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LES DEUX PREMIÈRES PHASES DE LA RÉSISTANCE

Mgr Taché avait fait de l'instruction de l'enfance la cons- ^'lî^îr^o ',m tante préoccupation de toute sa vie ; cette cause sacrée est tout *'^' **' à coup compromise par des lois tyranniques : qu'on juge de sa douleur !

" Pourquoi ne le dirais-je ? — ce sont ses paroles. — La cause de l'enseignement chrétien, dans le Manitoba et le Nord-Ouest, était l'objet de mes aspirations et de ma vie depuis 45 ans. C'est à cette cause sacrée que j'avais voué toutes les énergies et les ressources dont je pouvais disposer. Mon unique ambition était d'aider à éclairer et à rendre meilleure l'enfance et l'adolescence, et pour cela à lui donner une éducation, qui, en lui assurant les avantages qui découlent des connaissances humaines, lui garantissait aussi, autant que possible, la formation du cœur et de la volonté, l'aspiration vers les choses d'en haut, la dépendance de Dieu, la soumission à sa loi sainte, tout ce code sacré, sans lequel le reste est vain, futile et même dangereux (1). "

Or des lois iniques viennent d'enlever à l'Eglise catholique ses écoles : l'Archevêque éprouve un déchirement plus douloureux que si on hii eût arraché l'âme. " Xous pouvons dire en toute sincérité, — ce sont encore ses paroles, — que ce malheur torture notre âme et notre cœur plus que tout ce que nous avons éprouvé de pénible dans notre vie. Missionnaire depuis 45 ans dans ces vastes régions, vous savez, Nos Très chers Frères, que , nous avons eu quelquefois à souffrir. L'isolement et la séparation de ceux qui nous étaient chers, les privations inhérentes à notre genre de vie, l'intempérie des saisons et les fatigues de longs et pénibles voyages, l'ignorance, la dégradation et la cru-

(1) Une page , p. 61.

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auté des tribus sauvages, le regret de ne pouvoir faire tout le bien que nous ambitionnions, les mille épreuves d\ine vie que nous nous sommes efforcé de rendre désintéressée, et ce, au milieu d'un pays naguère encore de difficile accès: nous devons l'avouer, tout cela a souvent fait sur nous des impressions pénibles, et cependant nous devons aussi à la sincérité de dire que, pendant ces 45 années, rien ne nous a si cruellement éprouvé que les lois que l'on vient de passer dans la législature de Manitoba, au détriment de vos intérêts et du bien spirituel de vos enfants (1). "

La tristesse et le chagrin minent promptement un corps déjà épuisé. Mgr de Saint-Boniface était, au commencement de février, dans le même état à peu près qu'à l'époque du concile, " pouvant travailler assis, devant s'interdire tout exercice, presque le moindre mouvement (2). " Mais il se trouva plus mal au cours de la discussion des lois néfastes et après leur promulgation. Il dut garder la chambre à partir du 13 avril. " Son indisposition, écrit quelques jours après le rédacteur du Manitoba, a été causée par le surcroît de travail et de préoccupation que lui ont apporté les tristes événements de ces derniers temps. "

Il écrit au Rme P. Fabre le 1er mai 1890 : " Voilà 18 jours que J9 ne puis pas rester debout assez longtemps pour dire la sainte messe. Assis, je puis faire quoique chose, mais je ne puis me tenir debout ou marcher que bien difficilement et en souffrant beaucoup (3). "

Les jours suivants, les forces diminuent encore; un accès survenu le 8 mai, le jette dans un état de faiblesse extrême et de prostration complète; il paraît s'acheminer rapidement vers la mort. Mgr Faraud, qui, depuis le concile, demeurait à Saint- Boniface, vient le voir le 13 mai et le trouve en danger. Le P.

(1) Afandanent de Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface au sujet de la nouvelle loi des écoles de Manitoba, p. 3.

(2) Lettre, à Mgr Grandin, Saint-Boniface, S fév. 1890. — Archives de l'évêohé de Saint-Albert. — Voir la lettre au Rme P. Fabre, Saint- Bonifuce, A fév. 1890. — Archives de la Maison générale.

(3) Saint. Bonif ace, 1er mai 1890. — Archives de la Maison générale.

AlîCIIEVÊQT'K 11K SAIXT-BONIFACE G61

Allard croit néewsaire de prévenir Mgr Grandin de l'état du malade. " Sa Grandeur, lui dit-il, paraît comprendre tout le danger de son état et mon cœur saigne d'avance à la* seule pensée que ce père chéri pourrait bientôt nous quitter (1). "

Une grande émotion régnait dans tout Saint-Boniface : " La nouvelle législation nous enlèvera-t-elle à la fois et nos écoles catholiques et celui qui en avait été le principal fondateur et en était l'âme ? "

Cependant un peu de mieux se manifeste. Le danger semble s'éloigner et le malade reprend quelques forces. Le 29 mai, il écrit à l'Evêque de Trois-Rivières par l'intermédiaire d'un secrétaire : " Je suis arrêté par la maladie déjà depuis plus de six semaines dans des alternatives de très mal et moins mal, mais n'arrivant jamais au bien (2). "

Le 7 juin, il écrit de sa propre main à l'Evêque de Saint- Albert. " Ma maladie dernière qui dure depuis 7 semaines, lui dit-il, me laisse un peu de relâche, je suis bien aise d'en profiter pour vous saluer (3). " Il invite son saint ami à venir au 40e anniversaire de sa préconisation comme Evêque, au 2-1 juin prochain. " Je ne sais pas ce que l'on fera, mais je sais bien le plaisir que j'éprouverais si vous étiez au milieu de nous (4). '"'

^ ^ •' ^ . ^ ' fëto nationale

Les canadiens-français ont mis sous la protection de saint au 24 juin Jean-Baptiste leur nationalité, c'est-à-dire leur religion et leur langue. Au milieu de la guerre que venaient de leur déclarer leurs ennemis coalisés, sous le poids des lois nouvelles qui avaient supprimé leurs écoles, ils éprouvaient le besoin d'affirmer leur race avec sa religion et sa langue par la célébration de leur fête nationale, et de prendre, dans l'union des pensées et des sentiments, une ardeur et des forces nouvelles pour la lutte. Les catholiques de langue anglaise, atteints eux aussi par le ré-

(1) Saint-Boniface, 13 mailS^O. — Archives de révêcln' de Saint Albert^

(2) Saint-Boniface, 29 mai 1890. — Arcliives de l'évêché des Trois- Rivières.

Saint-Boniface, 7 juin 1890. — Ihid.

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gime des écoles nouvelles, vinrent se joindre aux canadiensfrançais pour attester qu'ils ne formaient qu'un même peuple catholique uni dans la défense des mêmes libertés contre un ennemi commun.

Aussi, " plus que par les années passées, le retour de cette fête aimée fut le signal des manifestations les plus patriotiques (1)/'

" Des arbres avaient été plantés sur les principales rues '' de Saint-Bonifaee. " Les drapeaux français et anglais flottaient sur les édifices publics et sur le plus grand nombre des maisons privées. La musique de la fanfare mêlait ses notes harmonieuses aux joyeuvses clameurs de la foule (2)."'

A 8 heures, une grande procession se formait en face de l'hôtel de ville, comprenant les sociétés de Saint-Jean-Baptiste de Saint-Boniface et de Winnipeg, et les délégations de celles de Saint-Xorbert, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pierre, Sainte-Anne, etc. " Défilant par les rues Dumoulin, Saint-Joseph et Aubert, jusqu'à la résidence de M, H. Béliveau, président de la Société de Saint-Boniface, la procession continua par la rue Taché jusqu'au palais archiépiscopal, d'où Sa Grandeur fut escortée avec son clergé jusqu'à la cathédrale. "

La messe fut chantée pontificalement par Mgr Clut. Le sernom fut donné par le Rév. Tél. Allard d'Ottawa, frère du vicaire général. Une quête fut faite pour l'érection d'un monument à La Vérandrye. Le lieutenant-gouverneur des Territoires, M. Eoyal, assistait à l'office, ainsi (juo les consuls de France et des Etats-Lî'nis, le capitaine Gagnon, de Eégina.

Après la messe, la procession se reforme et retourne au pahiis. Là deux adresses sont présentées à rArc-]H'V('i|U('. la première par le président de l'Association de Saint-Jean-Bai»tiste de Saint-Boniface, M. H. Béliveau, et la seconde par M. A.-E. Mc- Phili|i])s. au nom de la paroisse Sainto-]\Iaric de Winnipeg. Les

(1 Jhul. 2) Le Manitoba, n'^dti 2 juillet 1890.

AlU'IIKVKQl'K DE SA I N1'-15()N I FACH G63

auteurs de la persécution avaient annoncé que l'Archevêque seul ■et son clergé seraient opposés au système des nouvelles écoles publiques: les deux orateurs, au nom des catholiques des deux cités protestèrent énergiquement à leur bien aimé Père qu'ils réj)rouvaient la nouvelle législation, et n'avaient avec lui qu'un même esprit et une même âme; ils rappelaient sa préconisation faite 40 ans auparavant, les longs travaux de son fécond épiscopat, les épreuves de l'heure présente et faisaient des vœux pour que le Pontife continuât son œuvre de salut et de civilisation, de longues années encore, au milieu de la paix.

Monseigneur répondit en français et en anglais, remercia ses fidèles de leur unanimité à rejeter et à combattre les nouvelles lois, félicita particulièrement les catholiques de Winnipeg de leur attitude digne et ferme, et ajouta que leur dévouement à la cause sacrée de l'école catholique, le consolait de toutes les tristesse de la présente année.

Aussitôt après, les délégués des sociétés nationales de la ville Congrèa natioet des campagnes se réunissent en Congrès dans la grande salle du Collège de Saint-Boniface, sous la présidence de l'hon. sénateur Girard, viucun prêtre n'est présent, afin que les résolu- tions du Congrès ne puissent être imputées par la malignité des persécuteurs à l'influence du clergé, afin qu'il soit évident pour tous que le peuple catholique n'a d'autre sentiment que celui de son Archevêque.

Le Congrès commence par. déclarer qu'il se réunit '^^ pour protester contre la persécution dont les catholiques et les citoyens d'origine française sont les victimes de la part des autorités provinciales qui, en dépit de la constitution comme de l'équité naturelle, leur ont enlevé leurs écoles séparées et l'usage officiel de leur langue maternelle. "

M. le sénateur Girard ouvre la séance par un discours patriotique sur les droits de la race française dans l'occident canadien. Il rappelle la mission donnée en 1690 par Frontenac à Iberville, dans la Baie d'Hudson, la construction, en 1691, du fort Bourbon, appelée ensuite N"elson, par Groseilliers et Eadisson, dans la même région; les découvertes de La Yérandrye, la construction

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du fort Saint-Pierre, sur le lac la Pluie, du fort Saint-Charles, sur le lac des Bois, du fort Maurepas, à l'embouchure de la rivière Winriipeg. Or, selon le droit européen, les pays nouveaux appartiennent au peuple qui les a découverts, sous la réserve du respect des indigènes. La race française a découvert l'Ouest canadien, doit-elle en être exclue? Sa langue doit-elle y être interdite ? L'orateur fait un tableau rapide des œuvres de Mgr Provencher, de Mgr Taché, des Oblats de Marie Lnnuiculée, des Sœurs Grises, de tous les hommes de langue française : ces liommes ont-ils travaillé à la création et au développement de la vraie civilisation dans le Canada occidental ? Pourquoi alors déclarer la guerre à la race française dans un pays qu'elle a couvert de ses bienfaits ?

L'hon. M. Girard conclut son discours par la proposition suivante: "Les membres de ce premier Congrès National au Manitoba sont heureux d'en inaugurer les travaux par l'expression publique de leurs hommages à leur illustre et vénérable Archevêque. Le 24 juin 1845, le grand prélat, alors le petit frère Taché quittait Montréal, en route pour les missions lointaines de la lîivière-Rouge. Le 24 juin 1850, il était préconisé Evoque d'Arath in partibus, avec future succession au siège de Saint- Boniface. Le 24 juin 1872, il recevait le l*allium sacré. Le 24 juin revient en 1890 comme le 40e anniversaire de sa préconisatinn à l'épiscopat. Cette longue carrière est semée de dévouement, de fatigues, de travaux et de luttes: luttes pour l'Eglise et ])0ur la patrie, luttes pour la civilisation et pour les progrès intellectuels; luttes couronnées par im magnifique développement du ])ays et des œuvres diocésaines. Les tristesses des jours actuels Font trouvé vaillant comme au temps de la jeunesse; mais elles sont de nature à assombrir ses vieilles années. Nous lui apportons en consolation nos respects, notre gratitude et notre admiration; nous formons des vœux pour le prolongement de ses jours, et nous le prions d'agréer, en sa qualité de Pontife, notre soumission filiale à sa personne et à ses enseignements, notre attachonient" au Saint-Sièffe et à l'Eglise. "

AUCllKVÊQUE DE SAINT-BON IFACE G(i5

Tou? applaudireut en témoiguago d'adhésion à la proposition du président du Congrès.

Trois motions furent ensuite faites par MM. Bernier, ancien Surintendant des écoles catholiques, contre la loi qui a supprimé les écoles séparées, par M. Prendergast contre celle qui a prononcé la déchéance de la langue française dans la province, et par M La Rivière, sur les moyens pratiques d'organiser la résistance et de revendiquer les droits supprimés.

Voici la première motion dans sa partie principale : " Dieu est le souverain Bien, il doit être à l'école, comme au fond des cœurs, au sein des familles, et au milieu des peuples, toujours. Il n'y a qu'une loi au monde qui soit la règle de toute saine morale, c'est celle de Dieu. Dans l'éducation de la jeunesse, l'enseignement de la morale est une nécessité plus encore que l'enseignement des connaissances humaines : la loi de Dieu doit donc être à l'école. Elle n'y est pas quand l'enseignement religieux en est banni, ou qu'il n'y est pas dans toute l'intégrité des convictions religieuses des parents. Nous répudions en conséquence la nouvelle législation scolaire ; nous la répudions comme anti-religieuse, anti-nationale, blessant l'équité et la liberté. Xous prenons l'engagement d'employer tous les moyens légitimes pour la faire ra^Dpeler. . . En attendant, nous déclarons que s'il le faut, nous irons dans la voie des sacrifices jusqu'à nous charger d'un double impôt pour le maintien d'écoles où nos convictions religieuses, et toutes nos convictions religieuses, seront respectées. ''

Voici la motion de M. Prendergast:

" Les délégués des diverses sociétés nationales et de tous les groupes français de cette province expriment, dans une commune protestation, leurs profonds regrets de l'action de la législature qui, à sa dernière session, a prononcé la déchéance de notre langue comme langue officielle en cette province. Ils protestent énergiquement contre cette législation, qui est une violation du pacte constitutionnel et de la bonne foi publique. . . Cet ostracisme de notre langue maternelle blesse à la fois nos droits et nos sentiments. Il blesse aussi les intérêts du pays en

AmC'Horutlon de la santé (le l'archevêque.

jetant des germes de division entre les divers groujDes de la population. "

La motion de M. La Eivière proposait la formation d'une ligue dont la fin serait de diriger la lutte; et pour cela, l'organisation d'une société nationale dans chaque centre catholique et français, et la création d'un Congrès permanent au moyen des députés de ces sociétés particulières.

Ces trois motions furent accompagnées de discours chevaleresques, où les sentiments les plus élevés furent exprimés avec autant de véhémence que de noblesse. Xous ne pensons pas que la langue française ait jamais rendu des accents plus dignes d'elle.

Nous le demandons cependant, la France d'Europe a-t-elle connu la noble protestation de cette France de la Eivière-Eouge, qui refuse de renier son origine et veut demeurer fidèle à sa langue et à ses généreuses traditions ? La France du Saint- Laurent elle-même a-t-elle entendu ces fières revendications avec l'émotion qu'elles méritent?

Le Congrès fut déclaré permanent. Trois commissions furent nommées pour étudier les questions relatives à l'éducation, à la langue française et aux sociétés nationales et les soumettre aux délibérations du prochain Congrès. Ces commissions forment, pendant la vacance, le Comité Exécutif du Congrès.

La tenue du Congrès de Saint-Boniface, le noble spectacle et les discours généreux de ses membres semblèrent faire reverdir le vieil Archevêque et lui rendre des forces qu'il n'avait plus depuis longtemps. Il se trouva beaucoup mieux.

Le 20 juillet, dans la cathédrale, à l'heure de la grand'messe il ordonna prêtres M. Alphonse La Eivière, et M. Elle Eocan, tous les deux enfants de Saint-Boniface, les premiers lévites qui eussent fait uniquement et complètement toutes leurs études classiques dans l'Ouest. " Les deux ordinands dit le rédacteur du Manitoba, ont commencé ici leur A B C et y ont terminé leurs études en renversant les deux premières lettres de l'alpha-

(1) Le Manitoha, n«' du 16 juillot 189 i.

ARCHEVEQUE DE SAIXT-BOXIFACE

loi des écoles.

bet pour ajouter à leurs noms les qualificatifs B. A. (bacheliers ès-arts) (1).'' MgT Taché éprouva une grande joie à ordonner prêtres deux de ses chers enfants à l'autel même où il avait reçu autrefois le sacerdoce de Mgr Provencher.

Au mois Tl'août, Monseigneur allait mieux encore. Il voulut " PJ"^^jpjJîjg^| prêcher la retraite à ses prêtres. La retraite fut suivie par 21 sespi-etres. prêtres; elle commença le lundi -i août, et dura jusqu'au samedi 9.

Le 20 septembre, il se rend à Deloraine, et le 21, y bénit la 'ràine. chapelle et y administre le sacrement de confirmation à 10 fidèles.

Après la retraite, Monseigneur se retira au Pensionnat pour instruction

i ' ~ ^ pastorale

travailler à rédiger une Instruction pastorale au sujet de la nou- au sujet de

o i J la nouvelle

velle loi des écoles; le travail fut terminé en quelques jours; le 15 août, fête de l'Assomption de la Sainte Vierge, l'instruction de l'Archevêque fut lue à la cathédrale et dans toutes les églises du diocèse.

Mgr Taché avait laissé passer plus de trois mois avant d'élever la voix; lui-même en explique la raison à son peuple. " Ceux qui vous persécutent, dit-il, en préparant une législation contraire à vos intérêts les plus chers, avaient affirmé, dans leur ignorance, ou je ne sais quoi, que vous vous rangeriez de leur opinion et les approuveriez au moins tacitement, et que vos pasteurs seraient les seuls à protester (2)."

Certes, quiconque connaissait tant soit peu la population de Saint-Boniface, si religieuse, si distinguée, si chevaleresque, savait qu'elle n'avait qu'un cœur et qu'une âme avec son Archevêque, qu'elle l'aimait, le vénérait, pensait toujours comme lui et avec lui, parce que les illuminations d'une même foi et l'onction d'une même charité, mettaient entre le pasteur et son troupeau une unanimité qui n'a peut-être nulle part au XIXe siècle atteint une aussi admirable perfection; tout le reste du diocèse

(1) Ibkl, n" du 23 juillet 1890.

(2) Mandement de Mgr l'Arclievêque de Saint-Boniface..

avait la même union, tendre et confiante, à son incomparable chef. Mais les persécuteurs avaient osé dire, en assemblée parlementaire, que les catholiques eux-mêmes n'étaient pas attachés au régime des écoles séparées, et préféraient les écoles communes, publiques, nationales : " Nous avons gardé Te silence, dit le prélat, pour vous laisser le loisir de faire spontanément et par vous-mêmes ce que vos cœurs et vos consciences vous inspireraient. "

" Nous n'avons point été trompé dans notre conviction, poursuit-il, et c'est pour nous aujourd'hui une tâche bien agréable de vous féliciter de l'attitude si ferme, si énergique et si générale que vous avez prise. Non seulement votre Evêque et vos prêtres n'ont point eu besoin d'exciter votre zèle, d'échauffer vos sentiments, il a fallu plutôt contenir ces dispositions. Tout ce qui s'est fait en public et en particulier, tout ce qui s'est dit dans les enceintes parlementaires, dans les assemblées générales de la province, ou particulières des paroisses, toutes les assurances que vous nous aves prodiguées, tout ce qui s'est fait et dit parmi vous à l'occasion des nouvelles lois scolaires, tout cela prouve jusqu'à l'évidence que nous n'avons tous ensemble qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une détermination. Vous marchez avec vos pasteurs comme ils marchent avec vous, le but est le même, les efforts sont communs; vous êtes prêts à suivre la direction de ces pasteurs, non par un sentiment de soumission servile et forcée, mais bien au contraire par une conviction aussi volontaire qu'énergique. C'est ce spectacle que nous avons voulu vous laisser offrir à nos accusateurs, avant même de vous adresser la parole officiellement et dans l'exercice de notre charge (1). "

T/ Archevêque rappelle d'abord les droits des parents chrétiens à " communiquer à leurs enfants la connaissance et l'amour de Dieu, ainsi que les observances que sa sainte loi nous prescrit, " " à les envoyer clans des écoles où leur foi et leurs mœurs sont

€11 sûreté "' et soient coiiA'euableiuent développées et formées. 11 rappelle (pu' " cinquante ans et plus avant que ce pays ne fût annexé au Canada, "' les missionnaires catholiques vinrent s'y établir et y ouvrirent des écoles catholiques; que "les protestants en firent autant de leur côté ; '' " chacun allait à son école comme on va à son église, aidait au support de son école comme on aide au support de son église. ■' Lors de l'entrée du pays dans la Confédération canadienne, " il fut convenu et stipulé que les écoles continueraient d'être séparées;" "pendant près de 20 ans, nous continuâmes d'avoir des écoles catholiques et des écoles protestantes : " " pas une plainte sérieuse, que nous sachions,ne se fit entendre ; pas un symptôme hostile an sy.-^tènie de nos écoles ne se manifesta dans la province. " Tout à coup, " un cri hideux, plein de fiel et de haine, a été apporté d'ailleurs, et des représentants de l'autorité s'en sont faits les échos et l'ont répété au milieu de nos populations vivant en paix : A has la langue française! A has les écoles catholiques ! . . . Ce cri devait être agréable à tous ceux que les préjugés, l'ignorance, voire même quelquefois une certaine conviction, éloignent de k Sainte Eglise Catholique Eomaine; aussi, nous regrettons de constater que le mot "pas d'écoles catholiques/' si injuste et déloyal qu'il soit, a été favorablement accueilli par un trop grand nombre. Une majorité parlementaire, peu soucieuse du triste spectacle qu'a donné l'ignorance de quelques-uns de ses membres en matière d'éducation, cette majorité a décrété l'abolition de nos écoles et a décidé que les écoles protestantes seules seraient reconnues par l'Etat et favorisées par lui. On a bien répété, imprimé même les mots Ecoles nationales^ Ecoles publiques. Ecoles neutres; tous ces mots peuvent sonner plus ou moins harmonieusement à l'oreille de certaines gens, mais le fait' pur et simple, dénudé de tout ce qui peut tromper, et réduit à sa triste réalité, c'est que la législature, tout en abolissant les écoles catholiques, a passé des lois qui non seulement maintiennent les écoles protestantes dans toute leur intégrité, mais même leur assure, quoi-

<)70 VIE DE MGR tACHÉ, O. M. I.,

que confessionnelles, toute la ^jart d'argeut public à laquelle leg catholiques auraient droit (1). "

Le prélat s'étend sur cette dernière assertion, à savoir que les nouvelles écoles, quoique neutres en principe, sont en fait protestantes. Car " le surintendant protestant et ses aides "' du régime antérieur " sont remplacés par un département d'éducation tout protestant et dont plusieurs employés viennent de l'ancien office de ce surintendant. " " La section protestante du Bureau d'Education est remplacée par un Bureau de Conseillers (Advisory Board) qui dans la pratique ne peuvent manquer aussi d'être protestants; et aujourd'hui ce Bureau est présidé par le Président de la section qu'il remplace, et est composé de membres qui tous ont été ou pouvaient être membres de la section protestante. " Il appartient au nouveau Bureau de Conseillers, de prescrire les exercices religieux et les prières à faire dans les écoles, comme l'ancienne section protestante du Bureau d'Education pouvait le faire dans les écoles protestantes : évidemment, les Conseillers étant protestants ne prescriront pas des exercices religieux et des prières contraires au principe protestant. " Les inspecteurs que nous connaissons sont tous protestants; les qualifications des professeurs sont précisément celles qui étaient exigées par les écoles protestantes. Les livres mis entre les mains des élèves et des maîtres, ou placés dans les bibliothèques, sont choisis exclusivement par des protestants . . . Les parents protestants, ne pouvant pas avoir d'objection à des écoles conformes à leurs idées et placées sous le contrôle exclusif de leurs coreligionnaires, feront en général ce que la nouvelle loi demande, pour s'assurer leur part de l'octroi législatif et peuvent môme compter que le gouvernement le leur donnera tout entier, puisqu'il a fait en sorte que les catholiques ne puissent accepter les conditions auxquelles seules on leur donnerait leur part. Plus que cela, les contril)uablos ne paieront que pour les écoles qui, comme on le voit, sont protestantes, et cette même population protestante aura de plus le bénéfice des

(1) Mandement pp. 5-7.

taxes de leurs concitoyens catholiquoS;, quoique ces derniers ne puissent bénéficier des écoles (1). ''

De telles lois sont " radicalement injustes. La bonne foi de nos frères séparés a été surprise ; ils ont pu accepter avec plaisir l'idée de la suppression des écoles catholiques, mais le sentiment de la justice leur dira tôt ou tard qu'ils n'aimeraient pas à être traités comme nous le sommes (2). '^

" Que devons-nous faire ? " demande l'Archevêque à son peuple. Il répond : Vous mêmes vous avez déjà unanimement résolu ce que nous vous conseillons, ne pas envo^-er les enfants aux écoles créées par les nouvelles lois.

" A'^otre réponse nous est parvenue sans même que nous ayons eu besoin d'en faire la demande. Vos représentants dans les enceintes parlementaires, ceux qui expriment votre pensée dans la presse, vos délégués au congrès que vous avez organisé, les différent? comités formés par vous pour exprimer vos vues, tous ont été unanimes. La voix de vos pasteurs s'unit à ce concert inspiré par votre -foi, et tous ensemble, nous disons: Les catholiques ne peuvent se prêter au fonctionnement des nouvelles lois scolaires passées dans la législature de Manitoba en 1890 ; ils ne veulent pas exposer leurs enfants au danger dont les menace la nouvelle législation. En fermant l'école à la prière et k la doctrine chrétienne, on la ferme à nos enfants qui, comme nous, veulent prier, croire et aimer. Jésus, l'ami des enfants, étant banni de l'école, nous ne pouvons y envoyer les nôtres, puisque ce Dieu ami de leur âge nous dit à nous, leurs parents et leurs gardiens: "Qui n'est pas pour moi est contre moi, et qui n'amasse pas avec moi dissipe. " Nous voulons que ces enfants demeurent avec leur Sauveur; nous ne voulons pas les confier à ceux qui font profession de le méconnaître au point de défendre qu'on parle de lui dans l'éc-ole (3)."

Cette résolution est grave et importante : elle va mettre l'Ar-

(1) Mandement , p]!. 7-9.

(2) Ibid., p. 9.

(3) M<indemcnt , pp. 9-10.

672 VIE DE MGR ÏACHÉj O. M. 1.,

chevêque et son peuple dans la nécessité de créer des écoles privées ou libres, demeurant sous le contrôle exclusif des familles et de l'Eglise, mais aussi ne recevant aucune subvention des municipalités et de l'Etat. Dans un pays neuf, où la pauvreté est grande, oiî de plus l'initiative privée ne s'exerce pas depuis longtemps à l'égard des écoles, cette situation sera pénible ; mais, il le faut, les droits de Dieu et les intérêts des âmes l'exigent.

L'Archevêque termine par la réfutation de deux objections. Les auteurs des lois néfastes s'étaient donnés comme de chauds partisans de l'instruction publique : c'était même, à les entendre, pour développer la science jDopulaire qu'ils avaient conçu leur plan d'écoles publiques ou nationales. " La sainte Epouse de Jésus-Christ, répond le prélat à ces présomptueux critiques, a faim et soif de toute science véritable. L'amour du savoir es-t de l'essence même de l'Eglise, puisque sa fin suprême est de conduire l'humanité à Dieu; or Dieu est lumière, science, intelligence: on n'arrive pas à lui par l'ignorance, cette obscurité de l'intelligence et du cœur, suite du péché; mais on arrive à lui par la connaissance qui a son principe dans l'Etre infini, qui sait tout, qui connaît tout. Aussi, la mission donnée à l'Eglise implique nécessairement l'enseignement: ''Allez, enseignez toutes les nations. " Eefîet de "la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, " et guidée par le Saint-Esprit, l'Eglise a instruit toutes les nations, elle a dissipé les ténèbres du paganisme, expliqué les énigmes et les figures de la Synagogue et fait luire sur le monde ancien et nouveau les rayonnements qui ont sorti l'humanité du chaos dans lequel l'avaient plongée l'ignorance et la superstition. Non contente de convertir les nationSj l'Eglise leur a prodigué l'érudition. C'est cette même Sainte Eglise Eomaine qui a couvert le monde d'écoles de tous genres, de foyers éclatants de lumière. C'est auprès d'elle que ce qu'il y a eu d'érudit pendant des siècles est allé puiser les connaissances humaines comme les connaissances divines. Elle a été la gardienne des lettres sacrées et aussi des lettres profanes. Le monde lui doit d'avoir conservé tout ce qu'il admire dans la civilisation antique et de lui avoir donné ce qu'il y a de meilleur dans la

civilisation luoderno. Les écoles publiques, les écoles libres sont d'institution catholique. Pendant des siècles et des siècles, pas une université ne s'est fondée sans le concours et la bénédiction des Papes ou de leurs frères dans l'épiscopat. La munificence des pontifes a rivalisé avec celle des princes pour doter l'Italie, la France, 1" Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre, l'Irlande, l'Ecosse, etc., de ces centres lumineux, aujourd'hui encore l'orgueil des nations qui ont l'avantage de les posséder (1). "

Mgr Taché aurait pu ajouter aux persécuteurs : " Qui, de vous ou de moi, a plus travaillé pour l'instruction publique ? "

L^ne autre objection avait été apportée par les auteurs des lois nouvelles : " L'Etat ne peut pas enseigner la religion ! " Vaine excuse, ici du moins, répond l'Archevêque, puisque de fait, et nous l'avons démontré, l'Etat s'est chargé d'enseigner et de faire enseigner le protestantisme, puisque l'Etat vient de rédiger des formules de prières et des exercices religieux qu'il impose. Nous ne demandons pas à l'Etat de se charger de l'enseignement religieux de vos enfants; nous le prions même de s'en abstenir: ce que vous demandez et ce que nous demandons avec vous, c'est qu'il ne mette pas d'entraves à cet enseignement et surtout ne le prohibe pas dans les écoles. L'Etat doit respecter le domaine qu'ont les parents sur ceux que le ciel leur a confiés, et les laisser s'acquitter des devoirs qu'il leur a imposés. Puis, pour le chrétien, qu'est-ce que c'est que l'Etat, sinon un pouvoir qui vient de Dieu, et qui, par conséquent, doit s'exercer pour lui; car "il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu; et celles qui sont ont été étahUes de Dieu;'- et cette puissance est donnée pour protéger la société et ses membres, et leur permettre l'accomplissement des obligations qui s'imposent aux souverains comme à leurs sujets, aux gouvernants comme aux gouvernés: "Et maintenant, ô rois, comprenez; entendez, vous qui jugez la terre (2). "

Le Pontife résume tous ses enseignements dans ces mots :

(1) Manrlement , pp. 10-lL

(2) IbicL, p. 13.

VIE DE MGK TACHE, 0. if. I.,

Les trois remèdes fournis par la constitution contre les lois de 1890:

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