‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 15 sur 81 · DÉVELOPPEMENT DES PAROISSES · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DES PAROISSES

Mgr Taché avait obtenu que M. Charles Lalime, avocat, fût oimiisation. nommé par le gouvernement agent d'immigration; il avait envoyé le P. Laeombe pour recruter des colons aux Etats-Unis et dans le Bas-Canada. Ces apôtres de la colonisation donnèrent des conférences à Worcester (Mass.), Manchester, Woonsocket, Marlboro, etc (1).

Grâce à leurs travaux, 105 colons, dont 75 hommes faits (2) se réunirent de divers points à Worcester le 5 mai et se mirent en marche pour le Manitoba sous la conduite de A.-C. Lalime. Mgr Taché annonce leur arrivée à son ami de Saint-Albert par une lettre du 13 mai comme une nouvelle des plus heureuses. " ÎSTous attendons la semaine prochaine, lui dit-il, près de cent familles canadiennes qui émigrent à Manitoba (3). "

Les colons passèrent à Toronto, Kingston et Cobourg le 7 mai, arrivèrent à Sarnia le 9 et s'embarquèrent sur le vapeur Ontario.

(1) Le Mélix, n'^ du 27 avril 1870.

(2| Le Métis, n^ du 1er mai .876.

(3) Saint Bon if ace, 12 mai 1876. — Archives de l'evêclié de Saint-Albert.

296 vu: m: Mf;u taciik, o. m. i.,

I.e 10, le navire était sur le lac Huron; le 12, il a passé le Sault- Sainte-Marie, et se trouve environné par les glaces; le 13, il avance difficilement; le 14, dimanche, il stationne à Prince Arthur's Lading, dans la Baie du Tonnerre ; les colons descendent à terre et vont prier à l'église catholique du lieu desservie par un Père oblat. Le bâtiment se remet en marche à 1 heure do l'après-midi pour Duluth, qui est à 180 milles marins; le capitaine annonce aux passagers qu'ils seront demain à Duluth. Mais à 2 heures de la nuit, le bâtiment frappe la glace et doit s'arrêter. On se remet en marche, mais très lentement ; à 2 heures de l'après-midi, la glace a près de 30 pieds d'épaisseur. '' L'équipage essaie de briser la glace avec des pinces de fer et avec la poudre ; mais impossible. " Le vapeur est à 40 milles de Duluth. Le mardi, 16, " la glace s'étend à perte de vue : le navire est comme sur un rocher: les figures de nos compagnons commencent à s'allonger. " Le lendemain, 17, " la glace est toujours là. Famine. Deux repas par jour. Le pain manque.'^ A 10 heures du soir, les Canadiens-Français se réunissent et récitent le chapelet. " Le vaisseau est dans les glaces, raconte l'un d'eux, et 100 catholiques sont en jjrière : ce spectacle est le plus beau que j'aie contemplé." Le jeudi, 18, "aucun changement: nous avons des compagnons d'infortune : cinq vapeurs sont, comme le nôtre, dans les glaces. ]M^I. Brault et Lavallée font une collecte de $14 pour faire chanter une messe à notre arrivée à Saint-Boniface (1). " Le 19, " les provisions deviennent de plus en plus rares ; l'huile fait défaut à l'engin, on s'empare d'une caisse de petites bouteilles d'huile de castor, consignée à un marchand de Duluth. Plus de bois, plus de charbon pour la cuisine ; on brise les portes, les boîtes pour faire du feu. " Le samedi, le navire avance d'un arpent. " L'huile de castor s'épuise, le capitaine s'empare d'une centaine de livres de suif, appartenant à un mennonite qui ne les cède qu'à la force. " Les provisions diminuent. Les Canadiens-Français, comme les Bre-

(1) Cette messe fat cliantée à la cathédrale de Saint-Boniface, le 1") juin 1876. — Le ^fét>l>, n'=' du 15 juin 1876.

tons, leurs ancêtres, ont l'humeur joyeuse, niêiiio au sein des dangers et parmi les privations. A 10 heures du soir, après la récitation du chapelet en commun, on fait le procès à Isaac Prairie, accusé de parjure. ^I . . . do Fall River, est juge. " C. Lalime représente la Couronne, le Dr Tremblay la défense. Les témoins Boiteau et Degagnier font une preuve accablante, Antoine Lavallée cherche à prouver le bon caractère de l'accusé ; mais des témoins prouvent que Lavallée ne doit pas être cru sous serment, entre autres raisons pour avoir fait la barbe à trois quêteux rétifs le diiiianehe et avoir pris des oiseaux avec du sel le mercredi des cendres. Sentence: le prisonnier i)aiera deux crackers à M. Richer et fournira du tabac au juge et aux avocats jusqu'à l'arrivée à Duluth. "' Ce procès amuse beaucoup l'assemblée; il est minuit quand il est terminé.

Le dimanche, 21, le vaisseau est en marche, 1 mille à Flunire : Duluth n'est plus qu'à Kl milles. Les Canadiens sanctifient la matinée en disant le chapelet ensemble. " A 7 heures du soir, nous sommes à 8 milles de Duluth; nous distinguons les habitations. Le lundi, 22, il souffle une brise chaude venant de terre. Xous sommes à 7 milles de Duluth, que nous voyons depuis 8 jours sans pouvoir y débarquer. A midi, le capitaine informe M. Lalime que, passé le soir, si les hommes restent à bord, il n'y aura plus rien à manger. '' Quinze vaillants se décident à partir pour Duluth sur la glace, C. Lalime, L'Heureux, Dr Tremblay, Brault, P. G-agnon, Bertrand, j\Iarcoux, Marcille, Lespérance, May, Pépin, Leclerc, Girard, etc. Le départ a lieu à 1 heure de l'après-midi, le lundi. " Chacun a une planche dans une main et tient de l'autre un câble de jonction. M. Lalime ne peut tenir à cette marche et revient à 5 heures 1/2, épuisé de fatigue et trempé jusqu'aux os. Ce ne sont que des trous où ces héroïques Canadiens s'enfoncent jusque sous les bras." Les plus vigoureux arrivent au rivage vers minuit et y allument des feux. Les autres s'arrêtent pour se reposer, s'asseoient sur la glace dos à dos, et M. Brault commence la récitation du chapelet; on répond, mais un peu mal, "parce que les dents claquent

dans la bouche. " Après 3 heures de repos, on se remet en route et on arrive au rivage à 7 heures du matin. '' Le premier acte de ces braves, en touchant le rivage, est de se mettre à genoux pour remercier Dieu de les avoir préservés de la mort au milieu des glaces. " Cependant le navire, que deux vapeurs sont venus secourir, a continué sa marche et touche le rivage à 9 heures du soir.

Xous avons donné quelques détails sur ce douloureux baptême des premiers colons de 1876 ; le lecteur, croyons-nous, nous saura gré de remettre devant ses yeux ces origines saintes des nouvelles paroisses françaises du Manitoba. " Nous avons eu des épreuves, conclut le narrateur dont nous avons suivi le récit (1), elles nous ont fait du bien. Dieu n'éprouva-t-il pas longtemps le peuple hébreu avant de lui donner la terre promise ? Nous chérirons d'autant plus j\[anitoba que nous avons ■éprouvé plus de souffrances pour y arriver (2)."

" Personne n'avait péri ; mais le froid avait endommagé bien des nez, des oreilles, des joues, des mains et des pieds (3). " " Beaucoup des nôtres, dit le narrateur, se chausseront à la légère d'ici à quelques jours. Philéas Gagnon ne pourra même se servir de ses jambes pendant deux mois (4). "

Les voyageurs partirent de Duluth le 25 mai, suivirent la route Dawson et arrivèrent à Saint-Boni face le 1er juin.

D'autres convois les suivirent venant de Montréal et des villes américaines. Cette année-là, " du mois de mai au mois de juillet, GOO Canadiens-Français à peu près partirent soit des Etats- Unis, soit de la province de Québec, pour se rendre " dans le ]\L'initoba (5).

(1 ) Lettres «Vriles au jour le jour par l'un des colons, publiées par le Travailleur de Worcester, et reproduites dans le Métis, n* du 15 juin 1876.

(2) Ibid.

(3) Rév. M. Fiilion, Discours à la fête anniversaire de la fondation de la paroisse do Saint-.'ean-Baptiste, 1er juillet 1902.

(4) Lettres citt'e^.

(5) Lettre du P. Lac(>mhe au lline V. Fubre, Eglixe Saint- Pierre, ler juHl'f 1877. — Dans les ^fissiollx de la Cong. dea Oblats de M. 1., t. XV, p. 476.

Plusieurs d'entre eux reçurent de INIgr Taché des terres et semèrent, dans les jours qui suivirent leur arrivée, de l'orge et des ponnnes de terre (1). Les autres commencèrent des établissements entre Sainte- Agathe et la frontière américaine ou en divers lieux ( 2 ) .

L'Archevêque vit arriver ces renforts avec d'autant plus de joie que cette année et les années précédentes beaucoup de métis étaient partis du pays. " Tous nos métis nous quittent ici, écrivait-il tristement à Mgr Grandin. Heureusement qu'il nous arrive des Canadiens : autrement nous serions noyés à ne plus jamais reparaître (3)."

Tous ceux qui s'intéressaient au progrès du royaume de Jésus-Christ et de la race française tressaillirent de joie et applaudirent. " Enfants du Canada qui vivez sous un ciel étranger, écrivait un Canadien-Français des Etats-Unis, qui respirez l'air vicié de ces grandes manufactures où l'on paye votre travail, c'est vrai, mais où l'on prend aussi votre santé, les temps marqués sont enfin arrivés, quittez la servitude d'Egypte: il y a pour vous une terre de bénédiction. Ceignez vos reins, prenez le bâton du voyageur et dirigez vos pas vers ces plaines immenses du iSTord-Ouest. iVllez peupler ces vastes solitudes. Soyez libres sous un ciel libre. Quittez la livrée du serviteur et recevez désormais pour salaire de votre travail et pour prix de vos sueurs, les abondantes moissons d'une terre qui ne demande qu'à produire, et par-dessus tout, l'inappréciable contentement que donne cette royauté incontestée de la glèbe. Manitoba est une terre française que l'on nous enlève petit à petit, jour par jour, par cette introduction d'étrangers qu'on fait venir, à grands frais, du fond de la Eussie (4). Il faut retarder le moment où cette immigration progressive aura enseveli pour toujours l'influence française sous les débris de sa grandeur impuissante.

(1) Le }fétis, n'^ du 8 juin 1876.

(2) Jhid.

(3) Saint-Boniface, 14 juillet 1876. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

(4) Allusion à l' arrivée récente des Mennonites.

St-Bonlface.

Visite du diocèse.

Elle est donc généreuse et patriotique cette noble tentative de diriger vers Manitoba les pas 'd^u Canadien qui ne veut plus vivre sous la protection du draj^eau étoile (1).''

Une Société de Colonisation s'était organisée à Saint-Boniface dans les années précédentes; elle réunissait les esprits les plus distingués et les cœurs les plus généreux de cette ville. Une société s'organisa à Montréal en 1876 sous l'impulsion de l'évêque même de cette ville pour encourager l'œuvre de la colonisation du ^lanitoba et aider soit par des secours pécuniaires, soit par des informations et des renseignements, les émigrants qui voudraient s'y rendre. Ces deux sociétés étaient sous le patronage de Mgr Taclié, le premier et grand chef de la coloni.sation catholique au Manitoba.

Grâce à ces associations diverses, grâce à ce concours providentiel de bonnes volontés, les Pays d'en Haut vont recevoir d'année en année des grouj^es de Canadiens-Français qui, en y établissant de florissantes paroisseS;, y créeront une province de Quéljec, moins puissante que celle de l'Est, mais néanmoins indestructible.

Saint-Boniface comptait, en 1876, " 35 maisons, occupées par plus de 45 familles, donnant près de 300 personnes, beaucoup plus d'hommes que de femmes; 10 à 12 menuisiers ou charpentiers, 1 meu])lier, 1 forgeron et mécanicien, 1 boulanger, 1 boucher, A maîtres de pension, 2 épiciers, 2 cordonniers, 1 imprimerie, 1 fabrique do laine, silencieuse depuis deux ans, quelques fonctionnaires du gouvernement, 2 ou 3 meuniers, 1 médecin, 2 avocats qui n'exercent qu'à Winnipeg, et surtout 1 collège, 1 couvent, 1 hôpital général, 1 archevêché, etc (2).''

Mgr Taché se rendit à Snint-François-Xavier le 18 mars ei y donna les exercices du jubilé avec l)eaucoup de fruit pendant 8 jours (3).

(!) Le Protecteur Canadien, de Fall Rivei- (Mass.). — Cité par le Méth> n" du 1 •!• juin 1870.

(2) Le .V'<i.«, n«dn 8 juin LS76.

(3) Le MHh, w° (\\\ 28 mars 1S7(). — Lettre de Mgr Taché an P. Laconil)e, Sttint-Boniface, 27 viars 1876.

2e V..I. ].. r,on.

Aiirienne é^'lise de Saint-Francnis-Xavier, déliKilip en 1900.

Couvent de Saint-Fraiiçois-Xavier (Sœurs Grises).

AKcii i:vr:(^i !■; dic sain t-honi face 301

Du 8 au 10 septembre, il visite Sainte-Agathe, Saint-Jean- Baptiste, Saint-Pie, Pembina et donne la confirmation clans plusieurs de ces paroisses (1).

A la fin du mfMue mois, il visite ses chères missions du lac Manitoba qu'il avait déjà visitées l'année précédente (2). . Mgr Taché demeurait fatigué et souffrant, surtout quand une Siu.te. besogne quelconque venait surexciter son activité naturelle. " Ma santé était devenue meilleure, écrit-il à Mgr Grandin le 12 mai ; mais ces jours-ci, je redeviens souffrant. Je prêche le mois de Marie, et la belle saison ramène un surcroît de besogne et c'est la besogne qui entretient mon mal (3)."' "^ Je suis mieux par moments, dit-il au même deux mois plus tard, tout comme aussi je suis bieu souffrant d'autres moments. Je suis mieux, mais ne suis point guéri (4)."' "' Je voudrais pouvoir vous dire que je suis bien, écrit-il au Supérieur des Oblats dans le mois d'août; mais il n'en est pas ainsi; je tremble en écrivant et je me fatigue beaucoup au moindre travail ou application. Depuis quinze jours j'ai eu à peine trois jours où il m'a été possible de faire quelque chose (5)."

^Igr l'archevêque de Toronto lui envoya des sangsues et d'autres remèdes avec une lettre fort aimable. " Les sangsues, écrit Mgr Taché à l'évêque de Saint- Albert, avaient été envoyées par la poste; la boîte qui contenait leur enveloppe s'est brisée, ce qui, je pense, a été la cause de leur mort. De douze que contenait le petit pot, trois remuaient un peu encore quand on l'a ouvert ; mais elles sont mortes bientôt après (6)." Les autres remèdes ne parvinrent point à Mgr Taché. Il n'en fut pas moins touché de l'attention de son vénérable collègue.

Mgr Taché reçut, au cours de l'été 1876, de grandes conso- visite du

^ ^ ' 5 o p Souiller.

(1) Le Métis, n° du 14 sept. 1S76.

(2) Le Métif, ir' du 28 sept, et du 5 octobre 1876.

(3) Saint-Boniface, 12 mai 1876 .Archives de l'évêché de Saint-Albert.

(4) Saint-Boniface, 14 juillet 1876. — IbicJ.

(5) Saint Boniface, 10 août 1876. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(6) Saint-Boniface, 17 juillet 1876. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

302 VIE DE :\[Gif TACHÉ, o. :x[. i.,

lations clans la visite du R. P. Soiillier, assistant du Supérieur général des Oblats. Le visiteur arriva à Saint-Boniface au cours de juin et y demeura jusqu'au 10 juillet. Mgr Taché avait sur le cœur des peines intimes dont nous avons eu l'occasion de mentionner quelques-unes des causes; il s'en ouvrit avec abandon au P. Souiller; celui-ci le comprit, lui donna des explications qui furent comprises aussi; il s'établit entre leurs esprits et leurs cœurs une union qui ne fera que croître jusqu'à la mort. " Votre visite nous a fait du bien à tous, à moi en particulier, lui écrit-il quelques jours après son départ : elle m'a procuré une immense consolation et déchiré un voile sombre qui me gênait la vue depuis plusieurs années (1). " " Je veux vous exprimer^ écrit-il quelques jours après au Rme P. Fabre, ma reconnaissance pour la visite de votre si digne assistant. Tous affirment ici leur joie et leur satisfaction. Pour moi je dois dire que cette visite m'a laissé une impression bien agréable. Puisse le K. P. Souiller conserver de nous im aussi bon souvenir que celui qu'il a laissé parmi nous (2) ! "

Xous verrons Mgr Taché près de mourir recevoir d'une seconde visite du saint religieux, devenu alors Supérieur général des Oblats, dos consolations plus grandes encore qui lui enlèveront des peines semblables et lui donneront, dans ses derniers jours, comme un avant-goût de la charité du ciel. ^Baf-canada. ^^ ^^^^"^^ ^^ octobrc, Mgr Taché partit de Saiut-Boniface à bord du Moîiitoha pour se rendre dans la Province de Québec. " Le but principal " de son voyage était " la question de l'éduc-ation (3) ; " car, écrit-il au Rme P. Fabre, " ici comme ailleurs, il nous faut lutter sur cette question si vitale et si délicate. Les ennemis de l'Eglise nous harcèlent de toutes parts. Jusqu'ici la loi nous a été favorable, mais je dois travailler à ce qu'elle ne

(1) Saint-Bonifacc, 20 juillet 187G. — Arcliives de la Maison générale des Oblats.

(2) Saint-Boilifacc 10 août 1870. — fOid.

(3) Lettre an Rme P'abre, Saint-Bonij'ace, 1er janvier 1876. — Archives de la Maison générale des Oblats.

ARCHEVÊQUE DE SAI N 1 -lioM FACE 303

puisse pas uou> di-veiiir déravural)lf Uj." Il a\ait j)lusic'urs fois demandé au Supérieur général des Oblats de lui fournir des professeurs; mais le Emc Père Fabre ne pouvait répondre à ses désirs: le prélat allait chercher des maîtres dans la province de Québec.

Il arrive à Ottawa le mercredi 25 octobre, neuf jours après son départ de Saint-Boniface (2), écrit le même jour au P. Soullier pour lui annoncer qu'il ira le voir à Montréal vendredi ou samedi, se rend à Hull le 2 G et y rencontre beaucoup d"0blats (3).

Pendant deux mois il cherche des maîtres pour la jeunesse de la Eivière-Kouge. Ses efforts n'obtiennent pas tout ce qu'il désire; mais cependant ils ne sont pas stériles.

Au bout de deux mois, il se remit en route pour l'Ouest. Il Eftour à

' ^ St-Boniface.

partit de Montréal le lundi 11 décembre, avec deux Sœurs de la Charité, qu'il emmenait à l'hôpital, et deux Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, qui venaient se dévouer à l'Académie Sainte-Marie. Il passa le dimanche suivant à Saint-Paul et arriva à Saint-Xorbert le samedi 23 décembre. Il descendit au presb3'tère auprès de son vénérable ami et fils,^]\I. Eitchot. Le lendemain, il se remit en route pour Saint-Boniface. " Son arrivée, annoncée à temps à Saint-Boniface, a ému toute la population, qui s'est portée aussitôt avec enthousiasme au-devant de son bien-aimé pasteur. L'escorte d'une paroisse a rencontré l'autre, et la cathédrale s'est quasi remplie quand Mgr l'Archevêque a fait son entrée solennelle dans le lieu saint (4)."

" Ma santé paraît avoir gagné à ce voyage, écrit-il au Eme P. Fabre, si bien qu'à mon retour j'ai passé 4 jours et 3 nuits dans la diligence, sans trop souffrir, malgré un froid de 30° et ooo centigrades (5)."

( 1 ) Ibid.

(2) Lettre an II. P. Larotnbe, Erêché cVOttava, 2G octohn- 187G. — Collection du II. P. Lacoiube.

(:{) Evdclié d'Ottinca, 25 octobre 1870. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) 1,6 Métis, n<^ du 28 décembre 1876.

(5) Saint-Boniface, 1er janvier 1877. — Archives de la liaison généale des Oblats.

Piogrèa dans ^ ]a fm do 187G, ou se rendait de Saint-Bonifaoe à Montréal

les comniuiii- '

?eN°"o*^'*' en G jours, par le stage ou le bateau jusqu'à Fischer's Landing, et de là par le chemin de fer (4).

IjCs communications avec l'Ouest avaient fait moins de j)rogrès. Il n'y avait eu jusqu'alors que deux exprès réguliers par année pour la Saskatcliewan et l'Alberta, un en été et un en hiver; en dehors de ces deux exprès, on profitait des occasions, d'ailleurs assez fréquentes, qui se rencontraient. En 18TG, une poste régulière fut établie vers l'Ouest, avec un départ de Saint- Boniface une fois par mois. Bientôt après, ce départ eut lieu tous les vingt jours.

Le lendemain de son retour, Xoël, le prélat officia pontificalement à la messe ide minuit et prêcha à la messe du jour devant •un peuple qui se press-ait autour do lui, ému de le posséder et d? l'entendre. " La cathédrale pouvait à peine contenir la foule et l'on remarquait un très grand nombre de gens de Winnipeg venus pour être témoins de ces splendides solennités de l'Eglise icatholique."

Fomiatiou do Une Univcrsité fut fondée au Manitoba en 1877. Mgr Taché prit une part active à cette fondation. Le projet d'organisation fut discuté entre l'arc-]ievê(|ue de Saint-Boniface, l'évêque anglican, divers membres du clergé catholique et du clergé protestant et plusieurs laïques de l'une et de l'autre confession. Mgr Taché voulait (pie l'L'niversité se contentât d'examiner les candidats et de donner les degrés; il repoussait énergiquement l'idée d'une L'niversité enseignante; car l'enseignement est inséparable de la religion ci l'enseignement religieux no peut être donné par un corps formé d'éléments qui appartiennent à des confessions différentes. Ses vues prévalurent.

(4) M;rr Tacli^' écrivait an P. Aubert, des le 17 juillet 1S72 : " Les malles et iiiêmo les pnssa^er.s nous arrivent do Montri'al en sept jonrs, une fois même o.n six jours. I/an prochain, nons ga<rneroiis encore un ionr. J'espèro qne cela vnns donnera la |)ensée de venir nous voir. De Paris iei en quinze jonrs l'année prochaine... Vous voyez que nous allons bientôt rei=sor d'être sauvaj^es, ce qui ne veut pas dire que nous serons très civilisés.'' — Archives de la Maison générale des ObUits.

do Manitoba.

AKCllKVÊQin': DE SA I N'I'-BOXI FACE 805

Sous son in?j)ii'alion, la t-oi'poralinii du collège do Saint- '^tion.Ci^d.f" Boniface, dans iin(> réunion du 10 janvier 1877, décida "que le tVvïnvor-'' collège concourrait à la dtMuande de la création d'une Univer- ®'"*' Bité cà Manitoba, à la condition, que tous les droits, obligations et privilèges du collège, comme institution catholique, seraient maintenus, et que le collège, en s'affiliant à riTniversité, conserverait sa parfaite 'autonomie (1). "

Par une loi passée peu après, les trois collèges établis alors dans la Province, le collège de Saint-Boni face, catholique, le collège Saint John, anglican et le collège de Manitoha, presbytérien, composèrent l'Université (2) ; Fenseignementl était donné par les collèges, indépendamment de rUni\'eirsité ; l'Université avait seulement l'examen des canditats et la collation des grades ; c'était une fédération de collèges.

Cependant, un groupe de protestants, qui avaient des vues différentes de l'Archevêque, réussit à faire insérer dans la loi, à la suite des articles qui bornaient les attributions de l'Université à l'examen des candidats et à la collation des grades, ces mots : " pour le présent. " Une addition de ce genre pouvait paraître assez anodine; mais dans la suite, les protestants s'en prévalurent pour créer des chaires d'enseignement, malgré l'opposition de l'Archevêque et des catholiques.

En attendant, l'Université a le caractère que lui voulait l'Archevêque, celui d'un corps neutre qui ne distribue pas, mais encourage seulement l'enseignement. " Xotre Université, écrit le prélat à son ami de Saint-Albert, n'est pas tout ce que nous pourrions souhaiter, mais bien tout ce que nous pouvions espérer dans les circontances actuelles (3)." "Cette création, écritil au Eme P. Fabre. sans être parfaite, nous assure des avantages, celui surtout d'encourager les études et de faire connaître le mérite des maîtres catholiques au monde protestant (4)."

(1) Reo;istre des délil)érations de la corporation du collège de Saint- Bonifa'^e.

(2) Le " Wesley Collège " pour les méthodistes a été fondé depuis lors.

(3) Lettre à Mgr Grandin, Sawt-Boniface, 24: février 1877. — Archives de l'évêciié de î^aint-Alliert.

(4) Suint 'Bon (face, 15 mai 1877. — Archives de la Maison générale.

La direction du collège donnée à des prOtres séculiers.

L'Université avait à sa tête un Conseil Universitaire composé de 26 membres. Sur ce nombre^ huit furent pris parmi les catholiques.

Le 8 septembre 1877, le collège de Saint-Boniface, en acceptant l'affiliation proposée, " nomme sept personnes pour le représenter à la dite Université, à savoir: Mgr l'Archevêque, MM. Lavoie, G. Dugas, Forget Despatis, J. Dubuc, J.-N.-A. Provencher et Jarvis (1). " De plus, M. Royal fut nommé vicechancelier.

" La première convocation de l'Université de Manitoba eut lieu le jeudi 5 juin 1879, à 2 heures, à Winnipeg, sous la présidence du vice-chancelier, l'hon. M. Royal. Onze étudiants se présentèrent aux examens, cinq du collège Saint-John, quatre du collège de Manitoba et deux du collège de Saint-Boniface. Parmi les élèves qui subirent les examens avec le plus de distinction, on compta les deux élèves du collège de Saint-Boniface, MM. Bétournay et Haverty (2)."

Mgr Taché " avait toujours espéré " que son cher collège de Saint-Boniface " passerait un jour entièrement sous la direction de sa famille religieuse; " mais il a été impossible à" celle-ci de fournir le personnel nécessaire. En 1877, Mgr Taché fut forcé de confier l'établissement à des membres du clergé séculier; le R. P. Lavoie, qui en avait la direction depuis huit ans, reçut son obédience pour Sainte-Marie (3)," et M. Forget" Despatis fut nommé directeur du collège à sa place. Les Oblats avaient eu la direction du collège de Saint-Boniface pendant 15 années, sauf quelques légères interruptions; ils avaient eu, durant le même temps, une grande part dans l'enseignement. Nous pouvons mentionner parmi les directeurs ou les principaux profeseieurs du collège, les Pères Le Floch, Lestanc, André, Duffy, Allard, Lavoie.

(1) Registre des délibérations du Collège de Saint-Boniface

(2) I,e MétÏK, n° du 7 juin 1879.

(3) Rapport du P. Lacombe an chapitre sénéral de 1879. — Dans les Miiii^ioim de la Congrégation f/cf OhUits de M. T., t. XVII, p. 428.

Le Conseil Universitaire fut, à ses débuts, un corps remar '^Vg"--''"' '^"'* quable par son esprit d'équité et de courtoisie. " Nous avions, écrit l'un de ses membres les plus éminents et les plus assidus. des réunions assez fréquentes pour discuter l'organisation de l'Université, le programme des études et les autres questions qui étaient de notre ressort. Mgr Taché s'en occupait activement et efficacement. Sa parole était écoutée avec attention et respect, et il était rare que ses propositions, marquées au coin du sens pratique, ne fussent pas accueillies favorablement -et acceptées. Les discussions étaient alors toujours fort courtoises dans le Conseil Universitaire, comme dans le Bureau d'Education, et une bonne entente régnait entre les divers groupes du Conseil (1).

" Mgr Taché, poursuit le même témoin, assista aux réunions du Conseil Universitaire jusqu'à ce que certains protestants eussent réussi à faire prévaloir leur désir d'une Université enseignante. Alors, Sa Grandeur, dégoûtée de l'attitude des dignitaires protestants qui, malgré l'entente initiale, ne voulaient tenir aucun compte des réclamations et des droits des catholiques, ne voulut plus revenir au Conseil et s'y fit représenter par un délégué, spécialement le Eév. M. Cherrier (3)."

Quelque temps après, Mgr Taché donna au collège un sceau qui exprimait ce qu'il était et ce qu'il devait être.

Coupé : le premier, de sinople au lis d'argent ouvert texte de sahle; le deuxième, de gueules chargé en chef de deux fleurs de Us d'or et en pointe d'une feuille d' érable du même : Vécu accosté à dextre et senestre de deux hranches de lis en sautoir et au naturel; et timbré d'un tertre de sahle sommé d'une croix d'or. La devise allemande: Gottes Ilulfe.

Voici la signification de tous ces symboles: Le collège de Saint-Boniface, sous le patronage de saint Joseph, fondé par un Canadien de double origine française, sujec anglais, ouvre h livre de la science qui vient de Dieu, pour les enfants des plaines

(1) L'hon. juge Dubuc, Mémoire concernant Mgr Taché, fourni à 1 auteur (le cette histoire.

(2) Ibid.

du Manitoba, à l'omhre de la croix, avec le secours de Dieu et la protection de l'apôtre de l'Allemagne.

"!es écoieT"^" Depuis Cent ans, l'un des fléaux les plus redoutables pour les cathoiuiups. pg^^^g chrétiens est l'enseignement neutre, ce qui, en certains pays, est désigné sous le nom d'instruction laïque ou d'école sans le Christ ou même d'école sans Dieu. Les partisans de l'instruction neutre ou de l'école laïque sont proprement les rationalistes ou les naturalistes contemporains, qui " veulent exclure de l'esprit et des mœurs des hommes, de la vie publique et privée, le règne de Dieu et de son Christ, pour établir ce qu'ih appellent le règne de la raison ou de la nature (1). "

A l'époque où nous sommes de cette histoire, les catholiques de Saint-Boniface et de toute la province repoussent universellement l'instruction laïque. Beaucoup de protest-ants y sont aussi opposés; mais un certain nombre sont tout disposés à la patronner, les un^ parce qu'ils sont tombés dans l'indifférence religieuse, à laquelle le protestantisme conduit logiquement; les autres parce que, dans leur espérance, l'école proclamée neutre en théorie, aura on fait, la religion de la majorité, c'est-à-dire, dans le nouvel état du Manitoba, la religion protestante.

^Igr Taché, nous venons de le voir, a consenti à l'établissement d'une Université neutre, à la condition qu'elle ne soit pas enseignante. ]\Iais un groupe de protestants a fait introduire, dans le texte de la loi, quekiucs mots qui leur permettront plus tard do créer des chaires neutres aux mains de cette Université neutre.

Ce groupe a, en 187T, des prétentions bien plus audacieuses: il ne rêve ni plus ni moins que d'établir dès lors, universellement, l'école laïque.

"Une partie de la pujmlation est proicsta)ite, disent ce? hommes, l'autre est catholique: en établissant des écoles catholiques pour les catholiques et des écoles protestantes pour les protestants, on est dans la nécessité de multiplier les écoles, ce qui les rend toutes misérables. Etablissons au contraire des

(1/ Concile du Vatican, Constitution sur hi foi, Proœmium.

.\iîciii:vK(jri': dk saint-bonifacI': 809

écoles neutres, communes aux enfants catholiques et aux enfants protestants : ne les appelons pas catholiques ni protestantes, puisqu'elles ne sont pas confessionnelles; appelons-les publiques ou nationales, puisqu'elles sont pour tous les groupes de la nation: de cette manière, nous aurons des écoles qui, réunissant plus d "élèves, ayant des nuiîtres plus capables, seront plus florissantes. Ce régime fait la grandeur des Etats-Unis; il a été étalili déjà dans plusieurs provinces de la Puissance; faisons-le régner dans le ^Manitoba, pour assurer le triomphe du progrès dans notre province. "

Nous verrons ces théories prévaloir au Manitoba en 1890 et jeter d'immenses tristesses sur les dernières années du prélat. A l'époque où nous sommes, elles ont déjà à Winnipeg des partisans qui reçoivent l'impulsion d'Ontario, cpii les produisent, quelquefois en public, le plus souvent dans l'intimité, et commencent à créer un mouvement qui, dans leur espérance, changera bientôt le régime scolaire en vigueur. Le fameux Globe de Toronto, qui est depuis de longues années, le clairon qui sonne perpétuellement la charge contre la religion catholique et la race française, recommandait, sur la fin d'octobre 1876, à ses clients du ]\Ianitol)a, de persister dans la campagne entreprise par eux pour les écoles mixtes et leur faisait espérer le succès (1). Le 23 novembre suivant, il publiait un projet de loi, élaboré, disait-il, à Winnipeg, qui allait être soumis à l'assemblée législative de la province au cours de la prochaine session. Ce projet abolissait le Bureau actuel divisé en deux Sections, et le remplaçait par un nouveau Bureau, le même pour les catholiques et les protestants; il établissait des écoles publiques, non confessionnelles, soumises à des règlements uniformes, communes aux protestants et aux catholiques, avec l'usage exclusif de la langue anglaise.

Ces annonces, ces menées, ce mystère dont plusieurs cherchaient à s'envelopper, émurent le vigilant Archevêque et lui causèrent comme un sorte de terreur. Il avait publié, dans le Méiis, une suite d'articles, intitulés Education et Instruction.

(1) Cité parle ^féti'), n'^ dn IG novembre ISTii.

OÙ il établissait, avec sa logique et sa clarté habituelle?, que les

écoles mixtes et neutres sont contraires au droit naturel, au

droit évangélique, à la constitution générale du Canada et à la

Les articles do constitution particulière du ^lanitoba. Il ])rouvait oue partout

standard. -^ i i i

les écoles neutres enfantent les mauvaises mœurs et citait, à l'appui de cette thèse, Agassiz et d'autres écrivains des Etats- Unis attribuant aux écoles ])ul)liques de ce pays la progression des crimes (1).

Ces articles produisirent beaucoup d'impression. Le Globe avoua lui-même que l'établissement des écoles publiques au Manitoba violerait les droits do la minorité catholique, tels que les garantissait VActe de Manitoha (3).

Néanmoins, les fanatiques de Winnipeg continuèrent leurs agissements. La plupart d'entre eux ignoraient le français. L'Archevêque résolut d'écrire pour eux des articles écrits dans leur langue et publiés à Winnipeg même. Ensuite il réunit ces articles en une brochure. Elle parut dans les premiers mois de 1877.

Les articles et la brochure furent beaucoup lus; personne n'entreprit de contester les principes qu'il énonçait et les conclusions qu'il en déduisait: l'école laïque parut à tous ceux qui croient à Jésus-Christ et à sa révélation, ce qu'elle est en réalité, une institution qui teiid à établir le règne de l'apostasie et de l'athéisme, un attentat contre Dieu et contre les âmes. Les partisans de l'instruction neutre se turent. Tj'Archevêque, pour un touqis du moins, put s'applaudir du maintien des écoles séparées, c'est-à-dire des écoles confessionnelles. " î^ous avons été menacés, écrit-il à Mgr Grandin le 2-i février, d'une attaque contre nos écoles; la bombe était prête à éclater lorsque la publication de la première partie d'un travail dont je m'occupe sur cette importante question, a mis le désarroi dans le camp enne-

(1) Lo MéiiK, 11°' du 28 sept., 5 cet., 12 oct., 2() oct.

(2) L'arti(^le du Glah, fut traduit par le Mitiî< et publit' dans le n*^ du 14 décembre 187(>. *

AKCIlKVÊQrK 1)K SAI.\1-IU»MFACE 311

nii, qui croyait, en travaillant dans roinbre, nous porter un coup fatal (1)."'

Eclairé par ces menées souterraines contre les écoles confes- Amrnd. ment

■•■ a la loi des

sionnelles, Mgr Taché voulut en sauvegarder plus pleinement la écoles, séparation dans les régions où les catholiques se trouvaient mêlés aux protestants. Dans ces centres, " il s'élevait quelquefois, raconte M. J. Dubuc, alors Surintendant des écoles catholiques, des conflits au sujet des taxes scolaires qui devaient être payées à telle ou telle école. Mgr Taché désirait que jamais un contribuable catholique ne fût forcé à payer des taxes pour une école protestante, ni un contribuable protestant pour une école catholique. Il rédigea un amendement que j'écrivis moi-même dans sa chambre sous sa dictée. L'amendement fut accepté par le Bureau d'Education, dans une réunion plénière des deux Sections, puis proposé au parlement provincial et sanctionné de son autorité souveraine. Il entra dans le corps des lois scolaires et demeura en vigueur " jusqu'au bouleversement dont nous aurons à parler plus tard (2).

Ainsi les projets de quelques fanatiques contre les écoles séparées contribuèrent à les séparer davantage selon l'équité naturelle et conformément aux droits des consciences.

Nous avons parlé des premiers commencements de Saint- l'évcioppement

r 1 des paroisses

Jean-Baptiste. Le 1er janvier 1877, Mgr Taché écrivait au Su- catholiques, périeur général des Oblats : " Le P. Lacombe repartira dans une dizaine de jours pour Montréal, afin de travailler à l'œuvre de la colonisation, seule ressource qui nous reste afin d'empêcher le protestantisme de s'emparer du pays (3)." Le généreux curé de Sainte-Marie de Winnipeg était aidé par le Eév. M. Fillion, l'avocat Lalime et le Docteur Weathford. Ces apôtres de la colonisation parcoururent, soit isolément, soit plusieurs ensemble; un certain nombre de paroisses du Canada, à Montréal, Ottawa, Détroit, Saint-Hermas, Saint-Ignace, Sainte-Thérèse, etc., beaucoup de centres canadiens-français des Etats-Unis, à Lowell,

(1) Saint Bonif ace , 24 Jèvrier \%11. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

(2) L'hon. jufïe Dubuc, Mémoire concernant Mgr Taché.

(3) Saint- Bonif ace, 1er jayivier 1877. — Archives de la Maison générale.

Xasliua, Manchester, Worcester, etc. Dieu bénit leurs eiïorts. Ils recrutèrent jusqu'à 400 familles environ. Deux convois s'acheminèrent vers le Manitoba; le premier, sous la conduite de l'avocat Lalime, partit des Etafs de l'Est le 23 avril et arriva à Saint-Boni face le 1er mai. Le deuxième partit de Montréal sous la conduite du Père Fillion et arriva presque en même temps. Xommons parmi les généreux colons de cette année Antoine Duval, Chryssostome Bérard, Paul Tremblay, l'aul Peloquin, Pierre Pontbriand, Pierre Parentean, Trefflé Eicard, etc., qui ont fondé de florissantes familles sur les bords de la rivière Eouge.

'^''st^-jc-an-Bap- L'Archcvôque de Saint-Boniface tressaillit de joie à la vue de pfe'et'de1,'t- ^'C rcufort si Considérable. Il avait érigé canoniquement le .Maniu-ba. 5 janvier 1877, les trois paroisses de Saint- Jean-Baptiste, de Saint-Joseph et de Saint-Pie, les deux premières en l'honneur des deux grands patrons du Canada catholique, la troisième en l'honneur de Pie IX. Les colons allèrent occuper le territoire de ces paroisses, le long de la rivière Rouge, entre Sainte- Agathe, précédemment fondée, et la frontière des Etats-Unis.

Mgr Taché laissa à Sainte- Agathe M. Samoisette, d'une santé faible, qui devait mourir jeune et nomma curé de Saint-Jean- Baptiste, le Rév. M. Fillion, vigoureux de corps et d'âme. Il lui adjoignit peu de temps après le Rév. M. ]\Iichel Charbonneau, jeune prêtre plein de talent, de piété et de gaieté, d'un dévouement sans bornes comme ^I. Fillion, qui a su se rendre populaire partout où il a passé. Les deux amis avaient à desservir non seulement Saint-Jean-Baptiste, mais encore Saint-Pie et Saint- Joseph du Manitoba, l)ien plus les missions d'au delà de la frontière.

M. Charbonneau arriva à Saint-Jean-Baptiste au mois d'août. M. Fillion y était depuis les derniers jours de mai. Il bâtit pendant l'été, un presbytère-église de 30 x 40, dont le haut servait d'église et le bas de presbytère, que Mgr Taché vint bénir au mois de septembre et où les prêtres s'installèrent le 24 octobre. LTne l)elle église fut construite sept ans plus tard, en 1884; de-

AIU'IlKVÉt^rK DH SAINT-BON 11' ACE

puis lors, rancion édifice servit exeliisivenient de presbytère: c'est la destination qu'il garde encore aujourd'hui.

Le même été, M. Filion construisit à Saint-Pie, sur la rivière Eouge, à 12 milles de l'église de Saint-Jean-Baptiste, une petite chapelle en logs, de 20 x 30; elle a été détruite quelques années après par un incendie.

Au mois de juin de l'année suivante, il bâtit à Saint-.Josoph une maison de 20 x 30, dont le haut a servi d'habitation au prêtre jusqu'en 1883 et le bas de chapelle plus longtemps encore.

Depuis cette époque, Mgr Taché visita toutes les années jus- visite de ces

^ ^ -^ " paroisses par

qu'à sa mort, une seule année exceptée, la nouvelle paroisse de Mgr Taché. Saint-Jean-Baptiste, ainsi que les paroisses érigées en même temps de Saint-Pie et de Saint-Joseph. " Ce bon père, racontait le vénérable curé de cette paroisse 25 ans après l'année de la fondation, n'hésitait pas, malgré son âge et ses infirmités, à faire en voiture tous les ans un voA-^ge de 50 à 100 milles pour se rendre compte de notre œuvre et nous encourager. Honneur à cet homme extraordinaire ! honneur à oe père bien^ainié (pii nous a fait tant de bien (1) ! " Cette année-là même, au mois d'octobre, Mgr Taché visita Saint-Pie, Saint-Joseph et Saint- Jean-Baptiste, bénit la première maison-chapelle de Saint- Jean-Baptiste et donna ses encouragements au pasteur et aux colons (2).

L'année même où Saint-Jean-Baptiste était définitivemenl ArnvHedes

premiers co-

fondée, une autre paroisse, destinée elle aussi à un glorieux ave- ions dans la

' ^ *- montagne de

nir, recevait ses premiers commencements. Quatre colons, Pembiua. Olivier et Frédéric Lafrenière, père et fils, de la paroisse de

(1) Discours prononcé par le Rév. M. Fillion, curé de Saint-.Tean- Baptiste, à la grande célébration du 1er juillet 1902, 25e anniversaire de la fondation de la paroisse. — Dans le Manitoba, u° du 16 juillet 1902.

(2) C'est par erreur qu'on a écrit que ilgr Taché avait assisté cette année-là à la célébration de la fête de .'^aint-Jean-Baptiste, à Letellier d'abord, dans la maison de Jacques Parent, et le 25 à Saint-Jean-Baptiste. Les colons célébrèrent une joyeuse Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, à Letellier, chez François Parent, et le 25 à Saint-Jean-Baptiste. Mais M. Fillion présida seul les deux fêtes et chanta la messe dans les deux endroits, comme il l'atteste lui-même.

Sainte-Croix (Ont.), Joseph Charbonneau, de Saint-Hyacinthe, et Daniel Fraser, de Mle-Vert-e (Que.), arrivaient, au mois d'août, au milieu de la Montagne de Pembina, à 80 milles d'Emerson, et s'arrêtaient sur les bords de deux lacs gracieux; les trois premiers avaient des familles ; le quatrième n'était pas mairie. Leur plus proche voisin était à 30 milles; il fallait aller jusqu'à Emerson, c'est-à-dire franchir 80 milles, pour trouver un magasin et acheter un poêle ou une charrue. Après avoir examiné le pays et choisi leurs terres, ils allèrent prendre leurs inscriptions à Emerson, et revinrent à la hâte ramasser du foin pour leurs animaux et se construire des " chantiers " ou cabanes en logs pour y passer l'hiver.

Nous allons voir, l'année suivante, Mgr Taché ériger canoniquement la première paroisse de la Montagne de Pembina, Saint-Léon, et, dans les années suivantes, les autres paroisses démembrées de la première.

Les missions sauvages progressaient comme les paroisses canadiennes. Le P. AUard avait été envoyé l'année précédente au fort Alexandre, situé à l'embouchure de la rivière Winnipeg, pour y établir la résidence de Saint-Alexandre et desservir les sauvages de la rivière Wianipeg, du Lac des Bois, de la rivière la Pluie, du lac Seul et de la Petite Eivière aux Anglais. Le P, Allard tenait en 18^7 au fort Alexandre une école de 40 enfants au milieu de sauvages devenus profondément chrétiens (1). Mgr Taché voulut visiter cette mission pendant l'hiver: il s'y rendit au mois de décembre, fut bien consolé par le dévouement et les succès du P. Allard et lui laissa un compagnon, le P. Mar- ■ coux. Le P. Allard y bâtit quelque temps après une belle église. Un service de bateaux à vapeur reliait le fort Alexandre à Saint-Bonif ace ; le trajet se faisait en 6 ou 7 heures. '* musion*i'do î*«^ous avons souvent nommé par le passé les missions de Pemr.!'st''-jo''8cph bina et de Saint-Joseph du Dakota; désormais nous n'aurons du Dakota. ^^^^ ^^^^^ l'occasion d'en parler. Nous avons vu Mgr Taché y

(1) Lettre de M<,'r. Taché à M<,'r Graiidin, Saint-Bonifacc, 17 féirier 1877. — Archives de l'évêché de îSaint-Albert.

Missions sauvages.

AltCHEVÊQUE DE SAINT-BONI l'ACE 315

visiter son ancien maître en sauteux, M. Beleourt; a2)rès le départ de M. Beleourt, depuis près de 20 ans, ces missions furent desservies par les Oblats et faisaient partie du vicariat de Saint- Boniface ; le P. Simonet résidait à Pembina et le P. Le Floch à Saint-Joseph depuis plusieurs années : Mgr de Saint-Boniface visitait fréquemment ces missions, qui appartenaient à son vicariat et sur lesquelles l'Evoque diocésain lui donnait les plus amples pouvoirs. Or en 1877, à la suite de la visite du E. P. Souiller et par l'ordre des supérieurs généraux, le P. Simonet et le P. Le Floch furent rappelés dans la province du Canada et remirent ces missions à l'évêque diocésain. L'ouvrier évangélique s'attache à la vigne qu'il a cultivée : Mgr Taché éprouva comme un serrement de cœur en voyant ses frères en religion disparaître de ces missions. " Xous regrettons, écrit-il au Eme P. Fabre, la décision relative à l'abandon des missions de Pembina et de Saint-Joseph. C'est sans doute une solution et on est débarrassé; mais les pauvres âmes de ces missions!. . . Il est vrai que nous n'en étions pas chargés définitivement ; maij depuis bientôt vingt ans, nous leur rendions service et les abandonner cause do la peine parmi nous. Cette réflexion ne vous affligera pas, je l'espère, car elle n'est dictée que par la pitié qu'inspire le délaissement dans lequel vont se trouver ces infortunés catholiques (1). "

L'évêque de Saint-Cloud, Mgr Seidenbush, dont relevaient ces missions, fut " désolé " du départ des Pères oblats, n'ayant personne pour les remplacer ; il s'adressa à Mgr Taché et le conjura de garder ou de prendre la charge entière de ces missions et de les fournir de prêtres réguliers ou séculiers (2). L'Archevêque proposa ce service au généreux curé de Saint-Jean-Baptiste, le Eév. M. Fillion, qui, pendant trois ans, jusqu'en 1880, donna ses soins aux colons de Pembina et de Saint-Joseph, comme à ceux qui étaient établis en deçà de la frontière.

(1) Saint-Boniface, 17 janvier 1S77. — Archives de hi Maison générale des Oblats.

(2) Lettre de Mgrïaché an R. P. Soulier, Saint-Boniface, 1er arril 1877.

Présents on- L'année 1877 amenait le 50e anniversaire de la consécration

• Pi'èTx. épiscopale de Pie IX. Depuis les 31 ans que l'immortel Pontife siégeait sur la chaire de saint Pierre, l'univers catholique se portait vers lui avec un sentiment d'admiration, et, disons-lè, de dévotion croissante; les évêques et les fidèles du monde entier voulurent, en cette circonstance, lui adresser leurs ardentes félicitations avec des présents divers.

Mgr Taché, entre tous les prélats de l'Eglise^ aimait et vénérait Pie IX ; il fit un appel à ses enfants et réunit des présents d'une couleur locale très prononcée.

Le principal était " un équipement complet de missionnaire en miniature " comprenant : " 1° un attelage de trois chiens très bien enliarnachés ; 2° une traîne chargée et prête pour une course de mission, c'est-à-dire portant deux chaudières, dont l'une sert à la cuisson des aliments et l'autre à faire fondre de la neige pour procurer de l'eau au missionnaire; une hache servant au missionnaire à couper son bois pour le feu ou à frayer son chemin ; un fouet, instrument indispensable pour les chiens; une peau dans laquelle s'enferment tout le bagage et les provisions du missionnaire; des couvertes, dont le missionnaire s'enveloppe pour coucher au campement; une boîte dans laquelle se mettent les provisions ; une autre boîte contenant la chapelle du missionnaire ; trois sacs, dans lesquels le missionnaire met des bardes de change, les souliers de ses chiens, etc. ; trois courroies, dlont l'une sert à lacer la peau qui renferme les objets, la seconde à fixer le tout à la traîne, et la troisième tenue par le voyageur, qui sert à retenir la traîne dans les côtes; 3<* le missionnaire conduisant son attelage et accoutré comme suit: raquettes, souliers de caribou, mitasses et jarretières, capotte de voyageur avec capuchon, ceinture, sac pour briquet, amadou, etc., pour faire du feu au campement, mitaines suspendues au cou, casque de fourrure (1). " " Tout cet attelage, conduit ainsi que nous venons de le dire, tient dans un espace de trois pieds à peine sur six pouces de large. Malgré cela, on aperçoit dans le lointain la

(1) Le Métiif, n° du 15 mars 1S77.

ARCIIEVÊQrE DE SAINT-BOXIFACE 317

surface blanche et polie du Grand Lac des Esclaves, puis plus loin, à l'autre extrémité de cette mer de glace, un étendard aux couleurs papales sur lequel on lit deux inscriptions explicatives (l),'" l'une en italien et l'autre en latin: "Voilà comme " voyagent les missionnaires dans les pays du Nord extrême du " Canada pour porter aux sauvages l'Evangile avec l'amour du ''Saint-Père (2). Le son de leur voix a retenti par toute la " terre et leur parole s'est fait entendre jusqu'aux extrémités "de l'univers (3)."

Les autres présents étaient : 1* une magnifique peau d'orignal, d'une couleur parfaitement noire, ce qui est très rare en Amérique, ojïerte par l'hon. James MacKay, ministre de l'Agriculture, qui avait tué luirmême l'animal dans le territoire de Keewatin ; 2° ime très belle peau de loup bigarré, d'une couleur rare en Amérique, offerte par M. MacTavish, facteur de la Compagnie de la Baie d'Hudson ; 3* un écrin fait d'écorce de bouleau, brodé de poil d'orignal, offert par Mme de la Eonde, de Saint- Laurent; 4° une paire de gants de cuir de caribou, brodés de soie, artistement travaillés par Mme Ambroise Lépine; 5^ une paire de pantoufles de caribou, également brodées de soie, œuvre de Mlle Marguerite McLeod, de Saint-Boniface.

Mgr Taché fit exposer ces magnifiques cadeaux dans le salon de son palais pendant huit jours et les expédia à Eome le 8 mars. Il les fit accompagner d'une adresse où il avait exprimé tout ce que son cœur avait d'amour pour le grand pontife. " Vous êtes, ô Très Saint Père, lui disait-il, le plus grand bienfait et la plus grande consolation que la Providence divine ait réservés à notre siècle (4)."

Le 50e anniversaire de la consécration épiscopale de Pie IX fut célébré le dimanche 3 juin, fête du Saint-Sacrement. L'Ar-

(1) Ibid., n'' du 8 mars 1877.

(2) Ecce corne viaggino % missionarii ne' psesi ciel Norte Estremo del Canada per 2)ortar ai Selvaggii Vangelo colV amore del Santissimo Padre.

(3) In omnem terram exivit sonus eorum et in fines orbis terrse verba eoruin. Ps. XVIII, 5.

(4) On peut voir cette adresse dans le Métis, n'^ du 15 mars 1877.

Trottoirs faits par Mgr Tachf .

Premier Incendie.

Construction de l'hOpItal Bar un nouvel emplaooraont.

chevêqvie de Saint-Boniface ordonna, pour cette circonstance, un triduum solennel de prières ; le jour de l'anniversaire, il officia pontificalement et "donna à son ^seuple un sermon comme il est rarement donné d'en entendre de si beau (1). " Le soir, il y eut une splendide illumination.

Pendant que l'Archevêque envoyait au Souverain Pontife des dons dignes de sa dévotion, il faisait à son peuple un présent plud vulgaire, mais qui ne laissait personne indifférent. Il fit construire, au printemps de 1877, " 800 pieds de trottoir sur la rue Saint-Boniface, à partir de l'angle nord de la clôture du collège jusqu'à la côte du couvent. " Plusieurs des citoyens de Saint- Boniface, ajoute le chroniqueur qui relate le fait, se proposent d'imiter l'exemple donné par Mgr l'Archevêque (2) : " et en effet MM. Royal, La Pivière et d'autres construisirent des trottoirs la même année (3).

Le premier incendie depuis l'établissement de la province eut lieu à Saint-Boniface, le 1er octobre 1877, et consuma une manufacture de laine érigée trois ans auparavant dans la rue La Verandrye, sur " un terrain gratuitement concédé par Mgr Taché, " le seul établissement de ce genre qui existât dans la province (4).

Jusqu'en 1877, les Sœurs de la charité soignaient les malades dans leur couvent même; au cours de l'été de cette année, elles achetèrent la propriété de Mme Hynes Clarke, en face 'de l'embouchure de l'Assiniboine. Elles y construisirent pour y installer leurs malades une petite maison, devenue plus tard ime des dépendances de leur établissement. Mgr Taché bénit le nouvel hôpital le dimanche 29 juillet, devant le clergé de Saint- Boniface et un grand concours de fidèles, après avoir rappelé, dans une courte et éloquente allocution, combien on doit appré- <:-ier une semblable institution. "Le monde a ses hôtelleries, dit-

(1) Le Métifi, n^ du 7 juin 1877.

(2) Le Métis, n^ du 12 avril 1877.

(3) Ihid , n'^ du 5 juillet 1877.

(4) Le ^féti?, n° du 4 octobre 1877.

il, OÙ vont se retirer les voyageurs; c'est ici l'hôtel du bon Dieu, où sont reçus et soignés les membres souffrants de Jésus-Christ." L'hôpital de Saint-Boniface a reçu dans la suite de grands dévelopjx'ments: dans les hivers qui suivent immédiatement sa construction, nous y voyons 4, 8, 10 malades ; aujourd'hui il en contient 150: il est le plus bel édifice de Saint-Bouiface. eoiiiine il com-ient à l'hôtel-Dieu.

Xous avons vu Mgr Taché créer au lac la Biche, dans les pre- Arbitrage de mières années de son épiscopat, un établissement pourvu d'un daïsr'affaire cheptel et d'un matériel considérable de ferme, destiné à dévc- îà' Biche, lopper les ressources locales et à accomplir, en partie au moins, les transports des effets des missions. ISTous avons parlé de la proposition qu'il avait faite en 1S68 d'unir la mission du lac la Biche à celles d'Athabaska-Macïvenzie, pour que celles-ci trouvassent là un centre de ravitaillement et un secours pour les transports. Mgr Grandi n, sur l'avis de ses conseillers, ouvrit un avis différent. Des arrangements intervinrent entre lui et Mgr Faraud, plaçant le lac la Biche sous l'autorité des deux évêques et partageant entre leurs missions le bénéfice des ressources. Mgr Faraud s'établit au lac la Biche, ce qui le plaçait loin des missions d'Athabaska-MacKenzie, dont il était le vicaire apostolique; il entreprit d'ouvrir une route par terre pour les transports, se trouva engagé dans un travail qui surpassait les ressources des missions en hommes et en argent, dut ensuite y renoncer après de rudes travaux et de grosses dépenses qui se trouvèrent sans fruit. La question du lac la Biche était devenue une source de malaise pour les missions de Saint-Albert et d'xlthabaska-MacKenzie.

Le Supérieur général des Oblats, par une lettre du 27 février 1877, nomma Mgr Taché visiteur des missions de ses deux suffragants oblats et lui donna la charge de décider par une sentence arbitrale à qui et comment appartiendrait l'établissement du lac la Biche.

" Je compte partir le 21 mai, écrit Mgr Taché au Eme Père Fabre le 8 avril, me rendre à Saint- Albert vers le 20 juin. De

là, j'irai avec Mgr Grandin au lac la Biche, visiterai en allant et revenant la mission de Saint-Laurent et à mon retour ma mission du lac Qu'Appelle . . . J'espère être de retour dans la première quinzaine d'août, trop heureux si je puis faire quelque bien et rendre quelque service. Vos bonnes prières m'aideront à obtenir ces heureux résultats (1). "

Mais, au moment où l'Archevêque allait se mettre en route, il reçoit du cardinal Franchi une lettre qui lui annonce la prochaine arrivée de Mgr Conroy, comme Délégué apostolique pour tout le Canada, lui laisse entrevoir la visite du Délégué à Saint- Boniface et lui recommande de l'aider de tout son pouvoir dans l'accomplissement de son mandat. En même temps Mgr Grandin lui adresse ce télégramme : " Xe partez pas : nous envoyons des documents. "

Cette double annonce, surtout la première, décide Mgr Taché à ajourner son départ. Puis il voit qu'il lui sera difficile de faire le voyage plus tard, constate qu'il importe de ne pas ajourner la décision, et qu'il a tous les éléments possibles d'information.

Au milieu de juin, il rédige sa sentence dans un document magistral. Après avoir fait tout l'historique de la question, et rappelé toutes les phases par lesquelles elle a passé, il décide que la mission du lac la Biche demeurera dans le diocèse de Mgr Grandin, mais que provisoirement et pour un temps, elle fera partie du vicariat religieux de Mgr Faraud. Cette décision sauvegardait les droits de l'évêque de Saint-Altert en laissant cette mission dans son diocèse et permettait au vicaire apostolique d'Athabaska-MacKenzie d'user des ressources de cet établissement, jusqu'à ce que les transformations du pays lui en eussent fourni d'autres.

L'Archevêque envoya sa sentence au Rme P. Fabre et la soumit à sa correction par une lettre du 16 juin 1S77 (2). Le Su-

(1) Saint-Bonifacc, 8 avril 1877. — Archives de la Maison générale (les Oblats.

(2) Saint- Boniface, 16 juin 1877. — Archives «le la ^Maison générale.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE 321

périour général répondit, le 22 se})tembix', (juc loin de corriger quelque chose dans le fond et dans la forme, il y donnait la plus entière approbation ( 1 ) . '' Votre trop flatteuse appréciation de mon travail, lui écrit Mgr Taché le 20 novembre, me dédommage bien amplement de ce qu'il nva coûté. Je suis vraiment heureux d'avoir fait quelque chose qui vous est agréable. J'en suis d'autant plus content que Mgr Grandin m'a répété plusieurs fois qu'il est très content de ma décision, et les lettres reçues de nos missions expriment la même satisfaction. " " J'ai bien compris l'anomalie, ajoute-t-il, qu'il y avait à agir comme visiteur sans visiter; mais j'avais par devers moi toutes les données qu'il m'eût été possible de trouver sur les lieux et il était urgent de donner une décision. On me l'écrit maintenant, et je le crois aussi, il est peut-être mieux que ma décision ait été prise à distance. Sur les lieux, j'aurais eu à entendre répéter toutes les vieilles plaintes; je les connaissais par cœur, elles n'auraient pas pu m'influencer et la décision aurait peut-être été reçue moins volontiers (2)."

Xous verrons Mgr Taché s'employer à faire rentrer plus tard, quand les circonstances auront changé, la mission du lac la Biche dans le vicariat religieux de Mgr 'Grandin.

Peu de temps après, Mgr Grandin vint lui-même remercier visite a? Mgr

^ -^ ' ^ . Grandin.

son métropolitain de sa sentence arbitrale. Il arriva à Saint- Boniface le 27 septembre, se rendant en Europe pour les intérêts de ses missions et afin de soigner ses oreilles malades.

Il n'avait pas visité la Eivière-Eouge depuis trois ans. Il fit encore le voyage de Saint-Albert à Saint-Boniface comme autrefois, avec "les voitures de la sauvagerie," en 29 jours; mais sur la rive gauche de la rivière Eouge, il fut bien étonné de trouver une ville là où il n'avait vu autrefois que les humbles constructions du Fort Garry : " il ne pouvait en croire ses

(1) Paris, 22 ?eptemln-c 1877. — Archives de l'arcbevêché de Saint- Boniface.

(2) Saint-Boniface, novembre 1S77 — Archives de la Maison générale.

yeux (1). " Il descendit, à Winnipeg, à la maison des Oblats près de l'église Sainte-Marie. Dès que Mgr Taché connut son arrivée, il traversa la rivière pour le rencontrer, lembrassa avec une ineffable tendresse et le ramona aussitôt à Saint-Boniface dans sa voiture; toutes les cloches sonnaient leurs plus joyeuses volées; les Pères et les prêtres séculiers de Saint-Boniface, ainsi que tous les élèves du collège se pressaient à la rencontre de la voiture pour saluer l'évêque missionnaire.

Le métropolitain retint son cher sufîragant auprès de lui dix jours, jusqu'au 8 octobre. Bien des événements s'étaient accomplis depuis leur dernière entrevue ; bien des épreuves avaient brisé leurs cœurs si sensibles, surtout celui de l'Archevêque de Saint-Boniface : ils passèrent de longues heures tous les jours à s'entretenir, se communiquant leurs peines et leurs joies, se faisant part de leurs sollicitudes, savourant les plus douces consolations à verser leurs cœurs l'un dans l'autre, trouvant dans une parfaite harmonie de vues un puissant encouragement à se dévouer à la grande œuvre que Dieu leur avait confiée. Les deux prélats allèrent visiter ensemble leur ami commun, M. Eitchot A la paroisse de Saint-Xorbert,

Le 8 octobre, à 5 heures du soir, l'évoque de Saint-Albert monta dans le vapeur le Manitoba pour se rendre à Saint-Paul, à Montréal et en France. Mgr Taché voulut l'accompagner jusqu'à Pembina et prit place avec lui dans le bateau. En remontant ensemljle la rivière Rouge, les 'd'eux évêques rencontrèrent

(1) Journal intime rh Mgr Grnnrlin. — M<rr Grandin avait coutume de noter sur de petits calepins les faits principaux de cliaque jonrnt'e. Les pages ('critps avant l'incendie de l'Ile-à-la-Crnsso péi-irent dans cet incendie. Penlant plusieurs années ensuite, il cessa d'écrire. Mais voyant que sa mémoire avait do la peine à se rappeler les faits anciens, il reprit son journal. C'est un monument extrêmement jn-écieux, non seulement pour la vie du frrand évèque de Saint-Albert, mais aussi pour la connaissance des événements auxquels il a été mêlé. M^rr Grandin s'intéressait vivement à notre vie de Mgr Taché: nous sommes allé i)asser un mois auprès de lui à Saint-Albert ; il nous a communiqué de précieuses notes sur son vénérable ami, nous a remis ses manuscrits, en particulier son journal, où nous avons puisé beaucoup do renseignements.

le SelkirTc, qui amenait la première locomotive destinée à fonctionner sur le chemin de fer en construction à la Eivière- Kouge (1). L'Archevêque passa avec son ami la nuit et la matinée suivante: il le quitta à 11 heures pour visiter à son retour Saint-Joseph, Saint-Pie et Saint-Jean-Baptiste, paroisses fondées cette année-là.

Avant et pendant le séjour de Mgr Grand in. rArclieyêque ^'|J*j.^g^p^°'*' avait reçu à plusieurs reprises, la visite d'un autre personnage, s^^^^^^moins aimé et moins aimable peut-être, mais plus puissant en ce bas monde, le Gouverneur général du Canada, le comte Dufferin.

Le Gouverneur vint, en effet, visiter cette année-là le Manitoba. Il arriva à Winnipeg le 6 août et demeura près de deux mois dans la province. On lui donna partout des fêtes brillantes, parfois assez originales. Dans sa visite au Pénitencier, on lui fit faire un mille sur une " charrette de la Eivière-Eouge," sans siège, traînée par trente majestueux Ijœufs.

Le 29 septembre, lord Dufferin et son épouse, armés chacun d'un marteau d'acier, enfoncèrent '"' les premières carvelles du premier chemin de fer à Manitoba, '" dans Saint-Boniface même, en face de la rue Provencher, et sur le côté nord d'un poncean de la voie, " en présence de Mgr Taché et de Mgr Grandin, du

(1) Journal de Mgr Grandin.

" La première locomotive de chemin de fer qui ail jamais vu ^lanitoba est arrivée le 9 octobre courant, c'est-à-dire mardi dernier, à 'J.o9 h. du matin. Elle était abord d'une liar<re avec un cliar de travail et cinq chars plate-formes. Le Silkirk poussait le tout devant. Toute décorée de verdure et (ie drapeaux, la machine n"a ce>sé de faire entendre son sifHet durant les quatre derniers milles, et elle e.«t de.-cendue se laisser amarrer au quai de reutrepôt. n" G, à Winnipe^r, entre une véritable haie de curieux erithousiastes qui honlaient les côte-^ de Saint- Boniface et de Winnipeg. Le maire lui a fait réception, c'est-à-dire était au quai à son arrivée... Dans la journée, la locomotive e-t venue débarquer snr ses lisses du (ôlé de ^^ailrt-Bonifdce. Le;- cloches l'e Saint- Boniface, qui sonnèrent lor.'? de l'arrivée du prender bateau à vapaur, donnèrent mardi de joyeuses voléfs à l'arrivée We la première locomotive... ]S'ous laissons le lecteur faire lui-même fes réflexions sur la révolution économi()ue que va accomplir ici cette machine."' — Le ^^étis, n° du 11 octobre 1877."

324 VIE DE MGlî TACHÉ^ O. M. I.,

lieutenant-gouverneur Morris, des lion. Girard, Royal, Dubuc, etc. (1).

Ce même jour, lord Dufferin visita le collège et le pensionnat. Auparavant, le 10 août, il avait visité l'archevêclié, la cathédrale, l'orphelinat, l'hôpital. Dans cette première visite à Saint- Boniface, M. Eoyal lui présenta une adresse " au mon de la population d'origine française du Manitoba" et Mgr Taché au nom* spécialement du clergé: '' Votre Excellence, lui dit-il, n'est point étrangère à l'histoire de notre pays; elle sait que le clergé s'est rangé parmi les hardis découvreurs qui, les premiers, ont pénétré dans le JManitoba et les immenses territoires du Nord ; le même clergé a fait sa large part dans l'œuvre civilisatrice qui a prédisposé les aborigènes de ces contrées, ainsi que les colons, au respect et à l'attachement que tous témoignent à la Couronne d'Angleterre."

Le Gouverneur répondit : " C'est avec un grand j^laisir que je me vois enfin dans les limites de la juridiction de Votre Grâce et dans le voisinage de ces lieux où vous et votre clergé avez, pendant tant d'années, poursuivi votre tâche sacrée. Votre Grâce, j'en suis persuadé, n'est pas sans savoir combien je sais comprendre et apprécier jusqu'à quel point le clergé catholique du Canada a contribué au progrès de la civilisation depuis le commencement jusqu'aujourd'hui dans toiite l'étendue de la puissance de Sa Majesté; et peut-être n'y a-t-il pas de pays où les travaux des missionnaires catholiques pour la civilisation soient plus remarquables et aient laissé sur le sol une empreinte plus forte qu'ici, à Manitoba. . . Pour moi personnellement, c'est un grand bonheur de visiter le théâtre des travaux d'un homme pour qui j'entretiens une amitié et une estime aussi sincères que celles que je ressens pour Votre Grâce, et de voir de mes yeux l'excellent résultat de vos incessants travaux et de

(1) Le ^féliK, n*^ du 4 octobre 1S77.

" Leurs Excclleuces ont enfuucé les premières carvellos qui fixeut la lisse sur les traverses. Uue escouade d'ouvriers se sont aussitôt misa l'œnvre après Leurs Excellences. Une plaque de fer-blanc clouée sur une traverse rapj)elle ce fait mémorable." — //;/'/.

ARCHEVÊQUE niC SAINT-BOMFACE 325

votre infatigable abnégation et dévouement aux intérêts de votre troupeau. J'ai confiance que la Providence de Dieu fera en sorte que vos oua"!f^?, ainsi que tout le payS;, aient encore longtemps à bénéficKi de votre administration (1). "

Mgr Taché fut très satisfait de la conduite et des paroles du noble comte à Saint-Boniface. La réponse à l'adresse de l'Archevêque formait en efl^et "un contraste frappant avec les réponses froidement officielles qu'il avait faites aux non-catholiques, même au hishop anglican."' Cette visite vice-royale, écrit Monseigneur de Saint-Boniface, est un triomphe pour nos missions. Que Dieu soit béni ! La chose est d'autant plus remarquable qu^,' cet excellent comte Dufïerin est précisément celui auquel je n'avais pas manqué de rappeler la manière indigne dont lui et quelques autres m'ont traité dans nos difficultés politiques (2).''

Un des premiers actes de lord Dufïerin après son retour à Nomination de Ottawa, fut de signer la nomination de l'hon. Joseph Cauchon au poste de lieutenant-gouverneur du Manitoba. La nomination d'un catholique et d'un Canadien-Français à la première magistrature du pays est, écrit Mgr Taché au P. Aubert, " aussi extraordinaire " que l'arrivée du chemin de fer (3).

" Avec un lieutenant-gouverneur catholique, ajoute-t-il, notre l>osition n'est pas des plus mauvaises. Sur quatre ministres d'Etat, deux sont catholiques et fervents catholiques, MM. Girard et La Eivière ; " l'orateur de la chambre " M. Dubuc "est aussi un fervent catholique (4)."

(1) Missions de la Cong. des Oblats de M. I., t. XV, pp. 4S1-4S4.

(2) Lettre au Rme P. Fabre, Saint- Bordf ace, 20 novembre 1877. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Saint-Boniface, 10 janvier 1876. — Ibid.

(4) Ibid.

CHAPITEE XLII AXXÉE 1878

L'Archevêque de Saint-Boniface ressentait souvent de la fai- santéen ists. blesse et comme de l'abattement, surtout quand, soulevé par son énergie naturelle, il avait fait quelque effort un peu prolongé. " J'en ai pour des semaines à me remettre, écrivait-il à Mgr Grandin au commencement de l'année 1878, quand j'ai un peu de fatigue, physique ou morale (1). "

Cependant il se trouva assez bien pendant l'été, mieux qu'il ne l'avait été depuis plusieurs années. '' Je suis bien mieux que les années dernières, écrit-il le 4 novembre; il ne me faudrait pas une grande amélioration pour me remettre comme il y a dix ans (2)." "'Mon mieux se continue, ajoute-t-il le 28 décembre; sans être fort comme autrefois, je le suis beaucoup plus que les années dernières (3). "

Le mois de février amena un deuil immense à l'Eglise catho- ^'^^l^^ ^"' lique. Le Pontife incomparable qui avait dépassé les années ^^^ ^^• de Pierre à Eome, qui depuis 32 ans gouvernait le troupeau du Christ, mourut le jeudi 7 février 1878. Xous avons vu toute la dévotion de Mgr Taché pour Pie IX. Il lui fit faire un servies solennel dans sa cathédrale le 20 février. " Toute l'église était drapée de noir; d'épais rideaux couvraient les fenêtres; au centre du chœur s'élevait un catafalque surmonté d'une tiare étincelante, et autour duquel brûlaient huit grands chandeliers (4)." L'Archevêque officia, assisté des Eév. MM. Giroux et Desjardins, comme diacre et sous-diacre. L'église était rem-

(1) Lettre à Mgr Grandin, Saint-JBonif ace, li janvier 1878. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.

(2) Lettre au même, Saint-Boniface, 4 novembre 1878. — I^rid.

(3) Lettre au même, Saint-Boniface, 28 décembre 1878. — Ibid.

(4) Le Métis, n" du 21 février 1878.

plie comme aux grandes solennités ; le lieutenant-gouverneur assistait. Après l'office divin, Mgr Taché monta en chaire et fit l'oraison funèbre de l'illustre Pontife défunt, en prenant pour texte ces paroles de saint Paul: Defunctus adJiuc loquitur. "Sa Grâce a parlé près d'une heure et demie, et jamais nous n'avons admiré plus d'éloquence unie à des rapprochements historiques aussi magnifiques (1)." L'orateur, après avoir crayonné à grands traits l'admirable vie du Pontife avant son élévation sur la chaire de saint Pierre, a peint, avec de vives couleurs, les événements si féconds qui se sont succédé sous son pontificat; les persécutions de tout genre qui ont suivi les premières années si heureuses de son règne; la fermeté de son caractère, la tendre

piété de toute sa vie, son attrayante et fine amabilité, sa mansuétude incomparable, son immense charité; la Papauté redevenue populaire comme au moyen âge; l'uniformité établie de la liturgie; le rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre et en Hollande; la création de centaines de sièges épiscopaux; la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception; la publication du Syllabus; la convocation du concile œcuménique du Vatican et la définition de l'infaillibilité Pontificale. \j}. grand Pape a terminé sa carrière : defunctus; mais ses œuvres vivront de génération en génération, pour redire à tous les âges l'essor magnifique et les splendides développements que la religion de Jésus-Christ a pris sous le règne de l'immortel Pontife-roi : adhuc loquitur (2).

Mandement sur En 1878, Ics électcurs de l'archidiocèse de Saint-Bonifaco

les '

élections. furent appelés à nommer leurs représentants à la chambre (les communes et à l'assemblée législative de la province. Plusieurs mois avant la convocation des citoyens aux urnes, le 8 mai 1878, Mgr Taché publia une lettre pastorale sur les devoirs des électeurs dans les élections. Au XIXe siècle, bien des prélats ont traité ce sujet dans des lettres remarquables; nous ne savons pas s'il en est une qui se recommande au-

(1) Le ^fétis, u'^ du 21 février 1878.

(2) Ihid.

ARCIIEVÊCiLK DK SA1NT-1U)XIFACE 329

tant à l'attention que celle de l'Archevêque de Saint-Bonif ace : elle mérite d'être répandue comme un manuel de l'électeur chrétien (1).

Notons quelques-unes des vues générales.

" Dans l'opinion de certaines gens, observe d'abord l'Archevêque, le clergé ne devrait jamais s'occuper d'élections et n'en devrait même jamais parler. C'est là une grave erreur qui renferme un principe injuste^ absurde et dangereux : " injuste, car " vos pasteurs sont citoyens de leur pays, autant que qui que ce soit d'entre vous : on ne pourrait donc pas sans injustice les priver des privilèges dont jouissent leurs compatriotes; plus que cela, ils ne peuvent pas d'eux-mêmes se soustraire aux obligations inhérentes à ces privilèges : absurde, car " vos pasteurs sont plus instruits, plus désintéressés et plus désireux de la véritable prospérité de leur pays que la masse des électeurs ; '' dangereux, car " refuser aux prêtres de prendre part aux affaires publiques " c'est " bannir Dieu lui-même du gouvernement de ce monde : " " Dieu est le maître absolu de nos intelligences et de nos cœurs, comme de nos corps et de la terre que nous habitons ; la loi de Dieu embrasse et doit régler tous les devoirs et toutes les actions de l'homme ;" or " Dieu a confié l'enseignement de sa loi à ses ministres quand il leur a dit: Enseignez toutes les nations. "

Mgr Taché traite successivement: 1° de V importance des élections: en effet, elles nomment les assemblées qui "font les lois et contrôlent la directions des affaires publiques;

2° des qualités requises dans les membres des assemblées délibérantes, à savoir a) le bon sens, "que le Saint-Esprit lui-même regarde comme le supplément de l'âge et de l'expérience que donnent les années ;" b) l'instruction, car "on peut être un parfait honnête homme, on ne saurait être un bon législateur sans l'instruction;" e) ''une vie honorable et digne de respect;" "comment envoyer au parlement des hommes qui ne sauraient être

(1) Mandement de Mgr Alexandre-A. Taché, Archevêque de Saint- Boniface, concernant les élections, 8 mai 1878.

reçus en bonne société?" d) l'esprit religieux, car "la législation des peuples, pour ne point leur être préjudiciable, a besoin d'être faite par des hommes qui regardent plus haut que la terre qu'ils foulent aux pieds et plus loin que le temps qui entraîne tout dans son effroyable rapidité ; "

3° des obligations des électeurs, dont "' la 1ère est de prier Dieu pour qu'il les éclaire;" la 2e ''de consulter des personnes sages et discrètes, " en se tenant bien en garde " contre l'opinion de ceux qui ne veulent pas Dieu ; " la 3e de ne pas faire leur choix '*' d'après leur avantage particulier ou leurs sympathies personnelles," mais en considérant l'intérêt de la religion et de la patrie ;

4° des excès à éviter pendant les élections : le mensonge " l'arme des lâches " et la calomnie, la corruption par l'argent ou d'autres mo3'ens, l'ivrognerie, la violence. " Bien des gens honnêtes regardent le privilège de voter comme un moyen puissant de démoralisation et comme une véritable calamité pour le peuple qui en abuse et néglige les devoirs qui y sont attachés. . . Laissez toutes les élections se décider contrairement à vos idées, plutôt que de les gagner par le parjure, la calomnie ou le mensonge. Quelle infamie d'être l'élu de l'ivrogne et de se présenter en parlement quand on y a usurpé un siège par la dégradation des autres!... Les menées corruptrices, pendant les campagnes électorales, marquent des stigmates de l'ivrognerie ceux qui font cet infâme trafic. "

L'Archevêque termine en traçant aux élus du snifrage et à tous les dépositaires de la puissance publique leurs devoirs dans l'exercice de leurs fonctions. " Le Seigneur, dit-il, " a donné la terre aux enfants des hommes; " (Ps. CXIII, 16). C'est le gouvernement de cette terre qui s'appelle la politique. Que les hommes s'occupent de cette politique, soit; mais qu'ils n'oublient pas que Dieu s'est réservé le domaine absolu sur toutes choses. Jésus-Christ, qui est venu pour éclairer et sanctifier ceux qui gouvernent comme ceux qui sont gouvernés, a tracé lui-même le cadre dans lequel doivent s'enfermer ceux qui s'occupent de

AlîCIIEVÊCJl'K DlC SAIN'I'-BONIFACE 331

la chose publique. . . Bendcz à Dieu ce qui est à Dieu. Rendez à César ce qui est à César (Matli. XXII, 21). 2'out ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi (Math. YII, 12). Que tout votre discours soit: oui, oui, non, non. (Jac. V. 12). " C'est-à-dire hommage suprême à Dieu, soumission à ceux qui sont constitués en autorité, charité pour tous, vérité toujours. . . Que ceux qui gouvernent ou légifèrent s'agitent tant qu'ils voudront dans ce cercle, c'est leur droit; mais qu'ils n'en sortent point, c'est leur devoir. " Et tous ceux qui suivront cette règle, paix sur eux et miséricorde (Gai. VI, 16). " " Sera le présent mandement lu au prône de la messe dans toutes les paroisses et missions de l'archidiocèse le premier dimanche après sa réception, ainsi que le dimanche qui suivra l'avis officiel des élections, tant pour les Communes du Canada que pour l'Assemblée Législative de Manitoba. "

Cette lettre magistrale pourrait être lue avec grand profit dans tous les pays du monde, surtout au Canada, avant les élections publiques.

Dans la lettre que nous venons d'analyser, Mgr Taché an- voyage dans nonçait à son peuple qu'il allait le quitter afin de chercher des de Québecmaîtres pour l'enfance et la jeunesse de son diocèse. Il partit en effet de Saint-Boniface vers le milieu de mai et séjourna deux mois dans la province de Québec, du 20 mai au 28 juillet.

Sa constante préoccupation se ^oortait sur son cher collège. " Une Université vient de se fonder à Manitoba, écrivait-il le 11 avril au E. P. Souiller. La loi sauvegarde notre position; à nous de la faire bonne et honorable, et c'est là ma grande préoccupation, car de là dépend en partie l'avenir religieux de ces pays-ci (1). " Il avait désiré et il désirait toujours confier le collège à la Congrégation des Oblats : " Comme je me trouverais soulagé, disait-il dans la lettre que nous venons de citer, si la Congrégation pouvait me fournir le personnel de cet établissement, qui deviendra important (2) ! " Il avait fait à cet effet

(0 Saint-Boniface, 11 avril 1878. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Ibid.

de nombreuses instances à ses supérieurs généraux ; mais il n'avait pas été possible à ceux-ci de le satisfaire. Plus récemment, en 1876, il avait fait des offres aux Frères des Ecoles chrétiennes; les Frères les avaient d'abord accueillies favorablement, mais ils lui avaient ensuite écrit qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Boniface. '' J'ai perdu le temps à les attendre, s'écrie tristement l'Archevêque, et je suis moins avancé que quand je leur ai fait parler par le P. Lacombe en 1876 (1)." "Je les avais annoncés officiellement, ils me font défaut, il me faut chercher ailleurs et où (3) ?" Précieuses re- L'Archevêquc chercha des professeurs dans la province de clergé sécu- Québcc. Il réussit à trouver plusieurs jeunes prêtres et ecclé-

lier.

siastiques pleins de mérite, qui consentirent à consacrer leur vie à l'enseignement ou au ministère des paroisses dans l'archidiocèse de Saint-Boniface, !M. Cherrier, du diocèse de Montréal, élève de Sainte-Thérèse, prêtre depuis quatre ans, qui s'est rendu recommandablc depuis par ses grands talents et des services inappréciables (3), MM. Cloutier, Guilbault, Brouillard et René, ecclésiastiques.

^^wa*t"''^ ^^ Il avait fait le voyage pour solliciter du Provincial des Oblats quelques missionnaires, spécialement un prêtre parlant bien l'anglais pour Sainte-Marie de Winnipeg (4j. " Winnipeg prend de l'importance chaque jour, écrit-il de Québec le 1er juin au P. Souiller; la population catholique augmente; cette population donne à ses pasteurs un revenu annuel de plus de 10.000 francs. Les Pères sont excellents, mais le peuple n'en-

(1) Saint-Boniface, 11 avril 1878.— Archives de la Maison générale de.* Oblats.

(2) Lettre au Rme P. Fabre, Québec, 9 mai 1878. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(.3j Le Rév. Alplionse-Avila Cherrier est né le 2() septembre 1848 à Laprairie, fréquenta les écoles primaires de Beauharnois, fit ses études classiques et philosophiques au collège de Sainte-Thérèse, étudia la théologie dans le même collège tout en y étant professeur, fut ordonné prêtre le 30 août 1874 par ]\Igr Fabre, et s'est dévoué depuis 1878 à la religion catholique dans le Manitoba.

(4) Lettre au P. SouUier, Québec, 1er juin 1878. — Archives de la Maison générale des Oblats.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-nONTEACE

tend pas un sermon passable en anglais, sa langue. Le lieutenant-gouverneur, des juges, des employés publics, des familles honorables sont de Sainte-Marie, et c'est humiliant de s'entendre répéter chaque semaine : " Mais, de grâce, donnez-nous donc " quelqu'un qui parle convenablement la langiie que nous par- " Ions (Ij." "Je sais», ajoute-t-il au Supérieur général, combien il vous est difficile de nous envoyer des sujets d'Europe; mais donnez" au Provincial du Canada ''l'autorisation de nous venir en aide s'il le peut; je serais désolé s'il me fallait retourner sans rien obtenir (2)."

Ses instances obtinrent le P. Gladu et le F. ]\Iadore.

Mgr Grandin, alors en Europe, travaillait de nouveau à éta- ^^J.'^^^r^^.'Jlu^re blir une Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest. Mgr Taché s'était f^^^,"^^^ toujours vivement intéressé à cette entreprise. " La question des Ecoles du Nord-Ouest, lui avait-il écrit de Saint-Boniface, est bien importante et j'espère que vous pourrez établir l'œuvre projetée. Après avoir travaillé en France, ne craignez pas d'aller en Angleterre, je dirai même en Espagne : il me semble que personne ne pense à l'Espagne et que ce pays si catholique nous aiderait. C'est là une grande œuvre maintenant que les sauvages ont des réserves: on peut les atteindre plus facilement et ils seront atteints par les protestants (3^." Il avait écrit, au mois de mai, au cardinal Manning, archevêque de Westminster, pour lui recommander cette œuvre comme " étant de la plus grands importance pour la conversion des Indiens. " " L'or des ennemis de l'Eglise, lui disait-il, est mis à contribution pour séduire ces pauvres sauvages, et il est bien à désirer que l'obole des catholiques anglais puisse opposer une digue à ce torrent dévastateur (4)."

(1) Lettre an P. Souiller, Québec, \cr juin 1878. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre an Rme P. Fabre, Québec, 29 mai 1878. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3j Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boni face, 11 amn878. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.

(4) Saint Bonif ace, 8 mai 1878,

Antres détails sur U- sf jour de Mgr Taché dans le Bas-Canada.

Réunion générale des élèves du Séminaire deSt- Hyacinthe.

Il profita de son voyage dans le Bas-Canada pour recoimiiander cette œuvre à l'archevêque de Québec et à ses suffragants. " Ceux qui pourront nous aider, écrit le prélat à Mgr Grandin^ attendent de connaître la constitution et les règles de l'association (i;."

Mgr de Saint-Albert rédigea un plan de l'œuvre et le soumit aux évêques de la province de Québec, par une lettre datée de Paris 1er mai 1879 et imprimée en France. Xous parlerons plus loin du résultat de tant d'efforts.

Le 23 mai, Mgr Taché assista à la translation des restes du vénérable Mgr Laval, premier évêque de Québec. Il y vit le délégué du Saint-Siège, Mgr Conroy, l'archevêque et les évêques de la province ecclésiastique de Québec.

Le séminaire de Saint-Hyacinthe avait reçu dans son sein, depuis sa fondation en 181G jusqu'à l'année 1878, j^lus de 3.000 élèves, dont 2.600 dans le commerce, l'industrie et l'agriculture; 400 dans les professions libérales; 40 dans les assemblées législatives et la haute magistrature, parmi lesquels le surintendant de l'éducation dans la province de Québec, 8 Ministres d'Etat, 6 juges de la Cour supérieure et 5 sénateurs de la Puissance; 300 prêtres, 1 prélat domestique de la cour pontificale et 5 archevêques et évêques (2).

Les anciens élèves avaient été convoqués à une grande réunion pour le 25 et le 26 juin. Plus de mille d'entre eux s'y trouvèrent réunis, entre autres, Mgr Fal)re, évêque de Montréal, Mgr Mcintyre, évêque de Charlottetown, les hon. juges Eainville, Sicotte, Papineau, Bourgeois, les sénateurs ou députés Girard, Armand, Bellerose, de la Bruère, Béchard, d'Iberville, B. Benoît, de Chambly, etc., etc.

Tous désiraient la présence de l'Archevêque de Saint-Bonîface, " que le Canada tout entier, aussi bien que le séminaire de Saint-Hyacinthe, aimait et honorait comme une de ses gloire* les

(1) (fiiéhtr^T juin 1878.

(2) Cette éniimération est prise du discours de Mgr Taché que nous allon.s citer.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-TSOXIFACE 335

plus pures (1)." Il n'eut qu'à suivre les attraits de sou cœur pour répondre à ces désirs universels.

Dès la première séance, la présidence lui est décernée sur la proposition de Mgr Moreau, évêque de Saint-Hyacinthe. Il est chargé, à la principale assemblée, de présenter au séminaire les cadeaux offerts par les anciens élèves, à savoir la statue du vénérable fondateur, M. Girouard, et un appareil d'ornementation pour les fontaines de la cour d'entrée.. Il accompagne cette présentation d'un discours des plus émouvants qui '' nous restera, dit l'annaliste, comme . Pexpression la plus parfaite des sentiments qui nous animaient tous et auxquels nous remercions son noble cœur d'avoir 'cJonué une forme si belle (2)."

'' Dans un jeune pays comme le nôtre, dit-il en présentant le premier don, la statuaire ne peut pas avoir acquis le perfectionnement qu'elle a reçu ailleurs ; aussi il y avait une hardiesse digne d'éloge dans la pensée d'une statue en bronze modelée par une main canadienne, en l'honneur d'un héros canadien. Les sentiments du cœur sont les émules du génie et les dignes promoteurs du talent. La reconnaissance est venue en aide à l'art. Un jeune Canadien, ^L H. -G. Hérard, a senti son talent s'inspirer du vif désir qui animait son cœur, et à cette inspiration nous devons la première statue en bronze faite dans un atelier canadien-français, la première statue élevée en l'honneur d'un Canadien (3).''

Après avoir présenté les deux dons, l'orateur proposa d'en offrir bientôt un troisième. '*' J'ai la douce confiance, dit-il, que nous sommes tous de ceux qui croient qu'un bienfait n'est

(1) Souvenir de la Réunion générale des élèves du Séminaire de Saint- Hyacinte, les 25 et2(ijuin 1878, p. 100.

(2) Ihid.

(3) "La statue de M. Girouaril mesure 7 pieds et .S pouiH'.sde lianteur ; -elle a 7 pieds et lo ponces de circonfrrenne à la base etô pieds et 10 pouces à la hauteur des épc^ules. Elle pèse 1.187 livres. Le piéde>tai mesure 7 pieds et 3 pouces de hauteur; il e,st placé siw un terrassement d'environ 4 pied>. Avec sou piédestal, la statue a coûté Sl.GOO. Tnus ceux qui ■ont connu M. (jironard s'accordent à dire que la res-emblam-e est excellente... Les fontaines avec les sièges en foute ont coûté $830." — Souvetiir de la réunion générale , pp. 112-113.

jamais assez payé; que la vie n'est pas assez longue pour remercier ceux qui ont contribué à l'embellir et à la sanctifier par les bienfaits d'une éducation brillante, solide et chrétienne. Aussi j'"ai la certitude que tout en offrant au Séminaire les cadeaux que je viens de lui présenter en votre nom, nous sommes tous décidés à faire quelque chose de plus . . . Xous avons élevé une statue à la mémoire de M. Girouard; mais sa dépouille mortelle reste sous le monument qui devait ombrager sa tombe. A côté du fondateur, repose celui dont l'enseignement philosophique a jeté tant d'éclat sur cette maison et dont les aimables qualités ont inspiré à nos cœurs une si vive affection, le regretté ^I. Desaulniers. Là se trouvent aussi les dignes messieurs Gendron et Lecompte, et à eux vient de se réunir un ami, qui nous était bien cher à tous, l'excellent M. Dufresne. Le Séminaire voulait et veut encore élever une chapelle au-dessus de ces tombes si chères et si vénérées; mais le défaut de ressources force d'ajourner à plus tard la réalisation de ce pieux désir. C'est pourquoi je prends la liberté, excessive peut-être, mais provoquée par votre attachement au Séminaire, de vous prier de vouloir bien accueillir favorablement la suggestion de iâtir la chapelle projetée. En priant tous ceux qui aiment le Séminaire de faire un sacrifice en sa faveur, je me permettrai aussi de faire une demande aux messieurs de la maison. Si les élèves bâtisseni; une chapelle, vous voudrez bien, M. le Supérieur et Messieurs, prendre l'engagement de faire dire à perpétuité une messe chaque semaine pour tous les membres vivants du Séminaire et une autre pour tous les membres défunts. Par meiribres j'entends les fondateurs, les bienfaiteurs, les professeurs, les .élèves et même les serviteurs de l'établissement. "

L'orateur concluait par ces paroles, touchantes comme tout le discours : '* Pardonnez-moi, bien-aimés condisciples, d'avoir tant et si mal parlé. J'avais pourtant des raisons de mieux faire, s'il est vrai que de sentir vivement soit un mo3'en de parler éloquemment. Certes, je dois l'admettre, il me serait bien difficile, sinon impossible de dire ce que le souvenir de Saint-

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE 3.S7

Hyacinthe a produit d'émotions dans mon cœur. Il y a 33 ans, je venais au collège faire mes adieux, et ces adieux je les croyais éternels; je n'avais pas le moindre soupçon que mon retour en ces lieux fût possible. Aussi quels regards affectueux j'attachais aux murailles du vieux collège, à la ville qui les renfermait, au bois de pins où nous dirigions nos promenades. Mais surtout que mon cœur se serra quand je me séparai de ceux qui avaient dirigé mon enfance et dont quelques-uns sont encore ici ! Je partis, emportant mes souvenirs, gardant mes affections. Dans mes longues courses de missionnaire, seul enfant de la maison, seul avec des sauvages qui ne m'auraient pas comi^ris, il me fallait confier les pensées intimes de mon âme aux échos de la forêt... Si la distance n'était pas si grande, j'appellerais ces échos ; ou mieux, ils viendraient d'eux-mêmes écouter les accords délicieux de cette fête incomparable et vous dire que les lacs sans nombre, les fleuves, les forêts et les prairies du Nord- Ouest ont entendu le nom de Saint-Hyacinthe se répéter mille et mille fois. Pendant dix années passées au collège, je m'étais souvent endormi au bruit des cascades de l'Yamaska : aussi, que de fois, couché au pied d'un arbre, sur le bord d'un rapide, je me suis réveillé en sursaut en disant: Suis-je à Saint -Hyacinthe? Sont-ce les cascades de sa jolie rivière qui murmurent h mon oreille ? Bientôt la réalité chassait l'illusion, mon cœur me disait : Exilé, prie pour la patrie. Une prière pour Saint-Hyacinthe calmait les agitations de mon cœur. Il faut quelquefois être loin pour savoir combien on aime. Mais aujourl'hui, M. le Supérieur et Messieurs les membres du Séminaire de Saint- Hyacinthe, il fait bon d'être près pour vous dire: Vos anciens élèves vous aiment, vous respectent et vous remercient (1). "

La proposition de Mgr Taché trouva de l'écho dans tous les cœurs. Les souscriptions affluèrent; une magnifique chapelle fut construite en peu d'années et fut solennellement bénite le 1er juillet 1884, au milieu d'une nouvelle réunion des anciens

(1) Discours de i\Igr Taché à la grande assemblée du 26 juin 1876. — Souvenir de la réunion générale , pp. 101-111.

Retour à St- Boniface.

Affaires et visite (lu diocèse.

élèves du Séminaire de Saint-Hyacinthe (1). Mgr Taché ne pourra prendre part à cette seconde fête de famille et à cette bénédiction.

En attendant ces fêtes et ces cérémonies futures, il assiste, le 25 juin, à la bénédiction de la première pierre de la cathédrale de Saint-Hyacinthe, sur l'emplacement de l'ancien collège où il avait fait ses études. Il y prononce aussi " un éloquent discours (2). "

Le prélat fut malade pendant les fêtes de Saint-Hyacinthe et dans les semaines qui suivirent. " Il fait une chaleur excessive, écrit-il au P. Lacombe le 18 juillet, et j'en souffre presque autant que les récoltes qui sont à demi détruites (3). "

Mgr Taché quitta Montréal le lundi soir, 28 juillet, avec le renfort qu'il était venu chercher et qu'il avait trouvé dans la province de Québec; il se sépara de ses compagnons le mardi soir, les laissant suivre la voie des bateaux et continuant luimême par la voie ferrée; il passa presque toute la journée du jeudi à Saint-Paul, et arriva à Saint-Boniface le dimanche soir par le bateau Minnesota. " Quoiqu'aucune réception n'eût été préparée, le simple coup de sifflet du bateau qui amenait Sa Grâce, attira plus de 200 personnes qui vinrent saluer le retour de leur vénéré pasteur. " Ses compagnons arrivèrent seulement le vendredi suivant (4).

Le 1er septembre suivant, Mgr Taché nomma ]\I. Forget Despatis directeur du collège. Les maîtres étaient M. Hackley, professeur d'anglais au cours commercial; M. Cloutier, professeur de mathématique et de latin; M. Brouillard, professeur de français au cours commercial; M. Eené, professeur de français au cours élémontairo; M. Tingnon. professeur d'anglais au cours

(1) La dépense s'élevait, le 1er juillet 18S4, à $30,000. Les souscriptions attoi<;naient alors la somme de $24,300. — Sonreiiir de la réunion générale dex élèves du Séminaire de Saint-Hyarl ntlien les 30 juin et lerfuilllet 1884, p. 49.

(2) Souvenir , p. 24.

(3) SaiutCyprien, If^jvillrl 1878. — Collection du R. P. Lacombe.

(4) Lettre à son on(;le de la Broquerie, Saint-Jîmriface, 7 août 1878. — Collection de ^L de la Broquerie-Taché. — Le Métis, n" du 8 apût 1878.

élémentaire; ^1. l^iroii, professeur de ealligrajjhie, de télégraphie et d'arithmétique; M. (Jnilbaiilt, préfet de discipline. Tous ces professeurs résidaient au collège. De plus, le P. Gladu, qui demeurait à rarchevêché. professait la littérature, le F. Fréron, la botanique et M. Hughes la musique. M. Despatis enseignait le grec,

M. Cherrier fut nommé curé do Saint-Boni face en remplacement de M. Dugas qui avait rempli pendant 23 ans cette charge avec distinction et que le mauvais état de sa santé forçait à se retirer (1). M. Cherrier reçut en même temps la charge d'économe de l'archevêché. Le P. Lavoie qui avait été longtemps directeur du collège, fut attaché à la paroisse de Sainte- Marie de Winnipeg (2).

La rentrée des élèves du collège et du couvent eut lieu le 3 septembre; 140 élèves étaient réunis à la messe du Saint- Esprit ; Mgr Taché dit la messe et prononça, avec son cœur, une de ces allocutions qui touchaient singulièrement l'auditoire (3).

Le Eév. M. Giroux avait fait construire à Sainte- Anne des Chênes, pendant l'été, une nouvelle église qui a réuni les fidèles pendant 20 ans; Mgr Taché alla la bénir le 25 août et y confirma 44 personnes; il y eut une grande fête dans l'ancienne Pointe-de-Chênes.

Le 6 octobre, il donne la confirmation au lac Manitoba; le voyage lui prend 6 jours, du jeudi 3 au mardi 8 (4).

Le 13 octobre, il donne la confirmation à Lorette.

Du 18 au 26 octobre, il visite Sainte- Agathe, Çaint- Jean-Baptiste, Saint-Joseph, Saint-Pie, Saint-Pierre (5).

Il charge le P. Gladu, venu avec lui du Bas-Canada, de visiter les nouveaux colons de Saint-Léon dans la Montagne de

(1) Il y avait alors à Saint-Bonifaee 199 familles : c'est le nombre que trouva M. Cherrier dans la visite qu'il fit pendant l'hiver à tous ses paroissiens. — Le Métis, n^' du IG janvier 1S79.

(2) Ihi>J., n" du 5 septembre 1878.

(3) Ihid.

(4) Ibid., n'' du 10 octobre 187S.

(5) Ihid., n'^ du 24 août 1S7S.

Loi du gouviTnemcDt du N.-O. sur le mariage.

Opposition de Mgr ïacliè & la loi.

Pembina. Ce Père se rend à Saint-Léon par les Ilets de bois, où résident les métis, la Plaine Eonde et la Eivière-de-la- Graisse. Il revient enchanté d'avoir trouvé "une florissante colonie de près de 40 familles canadiennes, parfaitement établies dans un pays splendide et qui l'avaient reçu avec la plus grande joie. Tous ont rempli leurs devoirs religieux et demandent à grands cris un curé (1)/'

Quelque temps après son retour, Mgr de Saint-Boniface eut à s'occuper d'une affaire qu'il jugea très importante.

Le 3 août 1878, le gouvernement du Nord-Ouest (2) passa une loi sur le mariage. L'article 3 de cette loi soumettait à l'amende le prêtre qui accorderait à la fois la dispense des trois bans de mariage et celles de consanguinité ou d'affinité et procéderait ainsi sans publication à un mariage entre parents.

Sans doute l'Eglise ne veut pas que le mariage en général et spécialement le mariage entre parents ait lieu sans publications; mais il y a des circonstances où ces publications sont impossibles, parce qu'il y a urgence de procéder immédiatement au mariage. Les missionnaires du Nord-Ouest avaient toujours librement, dans ces circonstances extrêmes, accordé les dispenses au nom de leurs évêques et du Saint-Siège. La loi leur refusait ce droit et même les punissait de l'amende s'ils continuaient à faire ce qu'il? avaient toujours fait.

Mgr Taché fut un jour bien surpris de lire le texte de cette loi dans le journal qui s'imprimait à Battleford, capitale du Nord-Ouest. Il envoya le journal à Mgr Grandin, qui était alors en Europe, pour l'informer du fait, qu'il ignorait probablement. Mgr Taché donnait une très grande importance à tout ce qui concerne le mariage; il savait les effets désastreux que les lois ont en cette matière. Aussi, écrit-il à l'évêque de

(1 ) he Met h, n^ du 5 sept. 1S78.

(2) Nou." faisons remarquer quo, depuis l'établissement de la province de Manitoha, le terme do Xortl-Oiui^t, auparavant donné à tous les pays d'en haut, e.st plus spécialement ré.servé an.\ territoire^: qui ne .'•ont pas encore organisés en province, c'est-à-dire aux contrées qui s'étendent au nord-ouest du Manitoba.

Saint-Albert, " il faut nécessairement demander le rappel de cette loi et j'ai l'espoir de l'obtenir à Ottawa. Veuillez, si vous le trouvez à propos, me permettre de me servir de votre nom dans la polémique que je vais engager avec le gouvernement sur cette question. Le nouveau gouvernement d'Ottawa compte quelques-uns de nos bons amis, comme MM. Masson et Langevin, et j'ai la confiance qu'avec leur aide nous réussirons à faire modifier cette loi dans un sens plus chrétien et plus en harmonie, par conséquent, avec les intérêts de nos pauvres populations (1)."

Il commença par écrire au lieutenant-gouverneur du Xord- Ouest, l'hon. M. Laird, une lettre où il montrait les inconvénients de la loi. En voici la partie où il traite la question de fond. " 1° Le sacrement de mariage, dit-il, est considéré par nous comme sacré, et nous regrettons de voir le gouvernement civil vouloir célébrer le mariage entre deux contractants. Xoué demandons donc respectueusement que chaque fois que les contractants ou seulement un seul est catholique, le mariage se fasse devant nos prêtres catholiques. Pour nous, un mariage purement civil déshonore ces liens qui doivent être indissolubles et amène les plus désastreuses conséquences sociales.

" 2° Les missionnaires catholiques, qui sont depuis longtemps dans ce pays, ont toujours joui de la plus grande liberté dans l'accomplissement de leurs saints devoirs. Le fait d'avoir été soumis aux lois du Canada ne doit pas restreindre cette liberté. Xous regrettons aujourd'hui d'être obligé de dire que votre ordonnance nous atteint en prescrivant qu'en certains cas nous ne pourrons célébrer de mariage sans l'autorisation du lieutenantgouverneur. Xous n'avons nullement l'intention d'imposer nos croyances et nos pratiques religieuses aux autres; mais nous tenons fermement à demeurer dans l'entière possession des droits do notre Eglise, et je ne crains pas de dire qu'il n'y a aucun danger à nous permettre de célébrer le mariage comme nous avons toujours fait.

ili Saint-Boniface, 4 novembre 187S. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

"3° Xous n'avons aucune objection à communiquer au gouvernement nos documents et même nous n'avons aucune objection à avoir un registre double.

" 4" Xous nous opposons fortement au 14e paragraphe de Fordonnance ainsi conçu : "' Toute personne faisant publication " de mariage sans l'autorisation du lieutenant-gouverneur. . ., et " toute personne célébrant un mariage . . . contrairement à la dis- " position de la section 2 de cette ordonnance. . ., devra payer une '• amende n'excédant pas $100." Or, honorable Monsieur, noussommes quatre évêques ayant juridiction dans le Xord-Ouest;, quelquefois nos prêtres, avec notre juridiction, ont donné desdispenses, lorsqu'elles ont été demandées, et, suivant notre Eglise, les évêques ont ce droit, lorsqu'ils le jugent nécessaire et utile. Par conséquent, de fait, votre paragra]ilie 14e semble nous dire ni plus ni moins : '" Vous, évêques et prêtres de l'Eglise catho- " lique romaine, il ne vous est pas permis de pratiquer votre reli- " gion dans ce qui regarde la célébration du mariage, et si vous " accomplissez votre devoir à ce sujet, vous serez soumis à une "amende (1)."

• Mgr Grandin trouvait le plaidoyer de l'Archevêque de Saint- Boniface si concluant qu'il voulait lui laisser tout l'honneur d(ï la lutte. Mais, lui écrit Mgr Taché, " si vous me laissez agir seul, ce cher gouverneur va croire que je suis seul de mon opinion et je perdrai mon temps. Il me semble que vous devriez écrire à 31. Laird pour appuyer ma demande, et lui demander de nous laisser jouir de la liberté que nous avons toujours eue dans le pays et qu'ils ont si mauvaise grâce à vouloir restreindre. Il me regarde comme étranger au Nord-Ouest et ma parole n'a pas pour lui le poids qu'aurait la vôtre (2)."

Mgr Grandin obéissant au conseil de son métropolitain, joignit sa protestation à la sienne.

(1) Lottro (le M'jrr Taché Al'lion. "SI. Laird, lieiitenant-ironvernenr de» territoires du Nord-Ouest, Suiiit-Boiiifiicr, Vlférrirr 1879. — Copie dans les arciiives de l'archevêcrlié de Saint- Boni face.

(2) Lettre dn 7 novembre 1879. — Copie dans les archives de l'évêchéde Saint-Albert,

ARCHEVÊQUE DE SAIXÏ-BOXIFACE 343

Le lioutenant-gouverneur parut accepter avec déférence les réclamations des deux évoques. Il répondit à Mgr Taché qu'il îillait soumettre " les objections "" des prélats à l'examen de son ■conseil, et " je suis i^ersuadé, ajoutait-il, qu'on leur donnera la plus grande attention (1). " Il suppliait en même temps ^Igr de Saint-Boniface de ne pas parler en public de son ordonnance.

Mais le conseil du Xord-Ouest se réunit et il ne lui parla pas de l'opposition des évêques à son ordonnance. Il se contenta d? ■déclarer au P. Lestanc, qui représentait l'évêque de Saint-Albert ■k Battleford, que jamais un prêtre catholique ne serait soumis à l'amende pour avoir fait son devoir, que s'il l'était, le gouverneur la remettrait ou la paierait de ses propres deniers.

Le P. Lestanc crut que ces explications étaient suffisantes. ^' La loi actuelle peut passer, écrivit-il à Mgr Taché ; elle ne nous gêne nullement. ^'

Mgr Taché ne fut point de cet avis. "" Tout un volume d'explications de la part du gouverneur et de ses avocats, répond-il au P. Lestanc, ne change pas le texte de la loi; et devant des magistrats qui trouveraient à propos de vous poursuivre, ce n'est que le texte de la loi qu'on invoquera, et non pas ce que vous appelez : " une explication authentique de la clause 2, avec l'interprétation doctrinale de la même clause." Le gouverneur d'aujoud'hui ne sera peut-être pas le gouverneur de demain et les avocats consultés aujourd'hui n'auront peut-être rien à faire sur le banc judiciaire, tandis que le texte de la loi restant, c'est par lui qu'on nous jugera. Son Honneur nous croit bien naïfs loi-squ'il nous assure que "si un prêtre catholique est condamné à l'amende, il s'engage à remettre l'amende, dût-il le faire de sa poche." Singulier procédé ! On fait une loi qui nous rend passibles d'amende, même lorsque nous accomplirons strictement notre devoir comme prêtres ; et, pour nous consoler, l'homme qui a fait la loi et qui peut disparaître du soir au lendemain, promet de payer l'amende si nous y sommes condamnés... Puisque Totre gouverneur est si bien disposé, il n'était pas difficile de

(1) Lettre de l'iion. M. Laird à Mjrr Taohé, Battlefard, 27 mars 1879. — Archives de l'ai-chevêdié de Saint-Boniface.

trouver une phraséologie qui, au lieu de l'exposer à payer nos amen'des, nous aurait sauvés, nous, du danger d'y être condamnés. . . Depuis dix ans, ici, nous sommes le jouet d'explications verbales qui nous ont été données par les employés du gouvernement, voire même par les gouverneurs. Je ne dis pas que M. Laird soit mal disposé, non plus que M. Scott ; mais je dis que nous fier à leurs .explications, c'est nous appuyer sur une boule de neige, que le souffle du dernier magistrat fera fondre devant la loi, en nous laissant notre naïveté pour consolation (1)."

Mgr Taché écrivit une seconde lettre au lieutenant-gouverneur du Xord-Ouest. " Comme votre conseil s'est tenu, j'aimerais que Votre Honneur voulût bien me dire le résultat de cette " grande attention " qu'on y a donnée à mes objections. "

" Le lieutenant-gouverneur, écrit-il quelque temps après à Mgr Grandin, n'a pas encore répondu à la lettre dont je vous ai envoyé une copie. . . Ce serait certainement bien bon si vous écriviez à Son Honneur, simplement pour lui dire que vous concourez avec moi et que vous désirez que son ordonnance soit modifiée. Je crois que le gouverneur me prend pour un fanatique, que mes vénérables collègues n'approuvent jms (2)."

Mais cette lettre n'était point encore parvenue à son adresse, que Mgr Taché reçut une réponse de l'hon. Laird. Celui-ci s'excusait de ne pas avoir soumis les objections de Mgr de Saint- Boniface à son conseil, " parce qu'un des conseillers était absent et ne pouvait voter. " Il prétendait en même temps que son ordonnance " donnait généralement satisfaction à la population du Xord-Ouest, " et ajoutait que " s'il en résultait quel que cause d'ennui ou de • persécution contre les missionnaires catholiques, ce qu'il pouvait à peine supposer, il serait alors du devoir du conseil de prendre les mesures nécessaires pour y remédier (3)."

(1 ) Lettre <ln 12 janvier 1880. — Copie parmi les lettres de Mgr Taché à Mgr Grandin.

(2) Saint- Boni face, 12 mars 1880. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

(3) liCttre de l'hon. M. Laird à :\I<;r Taché, BaUleford, 20 février 1880. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

C'était dire : "Je n'ai pas soumis la révision de mon ordonnance au conseil du Nord-Ouest, en apparence parce qu'un des membres était absent, en réalité parce que j'en suis satisfait et que les intéressés en sont contents comme moi. "

L'Archevêque réfuta les allégués du lieutenant-gouverneur dans une nouvelle lettre, où il revendique de nouveau avec respect, mais avec autorité, les droits de l'Eglise catholique sur les mariages de ses enfants. Cette lettre est du 16 avril 1880. ISTous laissons de côté les formules de politesse et nous citons ce qui a trait au fond de la question.

" Votre Honneur, lui dit-il, voudra bien me permettre de lui exprimer le désappointement que me cause sa réponse et en voici les raisons :

" 1° Dans votre lettre du 23 mars 1879, vous disiez : " Les objections de Votre Grandeur seront portées à la connaissance du conseil dès la prochaine séance", et dans votre dernière lettre vous dites que l'un de vos " conseillers étant absent et ne pouvant donner son vote, vous renvoyez à plus tard la question. " Je dois vous avouer que je ne m'attendais pas à un pareil résultat après tout ce que nos missionnaires et spécialement le P. Lestanc m'ont dit de votre bonté pour eux. Je pensais que vous accéderiez à une demande que tous comme un seul homme vous font par leur évêque de leur permettre simplement de continuer à observer les lois de leur Eglise. Satisfait d'apprendre que cette ordonnance sera amendée ou au moins tout danger de punition éloigné des prêtres suivant les lois de leur Eglise, j'ai été dans mon dernier voyage à Ottawa et à Québec, aussi soucieux de ne pas parler publiquement de cette ordonnance qu'heureux d'exprimer notre satisfaction sur tout le reste de votre administration.

" 2° La seconde raison de mon désappointement a été cette phrase de votre lettre : " La licence de mariage donne une satisfaction générale au peuple des territoires. " Il est bien connu que cette ordonnance a été passée au conseil seulement par

vote à voix prépondérante et malgré l'opposition des deux représentants de la population catholique ; et, depuis la confection de la loi, les évêques catholiques, en leur nom et au nom du clergé et de leurs fidèles, ont pris la liberté de dire que cette loi ne donnait pas satisfaction; et au reste je sais aussi que le clergé et les fidèles des autres dénominations ont également exprimé leurs plaintes à ce sujet. Peut-être serai-je le seul qui écrive à Votre Honneur; mais je sais que je ne suis pas seul de mon sentiment; et même les catholiques seraient-ils les seuls à souffrir, que je suis sûr que Votre Honneur ne les regardera pas comme une partie négligeable et daignera considérer nos objections comme une preuve que la satisfaction n'est pas générale.

" 3" La troisième cause de ma surprise m'est venue de la der • nièrc phrase de votre lettre : " Si par hasard il se produisait à *' ce sujet un cas d'injuste persécution, ce que je puis à " peine supposer, il sera du devoir du conseil de prendre " les mesures nécessaires pour y remédier. " J'ai toujours pensé qu'une sage administration prévenait les malheurs, au lieu de leur donner occasion avec Tcspoir que d'autres se trouveront pour les réparer. Je comprends bien que Votre Honneur ne puisse se figurer que l'on osera nous persécuter pour l'accomplissement de nos devoirs; mais votre ordonnance est là: c'est la loi, elle peut toujours tomber entre es mains d'hommes qui n'auront pas vos vues bienveillantes, et alors nous souflîrirons précisément ce que vous seniblez si anxieux d'éloigner de nous. . . (1)" Conclusion des Nous nc poursuivrous pas le détail de cette affaire: les gou-

reclainatioiis ■•■

de^Mgi-ïa- vernants du jour montraient là leur tendance générale à vouloir dominer le contrat sacré du mariage; Mgr Taché et ses sufïragants défendirent avec énergie les droits des consciences catholiques et de l'Eglise.

(1) Lettre de jMgr Tacli6 à l'hon. M. Laird, Sdint-Boniface, 16 avril 1880. — Arcliives de l'archevêtdié de Saint-Bon iface.

A la fin, le gouvernement du Xord-Ouest céda: l'ordonnance de Thon. Laird fut amendée et les missionnaires catholiques continuèrent îd'avoir la liberté, sous la direction de leurs évêques, de procéder au mariage, dans des cas urgents, sans aucune publication.

Pendant que Mgr Taché suivait de son regard d'aigle les lois ^^ur °m "^'"^ nouvelles que faisait le gouvernement du Nord-Ouest, il s'occu- st-AÎbert""'^ pait avec bonté des moindres intérêts temporels de cette contrée. Mgr Grandin l'avait prié de solliciter l'établissement d'un bureau de poste à Saint-Albert. L'Archevêque de Saint-Boniface adressa une requête au Maître général des Postes, l'hon. John O'Connor, catholique. Quelque temps après, il écrivait à Mgr Grandin : " Je continuerai mes demandes ; mais ne me laissez pas seul à les faire ; vous avez le même crédit que moi, et comme vous êtes plus intéressé, vos demandes auront jjIus de poids. *' Il ajoutait une observation dont ceux qui vivent au Canada apprécieront la justesse : " Il ne faut pas se décourager avec les gouvernants : si les choses ne viennent pas, insistez et insistez encore: la justice ne les préoccupe pas toujours, mais l'importimité les fatigue, et ils finissent par céder. " Cette fois-ci, l'insistance fut inutile. Dès le 6 mars, l'hon. O'Connor écrivait à Mgr Taché qu'à sa considération il avait immédiatement établi un bureau de poste à Saint-Albert.

ISTous avons anticipé un peu; revenons à l'année 1878.

Les communications sont depuis longtemps déjà tout autres Arrivée du qu'au temps où le F. Taché arrivait à la Eivière-Eouge en ca- ferT'st-* not d'écorce. Les voies ferrées sont venues à Chicago, à Saint- ^°°^^'-*^*- Paul et à Saint-Cloud. De cette dernière ville, un tronçon de chemin de fer a été construit presque chaque année dans la direction de Saint-Boniface.

D'autre part, une ligne ferrée est en construction depuis plusieurs années entre Montréal et Saint-Boniface par Fort William pour se continuer jusqu'à la mer de l'Ouest, unissant l'Atlantique au Pacifique sans sortir des terres canadiennes : sa construction a déjà donné lieu à des incidents nombreux et

fourni la cause ou le prétexte à des joutes iDolitiques fort vives; elle deviendra célèbre dans le monde entier sous le nom de cliemin de fer canadien Pacifique ou C. P. R. Puis le télégraphe met Saint-Boniface en communication avec tous les pays civilisés. '*' Je suis toujours à Saint-Boniface, mais ce n'est plus le Saint-Boniface de 1845, écrit le prélat à celui qui en 1845 arrivait avec lui en petit canot à la Rivière-Rouge. A cette époque, on s'attendait peu ou point à entendre siffler ici les locomoti>'es de chemin de fer. Pourtant la chose est faite. La station est locatrice en travers des terres qu'occupaient Dominique Ducharme et ses voisins au sud jusqu'à la maison de Messieurs Xolin. Les rails sont posés jusqu'à 25 milles au nord et à l'est; le terrassement est presque fini au sud jusqu'à Pembina. Suivant toutes les probabilités, l'automne prochain, nous pourrons prendre ici, à un mille de la cathédrale, les chars Pullmann ou dortoirs et aller à Montréal en quatre jours, en ne changeant de "wagon qu'à Chicago. 0 temporal... L'eusses-tu-cru? pouvonsnous dire comme nos aïeiLx en établissant une belle concession de Boucherville. On calcule aussi que dans deux ou trois ans, de la même station par le Portage du Rat (il vous en souvient), on ira, en trente-six heures, au Fort William, Lac Supérieur. Les travaux sont à njoitié finis sur tout ce parcours. J'apprends la mort de Victor-Emmanuel, décédé hier, à 2 heures 50, nous dit le télégraphe. Des nouvelles de Rome à Saint-Boniface du soir au lendemain, ce n'est plus notre vieux système de deux fois l'an. Tous seriez étonné de voir Winnipog. C'est une ville. Quoi donc?... (1)"

Ces lignes étaient écrites au commencement de l'année 1878. Dès cette époque, on pouvait monter en ■\vagon à Saint-Boniface et se rendre à 40 milles au sud (2). Quelques mois plus tard, avant la fin de la même année, la ligne de Saint-Boniface à Eiiiorson et à Saint-Paul était terminée. La dernière

(1) Lettre de Mgr Taché an K. P. Aubert, Saint-Boniface, 10 janvier 1878. — Archives de la Maison (rénérale des Ohlats.

(2) Le .\fêtis, n<-" du .30 janvier 1878.

lisse était posée le 3 décembre, le premier train régulier arrivait à Saint-Bonifaee le 7. Désormais les locomotives mettent en relation la Kivière-Eouge avec le monde civilisé. " La grande nouvelle du jour, écrit le prélat à Mgr Grandin le 28 décembre, est l'achèvement du chemin de fer jusqu'à Saint- Bonifaee. Ces joure derniers, des chars à bagages du Grand- Tronc paradaient sur les bords de la Seine. " Il ajoutait ces renseignements, fort pratiques pour l'évêque de Saint-Albert alors en Europe : " La voie directe maintenant pour ceux que vous expédierez, sera de New-York à Chicago, de Chicago à Saint-Paul et de Saint-Paul à Saint-Bonifaee. Pas d'autres transbordements que dans ces trois villes. Les effets d'Europe seront enfermés dans des chars à N"ew-York et ouverts seulement ici (1). "

La ligne d'Emerson à Saint-Bonifaee fut en opération tout l'hiver; le 10 mars, les chars s'arrêtèrent, par suite d'avaries survenues à la locomotive, et la circulation se trouva interrompue quelques semaines ; elle reprit ensuite pour ne plus cesser.

(1) Saint-Bonifaee, 28 déeembre 187S. — Archives de l'évêché de Saint- Albert.

CHAPITEE XLIII

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