LA RÉVOLTE DES MÉTIS ET DES SAUVAGES
Un évéuemeiit 2)réoccupa douloureusement Mgr Taché dans ^^isj'o."*'" ^® l'année 1885 et fit paraître de nouveau tout ce qu'il y avait de charité dans son cœur pour les pauvres enfants déshérités du nord: ce fut la révolte des métis et des sauvages.
Nous avons vu la grande révolution j^olitique et économique survenue à la Eivière-Eouge et dans tout le Nord-Ouest canadien en 1870. Nous avons vu ces immenses régions entrer danj la Confédération canadienne; une petite partie d'entre elles, la mieux peuplée, former la jeune Province de Manitoba, avec un lieutenant-gouverneur et un ijarlement à sa tête; le reste constituer des Territoires, où le régime représentatif n'est pas encore appliqué dans sa perfection.
Un publiciste célèbre a dit que " toute révolution est une translation de propriété. " Ce fut vrai tout particulièrement de la révolution de 1870 dans les anciens Pays d'en Haut : cette révolution fut véritablement comme l'expropriation et la déchéance des anciens habitants. Ceux-ci jusqu'alors avaient possédé et exploité le pays sous iin droit parfaitement légitime et très bien défini, que nous pouvons appeler le droit sauvage, qui faisait de ces immenses régions un territoire de citasse et de pêche; ce droit a été aboli et a fait place au droit tout différent des nations civilisées, qui divise le sol en petits lopins de terre destinés à la culture et attribués à chaque habitant.
Le nouveau gouvernement voulut diminuer les conséquences condition maidésastreuses de cette révolution en réservant aux sauvages des desïa^u-^ territoires communs, dits réserves sauvages, oii il les enferma et leur fournit quelques subsistances, et en distribuant des lots de terre à une partie des métis. ]\'Iais ces mesures m'empêchèrent
vages.
point les sauvages et les métis de ressentir tout ce que la révolution opérée dans le Xord-Ouest avait de cruel pour eux.
" Jamais le Canada, dit Mgr Taché dans un écrit publié à l'époque où nous en sommes et qui eut un immense retentissement, jamais le Canada ne saura quelle épreuve il fait subir aux fiers enfants du désert, en les parquant sur des réserves pour souffrir les angoisses de la faim et dévorer les répugnances d'une demi-captivité. Il faut avoir vu l'indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies ; se draper avec complaisance dans sa demi-nudité; promener son regard de feu sur ces horizons sans bornes; humer avec délices une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs ; se complaire dans une sorte de royauté qui n'avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité. Il faut avoir vu cet infatigual>le chasseur, élevant jusqu'à une sorte d'enthousiasme religieux, les péripéties, les chances et les succès d'une chasse qui n'a jamais eu rien de comparable. Il faut avoir connu ce flâneur à qui l'abondance permettait de passer presque toute sa vie dans une oisiveté à laquelle le caprice seul offrait des variétés. Oui, il fau*: avoir vu tout cela, et voir le sauvage d'aujourd'hui traînant sa misère; privé de son incomparable indépendance; dans "un état continuel de gêne et de demi-jeûne: ayant ajouté à ses vices les dégoûtantes conséquences de l'immoralité des blancs. Il faut avoir vu tout cela, et l'avoir vu sous l'influence de la svmpathie,. pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages aujourd'hui.
" Qu'on ne parle pas des " traités " comme compensation à ce changement. Ces traités, le sauvage sans culture ne les a pas compris. Il en a compris la forme, si vous voulez; mais il n'ei\ a pas saisi la portée, par conséquent n'en a pas accepté les conséquences. Je dis plus, le gouvernement et ceux qui ont fait des traités en son nom, n'ont jamais compris eux-mêmes ce qu'ils faisaient, dans ce sens du moins qu'ils n'ont jamais su quelle position inacceptable ils préparaient aux sauvages en maintes circonstances (1). *'
(1) Mgr Taché, Ld srituation, pp. 19-21.
" 11 est impossible, disait vers la niC'iiio époque le Gouverneur général du Canada dans un discours public, de rencontrer ces pauvres sauvages, sans ressentir une vive sympathie pour eux dans la triste situation où ils se trouvent. Ils sont les habitants originaires de ce continent. Ils se considèrent eux-mêmes, et non sans raison, comme légitimes possesseurs du sol. Aussi ne faut-il pas être surpris de voij- ces pauvres sauvages, maintenant que le buffle, de l'existence duquel dépendait leur propre existence, depuis nombre d'années est presque complètement disparu, se livrer de temps à autre à une sorte de désespoir, cela surtout lorsqu'ils voient, comme ils le disent eux-mêmes, les blancs s'enrichir d'année en année, et eux au contraire devenir de plus en plus pauvres ( 1 ) . "
Les métis souffrirent presque autant que les sauvages du *^^Jat7fatheux transfert des Pays d'en Haut au Canada. me'us''^^
Autrefois ils Jouissaient de la plus ample liberté et trouvaient aisément et partout la subsistance quotidienne au sein d'une vie simple et nomade qui était dans les liabitiules de leur sang. " Les uns erraient par caravanes à la poursuite des troupeaux de bisons qui couvraient la jDlaine et dont le nombre semblait dépasser tout calcul. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Eivière-Eouge, dont les moyeux en bois faisaient gémir tous les échos des alentours de leurs voix stridentes, il trans]Dortaient les richesses de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les divers postes échelonnés jusqu'aux pieds des Montagnes Eocheuses. D'autres enfin dirigeaient des barges chargées de fourrures vers la Factorie d'York pour en rapporter les étoffes des manufactures anglaises. Ils étaient les souverains du pays. Dans leurs longs voyages, ils s'arrêtaient près du premier cours d'eau qaii leur plaisait, y plantaient leurs tentes et allumaient le feu du camp, auprès duquel ils apprêtaient leur frugal repas, tandis que d'autres nonchalamment couchés sur
(1) Discours du marquis 'le Lansdowne, ù Wiiiuipeg, le 22 oct. 1SS5.
464 Vlli DE MGR TACHÉ, 0. M. I.,
le gazon, se perdaient dans des rêveries ou des nuages de fumée (1)."
Ils avaient joui de la plus entière liberté sous le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, vivant isolés ou réunis, sans chefs particuliers quand ils vivaient isolés, avec des chefs qu'ils choisissaient à leur gré quand ils se réunissaient pour les grandes chasses annuelles ou les expéditions guerrières. Or cette indépendance si grande qui n'excluait nullement l'ordre, ces chasses si passionnantes et si lucratives, cette abondance des choses nécessaires à la vie, ont fait place à un état de gêne et de misère.
Le nouveau gouvernement, après avoir mis la main sur tout le territoire et l'avoir déclaré sa propriété, a bien concédé, en 1872, des lots aux métis du Mauitoba; mais on ne change pas si vite une nation nomade en un peuple d'agriculteurs. Vainement Mgr Taché a-t-il demandé que le? lots donnés aux métis leur fussent assurés pour plusieurs générations, au moins pour dix ans : ces réserves auraient gêné les spéculateurs. Aussi ceux-ci se trouvent déjà en possession de la plupart des terres des luétis, après les avoir achetées au quart ou au dixième de leur valeur, ou même au cinquantième et au centième. Un grand noniljre de métis de Saint-Xorbert et des autres paroisses du ]\Ianitoba ont vendu leurs terres à vil prix et sont allés chercher plus d'espace et de liberté loin ^des colons européens dans la Saskatchewan.
Mais les colons arrivent pour s'emparer du pays et l'exploiter, <x>mme ils l'ont fait et le font an ^Manitolja. Dans ce conflit entre la race indigène et la race japhétiquc, le Gouvernement semble prendre parti pour celle-ci, ou du moins ne veut pas plus favoriser les métis que des colons qui arrivent d'Ontario ou d'Angleterre.
Les métis de la Saskatchewan entendent avoir certains avantages particuliers, comme anciens et universels maîtres du territoire. Ils ont adressé diverses demandes au (Gouvernement, en
(l) Ij'hon. jiigo Prnd'iioinme, ('imj ans (tprcf>, \) 10.
ARCHEVÊQUE DE SAl-NT-JJONIFACE -KJÔ
1872, en 1878, et depuis. Ces demandes ont paru équitables à leurs missionnaires. Mgr Taché, Mgr Grandin, les Oblats chargés des différentes missions les ont appuyées de leurs roconinumdations.
"Que d'instances Mgr Grandin u'a-t-il pas faites auprès du ministère fédéral depuis sept ans surtout ! Que de lettres remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son évêché centriste, et n'ont-elles pas sollicité le gouvernement d'agir équitablement vis-à-vis des métis ! . . . Le Grand Vicaire du diocèse de Saint-Albert, le E. P. Leduc, alla même en délégation porter les plaintes et la pétition à la capitale. Le Supérieur des Oblats de la Saskatchewan, le E. P. André se rendit plusieurs fois auprès du gouvernement de Battleford (1). ''
Les réclamations des missionnaires comme les sollicitations des métis, ont été inutiles.
En définitive, les métis des anciens Pays d'en Haut, spécialement ceux qui sont en dehors de la nouvelle Province de Manitoba, jjrivés par la révolution de 1870 de leurs anciens moyens de vivre, incapables d'adopter si promptement ceux des nations civilisées, n'ayant pas reçu de terres ou les ayant perdues, se trouvent réduits à la plus extrême misère et exposés souvent même à périr de faim.
Une chose a contribué à rendre plus odieux aux métis les circonstancea
aggravantes
nouveaux maîtres de leur pavs: c'est le refus persistant de ceux- 1- Le refus
■*■ " ^ prolongé de
ci à accorder l'amnistie solennellement promise. Ils regrettent l'amnistie. leur ancien état, ont une reconnaissance enthousiaste pour les chefs qui ont voulu les défendre contre les envahissements étrangers, croient que ces chefs ont été joués par des promesses mensongères et gardent une rancune profonde à ceux qui, après les avoir amenés à rendre les armes, les ont ensuite traités en ennemis, traqués de repaire en repaire, traduits en justice et condamnés. Quelques-uns vont jusqu'à soupçonner la prudence ou le dévouement de leur plus constant ami, Mgr Taché, qu'ils
(1) L. Rie], Les méti.'<, 1885.