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Dureté et vices dos employés du gouvernement

accusent d'avoir cru trop facilement aux promesses de leurs nnemis et d'avoir fait poser les armes à un peuple qu'il aurait dû encourager à la résistance.

Enfin le gouvernement canadien a semblé prendre à tâche de se rendre impopulaire en multipliant dans le ]\Ianitoba et le Nord-Ouest les fonctionnaires pleins de vices et surtout de dureté.

" Au lieu de traiter les métis, écrit Mgr Taché, comme des gentilshommes traitent tout le monde, ces fonctionnaires se sont permis à leur égard des grossièretés et des insolences capables de blesser les susceptibilités les plus légitimes. Un rude et dédaigneux: I dont talk frencli, a été souvent l'unique réjwnse à des demandes légitimes. Ou a oublié qu'étant les enfants du sol, ils avaient des droits particuliers (1). " " On se figure quelquefois, ajoute le prélat, que tout est bon pour un pays nouveau, surtout parmi les sauvages. Cest une grave erreur. Il faut au contraire plus de sens, plus de tact, plus de savoir-faire, dans un i^areil pays, puisque tout y est à créer, à organiser. . . Dans le désert ou la prairie... l'incapacité d'un fonctionnaire est d'autant plus saillante qu'il est isolé (2). " Ce qu'il faut dans les fonctionnaires qui traitent avec les sauvages et les métis, c'est " d'être polis et sympathiques ; " les sauvages et les métis sont facilement gagnés par " un Iwn procédé, ime parole agréable;" au contraire ils sont vivement irrités par des paroles et des procédés désobligeants. Or un grand nombre d'employés prirent à tâche de se montrer disgracieux et mémo injustes. On en vit qui dépouillèrent les sauvages de la pitance qui leur était assignée, ou la leur donnèrent de plus mauvaise grâce qu'on ne sert un chien. " Des hommes " d'une immoralité révoltante " les poursuivirent de séductions de toutes sortes et les poussèrent aux plus honteux excès, inspirant par là à tous un souverain mépris à l'égard des blancs.

(1) Mgr Taché, Lu Mtwitiiûi, 1885.

(2) Ihid.

Les missionnaires, dans leurs lettres intimes, donnent des détails ]nultipliés que nous nous abstenons de reproduire.

Le mécontentement était général parmi les métis comme parmi les sauvages, parmi les métis anglais et écossais à Prince- Albert et dans les environs, quoique favorisés par le gouvernement d'une façon particulière, comme parmi les métis français disséminés le long des deux branches de la Saskatchewan.

Par toutes ces causes, le mécontentement ne cessa d'augmen- ' ment^génêter d'année en année. Il prit de grands accroissements pendant Lnt des

1 ^ ,, ij>--j i ^^ métis et des

le boom, car plus les nouveaux colons faisaient de progrès, plus sauvages, les anciens habitants se voyaient appauvrir. Il ressemblait en 1884 à une marée montante qui menaçait de submerger le pays et de tout détruire.

Les métis de la Saskatchewan étaient groupés autour d'un "^LoullRiei parent de Louis Riel, Gabriel Dumont, dont ses amis et ses en- Kl?ci:'ewan^.' nemis ont fait un grand éloge, " homme dévoué, toujours prêt à rendre service, hospitalier, affable, d'un caractère loyal et franc, chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest, voyageur capable, guerrier terrible à rencontrer, " connu de toutes les tribus sauvages.

Mais les métis désiraient avoir à leur tête un homme qui leur paraissait plus grand encore, dans lequel ils avaient depuis quatorze ans la plus absolue confiance, Louis Eiel lui-même. L'ancien chef du gouvernement provisoire de la Eivière-Eouge, après avoir erré de place en place, s'était établi avec sa famille dans le Montana, à la mission Saint-Pierre, sur la rivière Soleil, faisait l'école aux petits enfants et vivait modestement du maigre salaire attaché à ces fonctions.

Le 13 mai 1884, dans une grande assemblée tenue à Saint- Laurent-Grandin, et où les métis anglais et écossais prirent part, un vote unanime décide de lui envoyer une députation. Cette députation se met en route le 20 mai, comprenant Gabriel Dumont, James Isbister, Moïse Ouellette et ]\Iichel Dumas. Elle arrive à la mission Saint-Pierre le 4 juin et prie L. Eiel, au nom de tous les métis de la Saskatchewan de se ren-

dre au milieu d'eux, pour les aider à obtenir justice du gouvernement.

L'ancien chef du gouvernement provisoire paraît hésiter.

D'une part, avec son imagination ardente, il considère le pays enlevé aux Métis et distribué à des spéculateurs, il voit ses frères qui l'appellent, il se persuade qu'il est capable de parler efficacement pour eux. Il pense que déjà une fois il a arraché au pillage les propriétés des métis de la Eivière-Eouge et ol)tenu la reconnaissance de leurs droits. D'autre part, que deviendront sa femme et ses enfants, s'il succombe dans la lutte ?

Toute la nuit, son esprit est agité par ces pensées contraires. Le lendemain, son parti est pris et le 10 juin, il part avec sa famille, pour les établissements métis de la Saskatchewan. Il arrive à Saint-Laurent le 1er juillet.

Des assemblées se tiennent à Saint-Laurent le 8 et le 11 juillet, à Prince-Albert le 19. Eiel est accueilli dans toutes avec enthousiasme ; il recommande à tous l'union et l'emploi des moyens légaux pour faire triompher les réclamations auprès du gouvernement.

Durant tout l'été, il convoque et préside des assemblées, dresse des requêtes, prépare un grand mémoire où sont consignées les demandes des métis. Aux plus exaltés, il prêche l'emploi des moyens pacifiques et une action constitutionnelle. Ses discours et ses actes sont, pendant plusieurs mois, empreints d'assez de modération, ■^de yrr™'^''** ^^^^ Grandin, qui avait tant d'affection pour les métis, sui- Grandin. yait avcc anxiété, on peut le dire, tous les battements de leurs cœurs. 11 Noiilut les visiter dans les eiroonstances critiques où il les voyait. Il se rendit dans la Saskatcliewan au mois d'août et y passa 15 jours. Il constata l'excitation des métis et ses causes, reconnut " qu'ils subissaient des influences contraires à leur clergé, " les blâma fortement de s'engager dans une voie si périlleuse, et " obtint des principaux une espèce d'acte de contrition de leur conduite. "

Dans une nombreuse assemblée tenue à Saint-Laurent le 5 septcm])re 1884, les métis " déplorèrent le malaise qui existait

Ai;riii:vKQiM': oh saixt-uonikace 4GÎ)

entre la population et le clergé et les cléiiances de ce dernier, défiances d'autant plus rcgi*ettables que c'était la première fois qu'une situation si fâcheuse se présentait ; ils affirmèrent cependant qu'ils ne voulaient pour rien au monde se séparer des bons Pères et désiraient toujours obéir (1). " L'Evêque expliqua que les défiances des missionnaires avaient pour cause unique l'agitation de la population : " des explications réciproques qui furent pacifiquement données résulta, à la satisfaction générale, une entente cordiale et l'affirmation solennelle qu'il n'y aurait pas de révolte, que pei-sonne n'y songeait, qu'on ne voulait réclamer ses droits auprès du gouvernement que par des moyens légaux. Le prélat proposa alors d'instituer l'union métisse de Saint-Josepli sur le modèle de l'union canadienne do Saint- Jean-Baptiste, proposition qui réjouit tous les cœurs (2)." Mgr Grandin jugea qu'il était urgent d'éclairer le gouvernement sur la véritable situation des esprits, et de lui faire part de leurs griefs, en insistant pour qu'il fût donné satisfaction aux demandes légitimes. A ses yeux, il suffisait de faire quelques concessions pour calmer le mécontentement ; mais si on méprisait les plaintes de ce peuple, il pouvait se porter aux derniers excès. Il écrivit donc à Sir Hector Langevin, ministre des Travaux Publics, et à Sir John McDonald, premier ministre du Canada, deux lettres datées de Prince-All^ert, monuments éternels de sa prudence autant que de sa charité. '' Je déplore, dit-il au premier, cette façon du gouvernement d'afficher un vrai mépris des métis du pays. MM. les membres du gouvernement ne devraient pas ignorer que les métis, aussi l)ien qu.^ les sauvages, ont leur orgueil national ; ils aiment qu'on fasse attention à eux et s'irritent on ne peut plus du mépris dont ils se croient à tort ou à raison les victimes. Une fois poussés à bout, ni prêtre ni évoque ne peut leur faire entendre raison facilement et ils peuvent aller aux derniers excès. Je vous prie donc

(1) Lettre du P. Fonrmont, O. INF. I., missioniiiiire à Saint-Albert, à MM. les Directeurs de l'CEuvre de la Propagation de la Foi, 24 mai 1885. — Annah'n, t. LVII, p. 373.

(2) Ihid.

instamment d'user de toute votre influence pour que ce qui est juste dans leurs demandes leur soit accordé (1). "'

" J'ai vu les principaux métis de la place, dit-il au Chef du Cabinet, ceux qu'on peut appeler les meneurs, et j'ai pu me convaincre de leur mécontentement à tous. Ils sont aussi aigrie que possible et cet état peut les porter aux dernières extrémités. J'ai eu la douleur de me convaincre qu'ils ne sont pas les plus» coupables; ils sont poussés en avant et excités non seulement par des métis anglais, mais par des habitant-s de Prince-Albert, des personnages jouissant, dit-on, d'une certaine considération et opposés au gouvernement, qui espèrent sans doute profiter des démarches regrettables de ces pauvres métis. Il faut qu'ils soient bien montés pour agir ainsi à l'insu de leurs prêtres, qu'on leur représente comme vendus au gouvernement canadien. Il sera assurément facile à votre gouvernement de réduire à rien cette espèce de révolte, qui pourrait pourtant avoir certaines conséquences pénibles, parce que les métis peuvent faire ce qu'ih veulent des sauvages ... Je blâme les métis et ne leur ai pas épargné les reproches; mais je me permettrai de dire à Votre Honneur, avec tout le respect possible, que le gouvernement canadien n'est pas sans mériter le blâme, lui aussi, et si j'avais auprès de ses membres la même autorité qu'auprès des métis, je le leur dirais avec plus de respect sans doute, mais avec la même franchise. Combien de pétitions et de plaintes ces métis n'ontils pas adressées au gouvernement sans qu'on ait même daigné leur répondre ! Combien de fois me suis-je adressé moi-même, et par écrit et de vive voix, à Votre Honneur, sans avoir pu obtenir autre chose que de bonnes paroles ! . . . J'ai écrit sous leur dictée les plaintes et les demandes des mécontents; je vous les envoie sous ce pli. Je conjure Votre Honneur de n'y être pas indifférent et de faire en sorte que le mal n'augmente pas (2).''

(1) Nous citons la copie envoyée à INIgr Taclié et conservée à l'archevêclié «le Saint-Bonifiice.

(2) Copie diins les archivas 'le rarolinvêclié <lo Saint-Boiiiface.

ARCllKVÊQl.'E DE SAIXT-lîOXTFACE 471

Mais les gouvernants de notre épociiie ne défèrent pas volon- '""gg ^Iç'J^ig. tiers aux avertissements d'un évOque catholique, même le mieux «'■'»e°*8renseigné et le plus perspicace. ^Igr Taché n'avait pas été écouté en 18G9, ;Mgr Grandin ne le fut pas davantage en 1884.

Le mécontentement et l'agitation des métis augmentèrent ^'nauoMër'' après le départ de l'Evêque de Saint-Albert et dégénérèrent j)e\x m^ntr*^" à peu en révolte ouverte. uchef.

Il était bien difficile en effet à de pauvras métis, qui avaient jdIus d'ardeur que de raison, de se renfermer exactement dans une opposition légale, comme le leur conseillait la prudence. La chose devint tout à fait impossible quand Eiel, que la pluparl: d'entre eux suivaient aveuglément, eut passé de sa modération et de son bon sens j)remier, aux emportements d'une imagination échauffée.

Dans les années antérieures, à la suite des délais de l'amnistie, l'ancien chef du gouvernement provisoire, " persécuté, poursuivi, pourchassé par la haine de certains fanatiques d'Ontario, exposé à chaque pas de rencontrer le poignard d'un assassin, " était tombé dans un état de surexcitation extrêmement grave qui avait demandé des soins et un traitement particuliers, dans des exagérations et des hallucinations qui n'étaient pas la folie, mais la manie, manie de la grandeur (mégalomanie).

L'agitation et les préoccupations de sa nouvelle position, le travail ardu qu'il s'imposait, les contradictions de quelques-uns,l'aveugle enthousiasme du grand nombre, les discours et les discussions réveillèrent la manie qui n'était qu'assoupie dans son cerveau, et un beau jour revinrent les hallucinations qui l'avaient hanté autrefois. Son cerveau malade lui fit voir une nation métisse dont il devenait le chef, qui balayait les intrus, qui appelait des races amies à peupler le Xord-Ouest; il fondait une religion dont il était le grand prêtre, ou bien il réformait la religion catholique et faisait venir le Pape à Montréal.

Il s'était persuadé " que la Papauté devait laisser le sol vermoulu de l'Europe pour un monde plus jeune. " Les lumières de la civilisation avaient gagné à travers les âges, de l'orient au couchant; l'homme était né sur les bords de l'Euphrate, le

472 V11-: ui: .mcu taciié^ o. m. i..

Christ avait paru eu Palestine, la Papauté avait été établie à Kome. Il lui semblait que le tour de l'Amérique était venu et il se croyait un rôle important dans ce nouvel ordre de choses. Il cherchait à se faire des prosélytes ; et à tous les déboires qu'il éprouvait, il se rappelait " Jésus incompris parmi les siens. " Xous avons vu déjà un '*' Fils de Dieu " paraissant à l'Ile-à-la- Crosse; Eiel jouait au prophète dans la Saskatchewan.

Le visionnaire voulait changer les dogmes catholiques. Selon lui, " le seul Dieu était Dieu le Père, et Dieu le Fils n'était pas Dieu, ni non plus Dieu le Saint-Esprit. Puisque la seconde personne de la Trinité n'était pas Dieu, la Vierge Marie n'était pas la mère de Dieu, mais seulement la mère du Fils de Dieu. C'est la raison pour laquelle il changea la formule de la prière appelée communément la Salutation angélique, et, au lieu de dire : " Je vous salue, Marie, mère de Dieu, " il disait : '■ Je vous salue, Marie, mère du Fils de Dieu. "

Il n'avait pas une confiance entière dans le clergé, parce que les prêtres, disait-il, étaient les flatteurs naturels des gouvernements. Il avait de fréquents emportements contre Mgr Taché, parce qu'il avait cru à la loyauté et aux promesses des ministres et avait arrêté le mouvement de 1870. Par contre, il se montrait plus dévot que les prêtres, mêlait la religion à tout, avait toujours à la bouche le nom du bon Dieu. Il croyait que l'univers entier avait les yeux sur lui, qu'id était à la fois l'objet de l'admiration et de la terreur des ]ninistres d'Ottawa, que tous les puissants comptaient avec lui. Il prêchait la défiance non seulement à l'égard des Anglais, mais même à l'égard des Canadiens-Français, et voulait une nation métisse séparée de toute autre race et maîtresse du N"ord-Ouest. Il parlait de se rendre à Winnipeg et dans le Bas-Canada, puis aux Etats-Unis et même jusqu'en France. Et puis il irait ensuite en Italie détrôner le Pape et en choisirait un autre de sa façon (1). " Il se croyait un homme d'Etat, un grand homme, l'envoyé de Dieu avec une mission spéciale.

(1) Réponses (lu P. Fournie nul dans le [irocès de Riel, .'îO juillet 1885.

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Les lettres des missionnaires de ce district h Mgr Taché, particulièrement du P. André, qui eut de nombreuses discussions avec le prétendu prophète, renferment les détails les plus circonstanciés sur ses oxtrava.gances (1).

Sa conduite exemplaire, ses discours tout empreints de religion, ses vues enthousiastes lui conciliaient une immense influence sur la plupart des métis.

Ceux-ci, conduits par un visionnaire dans lequel ils avaient la plus grande confiance, passèrent bientôt d'une opposition légale à une révolte ouverte.

Le 18 mars, " Eiel convoque ses amis les plus dévoués et leur '^"me'^its dl' la fait prendre les armes. "' Pour effrayer tout le monde et en- '''^^<'i*«traîner ceux qui hésitent encore, '•' il répand partout le faux bruit de Farrivée de 500 hommes de la police qui s'avancent pour massacrer les familles et brûler les maisons. Un gouvernement provisoire est proclamé ; Eiel en est le chef et " se donne le nom assez singulier à'Exovide. Le piemier acte du gouvernement provisoire est de s'emparer de l'église de Saint-Antoine à Batoche, jDour en faire sa jolace d'armes, malgTé les jDrotestations du missionnaire, le P. Moulin (2).

Le 26 mars 1885, Gabriel Dumont et quatre autres métis che- Hostilités, vauchaient dans la prairie quand ils rencontrèrent un convoi de provisions conduit par McKay et escorté de 40 volontaires de Prince-Albert. Clabriel Dumont dit à McKay : " Nous ne voulons pas te faire de mal, mais nous ne te laisserons pas passer. " McKay rebroussa chemin et revint bientôt avec le major Crozier, qu'accompagnaient 100 soldats et les 40 volontaires. Pendant ce temps, Gabriel Dumont racola 20 cavaliers. Les deux troupes se rencontrèrent à trois milles du Lac aux Canards. Le major

(1) Quelques homme? de parti ont prétendu que la manie de Kiel avait été imaginée après son arrestation, dans le but de le soustraire aux coups de la justice. Or, avant le commencement même des hostilités, le P. André et les autres missionnaires de la Saskatcliewan parlent des hallucinations de Riel comme d'un fait indubitable.

(2) Lettre du P. Fourmond à MM. les Directeurs de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, 25 mai 1885. — Avnalefi, pp. 374-875.

Crozier cria aiL\ métis de mettre bas les armes. Gabriel Dumont lui répondit : " C'est nous qui allons vous faire mettre bas les vôtres. " Les soldats tirèrent les premiers ; les métis firent feu à leur tour. La fusillade dura quelques instants; Crozier ordonna la retraite, après avoir perdu 1-4 hommes; les métis eurent 4 hommes tués et plusieurs blessés.

A la nouvelle de l'engagement du Lac aux Canards, les sauvages se soulevèrent de toutes parts. Le 30 mars. Gros Ours et ses Cris, au nombre de cent environ, se jetèrent sur les établissements du Lac aux Grenouilles, tuèrent la plupart des blancs qui s'y trouvèrent, entre autres les deux missionnaires oblats, les Pères Marchand et Fafard (1). Le même jour, Poundmaher et plusieurs centaines de sauvages investirent Battleford, siège du gouvernement.

Le pays tout entier fut dans une agitation extrême et à la veille d'une conflagration universelle. A Saint-Albert, les métij étaient vivement sollicités à la rébellion, pendant que les familles européennes, surtout les familles anglaises, affluaient de toutes parts, emplissaient l'évêehé et toutes les maisons dépendantes, l'école dont les enfants avaient été congédiés, les maisons du voisinage, et campaient sous des tentes alentour de la cathédrale (2) : tout ce monde accourait à Saint- Albert conmie dans un lieu de refuge, pour se mettre sous la protection de l'Eglise catholique et du grand Evoque. L"n spectacle semblable se voyait autour de tous les missionnaires et de toutes les églises catholiques. Les bruits les plus alarmants, les nouvelles les plus sinistres circulaient partout et bouleversaient toutes les têtes. Si, dans ce désarroi universel, les métis et les sauvages ne pri-

(1) Le P. Murcliiiiul, né dan.-' dioc-ùse do Rennes, entra chez les Oblats en 1880, fit non noviciat en Hollande, acheva ses études tiiéologiques à l'univei^ité d'Ottawa, fut ordonné prêtre j)ar Mgr Grandin en septoml^re 1883.

Le P. Faûird, lié à Saint-Ciithbert, dans le diocèse de Montréal, entra chez les Oblats en 1872, fut envoyé dans les missions du Nord-Ouest en 1875, et fut ordonné prêtre par Mgr Grandin le 8 décembre de cette même année.

(2) Voir le Journal de Mgr Grandin, du 20 mars au 1er mai 1885.

ion de lie.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BONMEACE 475

rent pas tous les armes contre le gouvernenicnt canadien, ce fut l'effet de l'influence de Mgr Grandin, du V. Laeoinbc et des missionnaire? catholiques sur eux: grâce à eux, la révolte se trouva localisée autour de la région oîi était Eiel; sans eux, elle se serait étendue à tout le Nord-Ouest (1) L'Eglise catholicjue, qui, les années précédentes, a plaidé, avec tant de dévouement, la cause des métis auprès des gouvernants, sauve à cette heure les Ijlancs d'une entière destruction en retenant le plus grand nombre des métis et des sauvages des emportements d'une fureur aveugle.

Nous ne voulons pas raconter la surprise que causa à Ottawa ^^^/^''^ï^.^ la nouvelle du soulèvement des métis et des sauvages, l'activité déployée par le gouvernement, principalement par l'hon. Caron, ministre de la milice, l'envoi du général Middleton et des troupes, le voyage de celles-ci par la ligne du Canadien Pacifique en construction, le plan de campagne et son exécution. Ces récits appartiennent à l'histoire du Canada. Mais qu'il nous soit permis de faire trois ou quatre réflexions qui se dégagent des événements.

1° Mgr Taché et tous les missionnaires se prononcèrent éner- obsoi-vations. giquement contre Eiel et sa prise d'armes, qu'ils qualifièrent unanimement de révolte et de rébellion. " Que le journal des Trois-Eivières, écrit l'Archevêque de Saint-Boniface à Mgr Laflèche le 26 mai 1885, ne prenne pas fait et cause pour Eiel devenu sectaire (2)." !

2* Mais d'autre part, Mgr Taché et les missionnaires ne cessèrent de demander justice au gouvernement de la Puissance en faveur des Métis et des sauvages. Ils le firent avec constance, avec énergie, avec désintéressement, par pur amour du respect de tous les droits.

3" Plusieurs ont attribué ces dénis de justice à la lenteur des rouages administratifs, d'autres à la négligence et à l'in-

(1) On peut voir sur ce sujet les lettres des missionnaires, de Mgr Grandin, du P. Laconibe, du P. André, du P. Bichin, etc., etc., les lettres de Mgr Taché au Rine P. Fabre, qui ies résume presque toutes, Saint- Bonifuce, 7 mai 1885, Québec, 26 juin 1885. On peut consulter les principaux documents de l'époque, particulièremeut la remarquable lettre publiée loar le P. Cochin sur la rébellion.

(2) Archives de l'évéché des Trois-Riviôres. 16

476 vir: de mgr taché, o. ii. i.,

curie des gouvernauts, d'autres au mépris et à . la malveillaiice de certains employés orangistes contre les métis et les sauvages. Quoi qu'il en soit, il nous est aisé de comprendre comment les Peaux-Rouges des Etats-Unis, qui n'eurent pas le bonheur, dans les siècles passés, d'avoir des évêques et des missionnaires catholiques pour les défendre, " ont dû disparaître devant le flot de la civilisation américaine;'' il nous est facile de comprendre que sans Mgr Taché, Mgr Grandin et les missionnaires, les métis et les sauvages du Nord-Ouest auraient eu le même sort.

4° Durant oes douloureux événements, Mgr Taché, si profondément attaché aux métis, ses enfants malheureux, ne pouvant approuver la conduite passée du gouvernement à leur égard, ni moins encore leur prise d'armes, qui avait le caractère d'une révolte, connaissant toutes les souffrances qu'ils avaient endurées et les voyant en chercher le remède dans des moyens qui ne pouvaient que les augmenter, eut constamment l'âme sous le pressoir. " Il me serait bien impossible, écrivait-il quelques mois plus tard, d'exprimer les douloureuses émotions, les cruelles angoisses, les regrets amers que j'ai éprouvés depuis un an. Obligé par position de maintenir un calme apparent, que tout bannissait de ma pensée; gardant le silence lorsqu'il y aurait eu tant à dire; confiant dans un remède qui avirait peut-être eu son efficacité, mais qu'il m'était impossible d'appliquer; acceptant sans hésitation les imprescriptibles exigences du devoir et ne pouvant et ne voulant bannir de mon cœur les affectueuses sympathies de toute ma vie; craignant à chaque instant des complications, dont les autorités elles-mêmes ne paraissent pas se préoc-cuper, qui ont été à deux doigts de se produire et qui auraient entraîné le pays tout entier dans une ruine complète; ignorant les moyens matériels qui pourraient être mis à contribution, et c'était la clef de la situation, puisque quelques centaines de carabines et quelque milliers de cartouches pouvaient consommer notre ruine ; je le répète, j'ai souffert plus que je ne puis le dire î Non, le public ne saura jamais ce que j'ai enduré ni quelles appréhensions j'ai eues (1). " ,

(Ij La ftituation, pp. 5 et 6.

r CHAPITRE XLIX

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