QUELQUES AUTRES ÉVÉNEMENTS DE
L'éducation de la jeunesse, nous l'avons •su souvent, était le premier objet des préoccuiDations du prélat. Le collège de Saint- Boniface était la principale école catholique du Manitoba et do tout l'Ouest canadien. L'Archevêque avait toujours réussi à lui donner des directeurs d'un grand mérite, réguliers ou séculiers, dans ces dernières années, M. Forget Despatis de 1878 à 1881, M. Cherrier de 1881 à 188-1, M. Azarie Dugas, à partir du 17 juin 1884. Mais il avait de la peine à trouver des professeurs; il avait fait plusieurs voyages dans le Bas-Canada pour en chercher; il n'en recrutait pas assez; ceux qu'il avait, se dégoûtaient parfois des ingrats labeurs de renseignement ou devaient être employés ailleurs. Ces difficultés perpétuellement renaissantes, lui firent concevoir le désir de remettre son cher collège à une congrégation enseignante qui fût en état d'y entretenir un personnel suffisamment nombreux et suffisamment préparé. La solution définitive de cette grave question est l'une des principales négociations qui l'occupent pendant son séjour dans les provinces de l'Est au cours de l'été de 1885. Il écrit de Québec au Bme P. Fabre le 26 juin; " Je Transfert du
. . - ^ collège aux
dois VOUS faire part d'une détermination à laquelle j ai du Jésuites, me décider. Je confie mon collège de Saint-Boniface à la direction des Pères Jésuites. J'avais pendant bien des années nourri l'espoir d'en faire un établissement oblat. Il y a déjà vingt-cinq ans, je le confiais à un de nos Pères, espérant que le nombre des nôtres me permettrait de donner le développement nécessaire à cette importante institution. Pendant dix-sept ans, j'ai espéré en vain. J'ai prié, sollicité: je n'ai pas pu obtenir d'oblats, et en 1877 j'ai été obligé de retirer le seul oblat qui y était, le P. Lavoie, pour l'employer dans notre maison de Sainte-
Marie, où je n'avais personne à metttre. Depuis huit ans, des prêtres séculiers dirigent le collège de Saint-Boniface, mais je n'ai pas un clergé assez nombreux pour pourvoir à tous ses besoins. C'est pourquoi j*ai dû penser à appeler d'autres auxiliaires, et les Jésuites ont accepté mes propositions (1). "
Il avait successivement fait des démarches auprès de cinq congrégations religieuses (2). Les Jésuites, pour lesquels il avait ses préférences, avaient, à plusieurs reprises, décliné ses avances, parce qu'ils manquaient, disaient-ils, de sujets. !Mais en 1884, à de nouvelles instances du prélat, ils avaient répondu qu'ils accepteraient la direction du collège de Saint-Boniface, à une condition cependant, que la Congrégation des Oblats, à laquelle appartenait Mgr de Saint-Boniface, ne voudrait pas s'en charger. Les Pères oblats avaient refusé cette œuvre nouvelle, disant qu'ils avaient assez de leur collège d'Ottawa. A la suite de ce refus, le Supérieur de la ^Mission du Canada, accompagné d'un autre Père de la même compagnie, s'était rendu à Saint- Boniface pour bien se rendre compte de l'état des choses, et, après de longues conférences avec l'Archevêque, lui avait promis que la Compagnie se chargerait du collège l'année suivante (3). Dernières^né-^^ X^ prélat régla avec les supérieurs de la Compagnie les deryiaue^ nicrs détails pour l'exécution du projet arrêté l'année précédente.' Puis il repartit pour Saint-Boniface, où il arriva le 12 juillet.
Dès le 18 juin 1885, à la distribution solenuelle des prix, le directeur du collège, M. Azarie Dugas avait annoncé qu'au mois d'août prochain, les Pères de la Compagnie de Jésus prendraient possession de l'établissement. Le 26 juillet, le P. Lussier et les Frères coadjuteurs Godet, Fortin et Lefèvre arrivèrent à Saint-Boniface et furent reçus à la station par M. Azarie Dugas. Le 28, arrivent les Pères French et Blouin. ^Igr Taché se rend
(1) Archiver de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre de Mgr Taclié au lime P. Fab - Archives de la maison générale des 01
(3) Annales de la Compagnie de Jés^ns.
(2) Lettre de Mgr Taclié au lime P. Fabre, Sa in (-Bouif ace, 30 nor. 1885. — Archives de la maison générale des Oblats.
le même jour au collège, remercie cordialement l'ancien directeur et les anciens professeurs de leur dévouement et remet les clefs de rétablissement au P, Lussier. Quelques jours après, le 9 août, le P. Lory arrive avec la charge de recteur du collège, qu'il devait exercer plusieurs années avec beaucoup de distinction (1). Le 13 août, Monseigneur remet officiellement le collège à la Compagnie de Jésus. Il exprime dans les termes les plus vifs le bonheur qu'il a de voir son cher collège passer aux mains de l'admirable Compagnie de Jésus et les espérances qu'il en conçoit et dit qu'il peut entonner le cantique du vieillard Siméon recevant Jésus-Christ : Xirnc dimiUis (2).
" Les Eév. Pères Jésuites, écrivait-il le lendemain à son ancien eoadjuteur, ont pris possession du collège; ils sont huit et ont de plus quatre frères eonvers : c'est une acquisition de douze. Je présume ou plutôt je suis certain que vous trouverez que j'ai fait une acquisition précieuse. Ici tout le monde en est convaincu (3).
Le jour où Monseigneur Taché remit le collège à la Compagnie, le P. Lory fut nommé directeur du collège, le P. Drummond préfet des études, et le P. Lussier, économe. Tous les trois se trouvaient, par le fait même, membres de la corporation; les autres membres étaient l'Archevêque, le P. MacCarthy et M. Gr. Dugas (4). Mgr Taché, durant toute sa vie, demeura président de la corporation; il tenait à donner cette marque d'intérêt à cette institution si chère à son cœur (5).
(1) Le P. Lory, premier recteur dn collège de Saint-Boniface, était né à Auxerres, en 1830 ; entré dans la Compagnie de Jésus à 21 ans, il fut envoyé aux Etats-LTnis, puis au Canada, où se passa une grande partie de sa vie. Il est mort à Pau en 1S91, avec les regrets de tons ceux qui l'ont connu.
(2) Journal du collège de Saint-Boniface.
(3'; Saint- Bortif ace, 14 août 1885. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.
(4) Registre des délibérations de la corporation.
(5) Ihid. En 1898, le supérieur de la Mission du Canada prit le titre de président de la corporation et le recteur celui de vice-président. Les membres de la corporation furent ex otficio le supérieur de la missdon, le recteur, le procureur, le ministre, le préfet des études.
En 1885, Tarclievéque, les Fères Lory et Drnmvnond, les al)bés Cher-
Plusieurs le blâmèrent de n'avoir pas fait de plus grandes instances auprès de sa Congrégation pour la décider à se charger du collège de Saint- Boni face et de n'avoir pas eu plus de patience pour attendre qu'elle pût fournir le personnel nécessaire. Mais, nous l'avons remarqué, la Congrégation des Oblats avait refusé positivement et à plusieurs reprises de se charger du collège de Saint-Bonifaoe. A<^ reste, ceux qui l'ont critiqué auraient probablement, à sa place, agi comme il l'a fait. Il était bien difficile, sinon impossible, en outre, de songer à continuer avec des prêtres séculiers. " Les prêtres séculiers, prêtés la plupart par les évêques de la province de Québec, les ecclésiastiques séculiers se succédaient au collège les uns aux autres après quelques années au plus d'exercice : ces changements fréquents étaient funestes à un établissement de ce genre." Il était pressant de trouver des maîtres plus stables.
" Vous avez un excellent collège, lui disait un prélat ; je vous félicite et serais tenté de vous porter envie; mais où est votre séminaire? Vos jeunes gens recevront une éducation soignée et même très religieuse, mais nullement ecclésiastique. "
Oui. mais ce reproche, s'il est fondé, retombe sur ])eaucoup de collèges ou de séminaires au Canada. Les fondateurs courent toujours au plus pressé: Mgr Taché a élevé une grande citadelle à sa religion et à sa race dans l'Ouest; d'autres viendront après lui et compléteront son œuvre par d'autres institutions. Il fallait avant tout fournir à la jeunesse libérale de la province une maison où elle pût recevoir l'instruction secondaire. Aujourd'hui encore, " le collège de Saint-Boniface de-
rier et Clontier, les lioiiorobles MM. Diiltuc et LaKivière étaient représentantsdu coHège au Cnuxeil loiirer.iiimri'. Les Pères Lussier et Drumniond et M. Clierrier étaient représentants du collè>;e an Bureau de» Eludrs.
Les receltes du 1er août ISS.t ati 1er août ISSd furent de S1I,272.00. du 1er août 18S9 au 1er août 1890 furent de .sl8,497.00. du 1er août 1894 au 1er août 1895 furent de $12,206.00.
\ ii-ux i-olli-.;»' nu Ilcailrliiii- l'i' i\ ■ lirh. r. Suinl -1). .nilac
Nouveau collège de «aint-Buiiiface. (Kds Pères Jésuites).
meure, dans le Manitoba et le Xord-Ouest, si l'on excepte le séminaire de Saint-Albert, encore si modeste, la seule institution où les catholiques puissent faire un cours classique, tout en .apprenant les deux langues française et anglaise (1)."'
Jusqu'en 1884, le collège de Saint-Boniface avait distribué ^'^^^^ç™^*^^''**l'instruction à tous les degrés; il avait appris à lire aux petits enfants comme il avait enseigné la philosophie aux plus avancés. En 1884, ainsi que nous l'avons dit, l'école primaire en fut séparée et fut établie au bloc Jean avec Madame Jean pour principale maîtresse. En 1886, Mgr Taché la fit transférer dans l'ancien collège, et lui donna le nom de son saint prédécesseur, l'appelant YAcadémie Provenclier. Il chargea ses chères Sœurs ■Grises, les dévouées auxiliaires de son clergé, d'enseigner les premiers éléments aux privilégiés de son cœur, les petits enfants de sa cité épiscopale. Les Sœurs Saint-Placide, Couture et Derome en furent les premières institutrices. Les Sœurs Grises sont demeurées chargées de l'Académie Provenclier pendant 13 ans, jusqu'en 1899, oiî elles furent remplacées par les Frères de la Société de Marie de Paris, qui y enseignent aujourd'liui les premiers éléments avec tant de dévouement et de succès.
Le pieux prélat contemplait avec une joie indicible tous les communautés
^ ^ ^ . et écoles.
détails du bien accompli par les communautés religieuses de son diocèse. " Je suis bien content de mes communautés, écrivait-il à son confident de Saint-Albert. Il y a une noble émulation pour le bien et nos écoles de Sœurs donnent toutes une entière satisfaction. Le noviciat des Sœurs Grises compte 10 novices. Trois élèves du Pensionnat viennent de prendre avec distinction des diplômes de 2e classe pour l'enseignement du français et de l'anglais et leur seule élève de l'Ecole N"ormale a, elle aussi, gagné avec distinction son diplôme de 1ère classe (2)."
Mgr Taché avait fait auparavant à la Compagnie de Jésus ^^sabre^ois a"^ un autre don, moins important que celui du collège de Saint- %fede^' Boniface, mais qui témoignait au moins autant de son amour ^'"'"'"
(1) Le Manitoba, supplément au n'' du 21 décembre 1898.
(2) Lettre à Mgr Grandin. SaiyU- Boniface, 14 août 1885.
pour rincomparable société. Il avait racheté des cohéritiers de son oncle vénéré, Joseph de la Broquerie, le vieux manoir où il avait passé les belles années de son enfance et l'avait donné, en 1884, aux Pères Jésuites. " Les deux raisons, écrit-il, qui m'ont déterminé à la cession de la Broquerie, sont: 1** le désir d'y voir offrir le saint sacrifice de la messe, avec l'espoir qu'en l'offrant on prierait pour les membres de ma famille et pour moi. . . 2° C'est que cette maison, si elle est une relique pieuse pour la famille, l'est aussi pour les RK. PP. Jésuites. Le premier prêtre qui y est entré était le jésuite Marquette, qui venait faire ses adieux au vénérable Pierre Boucher, quatrisaïeul de ma mère, avant de partir pour la découverte du !Mississipi, en compagnie du sieur Louis Jolliet, quatrisaïeul, lui, de mon père. ^lalgré la pauvreté de cette maison, j'ai pensé que puisqu'elle était agréable aux RE. PP., ils voudraient bien y prier pour tant d'âmes qui me sont chères et pour la mienne (1)."
" C'est là, depuis ce temps, que les jeunes scolastiques Jésuites viennent chaque été passer leurs quinze jours de vacances : quinze jours d'un religieux repos, trêve aux études ! quinze jours joyeux, certes ! on le voit et on l'entend, surtout quand la petite flotte sort au soleil couchant, et que les scolastiques commencent les concerts du soir; ou bien encore dès le matin, lorsque théologiens et philosophes, montés à bord de la Marquette^ de la Broquerie, de VAlma Maria et de la Sabrevois, voguent sur les eaux vertes du grand fleuve, humant à pleins poumons l'air embaumé, demandant la santé, l'exercice et la joie aux vents et aux vagues, au grand courant, à l'eau calme des chenaux, aux baies oiî le poisson foissonne, au ciel pur, aux brises, aux frais ombrages des îles. Oh ! Ces quinze jours de la Broquerie, comme ils ont refait des- poitrines et des têtes fatiguées ! Comme ils ont fait des cœurs reconnaissants envers celui qui nohis liœc otia fecitf
(1) Cité par l'iiistorien de Bouchervilk', Une ricille Seigneurie, Bouchcrville, pp. 33ô-(i.
Comme ils y ont gravé profoiulûnioiit lo nom ci la mémoire du donateur de la villa (1). ''
Le 15 septembre 1885, Mgr Taché rendit une visite à l'Immaculée Conception de Montréal, c'est-à-dire au scolasticat de la Compagnie de Jésus. Les scolastiques lui firent une chaleureuse ovation. Doux Frères débitèrent en son honneur une pièce de poésie, où ils célébraient les gloires du Château Sabrevois (1). Puis, tous ensemble, ils cliautèrent une paraphrase de VOreimis pro Pontifice:
O Dieu, prête l'oreille à nos vives prières, Le dévouement, l'amour nous inspirent f;es chants. Car c'est pour le Ijonheur du plus aimé des Pères Qu'elle monte vers toi la voix de ses enfants.
Tu nous vois tous à tes genoux,
Entends nos vœux, exauce-nous.
Conserve-le, Seigneur, Conserve en lui ton Cœur.
Mon Dieu, revêts-le de ta gloire.
A lui toujours joie et bonheur ;
Dans l?s combats pleine victoire :
Tel est le cri de notre C(eur.
Les peines et les joies se succèdent et souvent se rencontrent ^^'^'M'I^ensemble en cette vie. En même temps que l'Archevêque de Saint-Boniface a l'immense joie de recevoir la vaillante Compagnie de Jésus dans son diocèse, il a la douleur de perdre son vicaire général, son premier conseiller et son moniteur, le E. P. Tissot, mort à Saint-Boniface le mardi 4 août, à 2 heures du matin. " Depuis un mois, écrit l'Archevêque au Supérieur général, ses infirmités semblaient s'aggraver. Il souffrait davantage et s'affaissait sensiblement. Il continuait pourtant à présider les exercices, excepté qu'il ne descendait plus pour les repas et ne mangeait presque plus. Il a dit la sainte messe tous les jours jusqu'à samedi dernier. Comme il ne pouvait le faire que difficilement, et avec danger d'accident, je lui ai conseillé samedi soir de s'en abstenir pour quelques jours. Dimanche, il a assisté à ma messe dans la chapelle intérieure. Puis il nous a
(1) IMd., pp. 336-7.
(2) Voir l'appendice A.
504 VIE DE MtiJ: TACHÉ, O. M. I.,
paru s'affaisser rapidement. Cet état continua le lundi, 3, toute la journée. Le lundi, à 7 heures p. m., le médecin me déclara qu'il n'y avait plus d'espoir, et qu'il pouvait mourir en quelques heures. Xous lui communiquâmes cette nouvelle, qui ne le persuada pas. Cependant, sur nos représentations, il consentit à être administré. A 8 heures, je lui donnai le saint viatique et l'extrême onction; il était assis et répondit d'une voix ferme à toute les prières. Il ne voulait pas qu'on le veillât, disant qu'il n'était pas assez malade pour donner ce trouble. Je le laissai à 10 heures et I/o. Deux prêtres restèrent auprès de lui. Il les remercia avec affection, les invitant à aller se reposer, disant qu'il pouvait bien rester seul. Vers minuit, à sa demande, ses deux compagnons l'aidèrent à se mettre sur son lit. Il leur dit qu'il souffrait une chaleur excessive qui le brûlait surtout dans la poitrine. Vn peu après 1 heure, il dit qu'il se sentait affaiblir. M. Cloutier lui offrit plusieurs choses. Il remercia en riant et s'excusant de la peine qu'il donnait. Sur de nouvelles offres de services, il dit : " Eh bien, puisque vous voulez absolument me rendre sernce, essuyez-moi le front. ^I. Cloutier lui passa le bras sous la tête pour le soutenir. Pendant qu'il l'essuyait, il lui entendit prononcer plusieurs prières, puis cette dernière invocation: Cor S. Jesu, amoris victima, miserere mihi (1). Puis il cessa de respirer, il était mort. Point d'agonie, point de trouble, rien de ce qui rend les maladies si pénibles. Il n'a été que deux jours sans dire la sainte messe; il n'a été veillé que pendant la nuit de sa mort. îs'ous mandâmes de suite les médecins, et, au moyen de préparations spéciales, nous avons pu le garder jusqu'à vendredi matin, plus de 3 jours, par une grande chaleur. La sacristie fut convertie en chapelle funèbre. Xotre cher Père y fut exposé pendant 3 jours et bien des prières ferventes ont été faites pour son âme et bien des sympathies ont été manifestées. A^endredi, 7 août, pour les funérailles, " la. cathédrale était remplie de fidèles. Trente prêtres, parmi les-
(1) Cœur sacré de Jésus, victime d'amonr, ayez pitié de moi.
quels douze de nos Pères, assistaient à son service (1). " C'était " le plus nombreux concours de prêtres qui se fût encore vu dans le diocèse (2). "
Le P. Tissot était dans sa 61e année. Né à Côte d'Abroz en Savoie, élève des Jésuites à Annecy, novice à jSTotre-Dame de rOsier, il était venu à la Rivière-Eouge en 1848, avait été envoyé à l'Ile-à-la-Crosse en 1850, au lac la Biche en 1855, à Saint- Albert en 1866, était revenu à Saint-Boniface en 1868 et, depuis ce temps, avait toujours partagé la demeure et la table de l'Evêque. " C'est le premier des nôtres, conclut Mgr Taché, que Dieu appelle à lui dans les limites du diocèse de Saint-Boniface (3). Depuis 40 ans, il y a desOblats à Saint-Boniface et pas un n'est mort dans ce diocèse, en sorte que nous ne pouvons pas nous plaindre que Dieu nous éprouve souvent par cette épreuve suprême (4). "
Mgr Taché voulut que ce premier défunt de la Congrégation dans son diocèse fût enseveli da.ns le caveau des évêques. Il présida lui-même les funérailles, conduisit le corps à sa dernière demeure et répandit des larmes sur sa tombe.
Le 25 août 1885 ramenait le 40e anniversaire de l'arrivée de ^%e°|aire du Mgr Taché à la Rivière-Rouge. mission-
" A distance, tout nous paraît extraordinaire, écrivait à cette occasion un publiciste de Saint-Boniface, et nous semblons indifférents airs merveilles qui nous entourent: les gerbes de lumière lancées par un feu d'artifice nous éblouissent, mais éprouvons-nous la même émotion à conten'ipler le soleil? Vivant à côté d'un prélat auquel l'Eglise et la patrie rendront, dans leurs
(1) Lettre de Mgr Taché au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 8 août 1885.
— Archives de la ÏMaison générale des Oblats.
(2) Lettre de ."Mgr Taché à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 14 août 1885.
— Archives de l'évéché de Saint-Albert.
(3) Dans le reste de l'ancien diocèse de Saint-Boniface, c'est-à-dire dans les vicariats oUatx de Saint-Albert et d'Athabaska-Mackenzie, seize Pères ou Frères moururent de juin 1864 à juin 1885, à savoir: 4 tlans leur habitation, 6 noyé*, 3 gelés à mort, 3 massacrés.
(4) Lettre citée au Supérieur général des Oblats.
annales, des hommages qu'elles ne rendent qu'aux grands pontifes et aux grands citoyens, nous agissons trop souvent comme si nous ne nous en doutions point. Toutefois la célébration du 40e anniversaire de l'arrivée de Sa Grandeur aux missions de la Eivière-Rouge a été, nous osons nous en flatter, l'éloquente démonstration que si l'humanité est oublieuse de sa nature, elle a parfois des réveils qui l'honorent et lui font pardonner ses engourdissements. Il a suffi d'un mot du sympathique curé de la cathédrale de Saint-Boni face, et ce peuple s'est levé, et tout d'un élan, il est venu de partout rendre hommage à l'affabilité et à la distinction de l'homme, au grand citoyen, à sa vie, à sa piété filiale, à son dévouement de missionnaire, à ses labeurs d'ouvrier de Dieu, au serviteur des pauvres, au protecteur des petits, au conseiller de tous, à l'ami de l'éducation et du progrès ; il' est venu exprimer sa gratitude au bienfaiteur public et privé; mais il s'est réuni surtout pour honorer les vieux ans d'un père et ■donner sa foi au pasteur (1). "
Les liabitants avaient décidé, d'un concert spontané et unanime, que la journée du 25 août serait une fête chômée, dans laquelle tous suspendraient tout travail, se presseraient dans la maison de Dieu pour lui rendre grâces, et autour de leur pasteur pour lui exprimer leur joie et leur reconnaissance. " Dès l'aurore, la petite ville de Saint-Boniface présentait un aspect inaccoutumé de mouvement et de bonheur. " A ses citoyens étaient venus se joindre des habitants de presque toutes les paroisses, envoyés en députation. Les couleurs pontificales flottaient au-dessus du palais archiépiscopal, au sommet des édifices publics et de la plupart des maisons privées. Les abords du palais et des maisons religieuses étaient garnis de drapeaux, de petits pavillons, d'inscriptions rappelant la sublimité du sacerdoce, l'héroïsme du missionnaire, ses travaux, l'affection du peuple pour leur évêque, la reconnaissance duc à la Congrégation des Oblats. En travers de l'allée ombreuse qui conduit à l'archevêché, avait été suspendu, aux branches des arbres, un ca-
(1) Le Maniloha, n" du 27 août 1885.
not d'ocorce portant le nom de Mazenod; avec deux avirons qui portaient la date du départ de Lachine, 24 juin, celle de l'arrivée à Saint-Boni face 25 août, le iiiillé,<iine 1845; à la proue du canot était un guidon avec le mot Aubert, et à la poupe, un autre guidon avec le mot Taché. "Encadrant le tout étaient les deux inscriptions suivantes : //(< ad oves quœ ferierunt domus Israël: Qu'ils sont beaux les pieds des missionnaires!"
Une multitude d'inscriptions religieuses et filiales couvraient les portiques et tout l'intérieur de la maison de Dieu. Notons une inscription se détachant en relief : " Xations, louez toutes le Seigneur, " et quatre autres inscriptions en quatre langues sauvages entourant la première : en Cris, Meya-watamowin, Nanaskomowin c'est-à-dire, joie, reconnaissance ; en Sauteux, Kossinan win kisagugonan Gayie hinanwind; Notre Père lui, nous autres aussi, il nous aime; en Montagnais, Dipi n'otpa enli. Celui-ci est notre Père; en Sioux, Miais wae watcJiitcho waJcan wapedakan tcliantema wattchi; En te voyant, j'ai cru voir le Grand Esprit, et depuis mon cœur est dans la joie.
Au fond du sanctuaire, au-dessous du tableau du Sacré-Sœur de Jésus, on avait formé le chiffre XL avec 40 cierges incandescents pour représenter le cœur de l'Archevêque comme un foyer semblable à celui de son divin Maître, portant la lumière et la chaleur jusque sur les bords de la mer glaciale.
Vers 9 heures du matin, la population de Saint-Boniface se forma en procession à l'hôtel de ville et, précédée de la fanfare, du Cercle Provencher, alla chercher son pasteur et le clergé au palais archiépiscopal et les conduisit à la cathédrale. La messe fut chantée par le P. Dandurand. Monseigneur prêcha avec une onction pénétrante sur ces paroles du Cantique des Cantiques: "Je me suis reposé sous l'ombre de celui que je désirais, et j'ai goûté de son fruit qui a été si doux à ma bouche. Cet arbre, sous lequel je me suis reposé, c'est Jésus-Christ, c'est son Evangile, c'est la vocation sainte ; ces fruits si doux à ma bouche, c'est la vérité et la grâce dont j'ai été établi dispensateur et qui en m'imposant quelques sacrifices, m'ont inondé de consola-
tions."' Le jjrélat décrivit avec une abondance de sentiments extraordinaire les joies qu'il avait goûtées, en administrant le baptême, la pénitence et chacun des sacrements aux pauvres peuplades infidèles, rendant son exposé plus saisissant par de nombreux traits empruntés à sa vie de missionnaire.
Durant tout l'après-midi, ce fut un défilé continuel dans le palais archiépiscopal : chaque institution, chaque famille, chacun de ses enfants voulut lui dire, à sa façon, qu'il l'aimait et savait être aimé par lui : adresses de la ville de Saint-Bonif ace, du collège, du pensionnat, etc., etc. : l'amour redit toujours le même mot, et ce mot est toujours nouveau. L'Archevêque écoutait, versait souvent des larmes, jouissait de se sentir aimé et exprimait à son tour les sentiment-s qui débordaient de son cœur en portant une vive émotion dans ceux qu'il aimait autant qu'il en était aimé.
Pendant toute la soirée, Saint-Boniface fut tout resplendissant de lumières ; plusieurs feux d'artifices furent tirés. '"' Les jardins de l'archevêché et du Pensionnat avaient été ouverts au public et à travers les flots de lumières, nous arrivaient des flots d'harmonie, dont la note joyeuse et svinpathique enchantait (1). " Belle fête, s'écrie le narrateur, fête d'enfants autour de leur père, où tout a été " spontané, cordial et chaud, " fête de famille, rehaussé de l'éclat incomparable du héros qui en était l'objet.
Les échos de cette fête se répandirent dans tout le Canada et traversèrent les mers, et des deux Frances, de la France d'Amérique et de la France d'Europe arrivèrent pendant plusieurs mois, à l'Archevêque de Saint-Boniface, d'ardentes félicitations et des vœux fervents.
Souffrances des Mgr Taclié s'était trouvé plus mal dans les derniers mois de
dix dernières ^ ° -^
années. l'année 1885, sans être néanmoins complètement arrôbé. Nous
l'avons vu depuis 1873, fréquemment atteint par la maladie, retenu dans sa chambre et même cloué sur sa chaise ou sur son lit. Les infirmités vont augmenter et les maladies se multiplier dans
tl) Le Mnultoha.
les dix dernières cannées. Il a la pierre, il l'a depuis plusieurs années déjà. Des hommes compétents le lui ont dit, mais son frère, Charles Taché, médecin éminent, l'assure du contraire; comme il ne doute ni de la bonne foi ni de la science de ce frère distingué autant que chéri, il sera persuadé jusqu'aux derniers jours, malgré toutes les preuves contraires, qu'il n'a pas la pierre et attribuera à d'autres causes les souffrances dont elle l'afflige continuellement.
La croix a marqué de son sceau divin toute la carrière de ce Raison provi-
•^ (leutielle
grand fondateur : il faut que son empreinte devienne de plus en de ces souf-
° ^ -1 1 1 frances.
plus forte, à mesure qu'il rencontre plus de difficultés dans sa tâche laborieuse et qu'il approche davantage de sa bienheureuse consommatipn.
En 1885, l'hôpital de Saint-Boniface ne comprenait encore séjours frûque deux salles communes, où il n'était pas possible de recevoir pensionnat, convenablement l'illustre malade. D'autre part, il ne pouvait trouver à l'archevêché le repos dont il avait besoin avant tout. Avec les habitudes de sa longue carrière épiscopale, par suite de l'activité de son esprit et des sollicitudes de sa charité, doué d'une intelligence supérieure qui embrassait tous les détails comme l'ensemble de toutes les affaires spirituelles ou temporelles relevant de sa charge, il ne pouvait s'empêcher de tout entendre, de tout voir, de tout régler. Si un prêtre arrivait, il fallait qu'il le vît aussitôt, qu'il connût l'état de sa paroisse, le détail des constructions faites ou à faire, les moindres circonstances de son installation, jusqu'au nombre et à la qualité de ses chevaux ou de ses autres animaux.
Aussi les prêtres du palais archiépiscopal s'étaient souvent dit entre eux : " Notre Archevêque est trop habitué à se préoccuper 'de tout pour qu'il puisse prendre du repos dans son palais. " Pendant le séjour de Mgr Grandin à Saint-Boniface dans le mois d'octobre, ils le prièrent d'user de l'influence que lui donnaient son mérite et sa tendre amitié, pour le décider à se retirer quelques jours au Pensionnat, récemment construit par ses soins, afin qu'il y fût soigné par les Sœurs de la Charité comme
il le serait à l'hôpital. "Le prélat hésita; mais l'extrême besoin qu'il avait de repos et de soins le décida à se rendre aux prières de son ami et au désir de ses prêtres. Les religieuses de cette maison, connaissant et appréciant les bienfaits de leur généreux protecteur, le reçurent avec un empressement tout filial et lui prodiguèrent, avec une vénération égale à leur tendresse, tous les soins qui étaient en leur pouvoir (1). "
Lorsque l'Archevêque se sentit mieux, il retourna à son palais. Mais de nouvelles indispositions le ramenèrent au Pensionnat. De 1885 à sa mort, il revint souvent dans cet hôpital particulier, pour recevoir les soins des servantes des malades et se reposer dans un lieu plus retiré, tout en continuant d'administrer son vaste diocèse et même de rédiger des ouvrages importants. "Tout le personnel de cette maison admirait la piété communicative du grand prélat, sa compatissante charité et sa profonde humilité. Monseigneur parlait peu; il ne se plaignait jamais des douleurs, souvent même, disons-le, des tortures qu'il éprouvait; seule, l'altération de ses traits trahissait la violence de ses souffrances (2). "
(1) Notea remises par les Sœurs Grises à l'auteur.
(2) Ibid.
CHAriTiM-: i.i
L'Archevêque de Saint-Boniface écrivait à son ami des Trois- ^'''"^''au ^oy-
^ âge dans
Eivières le 6 février 1886 : " Entre nous, ne soyez pas trop sur- v*jf,e^Js°de pris si vous apprenez que je suis à Montréal au commencement ^'^^*de mars. Je ne suis point encore décidé. J'ai bien des raisons de faire le voyage dans l'intérêt de mon diocèse et peut-être que ma présence dans votre province ou la capitale pourra être de quelque utilité à d'autres (1). "
En effet, il partit de Saint-Boniface le 2-1 février, en compa- oepart de
^ ' ^ St-Bonlface.
gnie de Mlle Adèle Taché, qui venait de passer plusieurs mois dans le palais archiépiscopal, où elle s'était fait vénérer de tous par sa piété et ses nobles vertus. C'était la première fois qu'il allait de Saint-Boniface dans les provinces de l'Est tout d'un trait par la Ligne du Canadien Pacifique, ouverte au mois d'octobre précédent le long du Lac Supérieur; il fit le trajet en 62 heures à peu près, se rappelant qu'il avait fait le même trajet pour la première fois en 62 jours.
Il séjourna à Ottawa à plusieurs reprises dans le cours du ^°Mg*î.' Ta^clié mois de mars. Tous les hommes politiques et même le Canada m^ionLantout entier était alors occupé de la célèbre motion Landry : "Que cette chambre (des Communes) croit de son devoir d"ex})rimer son profond regret de ce que la sentence de mort prononcée contre Louis Eiel, convaincu de haute trahison, eût été uiise à exécution. "
Mgr Taché redoutait de voir l'amour même de ses chers métis servir de prétexte ou de moyen pour entraîner le pays dans des révolutions qui. au lieu de servir leurs intérêts, les compromettraient. Il prit alors une attitude des plus sages qu'il expliqua
dry.
(1) Saint-Boniface, (îfév. 1886. — Archives de l'évêché de Saint- .-Albert.
au long dans une lettre à son ami Mgr Lafièche. Comme cette lettre n'était pas destinée au public et qu'elle était seulement écrite pour servir de justification nécessaire à ceux qui suivraient l'avis de l'Archevêque de Saint-Boniface et refuseraient d'adhérer à la motion Landr}^, nous nous contenterons d'en citer les dernières paroles : " Quarante années de dévouement à la cause des sauvages et des métis ; toute une existence usée dans leurs intérêts me donnent la certitude que je suis incapable de sacriffier ces mêmes intérêts ou de faire quoi que ce soit qui, dans mes convictions les plus intimes, n'est pas à leur avantage. Que ceux qui ne pensent pas comme nous fassent quelque chose de ce que nous avons fait, et alors, mais alors seulement, ils auront le droit de s'étonner de l'attitude que je viens de vous indiquer. . . (1) "
Le grand Archevêque termine sa lettre par ces paroles pleines d'une émotion religieuse : " Qui aurait dit, il y a quarante ans, quand, à pareille époque, nous faisions nos préparatifs de départ pour l'Ile-à-la-Crosse, qui aurait dit que nous verrions ce que nous avons vu depuis, que nous éprouverions ce qui nous a si cruellement éprouvés? Acceptons de la divine Providence tout ce qu'elle nous ménage; pardonnons aux hommes toutes les peines qu'ils nous infligent. Etroitement unis dans l'affliction comme dans la prospérité, prions l'un pour l'autre, afin de nous préparer aux joies qui ne connaissent pas de mélange (2). " Heureux ef- Cette lettre magistrale indiquait en traits lumineux la voie à
fets do ces '^ t • • « ■ j • j i i
conseils. suivrc au milieu des partis politiques qui s agitaient et cherchaient à profiter des circonstances pour leurs intérêts particuliers. Le grand in-élat de l'Ouest roeommandait aux catholiques du Parlement do mettre la cause métisse au-dessus des passions de partis, en appuyant ceux qui pouvaient et voulaient le mieux rendre justice aux métis, mais en insistant fortement pour obtenir d'eux l'ensemble des mesures réparatrices que demandait
(1) Lettre à Mgr Laflèche, 13 mars 18S6. — Archives de l'évéclié des Trois-Rivières.
(2) Ihid.
l'équité. On connaît le résultat des conseils donnés par le grand voyant d'Israël.
Le gouvernement fédéral sut gré au parti catholique français de l'avoir sauvé du naufrage (1). Une série de mesures réparatrices se succédèrent en faveur des métis et des sauvages du Nord-Ouest. Mgr Taché écrivait à son ami des Trois-Eivières le 22 octobre 1886 : " D'après ce que j'apprends, le gouvernement se serait bien montré vis-à-vis des métis depuis les troubles et les aide autant à peu près qu'on peut raisonnablement l'espérer (2)." Il ajoute dans l'intimité ce jugement qui recommande sa haute et constante impartialité : " Je regrette excessivement de dire que nos pauvres métis, — et vous savez que je les aime, — ont bien mal agi. Fascinés par un fou criminel, ils sont allés à des extrémités que je n'aurais jamais soupçonnées, et si nous pouvions dire toute la vérité, il y aurait bien des étonnements; mais l'esprit de parti est tel en Bas-Canada et les susceptibilités sont si vives ici (au Manitoba) qu'il est impossible de songer à faire connaître ce que d'ailleurs nous savons parfaitement (3). "
Les années suivantes, le gouvernement du Canada nomma un Lieutenant-Gouverneur catholique dans les Territoires, M. Royal, et adopta d'autres mesures qui témoignaient un sincère désir de rendre justice à la race française de l'Ouest. '' Vous pouvez dire à Sir Hector, éci'it en 1888 le prélat à son ami des Troi^- Eivières, que nous savons apprécier ce que le gouvernement a fait à cet égard (4)."
(1) Dix mois plus tard, on voulut faire un crime à M. ^lontplaisir, à M. Eoval. eti\, d'avoir voté contre la motion Landry. M^rr I.aflèche écrivit alors une lettre fortement motivée à M. Montplaisir et publia la lettrede il^r Taché, pour justifier ces députés et établir qu'ils avaient suivi les conseils de Tljoinuie le plus dévoué aux métis et aux sauvages, de celui qui connaissait le mieux les Jiommes et les choses. Ces deux lettres ont été imprimées diins le Mnnitofia, n" du 27 juin 18S7.
(2) Archives de l'évéché des Tiois Rivières.
(3) Ibid.
(3) Lettre du 22 juillet 18SS. — Archives deTévêché des Trois-Rivières.
Les ombres au tableau.
Quelques antres circonstances de son séjour dans l'est.
Assistance aux fêtes de St- Cuthbert.
Cependant il y avait des ombres dans le tableau. Les métis devront attendre jusqu'à l'administration de Sir Wilfrid Laurier jx)ur obtenir le* scrips de terres ou d'argent qu'ils réclamaient. Mgr TsLché avait énergiquement demandé que le personnel de l'administration du Xord-Ouest fût changé ; il y eut toujours là, nous allons le voir, des protestants fanatiques qui firent une guerre sourde, mais implac-able aux missionnaires catholiques.
Eevenons au séjour de Mgr Taché dans les provinces de l'Est en 1886.
Mgr Grandin y était depuis plusieurs mois, occupé de recueillir des aumônes et de faire des sollicitations auprès du gouvernement en faveur des métis et des sauvages de son diocèse. Les deux prélats assistèrent le 3 mars aux funérailles du E. P. Tabaret, 0. M. L, fondateur de l'fniversité d"Otta\va, mort subitement; Mgr Taché chanta la messe et présida le service. Le 10 mars, il rejoint Mgr de Saint- Albert à Belœil et lui ]X)rte son courrier. Le 1er avril, il revient à Montréal et en repart le jour même avec Mgr Grandin pour Saint-Cuthbert, patrie du P. Fafard.
Un service anniversaire y est célébré le lendemain, vendredi 2 avril, pour les martyrs Fafard et Marchand. "Rarement nos campagnes, écrit un témoin, pourraient être témoins d'un spectacle plus beau et plus attendrissant. C'était une fête sacrée dans laquelle la douleur s'alliait aux plus saintes consolations de la foi. Tous les paroissiens de Saint-Cuthbert y étaient accourus avec un religieux empressenîent. Ils venaient prier pour les âmes des saints missionnaires, mais aussi célébrer la mémoire d'un jeune martyr né au milieu d'eux, qu'ils avaient vu grandir, que tous avaient connu et vénéré. Le père et la mère du P. Fafard étaient là, émus et recueillis, remerciant Dieu dans leur cœur si chrétien de l'honneur qu'ils avaient eu de donner à l'Eglise un prêtre confesseur de la foi (1). " Il y avait, outre Mgr Taché et Mgr Grandin, deux autres prélats,
(1) La Semnitie Religieuse de Monlré^iL 10 avril ISSH.
Mgr Laflèehe et Mgr Fabre. arclievêijue do ]\l(>ntréal, et une quarantaine de prêtres.
Mgr Fabre chante la messe. Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface parle sur ce texte : '*' Comme mon père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. " " Dans un hmgage entraînant, navrant même par instants, qui porte la plus haute inarque de rV''lo(juence sacrée, " il montre la vie du missionnaire comme la continuation de la vie même de Jésus-Christ (1). " La mort des martyrs que nous pleurons, dit-il, est semblable elle-même à la mort du Sauveur. Comme lui, ils ont été frappés par ceux qu'ils aimaient et qu'ils étaient venus sauver. Comme lui, ils ont pardonné à leurs bourreaux et ont demandé grâce pour eux. Que dis-je ? la conversion de ces mêmes bourreaux et d'un grand nombre d'autres infidèles, après la mort des ER. PP. Fafard et Marchand, ne nous remet-elle pas en mémoire la scène qui se passa au pied -de la croix, lorsque les Juifs déicides s'en retournaient en se frappant la poitrine et en confessant leur forfait? Et comment ne pas croire que, frappé à mort, le P. Fafard a aussi pensé à cette mère éplorée que je vois ici, au pied de cet autel, abîmée dans la douleur, et pleurant sur son fils, comme la Mère des douleurs pleura autrefois sur Jésus. Je vous dirai, mère bien aimée : " Sé- "chez vos larmes et bénissez Dieu de vous avoir jugée digne " d'être la mère d'un martyr. "
" Durant tout son discours. Sa Grandeur fut très émue et fit partager son émotion à toute Tassistanc-e (2)."
Dans l'après-midi, à 3 heures, tous les fidèles se réunirent de nouveau à l'église, autour des prêtres et des prélats. ]\Igr Grandin y i)arle à son tour et entretient l'auditoire de ses missions. " Il nous a énnis jusqu'aux larmes, dit le narrateur, en nous faisant le tableaii des misères profondes où sont plongées les pauvres peuplades du "!ford-Ouest. "' La bénédiction du Saint- Sacrement fut ensuite donnée par ^Igr Laflèehe. " cet autre mis-
(1) La Miiurrr, 6 avril l.^SG.
(1) Jbid.
sionnaire du Xord-Ouest, qui porte encore sur sa personne les marques glorieuses de ses fatigues et de ses souffrances. " Demande d'on- Léou XIII, pour la troisième fois depuis son avènement sur
Triers fvan-
géiiqucs. la chaire de Saint-Pierre, (1) venait d'accorder au monde chrétien la grâce du Jubilé. " Le Pasteur suprême, disait Mgr Taché à son peuple le 2 février 1886, en lui annonçant "les trésors des célestes faveurs offerts par le Souverain Pontife, fait appel à tous les évoques, pour que dans leur charité et leur sagesse, ils confient le soin de prêcher le Jubilé à des prêtres choisis . . . Hélas ! nous n'avons pas un seul prêtre de disponible, pour le service spécial que nous recommande le Pasteur des pasteurs ! Aidoz-nous à nous procurer ce secours si nécessaire; faisons ensemble une demande ardente pendant ce saint Jubilé, afin que nous puissions fournir à tous ceux sur lesquels s'étend notre juridiction, non seulement les secours indispensables au salut de leurs âmes, mais que nous puissions y ajouter l'assistance particulière demandée pour ces temps de faveur extraordinaire (2)."
Mgr Taché obtint du Provincial des Oblats, un prédicateur pour prêcher les exercices du Jubilé dans son diocèse, le P. Leconite, religieux d'un grand mérite.
Il multiplia les démarches pour obtenir d'autres Oblats et des prêtres séculiers povir ses paroisses et ses missions; mais, comme - ^ tant d'autres fois, ses sollicitations n'eurent pas les fruits qu'il
aurait désirés. " Je suis encore venu mendier des ouvriers évangéliques, écrit-il au Eme Père Fabre le 18 mars. J'ai besoin, un besoin impérieux de missionnaires. Les Pères de IMontréal me prêtent un Père qui viondi'a ])rr'chor lo Jubilé à Saint-Boni face et dans quelques-unes de nos paroisses, et c'est tout ce que je ])uis ol)tenir (3)." Retour a st- 'Ma;]- Tac-bé était de retour à Saint-P)oniface le 8 avril, "après
Bonlfaeo.
(1 ) Les lieux premiers jubilés avaient été accordés en 1S79 et en 1S81.
(2) iMandement de Mgr l'archevêque de Saint-Bonifaco promulguant 5 jubilé, 1 février 1886, pp. 1-8.
{?>) Montréal, 18 mars 188G. — Arcliives do la Maison générale.
AKCllEVÊQUE DE SAINT-BON IFACE 517
im heureux voyage accompli sans retard ni inconvénients personnels (1). "
Un mois environ après, il se met en route pour visiter les mis- visite des
'■ ■ -1 missions de
sions de la Eivière et du district de Qu'Appelle. Le 9 mai, il Qu'Appelle
^ ^ 1 /-( et du lac
confirme 35 personnes au lac Qu'Appelle et le 12, 29 au lac Cro- croche, clie (2). Il mit 10 jours à cette visite et rentra à Saint-Boniface le 14 mai (3).
"A la gare do "Winnipeg, écrit-il le Ion demain au P. Lacombe, j'ai trouvé le bon P. Lecomte, à la porte de l'archevêché M. Graton et dans ma chambre trois lettres de vous. Jugez de ma satisfaction (4). " M. Graton était un digne prêtre que le P. Lacombe lui envoyait et qui allait consacrer son zèle aux missions de l'archidiocèse. Le P. Lecomte était un Oblat, tout apostolique, que la province du Canada lui envoyait pour prêcher le Jubilé dans les paroisses et les missions de la Eivière- Rouge.
Le P. Lecomte ouvrit le jubilé dans la cathédrale de Saint-^e jubiiéde
Boniface le dimanche 16 mai (5). La retraite dura 8 jours et i- Prédication»
^ . ■' du p. Lè-
se termina le dimanche suivant, 23 mai à midi, par le chant du comte.
Te Deum. " Ces saints exercices, écrit Mgr Taché, ont eu un succès merveilleux. . . C'était un spectacle magnifique de voir l'église pleine de fidèles, depuis 5 heures du matin à 9 heures du soir. J'ai été tellement impressionné moi-même que les larmes ont étouffé ma voix lorsqu'au moment d'entonner le Te Deum j'ai remercié le P. Lecomte (6)."
Tous les curés du diocèse apprirent le succès extraordinaire du prédicateur à la cathédrale et voulurent l'avoir -dans leurs paroisses. Le P. Lecomte prêcha successivement des retraites à
(1) Lettre à Mgr Grandïn, Saint-Boniûiee, 1(> nrr'il 1SS6. — Archives de l'évêclié de Saint Albert.
(2) Registre des confirmations à l'arclievêché de Saint-Boniface.
(3) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, !5 mai 1886. — Arcliives de Saint-Albert. — Le Manitoha, n" du 6 mai 1886.
(4) Collection du R. P. Lacombe.
(5) Lettre de Mgr Taché à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 15 mai 1886'
(6) Lettre au K. P. Souiller, Saint-Boniface, 23 mai 1886. — Archives de la Maison générale.
518 VIE Di: MGR TACHÉ, O. M. T.,
Saint-Norltort, Sainte-Agathe, Saint-Charles, Saint-François- Xavier, Saint-Jean-Baptiste et dans neuf autres paroisses, partout avec les mêmes fruits. A Sainte-Agathe et en beaucoup de paroisses, tous les fidèles sans exception, s'approchèrent des sacrements. Mgr Taché se rendit à Saint-François-Xavier, pour encourager de sa présence et fortifier de ses bénédictions les saints exercices; il visita, ainsi que nous allons le dire, plusieurs autres paroisses après ou avant les exercices de la retraite, pour y donner le sacrement de confirmation. " Le E. P. Lecomte, écrit ]\Igr Taché le 24 août, est ici depuis quatre mois. Il a prêché 15 retraites, qui toutes ont été fructueuses. Partout il a réussi à se faire aimer des Pères, du clergé séculier et des fidèles (1).^' *■ Jubile dans Mais Ics fruits du jubilé, s'ils furent plus abondants dans les {fa^oisses'ou paroisses qui eurent le bonheur d'entendre le P. Lecomte, ne missions. furent point restreints à celles-là. '* Les rapports de tous ceux qui ont charge d'âmes, disait ^Igr Taché à son peuple au commencement de l'année suivante, nous montrent que l'année 1886 a été une année particulièrement favorable à la sanctification des âmes... Oli I nos Très Chers Frères, s'écriait-il, laissez nous vous dire comme notre foi a été fortement et doucement impressionnée à l'occasion de ce Jubilé. Le Pape est captif, les puissances de la terre craignent de se déclarer pour lui, tandis que les puissances de l'enfer se décliaînent pour entraver son œuvre. Ce vieillard sans secours, sans appui humain, sans récompense du temps ou de la terre à promettre, parle à l'univers entier et b' nioiulc l'écoute, et vous, vous l'avez écouté (2).'' ^ Bonîfaw ôt " L'année du Jubilé fut particulièrement favorable aux pau- Mpafes.^"""' vres infidèles du pays. Un plus grand nombre de sauvages furent baptisés que de coutume (3)." Mgr excitait souvent la charité des blancs pour les indigènes. "Il y on a. au milieu de
(1) Lettre an Rme P. Fabre, Sai»(-Bonif<ire,2n mai 1888. — .Vrchives de la Maison générale.
(2) Mandemont de IVrgr l'arclievêqne de Sjiint-BonitUce en date dn 2 février ISS7.
(3) ]bùL
AKCHEVÊQUli IH': SAINT-HON IFACK 519
VOUS, disait-il aux premiers, dans les limites de presque toutes les paroisses ou missions du diocèse. Aidez vos pasteurs à convertir ces infortunés sauvages. Que la pureté de votre vie leur donne une idée de la sainteté de l'Evangile qui leur est offert. Qu'ils comprennent le bonheur d'être chrétien, en voyant la bonne vie des chrétiens |1)." Hélas ! Que de fois les missionnaires catholiques eurent à se plaindre que les européens fussent auprès des sauvages par leur impiété et leurs débordements, les suppôts de l'enfer plutôt que les aides des missionnaires.
Pendant le Jubilé, Mgr Taché porta les grâces si puissantes de l'épiscopat à un grand nombre de ses paroisses, très souvent pendant les exercices de la retraite. .
Le 13 juin, il est à Saint-Charles et y confirme 37 personnes; le lendemain, à Saint-François-Xavier, et y confirme 2 personnes (2).
Le 20 juin il est à Sainte-Anne, où il administre le sacrement des forts à 54 personnes; il prêche à la messe et aux vêpres, visite dans l'après-midi M. Augustin Xolin, dont le toit hospitalier a de longues années abrité les missionnaires qui venaient de Saint-Boniface dire la messe avant l'établissement d'un prêtre résidant, ainsi que ^L Thomas Harrison, le doyen, de Sainte-Anne, trop malade pour pouvoir se rendre à l'église. Le lundi, a lieu la distribution des prix à l'école des Sœurs de la Charité de Saint-Boniface; les enfantas ont préparé des chants, des dialogues, etc: l'Archevêque ne leur ménage pas les réflexions aimal)les, qui semblent ne lui coûter aucun travail de réflexion, tant elles sont soudaines, ce qui ne contribue pas peu à la joie de toute l'assistance. " Puis, il adresse la parole, et comme le registre de l'école renferme 147 enfants inscrits dont 100 en moyenne ont assisté chaque jour aux classes, il félicite les enfants de leur assiduité, les parents de leur zèle pour l'instruction de leurs enfants et remercie les Sœurs de leur admirable dévouement.
(1) Mandement de Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface en date du 2 février 1887.
(2) Registre des confirmations à l'archevêclié de Saint-Boniface.
Le mardi, Monseigneur se met en route pour la Broquerie. Il y prêche et y administre le sacrement de confirmation à 16 personnes. On lui lit ensuite une adresse, ovi, à l'occasion du nom de la paroisse, on rappelle le souvenir de sa mère et de son oncle. Ce souvenir l'émeut vivement et fait couler ses larmes. Curieuse coïncidence en ejffet, il y avait ce jour-là mémo, 42 ans qu'il avait quitté le manoir de Boucherville et fait ses adieux à son oncle de la Broquerie et à sa mère. " Rentré au presbytère, il fait inviter les paroissiens à le venir voir; tous s'en retournent le visage souriant et la joie dans le cœur. " Dans ces entretiens, il s'enquiert de l'école, du nombre des enfants qui la fréquentent.
C'était la première fois que Mgr Taché visitait Saint-Joachim de la Broquerie. Cette paroisse était desservie depuis deux ans par le Eév. M. Guay. Il reçut cette année-là même pour successeur le E. P.-ISTazaire Pelletier, plus tard curé de Saint-Joseph et mort curé de Saint-Léon.
Cependant à 2 heures, il se remet en route pour Sainte-Anne, visite le long du chemin, les deux écoles de la campagne, Sainte- Anne Est et Sainte-Anne Centre (1).
Il revient à Saint-Boniface le mercredi. " Ce voyage, remarque le narrateur, comme tous ceux que Monseigneur fait en voiture, l'a fatigué et rendu malade (2)."
Néanmoins il se remet en route le mercredi suivant, 30 juin, pour Notre-Dame de Lorette, y donne le sacrement de confirmation à 36 personnes et assiste à la fête de Saint- Jean-Baptiste.
Le 12 juillet, il est à Saint-Pierre, où il confirme 44 personnes (3). :
20 Voyage Le lendemain 13 juillet, Mgr Taché partit de Saint-Boniface
vh"ce dJ'"'" avec M]\I. G. Dugas et Cloutier pour se rendre une seconde fois dans la province de Québec par le Canadien Pacifique. Les sièges de Montréal et d'Ottawa venaient d'être érigés en mé-
QuC'bcc.
(1) Le Manitoba, n° du 8 juillet 1886.
(2) Le Manitoba, n'' du 1er juillet 1886.
(3) Ber/istre des confirmations à l'archevêché.
ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE 521
tropoles; l'archcvôque do Québec, Mgr Taschereau, avait été nommé cardinal; c'était le premier prince de l'Eglise créé dans la jeune Amérique. Mgr Taché avait envoyé ses félicitations au nouvel archevêque d'Ottawa, qui était pour lui un vieil ami (1) ; il voulut assister à la remise de la baretto rouge au premier cardinal de l'Amérique le 21 juillet. Il se trouve à Québec ce jour-là avec Mgr Grandin, avec tous les évoques du Canada, un seul excepté. On veut qu'il chante la messe dans cette grande circonstance ; il le fait, mais il se trouve ensuite malade et passe le 65e anniversaire de sa naissance dans sa famille à la Eivièredu-Loup, et se rend ensuite à Montréal, à l'Hôpital Notre-Dame pour s'y faire soigner (3). Mgr Grandin l'y visite le 26 juillet et le trouve " bien fatigué, " " ayant grand besoin de repos (3)."
L'Archevêque est de retour à Saint-Boniface le vendredi 6 août, après avoir fait le voyage avec quatre de ses prêtres, MM. G. Dugas, Cloutier, Jolys et Jutras. " Je suis heureusement arrivé vendredi matin, écrit-il le lundi suivant au P. Lacombe, après un voyage accompli dans les meilleures conditions. Je n'ai point été fatigué dans le trajet et je serais bien si je n'avais pas eu tant à faire depuis (4).''^ Il ajoute : " Mes curés achevaient leur retraite quand je suis arrivé; ils l'ont faite dans un silence absolu et avec grande édification (5)."
Monseigneur reçoit dans son palais l'Ablégat qui a apporté la barette cardinalice au cardinal Taschereau, Mgr O'Brien et lui donne pendant cinq jours, du 12 au 16 août, la plus honorable hosi^italité. " Les couleurs du Pape flottent sur l'archevêché durant tout son séjour ; des drapeaux anglais et français sont hissés
(1) "Je remercie le bon Dieu de la nouvelle que m'apporte votre très honorée et votre très désirée lettre du 18 courant... Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis content. J'ai la confiance intime que c'est pour le mieux et je m'en réjouis de tout cœur." — • Lettre à Mirr Dubamel, Saint-Boniface, 'lA juin 1886. — Archives de l'archevêché d'Ottawa.
(2) Journal de Mgr Grandin.
(3) Ihid.
(4) Saint-Boniface, 9 août 1886. — Collection du R. P. Lacombe.
(5) lUd.
au-dessus des édifices publics et de plusieurs maisons particulières. (1)."
M. Bernier, maire de la ville, présente au distingué visiteur une chaleureuse adresse au nom de tous les catholiques ; toute la population lui prodigue les témoignages de vénération. " Je ne sais pas pourquoi l'Ablégat est venu, écrit l'Archevêque au P. Lacombe ; mais il l'a fait comme un vieil ami qui serait venu voir un ami, et non pas comme un curieux qui serait venu visiter un pays nouveau. Il n'a rien cherché à voir, mais a paru content de ce qu'il voyait. 11 a eu presque des larmes aux yeux en partant. Que Dieu soit béni! J'ai profité de sa présence pour lui dire jdusieurs choses qui, je l'espère, ne feront pas de lual (■-)•"" Allusion à certaines difficultés politico-religieuses (jui agitaient le Canada.
Passage de Mgr xju autrc visitcur arrivait à Saint-Boniface le sanuHli 21 août,
(Jrandin a '
st-Bonifacr. ^\a^^ Graudin, qui venait de passer dix mois dans le Canada pour recueillir des aumônes et solliciter les puissants du jour en faveur de ses métis et de ses sauvages. 11 amenait avec lui dix Fidèles compagnes de Jésus envoyées de France, qui allaient se joindre aux Sœurs Grises pour se dévouer à l'œuvre sainte dans les uiissions du diocèse Saint-Albert (3).
L'Evê(|ue de Saint-Albert passa quatre jours auprès de son inétropolitain, le voyant avec |>eine bien fatigué, se trouvant très fatigué lui-mêm,e. Le 24 août, il partit de Saint-Boniface; Mgr Taché lui donna pour compagnon M. l'abbé Cloutier, qu'il envoyait dans la SaskatchcAvan pour recueillir des renseignements sur les événements de 1885 {4).
iTojet de con- L'Evêquc dc Saint-Albert et M. Cloutier allèrent par le che-
tinuer les i -j. i-
vingt années min dc fcr iusnu'à Qu'Appelle, et ensuite par des voitures parti-
de missions. ''' ' '' \ th-z-ij-
culières jusqu'à r.atocbe. Là ils se séparèrent. Mgr Granctin s'acbeiniiii vers Saint-A lliei-t un il aiM-iva le 21 octol)re aiirès
(1) Le Maiiilnlid.
(2) Saint- Bonifarr, 22 août 188 ■. — Collection du R. P. I.a(;onibe. (.S) Joiirndl de Mjzr Grandin.
(4) IhUl.
AKClli;\K(H'l': Dl- SAIN r-J5UMFACE 528
avoir visité toukv k:^ miserions qui étaient t^ur .>^on passage (1). M. Cloutier passa plusieurs mois dans la Saskatchewan et accomplit fidèlement la mission dont il était chargé: de retour à Saint-Boni face, il remit à son Archevêque les notes qu'il avait recueillies.
Mgr Taché voulait écrire non seulement l'histoire des événements de 1885, non seulement ceux de 18G9-1870, qui faisaient un même drame avec eux, mais encore l'histoire générale des missions, dont ces événements étaient comme un épisode. On était en 188(). Il avait écrit l'histoire du pays de 1846 à 18C6 sous le nom de Vingt années de missions; il voulait écrire l'histoire des mêmes contrées, de 1866 à 1886 sous un titre semblable. Qui avait été plus mêlé que lui à tous ces événements ? Qui avait plus travaillé et souffert? Qui par conséquent pouvait mieux les décrire ? Il commença le travail ; mais hélas ! la maladie, puis la grande lutte scolaire qui tiendra son âme sous le pressoir les dernières années de sa vie et absorbera son temps et toute son énergie, l'empêcheront de donner à l'Eglise et au monde le chef-d'œuvre que l'on pouvait attendre de son esprit et de son cœur.
Deux jours après le départ de Mgr Grandin, c'est Sir John McDonald qui rend visite au grand Archevêque. Cette visite n'a aucun caractère officiel. L'homme d'Etat vient exprimer au prélat l'estime qu'il a toujours eue pour sa personne; l'Archevêque lui répond par des félicitations et des vœux.
Mgr Mcintyre, évêque de Charlottetown, ancien condisciple de Mgr Taché, arrive au palais archié-piscopal, le lundi 6 septembre, avec les Eév. MM. MacDonald et Gillies; il repart le lendemain pour la Colombie Britannique. Il y avait à Wappella un certain nombre de familles écossaises dont plusieurs ne parlaient que le gallic, les Crofters. Comme Mgr Mcintyre et ses deux compagnons possédaient cet idiome, Mgr Taché les pria de vouloir bien s'arrêter auprès de ces colons. Ils y consentirent.
(1) Journal de Mr Graniiin.
524 VIE Di: :\iCiK taché, o. m. i.,
Ce fut une joie et un profit spirituel pour ces immigrants de recevoir les secours de la religion dans leur langue nationale.
Le 15 août, Mgr de Saint-Boniface confirme 56 personnes dans sa cathédrale.
Le 30 août, il est à Saint-Laurent près du lac Manitoba, confirme 68 personnes et " adresse aux fidèles en trois langues, le français, l'anglais et le cris, des paroles pleines d'onction. " " C'est lui, ajoute le narrateur, qui a fait commencer cette mission il y a un quart de siècle; quelle consolation aujourd'hui pour lui de la voir si florissante, avec un si grand nombre de chrétiens, fidèles à pratiquer la religion et si attachés à sa personne (1) ! " Il voyage plusieurs heures en voiture, ce qui le fatigue beaucoup.
Le 7 septembre, Monseigneur dit, selon son usage de chaque année, la messe du Saint-Esprit pour la rentrée des écoles. Les enfants de toutes les institutions, un grand nombre de parents remplissent la cathédrale. ""' Après la messe, Mgr l'Archevêque monte en chaire et dit à la foule, dans un langage ému, quelques-unes des joies, quelques-uns des mécomptes que la question de l'éducation lui a donnés. Il trouve surtout des paroles bien éloquentes quand il parle des actions de grâces que le peuple de Manitoba en général et celui de Saint-Boniface en particulier doivent à Dieu pour tous les bienfaits que leur assurent les lois de l'éducation dans la province (2). " Hélas ! Des temps approchent où le fanatisme supprimera ces lois de vraie liberté et en établira d'oppressives pour la minorité catholique.
Depuis quatre mois, le P. Lecomte parcourait en apôtre les paroisses de l'archidiocèse. Il termine ses prédications salutaires par une retraite donnée au Portage du Eat, dont le P. Baudin était curé. L'Archevêque s'y rend pour le dernier jour des exercices, dimanche 13 septembre, et y donne le sacrement de confirmation à 13 jîersonnes (3).
(1) Le Manitohii, ii*-' du 2 septembre 1886.
(2) 2hid., n° du 0 septembre 1886.
(3) lîegislre des conlirmation?.
2e Vol. — p. 'ilM.
Eglise de Saint-Laiireiit (lac Manitoba), Mail.
Eglise de Bruxelles-les-Bois (Man.).
Deux jours après, Mgr de Saint-Bonifaec a la douleur de fermer les yeux à un de ses frères en religion, qui meurt dans son palais épiscopal le 1-i septembre et qu'il avait soigné pendant sept mois avec la tendresse d'une mère.
"Le cher P. Madore, après une longue et pénible maladie, écri- ^"^^l'I^^fvait-il le jour même au Eme P. Fabre, vient de s'endormir dans le Seigneur. Il a rendu son âme à Dieu ce matin à 6 heures, pendant que je récitais les prières des agonisants. Il n'a pas eu d'agonie proprement dite. Une grande faiblesse, pendant laquelle il gardait toute sa connaissance, l'a emporté. Il a fait entendre quelques râlements pendant une minute et son dernier soupir a été à peine perceptible. Il était assis sur son lit, soutenu par un de mes prêtres, qui le tenait dans ses bras. Les autres qui n'étaient pas à dire la sainte messe, étaient agenouillés avec moi pour prier, ainsi que deux Sœurs de la charité qui avaient passé la nuit auprès de lui. Ce cher enfant a été admirable de patience parmi ses grandes douleurs. Il a reçu avec foi, piété et amour tous les secours de la religion ... Je compte l'enterrer dans les voûtes de la cathédrale, et ce, vendredi, afin de nous donner le temps de faire avertir ceux de nos Pères et des prêtres séculiers qui pourraient venir. . . Je n'ai pas besoin de vous dire que la mort du cher P. Madore est une épreuve et une perte pour nos missions. Il n'avait que 33 ans, parlait l'anglais et le sauvage comme le français : il aimait sa position, était aimé ... A chaque petite absence qu'il m'a fallu faire depuis quelques temps, il me disait toujours : " Eevenez vite Monsei- " genoux, je ne veux pas mourir pendant l'absence de mon "'père (1)."
La dernière absence avait eu lieu trois jours auparavant, le samedi 11 : Monseigneur partait pour donner la confirmation au Portage-du-Rat ; le P. Madore lui dit : " Monseigneur, vous me " laissez, hâtez-vous de revenir, si vous voulez me trouver en '^ vie (3). " Monseigneur revint le lundi et le malade mourut le
(1) Lettre au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 14 sept. 1887. — Archives de la Maison générale.
(2j Le Manitoha, n^ du 16 sept. 1886.
526 VIE DE MUlt TACHÉ, O. M. I.,
mardi. "' C'est la fête de la Sainte Croix ; il est mort sa croix d'Oblat dans les mains, son scapulaire d'Oblat sur la ijoitrine et son dévouement d'Oblat au cœur."
Le P. Madore, né dans l'île de JMontréal, ordonné prêtre par Mgr Taché en 1880, avait passé cinq année* au fort Alexandre avec le F. Doyle; venu à Saint-Bonifac^ au milieu de février pour " se faire soigner et se rejwser dune fatigue " disait-il, il s'était trouvé plus mal et succombait au milieu de septembre. C'est le second Oblat qui mourait dans l'archidiocèse.
Les funérailles eurent lieu le vendredi 17 septembre. Monseigneur fit l'office. Le défunt repose dans le cimetière de Saint-Boniface, un peu à gauche de M. Forget Despatis. Autres visites La veillc dcs funérailles du P. Madore, le 16 septembre, le
épiscopales. ? i ^
prélat visite le Portage de la Prairie et y confinne 11 personnes (1).
Le dimanche 26 septembre, il est à Saint-Léon, où le Eév. M. Messier, vicaire à la cathédrale, a donné, i>endant la semaine précédente, une retraite suivie avec beaucoup de fruit par toute la population. L'Archevêque administre le sacrement de confirmation à 5T enfants. C'était la première fois que Mgr Taché visitait Saint-Léon; les habitants l'accueillirent avec de grandes démonstrations de joie, et ^I. Fraser lui lut une adresse qui exprimait la reconnaissance et la vénération de tous (2).
Le 30 septembre, il a la joie de recevoir à Saint-Boniface deux jeunes Pères envoyés à ses missions par le Supérieur général, " les Pères Joseph Magnan et Adélard Chaumont." " Tous les deux savent l'anglais, écrit-il à ^Igr Grandin, ce qui est un grand avantage. Il y a besoin de ce renfort,"' ajoute-t-il (3).
Du 1er au 15 octobre, il visite Brandon, Wapella, Crofters, la station de Qu'Appelle, la mission de Qu'Appelle, Moose-Jaw, la Montagne des Bois, et Régina.
(1) Registre des confirmations.
(2) Le Manilofia, n"^ du 30 septembre 1881.
(3) Montagne des Bois, 9 octobre 1S86. — Arcliives de l'évêché de Saint- Albert.
ARCllKVKC^lM': 1)K SA 1 N T-HOXl KACK 527
Il confirme le diiuaialie 3 octobre, io enfants chez les Crofters, colonie écossaise dont nous avons parlé plus haut, ('oiiime oes colons ne parlent ni le français ni l'anglais, Monseigneur leur parle par l'intermédiaire do leur instituteur, M. Oillies.
A la station de Qu'Appelle, il a la joie de voir une belle église que les catholiques viennent de construire.
A la mission de Qu'Appelle, il se réjouit de voir en construction une belle maison de $2.000, destinée à remplacer, pour les missionnaires, la vieille demeure bâtie par le P. Deeorby.
Il arrive le 9 octoljre. à midi, à la ]\Iontagne des Bois, auprès 2" /oyage
' ° ^ dans l Ou
du P. Saint-Germain. " Quoique aussi vieux que moi et tout-àfait hlanc, écrit le prélat à Mgr Grandin, il se soutient et réussit à vivre par lui-même. Il a ici une bonne grande maison, dont le haut lui sert de chapelle. Malheureusement la sécheresse et les sauterelles n'ont pas permis à u,n grain de pousser et la misère devra être grande parmi les 50 familles métisses qui forment sa paroisse. Il est à 80 milles de Moose Jaw. Sur cette distance, il n'y a absolument pas un être vivant et environ 75 milles sans une branche capable de faire un manche de plume. ■Quelle solitude et quelles collines ! . . . La chapelle actuelle est à environ 10 milles à l'est de l'endroit où le P. Lestanc a hiverné autrefois et sur le même bas-fond. Mais aujourd'hui il n'y a plus de huffalo ni auprès ni au loin. En retour, le P. Saint- Oermain engraisse ses habillés de soies avec de la farine. 0 temporal 0 mores (1). . . "
Il était de retour à Saint-Boniface le vendredi 15 octobre, ayant fait 800 milles en chemin de fer et 225 en voiture.
Huit jours a:près, le vendredi 22 octobre, il se remet en route pour visiter les missions du nord-ouest de son diocèse. Il se rend le premier jour jusqu'à Birtle, arrive le lendemain à la mission de "Saint-Lazare du Fort Ellice. Il confirme 27 enfants dans cette mission le dimanche 24 octobre. Le lundi, il revient à Birtle, où il est l'hôte de M. Leacock, membre du parlement
(Ij Lettre à M^rr Gi-andin, Moniaguf c/t.s Boisf, 9 octnf>re ISSd. — Arcliives (le l'évêché de WaiiU-.\Ibert.
528 VIE DE }*IGIl TACHÉ, O. M. I.,
provincial; se rend le mardi à Minnedosa, où il dit la messe. " M. Baker, surintendant de la ligne du chemin de fer Manitoba et Nord-Ouestj a la délicatesse d'envoyer son char spécial à Birtle pour le service exclusif de Monseigneur, et empêche par là le vénérable prélat de se déranger pendant la nuit de lundi à mardi. Cette conduite de M. Baker, remarque l'auteur que nous citons, est en harmonie avec tous ses procédés qui sont toujours ceux d'un parfait gentilhomme (1). "
" Je viens de parcourir une grande partie do mon diocèse, écrit Mgr Taché à son ami des Trois-Eivières. Quels changements, cher ami, depuis le temps d'autrefois ! Imaginez que dans les limites de ma juridiction il y a au-delà de 1500 milles de chemin de fer en opération et que l'on travaille à trois autres lignes, sans compter trois autres dont on s'occupe activement. Imaginez qu'on travaille à un chemin de fer pour la Baie d'Hudson. Déjà le terrassement est fait jusque tout près du lac Manitoba. L'eussiez-vous cru le jour où vous partiez avec un bœuf pour ce lac, et ce par un vent à écorner le bœuf de Monseigneur (3)?" Conseils à En revenant de l'ouest, vers le milieu d'octobre, Mgr Taché
Mgr Gran. , .. , . v -r. . n -,
din. S arrêta deux jours a Eegina pour plaider auprès du gouverne-
ment des Territoires les intérêts des missions catholiques, particulièrement au sujet des écoles. Les missionnaires catholiques avaient peu redouté le prosélytisme protestant avant le transfert du pays à la confédération canadienne, surtout dans les tribus sauvages les plus violentes, comme les Pieds-Xnirs : maintenant que les ministres protestants ne craignent plu- il "être massacrés ou maltraités, ils arrivent de toutes parts, et trop souvent, trouvent dans leurs coreligionnaires, hauts et bas employés du gouvernement, de fanatiques auxiliaires : des vexations de toutes sortes sont faites contre les sauvages catholiques, contre
(1) Le Mmritoha, n"" du 28 octobre 1886.
(2) Saint-Iionifacc, 22 octobre 188G. — Arcliives de l'évêclié des Trois- Rivièrcs.
Mission ae Saint-I-iiace .les .Sa.il-. Hait Kou«t.. \Vill.,u Duiicli, Assa. (à 40 liiilles (le la montagne de Bois).
ARCHEVÊQUE DE SAIXT-150NIFACE 529
les écoles catholiques, contre les missionnaires catholiques; bien plus, des règlements et des lois sont fréquemment portés contre l'influence de l'Ecrlise catholique, principalement en matière d'éducation.
Mgr Grandin, durant cet été-là même, avait fait Ijeaueoup de démarches à Ottawa, auprès du gouvernement fédéral en vue de sauver les missionnaires catholiques des tracasseries de fonctionnaires fanatiques : ^Igv Taché fit auprès du gouvernement do Eégina des instances analogues.
"Insistez, écrit-il à l'évêque de Saint- Albert, pour que les en- La loi des fants et les parents soient lihi-es de choisir les écoles qu'ils veu- n. g. lent suivant leur religion. Les écoles industrielles sont ou catholiques ou protestantes et non point mixtes. Obtenez pour que les enfants aient des facilités d'aller dans nos écoles : mais une fois qu'ils y sont, qu'on ne puisse pas venir les tourmenter, et pour cela, ne demandons pas le privilège d'aller chez les autres . . .
" J'aimerais bien l'idée d'un inspecteur catholique, mais à la condition que cet homme eût la volonté et la liberté de nous protéger et ne soit pas une sorte de renégat qui ne soit là que pour cacher le jeu de nos adversaires. Xous sommes tellement joués que nous avons besoin de nous défier.
"Je vous autorise même à lui dire (à M. White) qu'il m'est difficile de me défendre de l'impression que tout cela est concerté avec le gouvernement, c'est-à-dire avec quelques-uns de ses membres: autrement les fonctionnaires n'oseraient pas exposer l'administration à l'orage qu'il sera facile de déchaîner.
" Veuillez, cher seigneur, ne pas vous contenter de j^romesses verbales, quelque mielleuses qu'elles soient. Xous avons tro]? la preuve de l'axiome: Verba volant (1)." '.
Ces paroles signalent à la fois les principales attaques des fanatiques contre la liberté des missionnaires catholiques dams le Nord-Ouest, les communes sollicitudes du métropolitain et du
(1) Saint-Boniface, 13 novembre 1886. — Archives de l'évéclié de Saint- Albert.
suffragant et l'objet de leurs communes négociations à Ottawa et à Eégina.
Le chapitre général des oblats, convoqué à Paris pour 1885 et ajourné, venait d'être convoqué de nouveau à Eome pour le mois d'avril 1887. Mgr Taché, nous l'avons dit, désirait depuis longtemps et vivement faire le pèlerinage de la Ville Eternelle pour accomplir les prescriptions des saints canons, satisfaire sa propre dévotion et renseigner le Saint-Siège sur certaines affaires ecclésiastiques du Canada. " Dieu le voulant, écrit-il à son ami des Trois-Eivières le 22 octobre, je vous verrai au commencement de mars, en route que je serai pour l'Europe. Cette fois, j'espère me rendre à Kome (1). " Projetée L'archevêquc oblat avait un désir non moins £ïrand de voir
pèlerinage ^
en Europe, jes clicfs dc sa famille religieuse. " J'ai eu la consolation de vous voir, vous, écrivait-il an P. Souiller aussitôt après avoir appris la convocation du chapitre ; mais je n'ai pas vu les autres et je sens le besoin do les voir. Que de choses ont eu un résultat diamétralement opposé à cohii que j'attendais et par conséquent demandent des explications qui ne peuvent se donner que de vive voix! La vie de famille a, elle aussi, ses surprises, et Diou nous laisse la pénil)le humiliation de faire de la peine, lors même que nous nous étudions à éviter d'en faire (2)." " Si le bon Dieu me prête vie, ajoutait-il au T. B. P. Général lui-même le 29 octobre suivant, je hâterai le moment si désiré, où il me sera donné de vous voir et de vous ouvrir mon cœur. Pour ne pas ajouter à vos ennuis, qui sont déjà trop nombreux, j'ai gardé le silence sur des choses qui m'ont été bien pénibles; je vous les dirai quand j'aurai le bonheur de vous voir, parce que de vive K'oix on peut s'expliquer et on court moins le risque d'affliger sans profit (3)."
^Lais le 4 novembre, il est encore à Saint-Agathe, y confirme
(1) Saiiif-Bovifurt', 22 octohre 18SG. — Arcliivos do l'évt'itlié des Trois- Rivières.
(2) Sairit- Boni ((ter, (1 juillet IS86. — Archives de la Maison générale.
(3) S(ii-)il-Jifni !/"<■!', 29 octohrr 1880. — Ibid.
47 enfants et y bénit une cloclie, au inilieu d'un grand concours de prêtres et de fidèles (1). Hélas! depuis deux ans, il est presque continuellement en course, malgré la fatigue croissante que lui causent les voitures, allant continuellement jusqu'au bout de ses forces et souvent bien au-delà. Il revient d(^ Sainte-Agathe pour se mettre au lit.
La maladie, avec quelques alternatives de répit et de recru- ^^aiadie de descence, se prolonge pendant tout l'hiver, jusqu'au mois de mai suivant. Pendant six longs mois, sans souffrir beaucoup, il est d'une faiblesse extrême, passant les jours dans sa chambre et sur son lit, forcé à un repos presque continuel et le plus souvent presque complet.
A plusieurs reprises, il semble sur le point de prendre le dessus sur le mal; mais chaque fois, il retombe dans le même état de prostration. Le 26 novembre, il se trouve assez bien à la suite d'une '' petite sortie '' et un peu d'un " l)on repos " (2).
Le 3 décembre, il dicte une lettre touchante à l'adresse du Supérieur général des Oblats : " Il y a 25 ans, lui dit-il, la voix unanime des représentants de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée vous choisissait pour son chef, son guide et son père. . . L^n quart de siècle de douce expérience est venu nous assurer que Dieu lui-même avait inspiré et n'a pas cessé de bénir le choix de vos enfants (3)." Le prélat signa l'adresse avec 12 Oblats réunis à Saint-Boniface pour les exercices de la retraite mensuelle. Il y avait alors dans l'archidiocèse 11 autres Oblats dont 5 faisaient dans ce même temps leur retraite à Qu'Appelle, et les autres se trouvaient dispersés dans les missions. Il fit ajouter leurs noms et traça de sa main ces lignes :
(1) Le Manitoha, n° du 11 novembre 1SS6.
(2'i Lettre à Mgr Laflèclie, Saint- Bonif ace, 26 nov. 1886. — Archives de l'évêclié des Truis-Rivières.
(H) Saint-Boiiiface, o déc. 18s6. — Arcliives de la Mai^^on générale.
" Absents de corps, ces 11 Oblats sont avec nous de cœur et nous en voudraient de taire leurs noms en cette circonstance. "
Il trouva la force d'écrire, quoique d'une main tremblante, une lettre pleine d'affection destinée à accompagner l'adresse: '•' La maladie, disait-il au Supérieur général, me retient à ma chambre depuis bientôt quatre semaines . . . J'ai eu la consolation de dicter la lettre que vous allez recevoir et qui accompagnera ces lignes ... Il y a 25 ans, j'avais le bonheur d'être près de vous, et personne plus que moi n'a goûté la joie de votre élection. Cette joie a traversé un quart de siècle sans perdre de sa vivacité (1). "
Après la retraite, il se rendit à Sainte-Marie pour présider l'élection du délégué des Oblats du vicariat au chapitre général. Le P. Camper, déjà élu en 1884 pour le chapitre qui avait été ajourné, fut élu de nouveau à la presque unanimité des suffrages. "Je puis vous assurer, écrit Mgr Taché au Eme P. Fabre de 9 décembre, que cette fois encore la conduite de nos Pères a été parfaite . . . Ma visite à Winnipeg m'a fatigué et le lendemain j'ai dû prendre un repos absolu. Hier ", fête de l'Immaculée Conception, " jour si beau pour les Oblats, j'ai pu dire la sainte messe, et c'était la première fois depuis quatre semaines. Aujourd'hui je me sens plus fort, et j'en profite pour vous écrire ces quelques mots (3). "
Mgr Grandin passa à Saint-Boniface les derniers jours de l'année 188G et les premiers jours de Tannée suivante, du 23 décembre au 7 janvier; il confirme 57 personnes à Saint-Norbert le 26 décembre, 8 à l'Orphelinat de Saint-Boniface le 1er janvier, 36 à l'Immaculée Concejîtion le 2 janvier. Il fait les offices des grandes solennités, de Noël, de la Circoncision et de l'Ejiiphanie, reçoit et rend les visites du nouvel an à la place de l'Archevêque; c'est à peine si le malade peut, le jour de Noël,
(1) Saint-Boniface, 3 décembre I88().
(2) Ibid.
AltCllEVÊQLK J)K SAIXT-BUXIFACE 533
assister à la messe un instant, "pour réjouir tout son peuple en venant s'agenouiller avec lui afin d'adorer le Dieu de Bethléem ; " c'est à peine si de temps en temps il peut paraître au milieu de ses prêtres quelques minutes pendant les récréations: " il est d'une fatigue extrême (1). " Après le départ de Mgr Grandin, il se rend au Pensionnat sur les instances de ses prêtres, pour recevoir les soins des grandes infirmières de la charité (3).
Mais la uialadic ne lui enlève point la pensée et le désir de son voyage d'outre-mer. "•' Si Dieu me ramène à la santé, écrit-il le 26 novembre à Mgr Laflèche, je serai heureux d'aller dans la Ville Eternelle exposer aux pieds du Saint-Père l'état politique et religieux de notre pays, JDuis de continuer ensuite, pour la gloire de la religion, les travaux auxquels je voue mon existence depuis 41 ans : non recuso laborem (3). " Il écrit au même le 8 janvier : " Je m'efforce de guérir pour être en état de faire le voyage de Rome (4)." Mais la maladie se prolongea, et, ainsi que nous le verrons, il lui fut impossible de partir.
Le dévot serviteur du Saint-Siège ne reverra plus Eome. Mais toutes les années, jusqu'à sa mort, il tournera des regards pleins d'amour vers cette patrie de tous les catholiques, portant envie à ses collègues qui peuvent accomplir le saint pèlerinage, regrettant que l'infirmité lui enlève cette douce consolation. Il écrit à Mgr Laflèche quatorze mois avant sa mort : "Les journaux nous annoncent votre heureux retour de la Ville Eternelle. Je me réjouis de ce que vous avez pu faire ce grand voyage encore une fois, et j'espère qu'il vous aura apporté quelque adoucissement aux amertunes de celui qui l'avait précédé. Puisse l'amour que vous portez au Saint-Siège, avoir goûté, sans pénible compensation, le spectacle si grandiose des fêtes jul)ilaires ! Moi
(1) Journal de Mgr Grantlin.
(2) Le Manltoba, n"" du 13 janv. 1887.
(3) Saint-Boniface, 26 novembre 1886. — Arcliives de l'évêché des Trois-Rivières.
(4) Jbid.
aussi, je tourne mes regards vers Eome, que je n'ai pas vue depuis 23 ans ; mais mes désirs sont rendus stériles par l'infirmité qui ne me permet pas de marcher. "' Il ajoute en évoquant plaisamment les souvenirs d'autrefois : " Je puis vous rendre le compliment que vous me faisiez il }• a 44 ans : " Tous avez bon pied, bon œil. Je me réjouis Ijoaucoup de ra\antage dont vous jouissez pendant vos vieux ans. Vous en avez été privé pendant vos jeunes années (1). "
(1) Lettre du 26 avril 1893. — Archives de l'évêclié des Trois-Rivières.
CHAPITEE LU