‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 16 sur 81 · LONGUE MALADIE · texte numérisé non relu

LONGUE MALADIE

Le chapitre général des Oblats avait été convoqué pour le ^""eifEurope"" 30 juillet 1879 dans la maison du Sacré-Cœur, à Autun. au'chapu^re'^

Il y avait dix ans que Mgr Taclié n'était pas allé eu France et owats. à Eome; il désirait beaucoup profiter de cette occasion pour se rendre auprès de ses supérieurs religieux et faire le pèlerinage de la Ville éternelle. Dès l'année précédente et durant l'hiver, dans sa correspondance intime, il parle de son projet d'aller assister au chapitre général, de voir ses frères, de s'entretenir intimement avec ses supérieurs pour la consolation de son cœur, de visiter le tombeau des apôtres et de revenir au Canada aussitôt après la tenue du chapitre (1). Il annonce son prochain départ à ses prêtres et à ses fidèles et se recommande aux prières de tous par une lettre datée du 1er mai (2).

Mais le lendemain même, 2 mai, il est saisi par la maladie. Maladie. " L'homme propose et Dieu dispose, écrit-il au Eme P. Fabre. Sous l'influence du devoir et de l'affection, je m'étais proposé d'aller en France ; je caressais l'idée si consolante d'avoir le bonheur de vous voir, de me réunir à mes frères pour traiter des intérêts de notre chère famille. Cinq jours seulement me séparaient de celui que j'avais fixé pour mon départ. Sed manus Domini tetiglt me: une phase nouvelle d'une ancienne maladie est venue me conduire aux portes du tom-beau et me montrer la mort me menaçant de ses étreintes cruelles (3)."

(1) Lettres à ]Mo:r Graiidin, Saitit-Boaiface, 4 novembre 1878; Saint- Boniface, 10 mars 1879, etc.

(2) Dans le Métis, n° du 8 mai 1879.

(3) Lettre an Rme P. Fabre, Montréal, 1er juin 1879. • Arcliives de la Maison grénérale des Oblats.

Départ pour le Bas- Canada.

Séjour dans la ProTlnce de Québec.

Le (langer ne dura que quelques jours; mais le prélat se trouva ensuite " dans un état de prostration extrême. " Le médecin déclara que le malade avait absolument besoin de repos, physique et mental, et qu'à Saint-Boniface, s'il pouvait éviter la fatigue physique, il ne pouvait se soustraire à la fatigue mentale, " plus dangereuse encore que la fatigue physique. " Il lui conseilla et Ivii enjoignit même de se rendre dans le Bas-Canada, comme il en avait d'abord le dessein.

Mgr Taché se mit en route dès qu'il fut en état de supporter le voyage, une dizaine de jours après la crise, le 19 mai, non plui pour traverser la mer, mais pour se reposer dans la province de Québec. Il demeura trois mois dans le Bas-Canada. Il passa la plus grande partie de ce temps à l'Hôpital Général, chez ses chères Sœurs Grises, soigné par ces saintes hospitalières avec autant de vénération que de dévouement.

A la fin de juin, le Dr Trudel crut constater un état maladif du cœur. Mgr Taché avait-il vraiment une maladie du cœur? En tout cas il se trouva très bien du traitement que prescrivit le médecin. " Je ne sais pas si le bon docteur est tombé juste, écrit-il au Eme P. Fabre ; mais il est certain que j'éprouve aujourd'hui un mieux sensible qui me prouve que les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas, car j'étais loin d'être aussi bien ces jours derniers (1). "

Il écrit au P. Aubert, fort aimablomont : " Imaginez-vous qu'avant-hier le Dr Trudel s'est mis dans la tête d'affirmer que je n'ai pas h coeur en ordre. Je croyais dans ma naïveté, que cet organe était intact, et voilà que le désordre est là comme ailleurs. Ce dont je suis bien certain, mon cher Père, c'est qua toutes les déclarations des médecins sur l'état ou le fonctionnement de mon cœur n'influenceront en rien l'amitié qui nous unit depuis les 34 ans que j'ai l'avantage de vous connaître (3)." Il ajoute, rappelant des souvenirs anciens, mais chers à l'un t à l'autre : " C'est aujourd'hui le 34e anniversaire de notre voy-

(1) Montréal, 20 juin 1879. — Jbid.

(2) Ihid.

ARCHEVÊQUE UE SAl Nl-ilDMEACl': 353

âge d'Ottawa à Aylmer et de la singulière façon dont nous y avons célébré votre fête (1). S'il vous en souvient, il pleuvait assez iwuv faii'o i)rendre raein(> aux souvenirs les moins vivaces. Il n'est donc pas étonnant que la mémoire des années heureuses que j'ai passées avec vous, se soit enracinée si profondément dans mon creur (2)."

Grâce au repos prolongé, Mgr Taché recouvra peu à peu les ■^™g"^''s"jj**té forces. Il remonta pour la première fois à l'autel le 1er juin, écrivit ce jour-là même sa première lettre au Eme P. Fabre.

" L'état de prostration dans lequel m'avait jeté cette attaque, écrit-il le 29 juin, diminue tous les jours, et aujourd'hui je pourrais presque dire que je suis guéri. Mais comme je ne l'étais pas hic ni les jours précédents, je suis forcé de croire que les médecin- ont raison quand ils me recommandent un repos absolu (2)."

Il écrit le 17 juillet de Sainte- Anne au P. Lçicombe: '^ Ce matin, j'étais l)ien, je me suis mis en route pour venir dîner ici, à la distance de 1 heure et 1/4 de chemin de fer, et pour aller coucher à Kamouraska. Eendu ici, je me suis trouvé si fatigué que j'ai remis à demain de continuer ce petit voyage. Je ne puis presque pas faire le moindre mouvement sans fatigue. Immobile et bien appuyé, je ne souffre pas (1:)."

Le lendemain, avant de partir de Sainte-Anne, il écrit au Eme P. Fabre: '*' Je suis mieux; néanmoins, faut-il le dire? jesuis encore très faible et incapable de travail ou de fatigue. Je crois que ma maladie est devenue chronique. Par des précautions qui ressemblent l)ien à de la lâcheté, je puis éloigner les crises douloureuses et dangereuses; mais je n'ai pas l'espoir de guérir entièrement (5)."

(1) Saint- Pierre [Pierre Aiibert).

(2) Montréal, 9 jvin 1879.

(3) Lettre an 1'. Anbert, MuntréaJ, 29 juin 1879. — Archives de la Mai.son générale des Olilat-^.

(4) Sainte-Anne, 17 juillet 1879. — Collection du R. P. Lacombe.

(5) Sainte-Anne, IS juillet 1879. - Archives de la Maison générale des Oblats.

Il demeure quinze jours à Kamouraska et se trouve très bien de ce séjour dans sa famille. '"' Un mois de plus, j'en suis certain, écrivait-il après en être parti, le 25 juillet, m'aurait remis entièrement. Je n'ai pas osé y rester, parce que je suis assez bien pour faire quelque petite chose en faveur de nos chères missions, et ne rien faire que me reposer commence à me donner des inquiétudes. Je fais ordinairement si peu que je ne me trouve pas justifiable de faire encore moins, même à la suite de la grave maladie que j'ai subie (1)."

Huit jours après, le 1er août, il écrit au Supérieur des Oblats : " Je suis peut-être revenu trop tôt '' de Kamouraska ; car ici," à Montréal, " où il fait chaud, le moindre exercice m'épuise et me prouve que mes forces ne sont point revenues : on me le disait ; mais d'un autre côté, il m'en coûtait de prolonger dans ma famille et au milieu du bien-être, un séjour qui n'avait pas d'autre utilité pour mon diocèse que de me reposer (2)." *"^\'îî''^'' ^^"^' Pendant que la maladie retenait Mgr Taché au Canada, ses frères en religion se réunissaient an nombre de trente, à Autun, pour le XlIIe chapitre général (3).

Le P. Lacombe et le P. Leduc avaient quitté Mgr de Saint- Bonifaee à Montréal le 2 juin et s'étaient embarqués pour faire, sans le vénérable prélat, le voyage qu'ils avaient compté faire avec lui.

Le P. Lacombe se rendit à Rome avant la tenue du chapitre comme " procureur de l'Archevêque de Saint-Boniface ", pour faire à sa place le pèlerinage au tombeau des Apôtres et solliciter en son nom divers pouvoirs du Saint-Siège. Ce pèlerinage lui procure d'ineffables consolations dont il fait part à son mandataire dans une lettre du 7 juillet (4). "Je comprends votre bonheur on voyant le Souverain Pontife, lui répond le prélat, et

(1) Lettre au P. Lacoinb», Quéhrc, 2ô juillrt 1879.

^2) Lettre au Rme P. Fabre, Sainte-Anne, Québec, 18 juillet 1879. — Archives de la Maison gt'ii(;'rale des Oblats.

(3) Notice sturh: XlIIe clxipilrc (jénéral. — Dans les Missionfi de la Congrégation def> Ohlat.t de M. /., t. XVII, p|.. 277-305.

(4) Archives de l'archevêché de .Saint Boni face.

à ce point de vue, je me réjouis de ma maladie, sans laquelle vous n'en auriez pas joui au même degré (1)."

Le P. Lacombe visita aussi, au nom de l'Archevêque, les rameaux français de la famille de Boucherville, et en reçut l'accueil le plus chaleureux. " Je vous avouerai ingénument, écrivait Mgr de Saint-Boniface à sa vénérable parente, Mme Dugas du Colombier, que j'ai beaucoup regretté de ne pouvoir pas aller vous voir ; je m'étais bercé de cette espérance et elle me souriait tellement que j'ai éprouvé une véritable privation (2)."

Le P. Lacombe assista ensuite au chapitre et y lut un rapport sur le vicariat de Saint-Boniface, passant en revue les missions de Saint-Boniface et de Sainte-Marie, les résidences de Saint- Charles, Saint-Laurent, Qu'Appelle et Saint-Alexandre, donnant des détails sur les 20 oblats qui y résidaient: 15 Pères, 2 Frères scolastiques et 3 Frères convers (3).

" J'aurais été" si heureux, si consolé de vous voir après les épreuves subies, écrivait ^Igr Taché à son Supérieur quelques jours avant l'ouverture du chapitre; il m'eût été si doux de revoir nos Pères et d'avoir des nouvelles de ceux des nôtres qui vivent sous tous les clim.ats et toutes les latitudes. Dieu ne le veut pas : que sa sainte volonté s'accomplisse en ce qui me contrarie comme en ce qui me serait agréable. Je me consolerai en priant pour le succès du chapitre (4)." "Il se consola en y assistant en esprit. " Le chapitre est commencé, écrit-il au Eme P. Fabre le 1er août : absent de corps, je suis présent d'esprit et de cœur (5)." Oui, il y fut bien présent d'esprit et de cœur, tendrement attaché à sa famille religieuse, à ses membres, à ses œuvres, appelant les lumières de Dieu sur ces assises si importantes et recevant d'avance toutes les directions qu'elles pouvaient donner.

(1) Québec, 2h juillet 1879.

(2) Saint-Boniface, Man., Canada, 2 octobre 1879.

(3) Rapport du P Lacombe. — Pans les Miss'iona, pp. A'21-A?A.

(4) Lettre an Rme P. Fubro, Sainte-Anne, Québec, IS juillet 1879. Archives de lu Maison générale.

(ô) Ibid.

Il avait chargé le P. Lacombe de vive voix et joar lettre d'obtenir du Supérieur général un Père " sachant bien l'anglais " pour Sainte-Marie de Winnipeg, ainsi que deux autres Pères pour les missions sauvages. Il renouvelle lui-même ses instances par lettre : " Je ne veux pas être indiscret, écrit-il au Père Général, mais seulement exprimer la nécessité pressante dans laquelle se trouve l'œuvre qui nous est confiée (1)." '^"citude^"'' ^^&^ Taché trouva le temps et la force, pendant son séjour, de

recruter trois professeurs pour son collège, de trouver deux nouveaux missionnaires, MM. Dufresne et Marcille, de suivre diverses attaques dirigées par la majorité du parlement de Manitoba contre la minorité française et d'encourager la résistance de la minorité en fortifiant son union. Un souffle de fanatisme se faisait en effet sentir dans certains hommes influents. " Je crains, écrivait-il au P. Lacombe, que nos ennemis ne cherchent à profiter de notre absence pour tenter quelque mesure préjudiciable. Sans cette raison, je resterais une couple de scinaines de plus (3)." ^ dèmcace de'"^ Xous avous VU le séminaire de Saint-Hyacinthe ériger, l'anîrAiuo"ne liée précédente, une statue à son fondateur, Antoine Girouard. et'^'dîfu En 1870, sa patrie, Eouchorvillo lui on érigeait une aussi, sous fhîit.au l'inspiration de son zélé curé, le Eév. M. Primeau ; en môme temps, ime croix commémorative allait être dressée auprès du. château Sabrevois, sur l'emplacement de la première chapelle bâtie à Boucherville, où le P. Marquette fit le premier baptême et où la vénéraljle Marguerite ouvrit la première école.

^Fgr Taché avait, on peut le dire, le culte des grands hommes et aimait Boucherville, nous le savons depuis longtemps, à l'égal de rile-à-la-Crosse et de Saint-Boniface. Malgré son état de grande faiblesse, il voulut prendre part aux solennités qui accompagnèrent l'érection de la croix et la dédicace de la statue. La fête eut lieu le dimanche 19 août 1879, dans l'après-midi. '•' On avait élevé, en face de l'église, une estrade, où l'on voyait.

Saliri'vois.

(1) Moutré'il, 29 juin 1879. — Archives de l-: liaison <:énérale des Oblals.

(2) Quêliir, 2r> jiii/l, I 1 S7!>.

AUCIIKVKQL l'^ '"'^ SAINl'-llOMl'ACH 357

assis sur des fautouils, Sa Grandeur Mgr Taché, Mgr Eaymond, le E. M. La vigne, supérieur du séminaire de Montréal, le R. M. Nantel, supérieur du petit séminaire de Sainte-Thérèse, le R. P. Le Floch, 0. M. L, les RR. MM. Gravel et Trudel, anciens curés. M. Alex. Lacoste, bâtonnier du barreau do Montréal, ]\r. le Dr Desmartcau, ct<' (1). "' La statue du fondateur du séminaire de Saint-Hyacinthe s'élevait tout auprès " sur un piédestal en pierre, en face de l'église de Boucherville, au milieu d'un bosquet de jeunes érables. "

L'éloge du vénérable fondateur fut fait tour à tour par le Dr Desmarteau, par son élève, son coopérateur et son successeur. Mgr Raymond et par Thon. Lacoste (2).

" Mais il revenait à Mgr Taché, de par tous les titres, poursuit le narrateur, de rappeler l'histoire du vieux manoir où il a passé sa jeunesse, de redire les noms des plus grands personnages qui l'ont illustré, les plus beaux souvenirs qui s'y rattachent . . . Xotre histoire, surtout quand elle revêt le caractère religieux, n'a pas de plus fidèle interprète que l'Archevêque de Saint-Boniface. Comme un pinceau, sa parole en colore les scènes et les anime; il sait louer les défenseurs et les apôtres de l'église du Canada, comme il sait les imiter (3)."

L'orateur commença à parler avec une émotion pénétrante de la vocation du peuple canadien et de la mission de son clergé.

" Les desseins de la Providence, dit-il, nous avaient fait un sort rigoureux, en apparence, lorsque le drapeau de la vieille France cessa de flotter sur la nouvelle. Les malheurs des temps avaient amoindri notre population, déjà si décimée. L'élite de notre société avait, en grande partie, abandonné les rives du Saint-Laurent. Les conséquences de la conquête semblaient condamner le reste des premiers habitants du Canada à une vie obscure et inconnue, peut-être même à l'anéantissement comme

(1) La Minrinr, n'-' du 27 août 1S79.

(2) Voir le P. Lalan de, Une vieille Seigneurie, Boncherrillc : Chroniques, portraits et souvenirs, pp. 278-293.

(3) Ibid., pp. 298-299.

peuple. Pourtant notre patrie, malgré ses infortunes et même ses fautes, conservait trop de noblesse et de vertu pour qu'il en fût ainsi. Le clergé canadien resta à son poste, chargé par Dieu de maintenir notre langue, nos traditions, nos aspirations nationales. Dans ces poitrines de prêtres, battaient des cœurs de fondateurs de collèges. L'éducation de nos devanciers, l'éducation de la génération actuelle, est le moyen employé par la Providence pour dissiper les appréhensions que durent éprouver nos aïeux en contemplant leur isolement après le traité de Paris. Il est donc bien juste que, comme Canadien-Français, j'éprouve un sentiment de joie, un sentiment d'orgueil national, en voyant s'élever, sur ce site si beau, près de ce grand fleuve, la statue d'un Canadien-Français, fondateur de collège, enfant de mon village."

Puis l'orateur parle, sur le ton de l'enthousiasme, de l'admirable fondateur de Boucherville, du magnanime Père ]\Iarquette, de la vénérable Marguerite Bourgeois. Il s'émeut à la vue du château bâti par le premier des Boucherville et où il a passé luimême son enfance, au souvenir de la première chapelle de Boucherville et dont il a vu encore quelques ruines, de la première école ouverte en ces lieux mêmes par la fondatrice de la Congrégation de iSTotre-Dame, et il salue avec respect la croix destinée à être plantée en ces lieux vénérables pour rappeler ces grands personnages et leurs œuvres héroïques. " C'est là, c'est à cet endroit trois fois béni, conclut-il, que nous élevons un monument, que nous plantons une croix. Chaque fois que vous passerez par la voie publique, ou que, voguant sur les eaux de notre beau fleuve, vous verrez briller cette croix, vous la saluerez avec respect, amour et reconnaissance. Vous saluerez, en elle, l'emblème du sacrifice du Dieu qui s'est immolé précisément là où elle va être plantée. Vous saluerez les vertus des patriarches de nos âges héroïques, qui ont brillé d'un si vif éclat dans la personne de Pierre Boucher, sieur de Boucherville. Vous saluerez le zèle intrépide des missionnaires qui ont évangélisé la Nouvelle-France et qui, comme le P. Jacques Marquette, ont

tout sacrifié pour faire connaître Dieu et faire du bien à leurs semblables. Vous saluerez la généreuse abnégation de nos communautés religieuses, en savourant le parfum délicieux de vertu qui s'exhale de la fleur de la Congrégation, Marguerite du Canada (ï). "

-Mgr ïaehé, poursuit le narrateur, bénit ensuite la croix; puis la foule défila en procession jusqu'au château Sabrevois. Là fut érigé l'humble monument, planté à l'ombre des grands arbres, près de l'antique manoir, dans le sol où s'élevait l'ancienne chapelle (2). "

Quelques jours après, le prélat écrit aux Boucherville de France : " Avant mon départ, j'ai béni un monument érigé à l'endroit même où fut la première église de Boucherville, bâtie en 1668 par notre vénérable ancêtre, M. Pierre Boucher, qui a donné son nom à la paroisse qu'il a fondée, Boucherville (3). "

Mgr Taché quitta Montréal le 27 août et arriva à Saint -Boni- n.tour a st-

•TT Ti'T -x^i Boniface.

face le 30, samedi au soir. Une grande loule se pressait a la station pour le recevoir; une procession aux flambeaux l'escorta jusqu'à sa résidence. L'avenue et les jardins de l'archevêché étaient illuminés. Le lieutenant-gouverneur, M. Cauchon, avait envoyé sa voiture au-devant du prélat; lui-même l'attendait à l'archevêché pour le recevoir et le féliciter.

Quelques jours après, Mgr Grandin arrivait de Saint-Paul à ^'^ig^/cfan- Saint-Boniface, cette fois en chemin de fer. C'était le 9 sep- '^'°tembre, à minuit. Tout le personnel de l'archevêché veillait pour l'attendre; Mgr Taché, quoique malade, se leva pour venir l'embrasser.

Mgr Grandin avait passé presque deux ans en Europe, recrutant des missionnaires et recueillant des aumônes; il avait fait le pèlerinage de Eome quelques jours seulement après l'élévation de Léon Xlll sur la chaire pontificale, et avait été présent à son

(1) Voir le P. Lalande, Une vieille Seigneurie , p. 314.

(2) Jbid., 815.

(3) Lettre à Mme Dugas, du Colombier, née de Boucherville, Saint- Boniface, Man., Canada, 2 octobre 1879.

de Tblvor.

couronnement. Il avait assisté au chapitre d'Autun. Il amenait d'Europe deux Pères, les Pères Lecoq et Kapé, et plusieurs Frères, ainsi qu'une grande quantité d'effets de toutes sortes. Il fit présent de cinq ornements à Mgr de Saint-Boniface. De concert avec lui, il organise une caravane pour emmener ses missionnaires et ses effets dans le N'ord-Ouest. Le 15 septembre, une longue file de charrettes partent de Saint-Boniface dans la direction de Saint-Albert. Mgr Grandin quitte Saint-Bonifaco le 16 seulement, dans la voiture de l'Archevêque que conduit le P. Maisonneuve, rejoint la caravane à Saint-François-Xavier oô arrive à Saint-Albert plus de deux mois après, le 20 novembre (1).

^''moli^ëmtTt' ^'^ s^^^é idn prélat s'améliora "Jusqu'à la Toussaint (2)." Ce jour-là, en officiant à la cathédrale, il prit froid aux pieds, ce qui lui amena "une crise" de plusieurs jours (3). Il s'en remit assez promptement, mais pendant trois mois il demeura presque continuellement souffrant (4). Il écrit le 12 janvier 1880 : " Depuis " la Toussaint, " je suis rarement bien, et ces jours-ci, je suis plus mal; j'ai pu faire l'ordination" du P. Joyce, il y a quelques jours, "mais avec peine, et c'était une messe basse (5j." Il écrit le 10 mars : "'Je suis passablement bien depuis le commencement de février, à peu près comme j'étais à la fin d'octobre; mais j'ai passé les mois de novembre, décembre et janvier dans un assez pauvre état. Aujourd'hui, je suis assez 1)ien, mais à la condition de ménagements qui me fatiguent, puisqu'ils me forcent de négliger les choses même importan-

(1) Journal de Mtrr Grandin.

Voir la T'î'- (Je Mf/r Grandin, récemment publiée (mars 1904), écrite avec autant de piété que d'exactitude, par le R. P. Jonquet, O.M.I.

{2, Lettre à Mgr Grrandin, Saint-Boniface, 12 janvier 1880. — Archives de l'évéché de Saint-Albert. .

(3) Lettre au même, Saint-Boniface, 7 novembre 1879.

(4) Leilre au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 10 mars 1S80 9 la Maison générale des Oblats.

(5; Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface \2 janiicr 1882.

AKCHEVÊQUE DE SA INT-liOXlFACE 3G1

tes (1).*' "Hélas! clier Tère, au risque de vous faire rire, vous qui m'avez vu presque enfant, écrit-il au P. Aubert, je vous dirai : Je me fais vieux, vieux au point de ne laisser ma chambre que par un effort souvent assez violent. Traverser la rivière même en voiture, me semble un travail, et je ne m'y décide que par nécessité. Par goût, je ne sortirais jamais de la maison, et je ne le fais jamais par satisfaction ni même sans hésitation, renvoyant la chose le plus possible (3)." Il ajoute tristement: " J'aurais pourtant besoin de voir augmenter mon énergie au lieu de la voir diminuer; je devrais me multiplier pour faire face aux nécessités qui croissent tous les jours. A mesure que je me nullifie, le pays se développe et s'agrandit (3)." " Je ne m'inquiète pas d'être malade, dit-il dans une autre lettre; mais je regrette beaucoup de ne pouvoir pas m'acquitter plus convenablement de mes différents devoirs. Cet état continuel de faiblesse et de langueur me force à omettre ou à-- faire mal une foule de choses auxquelles je suis tenu de donner mon temps (4)."

La présence d'un secrétaire lui aurait rendu d'inappréciables services, parce qu'une foule de personnes, spécialement ses prêtres, recouraient sans cesse à ses lumières. Il avait songé à prendre auprès de lui le P. MacCarthy, employé à Sainte-^Iarie ; mais n'ayant pu obtenir un remplaçant pour le P. MacCarthy, il préféra demeurer sans secrétaire : " J'ai dû laisser le P. Mac- Carthy où il est, écrit-il à son Supérieur général, et me priver des services qu'il me rendrait (5)." Il ajoute = ''Dans ce moment-ci, tous nos Pères, à l'exception -de ceux de Winnipeg, sont isolés les uns des autres: en prendre im, c'est tuer une œuvre ou abandonner un poste, en sorte que je ne puis pas me décider

(1) l^ettre au Rme P. Fahre, Saint-Bonijace, 10 'inar» ISSO.

(2) Saint-Boniface 10 mnrf: 1S80.

(3) Jbid.

(4) Lettre à Mme Dugas du Colombier, dans le Dauphiné, Saint- Boniface, Mail., Canada, Sférrier 1880.

(5) Lettre au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 10 mars ISSO.

à en prendre nn uniquement pour m'aider (1)." Le généreux Evêque demeurera sans secrétaire pendant de longues années 'encore et même, sauf des exceptions momentanées, jusqu'à la fin de sa vie, pour ne pas retirer un ouvrier du travail de la vigne de Dieu.

Mort de M. de Le père adoptif de Mgr Taché, Joseph- Antonin de la Broquerie, fit une dangereuse maladie au mois de mars 1880 : " Priez pour lui, écrit l'Archevêque de Saint-Boniface à Mgr Grandin ; il a 80 ans, c'est une grave maladie que le temps ne guérit pas (2)." Il paraissait entrer en convalescence, quand il fut frappé de paralysie. " Mon cher oncle de la Broquerie, mon père adoptif est tombé de paralysie, écrit le prélat le 26 avril; mardi dernier, il était à l'extrémité. Depuis, le télégraphe est cassé et je n'ai point de nouvelles (3). " Mais quelques instants après, le télégraphe est rétabli et lui apprend que son vénérable oncle est mort le jour même, 26 avril 1880, (4) 16 jours juste avant qu'il eût achevé sa 80e année (5).

Mgr Clut, alors de passage dans le Bas-Canada, préside les funérailles, chante le service et l'inhume dans le caveau de famille à Boucherville. " Un saint, un protecteur de plus au ciel, s'écrie-t-il ; un père, un bienfaiteur de moins sur la terre. Qua cette terre lui soit légère et que le ciel s'ouvre à son amour et à sa ferveur (6) ! " " J'ai la douce consolation, écrit-il à son ami de Saint-Albert, que ce sera un saint de plus au ciel, mais vous savez ce que ce digne parent a été pour moi et ce que je lui dois (7), " " La mort de mon oncle, ajoute-t-il à Mme

(1) Lettre au Rme P. Fabre, Saint-Boniface , 10 ^luira ISSO.

(2) Saint-Boniface , 12 mars 1880. — Archives de l'évêclié de Saint- Albert.

(3) ]>ettre ù Mgr Grandin, Saint-Boniface, 26 avril 1880.

(4) Post-scriptum de la lettre précédente.

(5) Lettre à Mme Diigas, dn Danpliinc, Saint-Banifari, Man., Canada, 20 juin 1880.

(6) Lettre au P. Lacombe, Lundi, 2C, avril 1880. — Collection du R. P. Lacombe.

(7) Lettre du 20 avril.

Dugas, me rend orphelin une seconde fois, puisqu'il nous avait adoptés comme ses enfants et traités comme si nous l'avions été en effet. Pour nous, orphelins dès la plus tendre enfance, il s'est privé des joies d'une famille à lui. Pour donner tous ses soins à ma mère, il n'a point pris d'épouse et pour élever ses neveux, mes frères et moi, il a choisi de voir éteindre avec lui le nom honorable qu'il portait. Il n'est plus, cet oncle, modèle parfait de piété et d'abnégation, d'abnégation portée à un degré bien éminent. J'ai la douce confiance qu'il est au ciel et qu'une vie si pure et si dévouée l'a préparé et mûri pour les joies de la patrie (1)."

Mgr Taché pria beaucoup et sollicita de toutes parts des prières pour son père adoptif. Il lui fait faire dans sa cathédrale un service solennel, auquel toute la population de Saint- Boniface s'empresse d'assister. Il écrit à Mgr Grandin de le recommander aux prières de ses " dévoués missionnaires " et de ses "pieuses religieuses (2)," lui envoie quelque temps après un souvenir du défunt en lui apprenant qu'il lui a légué $200 et en sollicitant de nouveau des suffrages pour lui (3);

L'année suivante, 1881, une nouvelle municipalité fut érigé: ^"la'^mûnicfpapar le démembrement de celle de Sainte- Anne, à l'est de la prc- Broq^u^eiL. vince. L'hon. A.-A.-C. La Eivière, député et bientôt après ministre de la province, voulut que la nouvelle municipalité portât le nom de la Broquerie, en l'honneur du vénérable oncle de Monseigneur et de sa famille maternelle. Le nom de Carleton lui avait déjà été donné ; l'hon. La Rivière eut beaucoup de peine à faire adopter celui de la Broquerie, et ne réussit même qu'après une passe d'armes assez vive avec le Procureur général de l'époque. Pour couronner sa victoire, il voulut que la nouvelle municipalité eût un sceau composé avec les armes de l'illustre famille. A sa demande, Mgr Taché composa le sceau

(1) Lettre à Mme Dugasde Boucherville, du Dau]}h\né, Saint- Bonif ace, Man., Canada, 20 juin 1880.

(2) Saint- Bonif ace, 23 ao{it ISSl. — Evêché de Saint-Albert.

(3) IMd.

désiré en ajoutant aux armes traditionnelles un cheval au repos, syriiVole des travaux de l'agriculture. Le sceau fut remis par Thon. La Eivière à Aristide Rocan, secrétaire-trésorier de la municipalité nouvelle et fils d'un des plus anciens et des principaux colons de la région, Timothée Eocan. Aristide Eocan le porta à la Broquerie, où il servira, nous l'espérons, de longs siècles à rappeler les vertus de la famille de ce nom et celles que doit pratiquer la municipalité qui se glorifie d'avoir son nom et ses armes (1).

Ecu écartelé. Au premier, de sinople à un marteau d'argent emmanché en bande de ?able. Au deuxième, d'azur à une cloche d'argent cordée de sable. Au troisième, d'argent à une merlette (en anglais, marlett) de sable.. Au quatrième, d'azur

au chevron d'argent accosté en chef de deux étoiles d'or, en pointe d'un besant du même.

L'écu timbré d'un cheval au repos. Motto : Tout d'en haut.

Sinople signifie espérance, abondance, civilité ; azur :

pureté, loyauté, ciel ; argent ; vérité, franchise, gentillesse ; marteau : noblesse du travail ; cloche : religion, devoirs du chrétien ; merlette : union, concorde, absence de tout vice ; chevron : esprit chevaleresque ; étoiles : génie, vigilance, sollicitude ; besant : richesse. Cheval au repos signifie le repos véritable que procurent les rudes labeurs des champ?.

Les habitants de la municipalité de la B]-oquerie n'ont.en efiet, qu'à être Hdèlesà leur blason pour être des chrétiens modèles.

(1) Nous empruntons l'énoncé héraldique du sceau et sa signification à une note écrite de la main de Mjzr Taclu', et qui se trouve dans les archives de l'archevêché de Saint-Boniface, dans une liasse de papiers de famille.

AiîciiKVÊQri-: DE sAiNi-r.oMFACi': 8G5

La semaine iiiOme où s'éteignait '"l'unique frère de la mère " Mort ae sa de l'Archevêque, mourait aussi '' la seule survivante des sœurs tante pater-

^ ' nelle.

de son père ", à l'âge de 83 ans. " Cette double perte, écrit-il, complète l'isolement où me laisse la disparition des parents de la génération qui m'a précédé (1) " et '" m'avertit que l'heure du départ arrivera bientôt pour moi (2). "

Quelques mois plus tard, un deuil d'un autre genre apporta au cœur do l'Archevêque de Saint-Boniface une douleur ]n-ofonde.

Le scouvernement sectaire imposé à la France par la franc- Tristesse au

'- , , . sujet des ex

maçonnerie avait proposé, en 1879, une loi éur l'éducation, dont puisions le fameux article 7 retirait aux congrégations religieuses le !.'• "-^ ^^

00 c France.

droit d'enseigner; cette loi, votée par la chambre des députés, avait été rejetée au sénat par une majorité de 5 voix. Le gouvernement avait alors rendu 2 décrets, le premier qui prononçait la dissolution des maisons de la Compagnie de Jésus au 1er août 1880; le deuxième qui prononçait la dissolution, au 1er septembre suivant, de toutes les autres communautés religieuses qui n'auraient pas demandé l'autorisation. En dépit de tous les efforts du gouvernement jjour diviser les ordres religieux entre eux, tous, sans aucune exception, voulurent confondre leur cause avec celle de la Compagnie de Jésus et refusèrent absolument de demander l'autorisation. Le gouvernement, qui n'aurait voulu en dissoudre la première année qu'une partie, se vit dans la nécessité de procéder à la dissolution de toutes les communautés religieuses : il envahit par la force armée 240 maisons religieuses, en appréhenda les paisibles habitants au collet et les expulsa violemment, mais fut contraint d'arrêter sa honteuse besogne devant les protestations et la résistance de toute la France honnête.

Les maisons des Oblats, spécialement désignées à la haine des «ectaires par leur ferveur et leurs œuvres apostoliques, furent

(Il Lettre à Mme Dugas, 20 juin 1880.

(2) Lettre à Mgr Grandiu, 25 avril 1880.

3fc"6 VIE DE MGR TACHÉ, O. M. I.,

toutes frappées, notamment la maison générale. On peut lire le récit émouvant de ces expulsions dans les Annales de la congrégation.

L'Archevêque de Saint-Boniface, qui avait constamment les yeux tournés vers la France, suivit ces attentats de la francmaçonnerie avec un douloureux intérêt. " Où êtes- vous ? L'iniquité s'est-elle consommée vis-à-vis de notre chère famille, de notre bien-aimé Père, de nos Frères chéris ? écrit-il le 2G juillet au Supérieur général . . . Les épreuves sont pour notre bien ; mais quand elles tombent sur ceux que nous aimons, elles font bien mal au cœur (1).'^ "Plus hostile, écrit-il deux mois plus tard, que les pays protestants qui nous accueillent partout avec respect et plaisir, plus turc que le sultan qui nous ouvre les portes de son Empire, et plus sauvage que les sauvages qui nous regardent comme leurs meilleurs amis, le Ministère de la catholique France tombe à bras raccourcis sur les congrégations françaises, pour les chasser, au moment même où il rappelle les monstres de la commune. Hélas ! Que de misères et de perfidies (2) !" "Vous êtes banni !... Qu'avez-vous 'donc fait, vous si bon, si aimant? écrit-il le 5 décembre à son Supérieur.... Vous avez, comme le divin Maître, passé les jours de votre vie en faisant le bien, et pour cela on vous arrache à vos enfants, on veut vous arracher votre famille religieuse . . . Que Dieu exauce nos vœux ! Qu'il rende bientôt la paix à notre chère famille ; qu'il rende à cette dernière, ou du moins à ceux de ses membres qui sont dispersés, qu'il leur rende leur Père chéri, et que celui-ci jouisse longtemps, au milieu de ses enfants, des charmes de leur affection et du calme qui faisait autrefois les délices de la vie (3) . . ."

Trois jours après, il écrivait à son ami de Saint- Albert : " Les

(1) I^ettre an Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 20 juillet 1880. — Arcbivef de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre an même, Saint- Bonifuce, 25 septembre 1880. — Ibid.

(3) Lettre an même, Saint-Bonifoce, 5 décembre 1880. — Ibid.

Aii(iii:vi-:(^ri-: dk saini-boniface 307

malheurs de la France vous sont connus. Quelle horrible farca joue ce gouvernement! Et où tout cela va-t-il aboutir? Dieu a les secrets de l'avenir, et sa miséricorde seule peut tempérer sa justice irritée par tant de forfaits. L'Europe entière se mûrit pour un cataclysme épouvantable (1)."

" Quelle page d'histoire ! s'écriait-il au récit détaillé des épreuves de sa famille religieuse. Quel héroïsme d'un côté, quelle bassesse de l'autre ! Tous nous sentons vivement l'épreuve imposée à notre famille. Ce triste état de choses ne laisse pas d'avoir son aspect consolant : la persécution est le bain où se trempent les âmes pour la victoire (3)."

Mgr Taché eut la pensée d'écrire au gouvernement qui chassait les religieux pour lui représenter combien ses odieuses persécutions étaient contraires à l'honneur et aux intérêts de la France. " D'origine française, vivant sous le drapeau anglais et jouissant de la liberté religieuse et civile, telle que les gouvernements devraient l'entendre, j'aurais bien des choses à dire qui feraient, ou du moins devraient faire honte à ces prétendus républicains (3)." Mais, quand il était jeune missionnaire, il n'avait pas perdu son temps à aller prêcher les buffles des prairies; il pensa qu'il ne devait pas plus, étant vieil évêque, chercher à convertir des sectaires sans foi ni loi: ubi audiius non est, non effundas sermonem (4).

"Pendant qu'en France,- — -nous empruntons ces paroles à Assistance nu un journal français du nouveau monde, — de misérables fous s'a- ^^"'^ <^«* '»

" ^ ' découverte

charnent après la religion catholique et les Jésuites, les Etats- dos chûtes Unis d'Amérique, protestants et anglo-saxons, fêtent les hauts faits accomplis par la religion catholique et les Jésuites. Le Mississipi fut découvert, chacun le sait, en 1G73 par le E. P.

(1) l-ettro à ]Mp:r Grandiu, Ottava, 8 décemJire ISSO. — Aicliives de l'évêclié de Saint-Albert.

(2) L'^'ttre ait Eme P. Fabre, Saiut-Bonifacr, 18 avril ISSl.

(3) llnd.

(4) Ecci- XXXII, 0.

Si-Antoine.

Marquette, un jtiuite et M. Juliette, un L'auadieu. Sept ans plus tard, le 3 juillet 1680, le E. P. Hennepin, un autre jésuite^ descendant le cours du grand fleuve, vint amarrer son canot audessus des merveilleuses chutes qu'il baptisa du nom de Chutes de Saint-Antoine. La grande et industrieuse ville de Minneapolis est bâtie dans le voisinage (1). "

Or on se préparait à célébrer avec éclat, le 3 juillet 1880, le deuxième centenaire de la découverte des Chutes de Saint- Antoine. ^Igr Taché était l'arrière-petit-fils de Joliette, dont il descendait en droite ligne du côté maternel; son enfance s'étaiû écoulée dans les lieux mêmes d'où le P. Marquette était parti pour sa grande découverte. Il fut invité tout spécialement par les organisateurs de la fête à honorer de sa présence des fêtes célébrées en l'honneur de découvreurs avec lesquels il avait des liens si intimes.

Il partit de Saint-Boniface le 1er juillet, accompagné de M. G. Dugas. " Les fêtes furent splendides ; la mémoire d'un humble religieux fut célébrée par un concours immense, dont la grande majorité était protestante (2)." 'Mgr Taché prit place sur l'estrade avec Mgr Laflèche et Mgr Ireland, avec le général et ministre fédéral Eamsey, avec les généraux Sherman et Terrey, avec un grand nombre de gouverneurs et d'anciens gouverneurs, de fonctionnaires, d'artistes, de savants. Il fut invité à parler; il le fit en peu de mots. Tous s'estimèrent heureux " d'entendre retentir, à cette fête historique, la parole si éloquente et si belle du fils de Joliette sur le bord même du grand fleuve découvert il y a deux siècles par son illustre aïeul. " ^ Lanè^chJ^.'^' Xous venons de nommer ^Igr Laflèche parmi ceux qui assistaient aux fêtes de ]\[inneapo]is. L'ancien compagnon de ^Igr Taché n'était venu aux Chutes de Saint-Antoine que pour visiter la Eivière-Eouge. Depuis qite les voies ferrées unissaient sans interruption Saint-Boniface à Montréal, il désirait revoir des lieux qui lui étaient demeurés si chers. Il eut la joie dt>

(1 ) Le .Vélin, n° du 2 juillet ISSO. (2) Le Métis, n'=' du S juillet ISSO.

faire le voyage avec celui que la Providence avait mis à sa place sur le siège de Mgr Provencher. Les deux amis arrivèrent à Saint-Boniface le mardi 6 juillet, à 10 heures du soir. Il y avait 35 ans que ]\Igr Laflèche était parti de la Eivière-Eouge. " Une foule considérable " se trouva à la station " pour saluer Pillustre visiteur et l'escorter jusqu'à l'archevêché, brillamment illuminé pour la circonstance. Les jardins du palais resplendissaient aussi de lumière et la réjouissance éclatait partout (1). " Le lendemain, un grand nGml)re de maisons étaient pavoisées et durant toute la journée, les visiteurs se succédèrent à l'archevêché '•' pour baiser l'anneau épiscopal de l'un des plus illustres pionniers de la foi dans ^lanitoba et le Xord-Ouest (2). "

Mgr Laflèche passa deux semaines avec son ancien compagnon de l'Ile-à-la-Crosse, deux semaines dans de longs et intimes entretiens, deux semaines pleines de douces consolations pour le cœur de l'un et de l'autre.

Il prêcha à la cathédrale, visita les établissements religieux des deux villes, la paroisse de Saint-François-Xavier, dont il avait été curé plusieurs années, celle de Saint-Charles, qu'il avait fondée, à laquelle il avait choisi son nom, et où il administra le sacrement de confirmation. Partout on lui fit des ovations enthousiastes. Il se renseigna sur tout le détail des paroisses et des missions. Il "avait peine à croire ses yeux (3)" et ses oreilles; comparant le présent avec le passé, il remerciait Dieu des progrès accomplis et le priait de sauver ces églises naissante'> des dangers qui les menaçaient.

La veille de son départ, l'hon. Royal, président de la Société de Saint-Jean-Baptiste, lui présenta, au nom de toute la population dont il avait été l'apôtre, une adresse vibrante de foi et de patriotisme.

(1) Le Métis, n^ du 8 juillet 18S0.

(2) lUfJ.

(3) Lettre de :\rgr Taclv' an P. Aubert, Saint-Boniface, 12 août 1880.

Autres visites.

" Vous êtes, lui disait-il, l'un des f onldateurs de ce pays, qui a été le premier théâtre de vos longs et illustres travaux apostoliques . . . Vous voyez, îilonseigneur, que la semence de vos paroles et de vos laborieux efforts a été bénie de Dieu, Le groupe de population canadienne implanté sur les bords de la rivière Eouge s'est fortifié à travers mille dangers et mille vicissitudes, parce qu'à l'heure critique il n'a pas cessé de croire aux promesses éternelles de la religion. Ici, comme aux pays de Québec, c'est à l'ombre des autels, c'est autour de nos prêtres, c'est près de nos évêques, que nous avons trouvé force pour le présent, espérance dans l'avenir. La foi catholique, comme aux jours de la Vérandrye, enfant des Trois-Eivières, est restée le sel de notre belle et vigoureuse nationalité; et plus la révolution fait d'efforts pour arracher la foi chrétienne du cœur des nations du vieux monde, plus nous proclamons haut et avec fierté, sur ce sol d'Amérique, que nous sommes les enfants de l'Evangile (1). "

" Emu jusqu'aux larmes " par ces nobles paroles, " l'évêque tira de son cœur des accents prophétiques " qui firent passer un indicible frisson d'enthousiasme dans tous ses auditeurs. " Canadiens de Manitoba, dit-il, soyez fidèles à votre mission; continuez à aimer le clergé qui a abrité votre berceau; soyez laborieux et je vous prédis que vous deviendrez une nation grand<^ par le nombre et grande par l'influence (2). Cette poignée d'hommes sera un jour un grand peuple (3)."

Mgr Laflèche partit de Saint-Boniface le 20 juillet et visita, en s'en allant, Saint-Norbert, Sainte- Agathe, Saint- Jean-Baptiste et Saint-Pie, où il admira les mêmes progrès et fut reçu avec la même dévotion.

Un mois après, le 23 août, Mgr Spalding, évêque de Péoria, dans l'Illinois, écrivain distingué, vint visiter l'Archevêque de Saint-Boniface; il était accompagné du provincial des Bénédic-

(1) Le Méth, n" du 2? juillet 1880.

(2) Le ^fé(i'*, n" du 29 juillet ISSo, 13) Le Métii>, n'' du 22 juillet 1880.

l'hôpital.

tins aux Etats-Unis, le R. P. Kelly et d'un prêtre séculier, M. Power, curé à Minncapolis. Deux jours après, le 25 août, arrivait Mgr Marty, l'infatigable apôtre des Sioux, vicaire apostolique du Dakota, et par conséquent voisin de l'Archevêque de Saint-BonifacG " et évêque de Pembina. " Mgr Taché mentionne ces visites dans une lettre à l'évêque de Saint- Albert, et ajoute plaisamment : " Nous ne sommes pas à bout de cette sorte d'avantages : nous devenons trop importants pour être laissés de côté." Et en effet, Mgr Taché recevait le 8 septembre suivant, la visite de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul et do Mgr Ryan.

Il est notoire dans le monde entier que les religieuses catho- petite poieliques excellent dans les œuvres de la charité: aucun homm' "eiques""^"^^ sensé ne le conteste, pas plus dans les pays oii l'on chasse le- au sujet de Sœurs que dans ceux où on les honore et les subventionne. Or en 1880, quelques fanatiques, en vue de rehausser l'hôpital protestant et laïque de Winnipeg, entreprennent de déprécier l'hôpital de Saint-Bonif ace : ils font un rapport où ils prétendent, par des statistiques arrangées à leur façon, que durant l'année 1879, l'hôpital de Winnipeg a fait plus de bien que celui de Saint-Bonif ace : la preuve c'est que, "computé pour une seule personne, le nombre de jours de traitement donnés par l'hôpital de Winnipeg a été de 2.816 contre 2.456 à l'hôpital de Saint-Boniface; " puis, comme l'hôpital de Saint-Boniface a reçu du gouvernement, en 1879, une subvention de SI 2 50, les auteurs du rapport concluent que " plus do 37 pour cent des services rendus par l'hôpital de Saint-Boniface ont été payés. " Comment s'étonner d'ailleurs que l'hôpital de Winnipeg soit supérieur à celui de Saint-Boniface, quand on sait que le premier " existe en vertu d'une charte octroyée par le parlement, " que " le parlement peut, en tout temps, instituer une commission pour s'enquérir de ses affaires, " qu'il est " sous la direction de quinze citoyens élus par ceux qui ont souscrit au fonds de l'hôpital, " tandis que le second " existe en vertu du Fiat de l'archevêque catholique romain" et "est sous sa régi^

exclusive ", en sorte que le gouvernement n'a " aucun droit de se mêler de ses affaires. "

Ces accusations prirent quelque importance par le patronage que vinrent lui donner les directeurs de l'hôpital de Winnipeg- Le bureau des directeurs en effet, adopta le rapport comme sien «t le fit publier, à ce titre, dans les journaux de la ville.

L'Archevêque se trouvait pris à partie; les intérêts catholiques étaient en jeu: c'est pourquoi il dut intervenir. Il le fit dans une lettre pleine de modération, mais de vérité.

Après avoir donné les raisons de son intervention, il réfute les accusations dirigées contre l'hôpital catholique. On dit que l'hôpital de Saint-Boniface existe en vertu du Fiat de l'archevêque. Heureusement, pour l'hôpital de Saint-Boniface, répond-il, les Statuts de la province viennent gâter tout l'effet de ce mot grandiose.

Hôpital (iÉNKRAL de St-Bomfack

Chap.

XXIX, Vict. 35, sanctionni'î le 'S mai 1872.

Attendu que... A ces causes... Sa Majest»', par et de l'avis et du conseiitemoiit du Conseil Législatif et de l'AssemlMée Législative du Manitoba, décrète :

1. Les révérendes Sœurs seront et sont en vertu du présent Acte constituées en coriJoration sous le nom de "S(furs de la Charité de l'Ilopital général de Saint -Boniftice,"

."). Le présent Acte sera un Acte public.

HÔIMTAL OÉNÉRAL DE WlNN'IPEG

Chap. XLVIII, Vict. 38, sanctionné le 14 mai 1875.

Attendu que... A ces causes... Sa Majesté...

1. Que lesdits... seront et sont par le présent constitués en corps politique et incorpores sous le nom de "L'Hôpital général de Winnipeg."

Tl faut conclure rnic It's deux liô])it;iu\ ont été constitués en corjjoration civile l'un comme l'autre, celui de Saint-Boniface trois ans avant celui de Winnipeg.

On dit que l'iiôpital de Winnipeg doit compte au gouvernement de son administration, et que cchti de Saint-Boniface ne

AlUIlKVKQrE DE S M XT-I50\ I FACE

relève que de rArehevCHiue. "Recourons onc-oro aux Statuts cidessus mentionnés de la province.

Hôpital général de St-Boniface , Hôpital général de AVinnipeg

4. Cette corporation fera au lieutenant - gouxerneur en conseil de ■celte province, lorsque de ce requis, un rapport de ses atl'aires pour l'année précédente, tel état indiquant les biens nu>biliers et immobiliers, «tauties biens qu'elle possède en vertu du présent Acte, le chiftre des reveniis qui en proviennent, le nombre des membres de la corporation, <?elui des orphelins, orphelines, vieillards, infirmes et malades secourus soit à domicile, soit à l'hôpital général...

14. Il sera du devoir de ladite corporation de transmettre au lieutenant-gouverneur, pour information de la Ic'gisluture, le ou avant le premier jour de janvier de chaque année, un rapport des ati'aires de telle corporation, indiquant les recettes et les dettes, etc.

Concluons encore, les droits de TEtat sont exactement les mêmes sur les deux hôpitaux.

On reproche à l'hôpital de Saiut-Boniface d'être sous la direction exclusive de l'Archevêque, tandis que l'hôpital de Winnipeg est administré par un bureau de 15 directeurs. Xon, répond le prélat, '•' l'hôpital général de Saint-Boniface n'est pas sous la gestion de l'Archevêque ; cet hôpital est sous la direction d'un bureau composé de 10 Sœurs de la charité choisies entra celles qui dépensent leur temps, leur travail, leur santé et même leur vie au soulagement des pauvres et des malades. "

Le prélat corrige les statistiques apportées par l'auteur du rapport et établit par des chiffres qui défient la critique, que ^' l'hôpital général de Saint-Boniface, sans même mentionner plusieurs autres œuvres de charité, a secouru des malades, infirmes et orphelins pour un total de 15.25G jours ", que " le nombre de jours payés n'a été que de 949, " qu'il reste donc 13.307 jours à la charge des Sœurs, que par conséquent " il n'est pas juste d'avancer que plus de 37 pour cent des services rendus ont été payés. "

]\[ais en rétablissant les faits dans leur vérité en faveur de l'hôpital catholique, l'Archevêque n'a que des éloges pour l'hôpital protestant et ses directeurs. " Loin de connaître rien de dé-

favorable à l'hôpital général de Winnipeg, dit-il, je puis affirmer au contraire que tout ce que j'en sais tourne à la louange de son administration. C'est aussi l'opinion qu'en tiennent les membres de mon clergé qui visitent régulièrement l'institution et qui toujours m'ont témoigné leur vive satisfaction de ce qu'ils y voient et de la manière dont ils y sont traités. Comme citoyen de la province, je suis trop heureux d'oiïrir l'expression de ma gratitude aux membres du bureau pour tout le bien qu'ils accomplissent, et je sens que je ne saurais soutenir la comparaison avec eux comme directeur de l'hôpital. "

Le prélat termine sa lettre par une leçon de charité donnée à ses adversaires : ''Quoique la rivière Rouge, dit-il, coule entre Winnipeg et Saint-Boniface, il me semble cependant tout à fait aisé et désirable que la charité en unisse les deux rives, afin que la bienfaisance chrétienne puisse accomplir son œuvre, sans être en butte à des attaques aussi peu justes que peu agréables. Tel est le vœu ardent de — Alex., Archevêque de Saint-Boniface.

La lettre est très courte (1) mais aussi implacable par sa logique que charitable dans la forme. Les adversaires comprirent qu'ils étaient partis en guerre contre l'hôpital catholique à la façon de Don Quichotte : ils rengainèrent l'épée, tournèrent bride et n'eurent d'autre ambition que de faire oublier leur malencontreuse équipée.

" uon^du"*^ Pendant l'été, Mgr Taché entreprit une œuvre qui lui était

collège. singulièrement à cœur et qui lui causa de grands soucis, la reconstruction du collège de Saint-Boniface.

La population catholique augmentait; un des premiers devoirs de l'évêque est d'assurer à ceux qui par position sociale ou par vocation particulière, sont appelés à composer la classe libérale, une éducation convenable qui les mette en état de rendre ;i l'Eglise et à la patrie les services qu'elles ont droit d'en attendre.

Le collège était devenu trop petit; Monseigneur pensait de-

(1) On peut la lire dans les journaux de ^'époque, notainnient dans le MétiK, n° du 17 février 18S0.

puis plusieurs années à le rebâtir avec des dimensions plu.^ grandes. Il n'avait pas l'argent nécessaire; malgré son horreur des dettes, il résolut d'emprunter. Dès 1878, il avait écrit à Mgr Grandin, alors en France, de lui trouver la somme nécessaire. " Je suis décidé à bâtir un nouveau collège, lui disait-il, pour cela il me faut emprunter $20.000 : vingt mille piastres à emprunter à 6%. J'ai des propriétés; je puis donner des sûretés, des hypothèques sur des biens fonciers, d'une grande valeur d'ici à quelques années; mais je n'ai pas d'argent. (1). "

Mgr Grandin ne put lui trouver cet emprunt. L'Archevêque se procura au Canada un peu d'argent pour les premiers travaux. " Je crois que, comme les pauvres gens de notre jeune temps, écrit-il à son ami des Trois-Rivières, vous aimez " faire le gros et qu'il vous en coûte. " Moi aussi je veux le gros, mais il va en coûter aux autres. C'est un collège que je bâtis avec de l'argent qui ne m'appartient pas, mais que j'emprunte. Fasse le ciel que ce ne soit pas le soupir de l'agonisant! Je commence à m'endetter au moment où notre population voit diminuer son influence dans notre province (2)." Deux mois après il écrit au P. Aubert : " Je suis engagé dans la construction d'un collège qui va me coûter 30 mille piastres, somme qu'il me faut emprunter. Nous avons actuellement une centaine d'élèves dans notre collège, en comptant ceux du cours élémentaire . . . J'ai un bon pei-sonnel enseignant, 4 prêtres et 6 ecclésiastiques (3)."

Le P. Lacombe négocia cette année-là à Montréal un emprunt de $20.000 : ce fut suffisant pour couvrir les dépenses faites au cours de l'année.

L'ancien collège était au nord de la cathédrale et de l'évêché; le nouveau fut bâti à l'est, à 50 verges à peu près de l'ancien et

(1) Lettre à Mgr Grandin, 28 décembre 1878. — Archives de révëché de Saint-Albert.

(2) Lettre à Mgr Laflèche, Saint- Bonif ace, 23 janvier 1880. — Archives de l'évêché des Trois-Rivières.

(3) Saint-Boniface 10 mars 1880. — Archives de la Maison générale des Oblats.

VIE DE ilGR TACHE, 0. M. I.,

Voyage dans la province (le Québec.

Sollicitations pour l"<'xemption des droits de douane.

de la cathédrale. La pierre angulaire en fut solennellement bénite jîar Mgr Taché le dimanche 3 mai après les vêpres, en présence de Mgr Clut et d'un grand nombre de prêtres et de fidèles (1). Les travaux furent poussés activement : moins de quinze jours après, les murs s'élevaient à dix mètres de terre;, et à la fin de ^'uillet, on achevait de poser la toiture et on commençait les travaux intérieurs. " Ce nouvel édifice, dit une chronique du temps, est très spacieux, d'un bel aspect, environné de grands arbres, au-dessus desquels il émerge, comme pour servir de monument à la noble pensée qui l'a fait surgir de ses fondations et pour appeler vers lui la jeunesse studieuse (2)."

Monseigneur partit de Saint-Boniface le lundi 25 octobre, en la comjmgnie du P. Antoine, pour se rendre dans le Bas-Canada;. il arriva à Ottawa le 29, officia le dimanche suivant à Saint- Pierre de Montréal et se rendit ensuite à Québec. Là il trouva aussitôt la sorime dont il avait besoin : " J'ai réussi de trouver de l'argent à Québec, écrit-il à Mgr Grandin, et on m'a offert quatre fois plus que je ne voulais, à 6% (3)." '*' Ou ne donneplus rien en Canada, ajoute-t-il : je n'ai pas reçu un seul centime ; mais sur de bonnes garanties, on prête volontiers, ce qu'on n'avait pas voulu me faire l'année dernière. Le pays est pauvre. . . Partout on est grevé de dettes (4)."

Un autre luit du vovage de l'Archevêque de Saint-Boniface concernait les intérêts de ses suffragants plus que les siens : c'était d'obtenir l'exemption des droits de douane pour les effets des missions de Saint-Albert et d'Athabaska-McKenzie.

Plusieurs fois déjà il avait sollicité cette faveur; le gouvernement avouait aisément que les missionnaires étaient les agents les plus efficaces de la civilisation auprès des sauvages et qu'ils

(1) Le Métis, n° du (3 mai 1880. Le même jour, Mj^r. Laflèche bénit à Trois-Rivières, la pierre angulaire du palais épiscopal.

(2) Le ^félis, n" du 25 juillet 1880.

(3) Lettre à Mgr Grandin, Ottawa, 8 décembre 1880. — Archives de l'évêcbé de Saint-Albert.

(4) Ihid.

méritaient bien quelques privilèges; il avait même supprimé les droits de douane dans des cas particuliers (1) ; mais jusqu'alors il n'avait accordé aucune exemption générale. Mgr Taché renouvela ses instances auprès du gouvernement d'Ottawa. " J'attends une réponse ces jours-ci, écrit-il à l'évêque de Saint- Albert, le 8 décembre, et si je l'obtiens, je partirai de suite pour retourner à Saint-Boniface (2)." Mais '•' cette réponse,'' il ne l'avait pas encore le 17 janvier. " Le gouvernement, écrit-il à cette date, est absorbé exclusivement par la question du chemin de fer Pacifique, en sorte que force m'est de prolonger mon séjour et mon attente, car si je pars, la question sera à recommencer. . . C'est incroyable, poursuit-il, les difficultés de tout genre que l'on rencontre. Ce qu'il y a d-î certain, c'est que je fais mon possible : il peut n'être pas efficace, mais il est sincère, car c'est pour moi une profonde humiliation de battre le pavé des corridors et des antichambres des puissants du monde pour solliciter non pas, il est vrai, des faveurs personnelles, mais ce qui peut leur paraître tel (3). "

Les délais se prolongèrent et il dut partir sans avoir obtenu ce qu'il demandait; mais quelque temps après, il obtint une exemption partielle : les habits vieux ou neufs, envoyés d'Europt^ aux missions, n'eurent point de droits à payer.

Toutefois, cette exemption ne fut pas toujours accordée dans la pratique. L'Archevêque de Saint-Boniface se plaint, le 8 janvier 1884, que malgTé la promesse " doimée par écrit de la part du ministre ", il ait fallu payer pour des vêtements reçus d'Europe " comme si le ministre n'eût rien dit (4)."

(1) "A force de batailler et d'écrire, j'avais obtenu an printemps que vos eSet-< fu^^sent exemptés de la douane. Plus tard, notre collecteur nous força à payer. J'écrivis de nouveau et le brave homme fut obligé de restituer près de $300 qu'il avait gagnées sur vos effet?." — Lettre à Mgr Grandin, Saiiit-Bonifacr, 8 janvier 1876. — Archives de l'évéché de Sai ut- Albert.

(2) Lettre à Mgr Grandin, Ottaica, S décembre 1880.

(3) Oltau-a, 17 janvier ISSl.

(4) Archives de l'évéché de Saint- Albert.

L'Archevêque travailla avec le même dévouement et plus de succès, à assurer aux métis et aux colons français les terres dont ils étaient " en paisible possession ", par suite des anciennes coutumes du Xord-Ouest avant la création de la province de Manitoba, et que le gouvernement et surtout des agents malveillants voulaient leur enlever (1). Grâce aux démarches que l'Archevêque multiplia pendant deux mois à Ottawa, les droits des anciens colons furent reconnus; des ordres furent donnés pour les soustraire à d'injustes violences; un agent de Winnipeg, qui s'était signalé par une malveillance inhumaine contre les métis, fut vertement tancé et, si le prélat n'avait eu la charité d'interposer sa médiation en sa faveur, il aurait été destitué. " Ah ! s'écrie un témoin des patientes et persévérantes réclamations du dévoué pasteur, l'épiscopat catholique, le clergé catholique se trouvent bien partout et toujours sur le champ de bataille où nos droits sont mis en péril (2). "

" J*ai bien fait de venir, écrit confidentiellement le prélat au P. Lacombe le 5 janvier 1881. Nos paroisses étaient menacées d'une catastrophe et je comprends maintenant pourquoi Lanz a pu dire : " Il y aura bien des gens de désappointés. " Sans que tout soit réglé, je suis certain maintenant qu'il y en aura moins de désappointés qu'il ne croyait. . . J'achève de me procurer les patentes pour tous nos terrains (3)." Certains fana-

(1) Suivant lo,s anciennes coutumes du Nonl-Ouest, il y avait trois motles (le prendre possession d'un terrain : 1° bâtir une maison ; 2° employer, pour fixer les bornes d'une terre, un arpenteur reconnu par le gouvernement; 3° marquer un terrain par des poteaux, des plaques, etc. Ces coutumes furent expliquées par les délégués au gouvernement canadien; on statua en conséquence que les colons garderaient les terres dont ils auraient été en " paisible possession" avant le transfert. Ces mots "paisible possession" étaient mis pour sanctionner la légitimité des anciens modes d'acquérir une terre et soustraire les anciens possesseurs à i\^<, troubles quelconques relativement à un domaine acquis sous le gouvernement d'Assiniboia. Mais en 1876, le gouvernement canadien adopta un ordre en conseil qui enlevait à ceux qui possédaient des terres en vertu des anciennes coutumes tous droits à ces propriétés.

(2) Dans le Mélh, n" du 7 janvier ISSl.

(3) Ottawa, b janvier 1871. — Collection du R. P. Lacond)e.

AUCIIKVÊCJLK ])!•; SAl NT-150N 1 KACH 379

tiques avaient entrepris, en 18G9, de faire disparaître la race française et la religion catholique de l'Ouest; ils ont des continuateurs en 1880 : que serait-il arrivé sans rintervcntion le l'Archevêque de Saiut-Boniface?

Il s'occupa de beaucoup d'autres questions : il demanda et obtint que le personnel du Pénitencier et les familles voisines pussent assister aux offices catholiques faits par l'Aumônier; il sollicita l'appui et les secours du gouvernement pour l'établissement d'écoles parmi les sauvages, etc. " C'est la huitième semaine que je passe à Ottawa, écrit-il le 7 février au P. Lacombe. attendant de jour en jour, presque d'heure en heure, une solution à toutes mes demandes ; vingt et une de ces demandes soni résolues, mais il en reste encore quelques-unes ... Je ne sais pas si je terminerai cette semaine; ce n'est |)as bagatelle que de faire avaler à ces messieurs la preuve qu'ils se sont trompés, . . . que de leur arracher pièce à pièce ce qu'ils voudraient toujours différer de donner. Qu'il est pénible d'attendre pendant près de 4: mois, lorsqu'en -i heures tout aurait pu être réglé si on l'avait voulu (1) !

Monseigneur fut " très bien portant pendant les mois de novembre et de décembre;" mais depuis, "'il ne fut pas bien:" il fut même " assez souffrant pendant deux semaines " qu'il ]}ass:\ à Montréal et " pendant lesquelles il lui fut impossible de rien faire (2)."

Le 12 décembre 1880, il consacra à Montréal deux clochas, destinées l'une à la mission du Grand Lac des Esclaves et l'autre à Saint-Laurent du Manitoba (3).

Plusieurs fois, il alla répandre ses larmes et ses prières sur la tombe de son vénérable oncle et sur celle de sa sainte mère.

Enfin, après quatre mois passés dans les provinces de l'Est, " quatre mois consacrés tout entiers aux intérêts de ses chères

11) Ottawa, 7 février 1881. — Ihid.

(2) Ibid.

(3) Le Métis, n° du 23 décembre 1880. — Lettre au R. P. Camper, Ottawa, 9 décembre 1880.

ouailles/' il se mit en route le 32 février et arriva à Saint-Bonifaee le 28; c'était un lundi.

Retour a st- Un grand nombre de citoyens se réunirent au palais archiépiscopal pour saluer le retour de Sa Grâce. " M. A.-A.-C. La Eivière, préfet de la municipalité, présenta une adresse de bienvenue à notre digne Archevêque. La compagnie des Voltigeurs de Saint-Boniface, sous le commandement du capitaine L.-A. Prud'homme, du lieutenant A. Gauvreau et du sous-lieutenant L.-J.-A. Lévêque s'était placée à l'entrée du palais et présenta les armes à l'arrivée de Monseigneur ( 1 ) ." Le prélat était souffrant. Une magnifique séance eut lieu au collège le mercredi suivant, à l'occasion de son retour; mais malgré son attrait à réjouir de sa présence ceux qui lui offraient une séance récréative, il ne put y assister. Au cours de la semaine, la plupart des prêtres du diocèse, MM. Eitchot, Fillion, Samoisette, Cominge, Saint-Pierre, etc., vinrent à l'archevêché pour savourer ses épan ■ chements intimes, prendre ses directions et ranimer leur dévouement et leur joie dans l'œuvre commune (2).

(1) Le Méliff, 11° du 3 mars 1880.

(2} Le Métis, n° du 10 mars 1880.

CHAPITEE XLIV

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