabitués à vivre dans les vieux pays, ne seront pas beaucoup frappés d'une communion de 600 personnes; mais à Saint- Boniface, jamais il n'y avait encore eu un concours comparable.