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QUELQUES AUTRES ÉVÉNEMENTS DES MÊMES ANNÉES

Le récit de la grande persécution scolaire et des efforts de ^'\ionldmil'Archevêque et de la minorité catholique pour y porter remède dàn^sles^* nous a conduits jusqu'au milieu de l'année 1892. Revenons en *^" '°^'^^' arrière pour noter quelques-uns des événements qui ont pris place au cours des épisodes de ce drame doiiloureux.

§§ I. — Année 1890

Nous avons mentionné plusieurs fois la persécution administrative faite dans les Territoires contre les missionnaires et les missions catholiques, particulièrement au sujet des écoles. Dans l'Alberta, la Saskatchewan et l'Assiniboia, la plupart des employés, protestants et anglais, déploient en toute occasion, un grand esprit d'intolérance, contre la religion catholique et la langue française.

En 1890, Mgr Grandin avait groupé dans un mémoire les faits les plus saillants de cette longue et injuste persécution. Il désirait le soumettre à l'examen de celui qui, depuis tant d'années, était l'œil de ses yeux et la grande lumière de tout le ISTord-Ouest ; puis il voulait aller le mettre sous les yeux du gouvernement fédéral pour lui montrer la continuelle violation de l'égalité constitutionnelle (Equal Eights) des deux religions et des deux langues, et, s'il y avait lieu, le communiquer à la presse et le publier.

Pour la première fois, l'Evêque de Saint-Albert se rend d'Ed- ^%'^!^i^i' monton à Calgary par une diligence publique. Il arrive à st-Boniface. Saint-Boniface le 14 juillet. Mgr Taché le reçoit avec sa joie habituelle. " J'ai le plaisir, dit-il, de le trouver bien mieux

pour sa santé (1). '"' L'Evêque de Saint-Albert rencontre au palais M. Tardivel, rédacteur de la Vérité, et M. George Dugas^ hôfes de Mgr de Saint-Boniface.

Mgr Grandin passe 14 jours auprès de son ami et de son conseiller. Mgr Taché lit le mémoire, souvent avec bien de la tristesse, voyant dans les Territoires du Xord-Ouest la même haine qui s'est déchaînée cette année-là dans le Manitoba; il propose quelques légères corrections et donne à son ami " une excellente lettre, que je pourrai, dit celui-ci, utilement ajouter à la suite Lettre de Mgr ^Ic mon mémoire (2). "

Taché contre ^^ . . . .

les perse- VOICI Ics principaux passages de cette lettre.

" Les faits que vous citez ne me sont pas tous connus ; mais je n'en ai pas moins la triste conviction qu'ils ne sont malheureusement que trop réels. Outre les assertions et les preuves fournies par Votre Grandeur, j'en connais assez personnellement, pour croire à une volonté bien déterminée, de la part du Département " Indien, " d'enrayer, autant que possible, l'action des missionnaires catholiques, au milieu des aborigènes du Nord- Ouest. Quand le Canada a pria possession du pays, il n"a trouvé que des sauvages ]jacifiés Qntre eux et dis])osés à accepter le nouvel ordre de choses. Il était impossible, à qui peut joindre deux idées enseml)le, de ne pas reconnaître l'action civilisatrice du prêtre au milieu de ces hordes autrefois si cruelles et si barbares. La conjuration du silence a pourtant paru de bon aloi; puis, après avoir gardé le silence, on a commencé à se servir de tous les moyens pour écarter ou détruire Tinfluence de ceux qui avaient assuré ces résultats au prix des plus grands sacrifices, des plus grands labeurs, voire même des dangers do chaque jour. Pour détruire l'influence cathn]i((uo. on multiplie, à notre détriment, les faveurs les plus marquées envers des gens qui n'ont jamais eu la pensée de pénétrer dans le pays quand l'accès en était difficile, et surtout là où il y avait du danger. Anjour-

(1) Jovrnnl de Mgr Gmiuliii.

(2) Jhid.

ARCHEVÊQUE DE SAIxMT-BONIFACE 695

d'iuii, .<(ius IV'gide du goinornemoiit et la protection do ses nombreux employés, ces apôtres du jour sont partout où nous les avons précédés, persuadés qu'on les aidera toujours à nous supplanter ou à nous amoindrir. Je fais des vœux pour que les autorités prêtent une oreille attentive à vos si légitimes demandes et redressent les griefs dont vous vous plaignez si justement. Je pourrais ajouter aux nombreux chapitres de vos plaintes; je ne le fais pas, dans l'espoir que des démarches si pénil)les et si délicates que vous entreprenez, auront un bon résultat pour nos pauvres néophytes et même pour les infortunés infidèles que nous voudrions amener à la vérité (1). "

Mgr Laflèche, l'ancien missionnaire de la Eivière-Eouge et de rile-à-la-Crosse, se joignit aux deux prélats par une chaleureuèe lettre d'adhésion (2).

Les hommes de notre époque s'émeuvent au souvenir de Las Casas et de ses énergiques réclamations en faveur de la race noire, ils ont bien raison : mais se sont-ils assez émus devant cette lutte de Mgr Grandin et de ses collègues pour défendre les droits de la conscience des sauvages du N'ord-Ouest?

Mgr Grandin alla à Ottawa, il vit Thon. Dewdney, dont il Réclamations

de MffP

avait eu tant à se plaindre dans le passé, et d'autres officiers du Grandin à

. r 7 Ottawa.

Département Indien. Il vit aussi plusieurs ministres: tous lui firent beaucoup de politesses et de belles promesses, il y était habitué et se demandait anxieusement si les nouvelles promesses auraient plus d'effet que les anciennes. En tout cas, ces promesses le décidèrent à surseoir à la publication de son mémoire.

Dans les gouvernements constitutionnels, les nombres et les Avis de Mgr chiffres sont la force, parce que la majorité, en principe au cernant le

, . -^ ^ recensement

moins, décide de tout. Le recensement officiel de la population prochain, se fait au Canada tous les dix ans. Il allait avoir lieu en 1891. Mgr Taché voulait faire au cours de l'été précédent, le recensement de tous les sauvages catholiques de son diocèse et recom-

(1) Sainf-Boniface, L'fi juiild 1890. — Archives de l'évêclié de Saint Albert.

(2) Trots-Rivières, 28 août 1890. — Ibià.

mandait à son ami de Saint-Albert de faire celui des sauvages catholiques qui lui étaient soumis.

" Il nous faut absolument d'ici à l'automne, lui dit-il, faire le recensement de tous nos sauvages catholiques, en en prenant les noms et indiquant les réserves. Depuis neuf ans, on répète le dernier recensement qui ne donne pas un sauvage catholique, ni pour la partie du traité 5 (1) qui est dans votre diocèse (celui des sauvages du Cumberland jusqu'au lac Winnipeg et du lac de Travers ou Fendu à la Eivière ISTelson"), ni pour le traité 7 (celui des Pieds-Xoirs et Assiniboines de McDougall), et on ne donne que 1948 sauvages catholiques pour le traité 6 (tous les sauvages Cris, Sauteux, Assiniboines et Montagnais de la rivière Saskatchewan et de ses affluents jusqu'au fort La Corne inclusivement). Notre manque d'attention à cet égard nous laisse dans une infériorité numérique apparente, qui nous est très préjudiciable, même aux yeux du gouvernement. C'est donc pour nous un devoir de surveiller le recensement et d'être en état de fournir les documents ou renseignements qui peuvent servir an gouvernement (3)." ^uvesà^n'n- ^^fe^ Taché eut tout* sa vie une tendre affection pour les saudes'r'e'nnes vagcs, CCS anciens rois du pays, que l'arrivée de ce qu'on appelle la civilisation frappa de déchéance. A l'époque où nous sommes, il est occupé d'étudier si l'introduction du renne de Laponie ne serait pas un bienfait pour eux, et s'il ne conviendrait p.xs aux amis des sauvages de demander au gouvernement son concours pour leur rendre ce service. Xe trouvant pas les renseignements suffisants dans les bibliothèques du Canada, il s'adressa à des correspondants d'Europe pour en puiser de plus amples dans celles du vieux monde. Dans plusieurs .lettres, il

(1) Le gouvernement fédéral fit, à diverses reprises, des traités avec un grand iion>bre des sauvages du -Manitoba et du Nord-Ouest. On est convpuu de désigner sous le nom do chacun de ces traités, comme le fait ici Mgr Taché, non seulement le traité lui-mêino, mais les sauvages avec lesquels le traité est fait.

(1) Scnnt-Boniface, 1 juin 1890: — Archives do PZ-vêche de .Saint-Albert.

au Canada.

remercie le I\. 1*. Soulliur dis doc-unients qu'il lui a envoyés et eu demande d'autres.

"■ Pour appuyer cette idée, d'introduire le renne au Canada, lui écrit-il le 14 novembre 1889, j'aurais besoin de plus de données encore. Je connais assez tous les avantages que les rennes domestiques du Lapon offrent à leurs maîtres; mais je ne sais pas assez ce que leurs maîtres leur doivent, pour juger si les sauvages comme les nôtres peuvent les utiliser comme on le fait en Laponie. " Il prie donc le distingué Père de lui communiquer de nouveaux ouvrages, s'il en existe, " sur les mœurs et surtout sur la nourriture de ces intéressants animaux (1). "

" Je serais sans doute très heureux, lui écrit-il le 5 janvier suivant, en le remerciant de l'envoi de nouveaux documents, de voir nos pauvres sauvages du .ISTord-Ouest utiliser cet intéressant animal comme font les Lapons; mais je crois que la chose est un peu difficile, vu surtout que notre gouvernement n'est pas encore disposé à prendre les mesures nécessaires pour arriver à cette fin (2). "

Ces dernières paroles indiquent les conclusions auxquelles il dut s'arrêter (3).

Mgr Taché fut toujours l'intrépide défenseur des droits et des libertés de l'Eglise ; mais il savait s'accommoder à certaines exigences des gouvernements modernes, quand les âmes ne devaient pas en souffrir.

Une loi faite à cette époque prescrivit aux ministres du conseils de

. , Mgr Taché

culte de notifier aux municipalités les actes de baptême, de reiativemeut

^ à la loi qui

mariage et de sépulture enregistrés par eux. Mffr Grandin prescrivait

^ -■- o 1 D aux prêtres

et ses conseillers montrèrent de la répugnance pour cette JnenTies*'^'

loi et furent sur le point de protester contre elle. Mgr Taché bapwâe, de

au contraire ordonna à ses prêtres de se soumettre et conseilla de^sépuitm-e. la même soumission à ses suffragants. " Sans doute, écrit-il à

(1) Montréal, 14 nov. 1888. — Archives de la Maison générale.

(2) Saint-Boniface, 5 janvier, — Jbid.

(3) Il y a trois ans, un particulier a tenté en vain d'acclimater, au Yukon, des rennes' transportés de la Laponie. Ils ont péri ou ont été tués.

698 VIE DK aiGK TACHÉ, O. M. I.,

Mgr Grandin, le pouvoir civil n*a pas le droit absolu de faire ce qu'il a fait; mais d'un autre côté, si nous résistons, ce pouvoir peut prendre des déterminations qui nous blesseraient bien plus. I.e mariage civil, l'enregistrement civil des naissances et des décès peuvent être le résultat de notre refus à nous prêter à ce que la loi demande de nous. Sans doute ce serait criant, ce serait inique, ce serait tout ce que l'on veut, mais ce serait la loi, la loi telle que la France et d'autre pays sont forcés de la subir. Ce que l'on nous demande est bien moins difficile, moins dangereux : pourquoi le refuser (1) ? "

Au reste, il traite avec beaucoup de modération le sentiment contraire à celui qu'il adopte et qu'il conseille. " Xous sommes tous dans de grandes difficultés et de grands embarras! dit-il. Ce qu'il faudrait faire en de pareilles circonstances, Dieu seul le sait; c'est pourquoi, tout en désirant le servir avec un dévouement égal, on ne voit pas toujours les choses du même œil (2). "

La pratique qu'il conseille avait été recommandée par le premier concile provincial de Saint-Boniface. Mgr Taché le rappelle à son ami de Saint-Albert dans une lettre du 2 mars 1890 :

" La question des registres et des lois civiles qui s'y rapportent fut livrée à l'examen de la première députation, qui avait l'honneur de vous avoir pour président. Le rapport de la députation fut soumise le 17 juillet à l'examen de la seconde congrégation générale qui l'accepta à l'unanimité, décidant que les prêtres devaient étudier les lois civiles à cet égard et s'y soumettre (3). " Démission de Mgr Faraud était demeuré à Saint-Boniface après le concile

Mgr Faraud.

de 1889, Nous avons vu autrefois le P. Grollier demander en grâce de mourir dans la station qu'il avait établie près du pôle; son Evêque, épuisé comme lui par son laborieux apostolat, désira au contraire terminer ses jours auprès de celui qui l'avait envoyé dans ces régions glacées.

(1) Saint- Boni fa ce, S fév. 1890. — .^rcliives de l'évêolié de Saint-Albert.

(2) Jbid.

(3) Ibid.

Mgr d'Anemour avait eu d'ahnnl rintontion do diriger de Saint-Boniface le vicariat a])ost()li(iue d"Atliabaska-MacKenzie. Nous avons vu ■Nlgr Taché combattre son projet à l'époque du concile. Quelque temps après, le Rme P. Fabre chargea l'Archevêque de Sàint-Boniface de négocier auprès de son vénérable suffragant 1" son désistement du lac la Biche, 2" son consentement à la nomination d'un nouveau vicaire de la Congrégation pour les missions d'Athabaska-^lacKenzie, S'* son consentement à la nomination d'un nouveau vicaire apostolique qui lui succéderait.

Mgr Faraud s'en remit pour le premier point à la décision du Supérieur général, se déclarant prêt à y renoncer sans oljjection et sans indemnité. Il consentit sans résistance à la seconde demande, mais insista pour qu'on nommât vicaire religieux le E. P. Grouard. Il témoigna un peu de répugnance relativement à la troisième demande, et, sans paraître disposé à un refns, il sollicita un délai de quelques semaines. Mgr Taché s'abstint par délicatesse d'insister, " très heureux d'avoir une réponse favorable sur les deux autres sujets. "

Bientôt Mgr Faraud se rendit de lui-même à la troisième demande et donna sa démission de vicaire apostolique, exprimant seulement le désir que le P. Grouard fût nommé son successeur dans la charge de vicaire apostolique comme dans celle de vicaire des missions (1).

Mgr Faraud habitait, à Saint-Boniface, au voisinage de l'Hôpital, dans une petite maison qu'il avait achetée et qu'il répara et embellit en y travaillant de ses mains, comme autrefois aux maisons de la Nativité et du Grand Lac des Esclaves. Il reposait par ces humbles travaux, par la prière et de saintes conversations, son corps épuisé avant le temps par les fatigues de son héroïque apostolat dans le Xord, visitant souvent celui qui vingt-cinq °ns auparavant, lui avait confié la première par-

(1) Lettres de Mgr Taché au Rme P. Fahre, Saint-Bonifoce,i et 24 fér., et 24 mars 1890. — Archives de la Maison générale.

tie démembrée de son immense diocèse, visité souvent aussi par lui. Il avait les soins du Frère Boisramé, l'ancien et dévoué serviteur de Mgr Grandin et des missionnaires d'Athabaska-Mac- MortdeMgr Kenzie, ceux du Père Pascal que la divine Providence lui en-

Farand. ;

voya du vicariat apostolique qu il avait si longtemps administre, ceux enfin des prêtres de l'Archevêché. Mais, malgré le repos et les soins, le vénérable Evêque s'affaiblit rapidement. Il rendit son âme à Dieu le 26 septembre, à l'âge de (37 ans. '" Ce cher seigneur est mort à 7 heures ce matin, écrit le jour même Mgr Taché au Eme P. Fabre; il était sans connaissance depuis 24 heures. Il avait été administré samedi. Il a enduré les souffrances de sa maladie avec une patience admirable et témoigné une grande résignation à la sainte volonté de Dieu (1). "

Mgr Taché télégraphia aussitôt la nouvelle de la mort à Paris et " partout, dit-il, où j'ai cru pouvoir assurer plus tôt les suffrages et les prières en faveur de l'âme du digne enfant de la famille, un de nos anciens (2). "

Il fit embaumer le corps " pour le conserver jusqu'au jeudi 2 octobre, dans l'espoir que quelques évêques " pourraient " venir à la sépulture (3).'^

En effet, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, s'y rendit. Mgr Grandin, qui était encore dans les provinces de l'Est, occupé aux négociations pour ses sauvages, fit toute la diligence possible pous assister aux funérailles d'un frère qui lui était si cher; i^ arriva le jour des funérailles, mais, par suite d'un retard du train, après la cérémonie: quoiqu'il fût 2 heures et i/^ de l'aprèsmidi, il était encore à jeun, devant célébrer la messe des obsèques. La messe fut dite par le P. P. Camper et l'absoute faite par l'Archevêque de Saint-Boniface.

Mgr Faraud fut inhumé sous le sanctuaire de la cathédrale de Saint-Boniface, dans le caveau des évêques, entre Mgr Proven-

(1) Saint-Boniface, 26 fept. 1890. — Ibid.

(2) Ihid.

(3) Ibid.

cher et le P. Tissot. " Naturellement, ma place est là aussi, dit Mgr Taché, et la dépouille mortolU» du fondateur de ces importantes missions aura auprès d'elle les restes des trois Oblats (jue Mgr Provencher a ordonné prêtres (1)."

" Il me semble providentiel, ajoute Mgr Taché, que l'Evêque -^^i^'^ucceklou d'Anemour soit A'enu terminer ses Jours à Saint-Boniface. Il y Fan[,^d. laisse un précieux souvenir, et y recevra beaucoup de prières (2)."

Ce fut providentiel aussi pour toutes les missions d'Athabaska-MacKenzie. Mgr Faraïul avait travaiillé à doter ses missions de revenus fixes : il avait, à cette fin, obtenu un certain nombre de fondations et capitalisé certaines aumônes plus importantes; mais il n'avait aucun livre de compte; jusqu'à son dernier séjour à Saint-Boniface, il n'avait pas même fait de testament. Mgr Taché lui en fit faire un dans sa dernière maladie. " Son testament est bien fait, écrit-il au Supérieur général, et je ne l^cnse pas qu'il puisse y avoir de difficulté de ce côte-là (3)."

Il n'y eut point en effet de difficulté du côté du testament. Mgr Taché était établi exécuteur testamentaire; l'emploi des sommes était tout déterminé: tout devait être consacré aux missions d'Athabaka-MacKenzie. Mais il fallait savoir quelles étaient les sommes laissées par Mgr d'Anemour; là était la difficulté. " Je travaille au règlement de la succession de Mgr Faraud, écrit Mgr Taché quinze jours après la mort. La chose est assez difficile, puisque ce digne évêque n'avait pas d'autre livre de compte que sa mémoire, nourrie par les lettres qu'il échangeait avec ses débiteurs. J'espère pourtant arriver à établir un état assez complet d'une succession qui n'est pas sans importance (4) ."

On peut le dire, la restitution de cet état de compte fut un

(1) Lettre au Rnie P. Fabre, Qu'Appelle, 10 oct. 1890. — Archives de la Maison générale.

(2) Ihid.

l2j Lettre du 26 septembre 1890.

(4) Lettre du 10 octobre 1890 au Rme P. Fabre.

tour de force qui révéla la prodigieuse mémoire de l'Archevêque de Saint-Boniface, ainsi que son énergie à la peine. '' Quoique malade et souffrant, raconte le P. Camper, il prit la tâche de retrouver toutes les sommes capitalisées par l'Evêque d'Annemour ; il en vint à bout, mais au prix de quels efforts ! Il me disait lui-même que, dût la chose lui coûter la vie, il fa/Uait qu'il réuscît (1)." Durant un mois, il fut tout occupé de se rappeler les entretiens et les confidences de l'Evêque d'Anemour ; comme celui-ci l'avait tenu au courant de toutes ses vues et de toutes ses entreprises, il retrouva dans ces souvenirs la désignation des sommes reçues-et capitalisées pour les missions d'Athabaska-MacKenzie. Souvent, le soir après être couché ou la nuit dans ses insomnies, il se rappelait d'un mot ou d'un fait qui le mettait sur la piste d'une créance; il se levait et notait cette réminiscence, puis se mettait à la découverte et trouvait bientôt ce qu'il avait soupçonné et entrevu. '"' Jamais, dit le témoin que nous venons de citer, le successeur de Mgr Faraud n'aurait pu venir à bout de découvrir les trésors qui appartenaient à ses missions. Mgr Ta£-hé mit tout tellement au clair qu'en deux heures Mgr Grouard i)ut parfaitement se rendre compte de son vicariat. C'est là un service immense que Mgr Taché a rendu à l'Eglise, à la Congrégation et aux pauvres missions du Nord (2)." voyn:;ea Pendant que Mgr de Saint-Bonifaco travaillait à régler la

succession de Mgr Faraud, il fit un vo3^age à Régina et dans les missions voisines.

Mgr Crandin revenait d'Ottawa, où nous l'avons vu aller pour négocier la liberté de ses missionnaires et des sauvages. Il voulait voir le lieutenant-gouverneur des Territoires, l'hon. ]\r. Joseph Royal, et désirait avoir dans cette visite, la compagnie et l'apinii de son métropolitain.

De son côté, ^Igr Taché était heureux de voir son ami et son fils, M. Royal ; il désirait aussi visiter l'église de Régina et son digne curé, ainsi que Qu'Appelle et les missions de cette

(1) Notes du R. P. Camper sur Mgr Taolié.

(2) Ibid.

R^gintL.

ARCHEVÊQUK DK SA 1 NT-BON I FACE 703

région. La Conipagiiio du ("anadien Pacifique mit gratuitoment à la disposition do rAroliovC'(|uo un cliar spécial avec un nègre pour ou t'aii'o lo sorvico. ^I,<:r Tacliô prond })our l'accompagner M. ^lessier; Mgr do Saint-Allx^rt a avec lui le P. Leduc.

Le train part do Winni|)og le samedi 4 octobre, vers 3 heures de l'après-midi, ^[gr Grandin n'a presque pas pu voir son conseiller à Saint-Boniface ; il s'en dédommage le long de la route. " Xous sommes seuls, raconte-t-il, dans notre sieeping car ou char-dortoir, nous nous occupons d'affaires plus facilement que si nous étions à Saint-Boniface. Xous étudions ensemble les plans du département indien sur les écoles sauvages ; Mgr Taché voit la réponse de M. Van Kounhot à mon mémoire et ma réponse à la sienne. Xous soupons seuls. Xous voA'ageons vraiment confortablement. En passant à Brandon, le E. P. Mc- Donald, S. J., vient nous voir. On fait nos lits et nous dormons aussi à l'aise que dans nos chambres (1). "

Le dimanche, 4 octobre, à 5 heures du matin, les voyageurs se réveillent à Eégina. M. Gratton, curé de la place, les attend avec une voiture. Mgr Taché dit une messe basse. Mgr Grandin. chante la grand'messe pontificalement, " un peu comme dans mes missions, dit-il; Mgr Taché prêche; mais nous remarquons qu'il est fatigué et peut à peine se faire entendre '3)."

Après l'office, les évoques reçoivent la visite du lieutenantgouverneur, l'hon. M. Royal, qui les invite à diner le soir avec leur suite.

Mgr Grandin chante les vêpres. Le P. Leduc prêche. Les catholiques de Eégina présentent à leur Archevêque deux adresses, en français et en anglais, où ils protestent avec énergie contre les lois iniques qui suppriment les écoles séparées.

Mgr de Saint-Boniface y répond dans les deux langues, et félicite les catholiques de leur uni(m avec le clergé pour le maintien des écoles chrétienes. Puis il confirme 9 personnes (3), et préside la bénédiction du Saint-Sacrement. " Ensuite nous

(1) Journal de Mgr Grandin.

(3) RegUtre des confirmations.

nous en allons tous diner, dit Mgr Grandin, avec M. le gouverneur. Mgr Taché couche chez lui ; et nous, nous revenons coucher dans le char qui est toujours à notre disposition, ainsi que

le nègre (1).'"'

Le lundi 5 octobre, "' nous avons de la peine à nous rendre du char à l'église, tant les chemins sont affreux : la glaise colle aux pieds et adhère ensuite aux trottoirs; on les dirait enduits de savon, il nous faut marcher avec beaucoup de précaution.

" J'ai eu à ma messe un certain nombre de communiants, en tête desquels se trouvaient M. le Gouverneur et de pauvres métis qui ont profité de notre passage pour se confesser. ;Mgr Taché, ce jour-là, ne put dire la messe à cause de la fatigue.

" îfous sommes allés, le P. Leduc et moi, poursuit Mgr Grandin, diner chez ]\L Forget. Mgr Taché nous y attendait déjà. Un des convives était ^I. Bétournay, notre inspecteur catholique. Nous avons donc pu, en attendant le diner et même pendant le diner, parler d'affaires. Mais c'est surtout après le diner que nous avons parlé sérieusement. M. le Gouverneur, suivant sa promesse d'hier soir, est venu me rencontrer, et j'ai pu lui soumettre quelques questions a*sez importantes. Xous avions à peine fini que ^L Hayter Eeed est arrivé. C'est avec lui surtout que nous avons été sérieux ; pendant plusieurs heures, nous avons parlé de nos difficultés avec les agents, des conséquences des promesses de 'SI. Dewdney. Ce pauvre homme s'est trouvé

passablement mal à l'aise

Il était presque

nuit quand il a pu s'en aller (2)." Mgr Taché fut présent à tout l'entretien et appuyait les plaintes de son collègue.

Cet entretien eut un l)on résultat. " ^I. Eeed a fait une bonne circulaire, écrivait quoique tem}3s aprè,< Mgr Taché; reste pourtant à savoir quel en sera le résultat (3)."

Cependant, " la voiture du Gouverneur attendait depuis trois

(1) iîe^/.''<r€ des confirmations.

(2) ./otiDir»/ de Mgr Grandin.

(3) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 12 dêc. 1890. - Archives de l'évêché de Saint-Albert.

AIU'llKVKCiUE DE SAINT-BOXIFACE 705

heures. Nous avons pu retourner au presbytère; c'était l'heure du souper. Après le souper nous avons repris le travail. Nous avons examiné ensemble le plan d'écoles ou plutôt nous avons fait part à Mgr Taché de nos observations. Puis Sa Grandeur et moi, nous nous sommes retirés pour traiter entre nous de questions plus graves encore. "

Il s'agit de la division du diocèse de Saint-Albert, de l'érection du vicariat apostolique de la Saskatchewan et du choix des trois noms à présenter au Saint-Siège.

Les deux prélats s'entretinrent encore le lendemain de ces graves sujets. Enfin, le mardi soir, Mgr Taché remonte dans son char somptueux avec son compagnon et le curé de Eégina.

Mgr Grandin se rend à Prince-Albert par le chemin de fer tout récemment mis en opération. Il visite les missions de cette région. Il est à Calgary le 3 novembre et à Saint- Albert le 11. C'est en allant de Calgary à Saint-Albert qu'il commence à souffrir de l'infirmité qui afflige si cruellement son métropolitain depuis tant d'années, mais qu'il aura le bonheur de découvrir et de faire soigner efficacement.

Mgr Taché s'arrête à Balgonie, puis à Qu'Appelle. ^^ou"aViie

A Balgonie, il confirme 29 personnes et félicite le missionnaire qui en est chargé, M. Eoy, de la belle chapelle qu'il y a construite, et des beaux chants qui s'y exécutent.

A la station de Qu'Appelle, il confirme seulement 5 personnes; le mauvais temps a empêché les fidèles disséminés au loin de venir profiter de la visite du prélat.

Il y a 24 milles entre la station et la mission ; quoiqu'il faille parcourir cette distance en voiture. Monseigneur veut s'y rendre.

Il aime, en effet, ces lieux si pittoresques, qui lui rappellent de si doux souvenirs, la maison et l'église du Sacré-Cœur, l'Ecole Industrielle et ses chers sauvages, tous ces établissements dont il est le fondateur. Il y trouve 4 Pères et 1 Frère chargés de& 20 réserves sauvages dépendantes de la mission et qui s'étendent à 60 milles ; il trouve à l'Ecole Industrielle 6 Sœurs Grises et 150 sauvag-es. " Je suis en vovao^e à une distance de

500 kilomètres de Saint-Boniface, écrit-il au Supérieur Général, au milieu de nos chers et dévoués Pères de (Qu'Appelle (1). "

11 veut qu'on lui parle en détail des chanelles et des écoles établies dans les réserves, du nombre des chrétions et des païens de chaque réserve. Il va prendre ses récréations au milieu des enfants sauvages de l'Ecole Industrielle. Il éc-oute et questionne chacun de ses frères en religion, chacune des bonnes Sœurs. Il jouit du bien qui se fait dans ces maisons de salut et répand la joie dans ceux qui l'opèrent.

Il acheva la semaine à Qu'Appelle.

Le dimanche 12 octobre ramenait le 45e anniversaire de son ordination sacerdotale; le lundi 13, ramenait le 45e anniversaire de son oblation et de sa première messe; ce même jour était le 25e anniversaire de la première messe qu'il avait dite à Qu'Appelle lorsqu'il y était venu en 1865 pour déterminer l'emplacement de la mission et faire les préparatifs nécessaires à ce fécond établiss;.ement ; c'était donc véritablement le 25e anniversaire de la fondation de Qu'Appelle (2).

Ces jours se passèrent en saintes et joyeuses actions de grâces. Les missionnaires, les bonnes Sœurs, les enfants sauvages, les habitants entourèrent l'Archevêque de témoignages de vénération et d'amour ; le prélat de son côté parut goûter au dedans le doux enivrement des ouvriers évangéliques qui voient de magnifi(|ues moissons couvrir des champs longtemps incultes et exprima vivement à plusieurs reprises sa reconnaissance envers l'auteur de ces admirables changements.

Le dimanche matin, il administra le sacrement de confirmation, d'un visage épanoui, à 55 personnes, la plujiart païens convertis.

Dans l'après-midi, il fut fort ému en entendant les enfants sauvages de l'Ecole Industrielle chanter le verset : Lœtatus sum in liis qiiœ dicta sunt mihi: In domim Domini {bimus:Je me

(1) }fi.<tgion de (^xC Appelle , 10 oct. 1890. — Arcliives de la Maison générale.

(2) Le Manitoha, n^ du 15 octobre 1890.

ARCIIKVÊQUl:: DK SAINT-HOM l'ACK 707

suis réjoui de ce qui m'a été dit: Nous irons dans la maison du Seigneur. " Le chu'ur en effet chantait seul les versets de chaque psaume; mais après chaque verset, les enfants sauvages répétaient le premier verset en guise de refrain. Ce mode de psalmodie, bien connu dans l'antiquité, avait été introduit à Qu'Appelle pour i)ormettre aux enfants sauvages do chanter aux vêpres. Quand Mgr Taché entendit ces chers sauvages répéter le verset que nous venons de nommer, il se mit à les regarder fixement, comme ])our s'assurer que c'étaient bien eux qui chantaient ces paroles. On vit alors des larmes couler des yeux du vieil Archevêque. Ces larmes devenaient plus al)ondantes à mesure que le cours de la psalmodie ramenait le môme verset sur les mêmes lèvres. Il parut absorbé dans des sentiments qui le dominaient et comme en extase, jusqu'au moment oîi on allait entonner le Alagni/icat. A cet instant, il fit un signe, les voix se turent, et prenant la parole, il se mit à raconter que lorsqu'il était arrivé pour la première fois à Qu'Appelle, du haut de la côte qui domino la vallée, il avait vu les sauvages infidèles pratiquer leurs danses et leurs superstitions païennes ; il s'était demandé alors ce qu'il pourrait faire pour arracher à l'empire du démon ces âmes rachetées par le sang d'un Dieu; il avait versé des larmes sur leur sort et adressé d'ardentes prières à Dieu pour la conversion de ce peuple : et maintenant, il entendait les enfants de ces païens d'autrefois chanter : Lœtatus simi in his quœ dicta sunt mihi: In domum Domini ihimus. " Il commenta ces paroles avec beaucoup d'émotion, invita tous les assistants, spécialement les enfants sauvages, à la reconnaissance et au zèle pour la conversion des infidèles et les pria de chanter à ces fins le cantique de la divine Vierge : Magnificat anima mea Dominum. Tous chantèrent alors l'hymne de Marie, les enfants sauvages répétèrent, à chaque verset, les premières paroles comme refrain (1)."

Mgr Taché quitta Qu'Appelle le lundi soir. 15 octol)re. Il ne devait plus revoir ces lieux si chers, son infirmité allant lui in-

(1 ) R. P. Hugonnard, Notes sur Mgr Taché.

St-Bonlface.

708 VIE DE MGR TACHÉ, O. il. I.,

terdire de plus en plus les courses en voiture. " Xous avons été agréablement surpris, écrit l'écrivain du Manitoba le 15 octobre, de voir que Monseigneur ne paraît pas trop fatigué de son voyage, malgré le mauvais temps presque continuel (1)." "Je suis mieux, écrit-il lui-même au lî. P. Langevin quelques jours après, mais c'est un mieux qui me force à ni'astreindrc aux plus indisl>ensables obligations et prive mes amis du plaisir qu'ils auraient, je suppose, à voir mes succès en calligraphie (2)-' ^*de\''Ec™e"* Mgr Taché obtint du gouvernement cette année-là l'établisseindastrieiie n;ient à Saint-Bonifacê même d'une Ecole Industrielle, semblable à celle de (Qu'Appelle.

L'école fut ouverte d'abord pour les filles sauvages à la maison vicariale des Sœurs Grises; vingt et une petites Indiennes y furent réunies dès la première année. La Sœur Clément fut la l)remière chargée de ce troupeau si cher au cœur de l'Archevêque.

On hâtit pendant l'été une maison pour les garçons sauvages à l'Est de la cathédrale et du collège. La maison fut bénite le dimanche 28 décembre 1890, à 2 heures de l'après-iuidi par l'Archevêque au milieu d'un grand concours de fidèles. Elle fut achevée au printemps de 1891 et reçut cette année-là les petits indiens. Le Eév. M. Lavigne en fut nommé directeur. I^s Sœurs de la Charité Lassiseraye et Deschambault furent les premières appelées à ce poste de dévouement.

Plus tard la direction de l'école fut confiée aux Oblats et les petites filles sauvages réunies avec les garçons, dans des quartiers différents. L'école de Saint-Boniface comptait, à la mort de Mgr Taché, plus d'une centaine d'enfants.

Le vénérable Evêque eut toujours une prédilection spéciale pour ces petits sauvages. Il aimait à s'asseoir à leur table, contempler leurs jeux, assister à leurs travaux : il les aimait au soir de sa vie, comme il les avait aimés au matin de son apostolat, à l'Ile-à-la-Crosse.

(1) Le Manitoba, n<' du 15 octobre 1890.

(2) Saint-Boniface, 14 nov. 1890. — Archives de Tarclievêché de Saint- Boniface.

§§ IL — Année ISOl

Quelques jours après être de retour à Saint-Boniface, il écri- '^"j^'^«'^^'*«" vait au Eme P. Fabre : " Pour mettre la dernière main aux af- J'^'^l^ '^^ f aires de Mgr d'Anemour, je serai peut-être obligé d'aller à j\[ontréal. Je voudrais que le successeur du vénéré prélat pût prendre son administration en bonne condition (1). "

En effet, il partit de Saint-Boniface par la ligne du Canadien Pacifique le mercredi 7 janvier, sur le char Champlain envoyé tout exprès de Montréal et mis gratuitement à sa disposition. Il arriva à Montréal le 10 janvier.

Mais deux heures après son arrivée, il fut saisi par la mala- Maladie, die, réduit à la plus grande faiblesse et condamné à garder la chambre pendant plus d'un mois (2).

Quand il eut repris quelques forces, il s'occupa de la succès- Diverses négosion de Mgr Faraud, s'assura de l'existence de plusieurs créances dont il doutait, constata la valeur de " quelques capitaux pour la sûreté desquels il n'y avait pas assez de garanties", et eut la joie d'achever de débrouiller tout ce qui était obscur et de tout mettre au clair pour le nouveau vicaire apostolique.

A la demande de Mgr de Saint-Boniface, les archevêques et les évêques des trois provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa publièrent une lettre pastorale collective * pour condamner les attentats du gouvernement de Manitoba contre les écoles catholiques. Les prélats rappellent le principe fondamental que "l'enfant dépend naturellement de l'autorité paternelle et surnaturellement de l'autorité de l'Eglise. " Ils en concluent que "l'Eglise ne peut approuver, pour aucune considération, sous aucune forme de gouvernement, des écoles oii l'enfant ne reçoit pas l'enseignement religieux et moral. " Ils constatent que les nouvelles lois scolaires du Manitoba attentent aux droits sacrés de l'Eglise comme aussi à la constitution du

(1) Saint-Boniface, 21 oct. 1890. — Archives de la Maison générale.

(2) Lettre à Mgr Grandin, Montréal, Sfév. 1891. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.

Canada tout entier et de la province de Manitoba en particulier. Enfin ils adhèrent à la lettre pastorale de Mgr de Saint- Boniface publiée le 15 août 1890, en citent de longs extraits et, de concert avec lui, déclarent que ce serait " une trahison " de ne pas protester contre la violation des droits de l'Eglise, et que chacun doit travailler '* pour que justice parfaite soit rendue aux catholiques (1). "' Le inonde entier fut ému de "cette voix de l'épiscopat canadien, s'élevant puissante et majestueuse, dans son calme et son unanimité, s'inspirant des propres accents " de l'Archevêque de Saint-Boniface " et enseignant aux pouvoirs publics comme aux populations, leurs devoirs et la vérité (2). " Le prélat travailla à obtenir les fonds pour l'achèvement de ï'Ecole Industrielle de Saint-Boniface, commencée l'année précédente, et pour son développement. Il encouragea les efforts du Eév. ^I. Beaudry et de plusieurs autres pour diriger des colons catholiques vers le Manitoba et l'Ouest. H(.-chute. Au commencement de mars, il était mieux et se disposait à

retourner dans son diocèse, quand il apprit coup sur coup le décès de M. Gratton, curé de Eégina, mort de fatigue et d'épuisement dans la neige au commencement de mars, et celui de M. Dubois, vicaire à Saint-Boniface (3), emporté le 13 mars à l'hôpital par une maladie de quelques jours. Xous savons combien Mgr Taché aimait ses prêtres, parce que c'étaient ses prêtres, et parce que la plupart lui avaient coûté des -sollicitations et qu'en ayant un très petit nombre, il y tenait comme un pauvre tient à une pièce d'or. Ces deux morts l'affligèrent beau-

(1) Elle est publiée dans !e Manitoba, n" du 8 avril 1891.

(2) Paroles de M. Bernier à Mgr Taché dans l'adresse dont nous parlerons plus loin.

(3) Louis-Alfred Dubois, né à Saint-Nicolas (Que.), fit ses études au petit séininuire de Québec, prit la soutane le 3 septembre 1884, enseigna une année au collège d'Ottawa, arriva à Manitoba le 19 août 1885. fut deux ans profe.sseur au collège de Saint-Boniface, alla terminer sa théologie au séminaire des Troi^-Rivières, fut ordonné prêtre par Mgr Laflèclie le 2<) août 1888, revint au Manitoba le 20 septembre suivant, fut nommé le 23 du même mois vicaire à Saint-Joseph, puis le 2 juillet 1889 à Saint-Boniface. " C'était un hotnme dont le zèle, le dévouement et la charité n'avait point de bornes." — Le Manitoba, n* du 18 mars 1891.

coup. Il se trouva plus mal, eut même '' une nouvelle attaque de sa mahulie "" et dut ajourner de quelques jours son voyage (1). " En faisant demain, écrit-il le 18 mars au I?me P. Fabre, qui se nommait Joseph,, en faisant demain la sainte communion, car je ne pourrai pas encore monter au saint autel, je prierai de tout mon cœur pour votre conservation et pour votre bonheur (2)."

Mgr Taché rentra à Saint-Boniface le samedi 11 avril 1891 Betouràst-

'-' Bon if ace.

" après avoir échappé, dit-il, à un danger que l'on a dit imminent, sans que je lui eusse soupçonné ce caractère (3).'' L'hon. M. La Rivière, député à la Chambres des communes et MM. Martin, Marion, Lagemodière, Jérôme et Gelley, députés à la chambre provinciale, allèrent à sa rencontre jusqu'au Portage du Rat. Un grand nombre d'habitants de Saint-Boniface et de Winnipeg le reçurent à la gare et l'escortèrent jusqu'à son palais. Là M. Bernier, maire de Saint-Boniface, lui lut une adresse, toute vibrante de foi et d'amour, pour remercier "les illustres et vénérables prélats " du Canada " de leur éclatant et généreux concours " à la cause sacrée des écoles catholiques du Manitoba et lui renouveler à lui-même la protestation " du dévouement et de l'entière docilité " de ses ouailles reconnaissantes. " Vous nous retrouvez ici, disait-il, les mêmes qu'il y a trois mois, les mêmes qu'il y a un an, fermes dans notre adhésion aux principes de l'éducation chrétienne de la jeunesse, résolus à lutter pour les droits inaliénables qu'un pacte solennel nous a garantis (4)."

Mgr de Saint-Boniface demeura faible tout l'été, souffrant sante. presque continuellement et gardant presque continuellement la chamhre. " Ma santé est meilleure qu'elle était à Montréal,

(1) Lettre ù Mgr Grandiu, Mmitréol, 13 inars 1891. — Arcliives de l'évêché de Saint-Albert.

(2) Montréal, 18 mars 1891. — Archives de la Maison générale.

(3) Lettre à Mgr Granàin, Saint-Bon évêché de Saint Albert.

(4) Le Manitoba, n» du 15 avril 1891.

(3) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 19 avril 1891. — Archives de l'évêché de Saint Albert.

écrit-il au Eme P. Fabre le 14 mai, sans avoir cependant l'espoir de la voir se refaire entièrement. Que la volonté du bon Dieu se fasse en ceiia comme en tout-e chose (1)! " A plusieurs reprises, il se trouva assez mal, particulièrement au commencement d'août. ''J'arrive encore une fois, écrit-il le 14 août à Mons-eigneur d'Ottawa, des portes du tx)mbeau, où je n'ai pas été adjnis faute de préparation suffisante (2)." " Je suis un peu mieux, écrit-il à Mgr Grandin dix jours plus tard, mais convaincu de plus en plus que ma maladie e^t incurable (3)." SacrodeMgr Ijc P. Grouurd avait été préconisé vicaire apostolique d'Atha- •baska-MacKenzie le 5 juin 1891, selon le désir et en remplacement de Mgr Faraud. Il demanda à l'Archevêque de Saint- Boniface de vouloir l)ien le sacrer. Mgr Taché se trouvait très fatigué; mais il l'avait ordonné prêtre autrefois à Boucherville ; il n'avait jamais consacré d'évêque : il lui était doux de ne poini mourir sans sacrer un pontife, de communiquer la plénitude du sacerdoce à un de ses suffragants, à celui qui était chargé des chrétientés dont il avait été le premier missionnaire, dont il avait été ensuite longtemps le premier pasteur.

Il fut heureux d'accepter. Mgr Grandin, Evêque de Saint- Albert et Mgr Shanley, Evêque de Fargo, furent invités à faire l'office d'évêques-assistants.

Le P. Grouard est à Saint-Boniface dès le 3 juillet. L'Evêque de Saint- AUx^rt y arrive le 29 juillet après avoir confirmé, sur la prière de son métropolitain, 23 fidèles à Oak Lake le 26, 40 à Grande Clairière le 27 et 26 à Brandon le 29. Mgr Taché logeait au Pensionnat; il l'envoie chercher à la station dans sa voiture et le reçoit dès son arrivée. " J'ai été péniblement affecté, raconte Mgr Grandin, de l'état où j'ai trouvé Monseigneur; je ne sais comment il pourra présider la cérémonie fixée à samedi, " 1er août.

Mais le samedi, il est mieux. " Il prend " ce jour-là, " toutes

(1) Saint- Boni face, 14 mai 1891. — Archives de la Maison générale.

(2) Saint'Boniface,lA août 1891. — Archives de l'archevêché d'Ottawa

(3) Snint-Bnnifacp ,24 août 1891. — ArchivesderévéchédeSaint-Albert"

les précautions pour ne pas se fatiguer à l'avance. " La cérémonie coninience à 9 heures et Yj, uan.s la cathédrale de Saint- Boniface. C'est la première fois que la vénérable église est témoin du sacre d'un évoque; aussi elle a revêtu ses i)lus riches ornements et se trouve trop petite pour contenir la foule pieuse qui s'y presse.

A cause de la mauvaise santé et des souffrances du prélat consécrateur, on ne chante que le Veni Creator et le psaume Ecce quam h on uni ; les attributs de l'élu ont été bénits à l'avance. Néanmoins, observe Mgr Grandin, " une pareille cérémonie ne peut manquer d'être bien touchante, et j'ai eu beaucoup de peine pour ma part à dominer mon émotion, qui m'a tout à fait gagné pendant le chant du Te Deum. Mgr Shanley donne un beau sermon en anglais. Un grand diner a été préparé au Pensionnat ; mais Mgr Taché n'ose y assister. Nous nous rendons ensuite au salon de l'archevêché, o\\ la population catholique complimente le nouveau prélat (1). " " Comment pourrionsnous sans émotion, lui dirent-ils, voir notre illustre Archevêque quitter son lit de douleur, traîner ses pas défaillants dans le sanctuaire où autrefois il vous donnait l'onction sacerdotale, pour venir cette fois, pour ainsi dire, parfaire son ouvrage et vous élever sous le souffle du Christ, à la sublime dignité d'Evêque. " Mgr Grouard répond avec beaucoup de simplicité et d'humilité. " J'ai bien aimé sa réponse, observe l'Evêque de Saint-Albert, et Je pense que je n'ai pas été le seul (2). "

Mgr Shanley part le lundi 3 août; Mgr Grandin préside le mercredi la profession de plusieurs Sœurs de Jésus-Marie, fait ses adieux le même jour à son métropolitain et retourne à Saint- Albert.

Mgr Taché vient de sacrer le second vicaire apostolique d'A- Passage de

® . iigr Pascal.

thabaska-MacKenzie. Peu de temps après, il reçoit le premier vicaire apostolique de la Saskatchewan, qui revient de France après avoir reçu l'onction des pontifes précisément dans la a-

(1) Journal de Mgr Grandin.

(2) Ihid. Voir le Manitoba, n» du 5 août 1891.

thédrale où quarante ans auparavant l'Archevêque de Saint-Boniface l'avait reçue lui-même. Mgr Pascal arrive à Saint-Boniface le 25 septembre, Mgr Taché " l'accueillit comme un père tendre et un ami dévoué." Le lendemain, l'ancien missionnaire et l'infirmier de Mgr Faraud chante le service anniversaire pour le premier vicaire apostolique d'Athabaska-MacKenzie. Deux des missionnaires de la Saskatchewan sont venus à la rencontre de leur Evêque jusqu'à Saint-Boniface. Il repart avec eux et arrive le 6 octobre, à Prince-Albert, où il est reçu avec les démonstrations de la joie la plus vive. Le 7, il est installé ; le P. Leduc, qui est venu représenter Mgr Grandin malade et incapable de voyager à pied, à cheval ou même en voiture, exprime les espérances de tous les cœurs en commentant ces paroles de l'ange aux bergers de Bethléem: Aniiuufio vohis gaudinin magnum (1).

Mgr Grouard donne les prémices de son épiscopat aux églises de son consécrateur ; il confirme 36 fidèles à Sainte-Agathe le 4 août; 30 à Saint-Joseph le 7; 2 à Saint-Pie le 8; 101 à Saint- Norbert le 9 ; 83 à Saint- Laurent le 12 ; 68 à Sainte-Anne des Chênes le 16; 65 à Xotre-Dame de Lorette le 19; 18 à Saint- Charle-s le 22 ; 56 à Saint-François-Xavier le 23; 61 à Saint- Eustache le même jour; 72 à Saint-Pierre le 26; 44 à Saint- Daniel le 27; 9 à Fannystelle le 29; 54 à Saint-Alphonse le 30 (2). Il visite les jours suivants les Pères do Notre-Dame de Lourdes chanoines réguliers de l'Immaculée Conception après Fincendie qui vient de détruire leur église, leur monastère et tout leur mobilier. Il prêche ensuite la retraite à ses frères en religion, les Oblats de Marie Tinmaeulée, réunis à Sainte-Marie et se met en route pour la Ville Etornone. visite (lu R.i'. Mct Taché eut bientôt après une autre consolation qui lui

Martinet. ^ . .

fut aussi douce que la joie die communiquer le plein sacerdoce à un de ses suffragants, ce fut la visite du Tf. P. Martinet.

(1) Lettre de Mgr Pascal, 15 od. 1891. — Annales^ de la Prnp. de In Foi. pp. 112-117.

(2) liet/iMn des confirmations.

Nous avons dit qu'une des plus grandes peines qui ait affligé le cœur sensible de l'Archevêque de Saint-Bonii'ace, fut la défiance qu'il rencontra dans quelques-uns de ses frères en religion.

Ces préventions avaient paru plusieurs fois sur le point de disparaître entièrement, notamment à la suite des visites du E. P. Souiller : " N"os relations à Saint-Boniface, lui écrivait l'Archevêque au commencement de 1878, m'ont remis à Taise, en sorte que vous n'avez pas perdu votre temps ni vos peines en venant nous voir, nous qui sommes si loin (1). " Mais diverses circonstances les avaient renouvelées, particulièrement lors du concile de Saint-Boniface.

" Que je voudrais, moi aussi, aller à Paris, écrivait-il confidentiellement, en 1890, au E. P. Langevin, se rendant en Europe. J'ai là, au cœur, quelque chose qui me fait bien mal et j'aurais besoin d'un épanchement qui ne se fait pas à distance. J'ai 40 ans d'épiscopat Oblat; j'ai -45 ans de profession comme Oblat. Dieu sait la pensée unique qui a dominé toute cette existence; d'autres ne le savent pas, et je ne serai satisfait que quand j'aurai eu une occasion de dire à qui de droit l'injustice que l'on m'a faite en méconnaissant mes sentiments véritables (2). "

Dieu voulait que cette méconnaissance et toutes les préventions tombassent avant la mort du Prélat et que sa Congrégation redevînt pour lui une mère très aimante, avant qu'il la quittât pour entrer dans la communion éternelle des saints.

L'homme de Dieu qui prépara les voies à cette réconciliation suprême et l'accomplit déjà en grande partie, fut le E. P. Martinet, assistant général. Il avait été envoyé en 1891 dans la province du Canada en qualité de visiteur. Mgr Taché lui écrivit an commencement de mai une lettre très affectueuse pour le prier " de procurer aux Ohlats du diocèse de Saint-Boniface une

(1) Saint-Boniface, 14 janvier 1878. — Archives de la Maison générale.

(2) Saint-Boniface, 2 juillet 1890. — Archives de l'archevêché de Saint- Boniface.

consolation après laquelle, disait-il, ils soupirent ardemment, celle de vous voir au milieu d'eux. Tenez, concluait-il, me donner la consolation de vous offrir l'hospitalité de ma maison et de vous découvrir le trop plein de mon cœur (1)."

" J'ai prié lo E. P. Martinet, écrit-il quelques jours après au Supérieur Général, dans l'espoir qu'il viendra nous voir, si ce n'est officiellement, du moins officieusement. Ce nous sera une bien grande consolation si nous pouvons être favorisés de cet avantage (2)."

Alais le P. Martinet n'était pas lui-même sans quelques prévention contre l'Archevêque de Saint-Boniface ; il avait beaucoup de répugnance à aller le voir. " Il n'y a qii'un ordre du Supérieur Général, lui répond-il, (jui pourrait me faire passer par dessus mes appréhensions. "

Mgr Taché insista, pressentant le bien qui résulterait de cette visite. " Je comprendrais ces dispositions de votre part, s'il s'agissait d'une visite officiellement canonique; mais, mon bon Père, souffrez que je vous le dise, il n'y a ni impuissance à sentir, ni appréhensions à éprouver lorsqu'il s'agit d'une simple visite d'amitié à des frères qui vous aiment, qui aiment la Congrégation et qui seraient heureux de pouvoir, dans un épanchement fraternel, entendre parler du foyer de la famille et de ses rayonnements les plus immédiats. Des visites officieuses, sans les préoccupations des visites officielles, ont quelquefois un résultat dont l'avantage peut difficilement se calculer. Venez donc, cher Père, et dites-moi quand (3)."

il renouvela ses instances le 26 mai et le 31 juillet (4).

Sur ces entrefaites, le P. Martinet consulta le E. P. Langevin, alors directeur du grand séminaire d'Ottawa, sur l'opportunité de sa visite à Saint-Boniface. Le P. Langevin, sans rien savoir des instances de Mgr Taché, répondit au visiteur : " Il

(1) Saint-Boniface, 1er mai 1891. — Jbid.

(2) Sainl-Boniface, 14 mai 1891. — Archives de la maison générale.

(3) Saint-Boniface, 22 mai 1891. — Ibid.

(4) Ibid.

me semble qu'il serait sage de votre part d'aller à Saint-Boniface. Mgr Taché est un Oblat illustre et sincèrement attaché à la Congrégation et de plus, c'est un grand canadien-français. La Congrégation agirait sagement en se mettant dans les meilleurs termes avec ce grand Evêque, avant qu'il ne disparaisse. C'est une consolation à laquelle le noble cœur de Mgr Taché a certainement droit. " " Eh bien, reprit le R. P. Martinet, je crois •que vous avez raison, J'irai à Saint-Boniface. "

Il y arriva en effet le 10 octobre en compagnie du P. Lefebvre, y passa plusieurs jours dans d'intimes entretiens avec l'Archevêque, fit avec lui le voyage de Qu'Appelle, séjourna de nouveau à Saint-Boniface et n'en partit que le 27 octobre.

Le cœur de Monseigneur de Saint-Boniface trouva dans cette visite d'ineffables consolations. Il put s'expliquer et fut compris d'un des principaux membres de sa famille religieuse, compris désormais de ses supérieurs, pour lesquels il avait toujours eu tant de dévouement et qui ne l'avaient pas cru dévoué, compris de ses frères qu'il avait toujours tant aimés et qui ne croyaient pas à son affection. " Comment vous exprimer, écrit-il quelques jours après au Eme P. Fabre, la profonde reconnaissance que nous inspire à tous la visite du E. P. Martinet, votre digne et vénérable assistant. Les jours qu'il a passés avec nous ont été des jours de bonheur. Xous avons trop joui pour ne pas croire qu'il en a ressenti lui-même quelque satisfaction. Ne pouvant pas avoir l'incomparable avantage de vous voir, j'avais besoin de voir un membre de l'Administration générale : j'avais besoin d'un tête-à-tête, d'un cœur-à-cœur avec un de mes supérieurs. Le E. P. Martinet m'a accordé cette faveur, et j'en ai recueilli un soulagement dont mon cœur avait besoin, un encouragement nécessaire à la faiblesse que les années et les infirmités me font subir (1). "

Le 13 septembre 1891 ramenait le oOe anniversaire de l'ordi- xoces d-or du nation sacerdotale de celui qui avait été les prémices du Canada rànd. dans la Congrégation des Oblats.

(1) Saint-Boniface, 31 oci. 1891. Archives de la Maison générale.

" Nous avons décidé, écrit Mgr Taché au mois d"août à l'Archevêque d'Ottawa, de faire des noces d'or à ce vétéran du sanctuaire et avons fixé au 10 septembre prochain la cérémonie de son jubilé sacerdotal (1)."

C'était la première fois qu'un prêtre atteignait sa cinquantième année de prêtrise dans les anciennes missions de la Rivière-Eouge.

"J'ai offert au R. P. Camper'', vicaire des missions, écrivait Mgr Taché au Supérieur général dès le mois de mai, "et ma cathédrale et ma maison pour la fête que Ton prépare à ce doyen de tout le clergé de Saint-Boni ftico (2)."

Le jubilé du vénérable l\'re fut placé après la retraite annuelle des 01)lats, afin (\n'un plus grand nombre de ses frères pussent se réjouir avec lui des miséricordes de Dieu à son égard.

La retraite eut lieu du 2 juillet au 9, prêchée, nous l'avons dit, par Mgr (îrouard. Le dernier jour, ceux qui y avaient pris part firent, selon l'usage, la rénovation de leur oblation.

^Igr Taché vint se joindre à ses frères, et, revêtu de la simple soutane noire, portant sur sa poitrine la croix d'Oblat, il renouvela son oblation, avec ^Igr Grouard et tous les Pères et le& Frères qui avaient assisté à la retraite.

Après la cérémonie, les Oblats ofi^riront leurs félicitations et leurs vo'ux au premier canadien-français entré dans leur Congrégation. Le soir, les habitants de Saint-Boniface vinrent présenter leurs hommages au vénérable jubilaire. Un calice d'or lui fut offert de la part de Mgr Duhamel, Archevêque d'Ottawa, en reconnaissance de ses travaux dans la jeune capitale du Canada. " Le calice était apporté par M. Germain, ancien paroissien de l'église Xotre-Dame d'Ottawa, que le P. Dandurand avait marié il y avait plus de 4() ans (3)."

Le lendemain, le vénérable prêtre célébra une messe solennollc d'actions de grâces dans la cathédrale, en présence de-

(1) SanitB(iv\f<irf,\A naùt 1891. — Arcliives de rarclievéclié «l'Ottawa.

(2) Saint-Bonifiirr, 14 mai 1891. — Ihid.

(3) Le Manitoha, n° du 16 septembre 1891.

rArehevêquc, de Miir (îrouard, (riiii ^raiid noiiilire de prêtres, réguliers et séculiers, et d'une l'oule considérable. JMgr Taché parla après rEvangile sur les grandeurs du sacerdoce. " Continuez encore, mon révérend Père, dit-il au saint missionnaire, cette vie sacerdotale pendant de longues années. Ad multos annos (1) !" Le vcru du prélat a été exaucé: le E. P. Dandurand vit encore aujourd'hui, [ilein de santé. huml)le et pieux comme au jour où il nujnta pour la première fois à Tautel. le modèle des Oblats et de tous les j^rêtres (2).

En 1891, Léon XIII fit frapper une médaille pour les zouaves Distribution pontificaux qui avaient défendu Rome et l'Eglise en ISTO contre dauiesaux

,. niTmi'iii T ■^ zouaves pon-

la révolution envahissante. Mgr lâche, dont la grande ame tifieaux. s'intéressait toujours si vivement à l'indépendance temporelle du Saint-Siège et dont le cœur chevaleresque était enthousiaste de la bravoure militaire au service des nobles causes, voulut remettre lui-même la médaille aux zouaves de son diocèse. Il les réunit dans son palais le 18 novembre, convoqua les catholiques les plus distingués de Saint-Boniface et de Winnipeg, célébra la messe, et fit une chaleureuse allocution aux soldats de l'Eglise. *' Conservez, généreux zouaves, leur dit-il, le souvenir de votre séjour à Eome, au service du plus légitime des rois ; transmettez cet héritage à vos enfants, et que tous ceux qui sont les heureux témoins de cette intéressante cérémonie sentent naître dans leur cœur un redoublement de foi et de dévouement à la sainte Eglise et à son chef vénéré. " Chacun des zouaves vint s'agenouiller devant le Pontife et reçut la médaille. C'était MM. A.- H. Martineau, du lac Manitoba, Joseph Lecomte, de Saint- Boniface etc.

(2) Jubilé sacerdotal du R. P. Damase Dandurand. — Dans les Missi.ons de la Concj. des Oblats, t. XXIX, j)p. 516-523.

(3) Le R. P. Damase Dandurand est né le 24 mars, à Laprairie, près de Montréal ; il a été ordonné sous-diacre par Mgr Bourget en 1840,^ a été ensuite secrétaire de Mgr de Forbin-Janson jusqu'à sa prêtrise ; il a été ordonné diacre par Mgr Bourget le 5 septembre 1841, prêtre j^ar le même le 12 septembre 1841 ; il e.st Oblat de Marie Immaculée depuis le 2 septembre 1842. Il a été vicaire général de Mgr Guigues, premier évêque d'Ottawa. Il est venu dans l'Ouest après la mort de Mgr Guigues, et a été curé de Saint-Cbarles jusqu'à ces dernières années.

VIsItP du diocèse.

Assistance et discours aux fêtes jubilaires des Oblats, à Montréal.

L'Archevêque avait confirmé 43 fidèles dans sa cathédrale le 20 août. Le 21 septembre, il est à Saint-Xorbert et y administre le sacrement des forts cà 2 personnes. Le 22 septembre, il visite la grande paroisse de M. Filion, St-Jean-Baptiste, et le 23, celle de Saint-Pie : il confirme dans la première 45 fidèles et dans la seconde 29, Il est, le 4 octobre, au Portage du Eat, y donne la confirmation à 19 personnes et y l>énit une cloche. Le 11 octobre, il confirme 47 personnes à Sainte-Marie de Winnipeg. Quelques jours après, il visite plusieurs missions de l'Ouest sur la grande ligne du Canadien Pacifique et confirme, le 16 octobre, 1 personne à Eégina ; le 17, 2 à Moose-Jaw ; le 18, 16 à Wolseley (1). Le 8 novembre, il consacre à Deloraine 2 cloches, une pour Deloraine même, la seconde |X)ur Longvale.

Le registre des confirmations contient la liste de 1224 fidèles confirmés en 1891 dans l'Archidiocèse (2).

Il y avait au 2 décembre 1891, 50 ans que les six premiers Oblats étaient arrivés de France à Montréal. Tous les catholiques du Canada sentaient le besoin de se réunir pour remercier Dieu des fleuves de grâces dont il avait arrosé leur patrie durant ces 50 ans par les Oblats de ^Marie Immaculée. De grandes fêtes jubilaires furent préparées à ]\[ontréal pour le 7, le 8 et le 9 décembre.

"Je partirai pour ^lontréal la semaine prochaine, écrivait l'Archevê(|ue de Saint-Boniface à son ami de Saint-Albert, le 10 novemlire, jjour les noces d'or de l'arrivée de nos Pères en Canada, et ce, quoique je ne puisse pas passer d'un appartement dans un autre sans souffrir de mon infirmité (3)." La veille du départ était le 40e anniversaire de sa consécration épiscopale: à cette occasion et à l'occasion de son prochain départ, le maire de Saint-Boniface lui lut. au nom do son peuple, une

(1) Registre des confirmations.

(2) Ibid.

|3) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 16 nov. 1891. — Arcliives de l'évêché de Saint- Albert.

■2e Vol. — p. 7-20

Régina, Assa.

Eglise et presbytère du Portage-du-Rat (Uutari(i).

adresse pleine d'éloges pour sa personne et pour la Congrégation des Oblats (1). Ces sentiments étaient bien sincères.

Il se mit on route le 24 novembre, emmenant avec lui le P. Dandurand, qui, nous le disions plus haut, était le premier des novices recrutés au Canada par le Père Honorât et ses compagnons le jour môme de leur arrivée; le P. Lacombe, proies et apôtre de la Saskatchewan et de l'Alberta, qui allait représenter Mgr Grandin et les missionnaires de ces lointaines régions; et le Eév. M. Cloutier, prêtre de sa maison, délégué du clergé séculier de Saint-Boniface. Mgr Laflèche arriva de son côté à Montréal, car, disait-il, " quand même on n'est pas de la famille, il suffit d'en être l'ami pour prendre part à ses joies et à ses triomphes. " Les archevêques de Montréal et d'Ottawa, les évêques de Saint-Hyacinthe, de Eimouski et de Pembroke, une multitude de prêtres et toute la ville de Montréal, son maire, ses juges, ses plus illustres comme ses plus humbles citoyens prirent part à ces fêtes : la grande église de Saint-Pierre se trouva à plusieurs reprises, trop petite pour contenir la foule qui s'y pressait.

Xous n'avons pas à raconter le détail des cérémonies religieuses, des discours et des démonstrations de toutes sortes qui reniplii-ent ces trois jours (2). L'arrivée des Oblats 50 ans auparavant avait été un événement; la célébration du 50e anniversaire de leur arrivée prit, lui aussi, " les proportions d'un événement qui, pendant plusieurs semaines, occupa tous les esprits et remplit les colonnes des journaux. "

Mais ce qui produisit peut-être l'impression la plus profonde fut un discours de Mgr Taché. Le 7 au soir, nne splendide procession parcourt les rues de la ville, au son des treize cloches de Saint-Pierre, au milieu d'une foule enthousiaste de 30 mille personnes, et entre dans la vaste église; M. l'échevin Martineau présente au Provincial du Canada, le E. P. Lefebvre, une bourse

(1) Le Manitoha, n'' du 25 novembre 1891.

(2) On en peut voir le récit abrégé dans les Mis^Riom^ de. la Cong. des missionnaires Oblats. Les fêtes jubilaires des 7, 8 et 9 décembre 1891, à Montréal, t. XXX, pp. 39-92.

de $4.000 avec les présents les plus variés et les plus riches, destinés aux pauvres missionnaires du Nord-Ouest, et lit une magnifique adresse à la louange de la Congrégation des Oblats.

Mgr Taché s'avance au milieu du chœur, ayant à ses côtés les Pères Dandurand et Lacombe et le Rév. M. Cloutier et adresse au peuple qui remplit l'église un des discours les plus pathétiques qu'il ait jamais prononcés (1). Il rappelle dans un langage émouvant sa vocation, celle des Pères Dandurand et Lacombe, qui sont auprès de lui, esquisse à longs traits les travaux des prêtres séculiers à la Eivière-Rouge et dans le Xord- Ouest, " les premiers pionniers de la foi, nos devanciers et nos modèles, puis nos compagnons et nos collaborateurs ; " il mentionne avec onction ceux de Mgr Laflèche, présent parmi ses auditeurs, " qui pendant des années dit-il, m'a servi de modèle et de guide au milieu des rudes laixîurs de notre commun apostolat parmi les sauvages;" il retrace enfin avec magnificence les travaux des Oblats dans l'Ouest canadien, l'envoi des premiers d'entre eux, le développement des missions, la multiplication des diocèses, la création de la province ecclésiastique de Saint- Boniface. " Tous les évêques de cette province sont Oblats, ditil, le métropolitain n'est pas autre que le premier Oblat de la Eivière-Rouge, celui qui, jeune séminariste, arrêta ses regards, il y a 50 ans, sur les premiers Oblats venus en Canada. Dans cette province ecclésiastique, la Congrégation compte aujourd'hui 1 archevêque, 5 évêques, 111 Pères, 3 Frères scolastiques, 61 de ces généreux Frères convers qui nous sont si dévoués et que nous aimons tant. Oui, pas moins de 181 Oblats sont là dans les anciennes limites de la juridiction de Mgr Provencher, s'eflporçant de réaliser les espérances que leur arrivée à la Rivière-Rouge avait fait concevoir au premier apôtre de ces immenses prairies, forêts et montagnes. En parlant de ceux qui vivent aujourd'hui dans la province ecclésiastique de Saint-Boniface, n'oublions pas que son sol s'est déjà ouvert 24 fois pour recevoir la dépouille mortelle de 24 Oblats, pontifes, confes-

(1 ) On peut en lire le résumé dans les* annales citées, pp. 45-Ô4.

seurs ou martyrs. C'est en se penchant sur les tombes de tous ces apôtres, c'est en écoutant les voix de leurs frères survivants, que le métropolitain de la province ecclésiastique de Saint-Boniface a recueilli les accents qu'il veut vous confier, mon révérend Père, — l'Archevêque s'adressait au Provincial du Canada, — pour que vous les transmettiez à notre très révérend Père général. Oui, dites-lui à ce Père vénéré que ses fils du Manitoba, du Xord-Ouest et de la Colombie Britannique sont heureux de ce que des Oblat^ sont venus dans la Xouvelle France, puisque c'est cette circonstance qui a influencé si favorablement leurs vies comme missionnaires. Dites-lui bien que nous sommes ses fils dévoués, que nous sommes heureux de notre vocation, que les rigueurs apparentes de cette sainte vocation ont été et sont pleines de charmes. Dites-lui bien que si l'éloignement de plusieurs ne leur permet pas même de le connaître, du moins tous nous l'aimons comme un Père, et aimons la Congrégation comme une bonne et tendre mère. "

Mgr Taché repartit de Montréal pour retourner à Saint-Boniface le lundi 15 décembre au soir (1) avec ses compagnons, le P. Dandurand et M. Cloutier. " Je ne veux pas augmenter la distance qui me sépare de votre paternité, écrit-il au Eme Père Fabre quelques heures avant de monter dans le train, sans lui offrir l'hommage de mon filial attachement. " Il lui offre ses vœux de l)onne année en termes touchants. " L'année qui se termine, ajoute-t-il, m'a apporté bien de? consolations, le sacre de NX, SS. Grouard et Pascal, les noces d'or du R. P. Dandurand, et celles si grandioses et si belles de l'arrivée des Oblats en Canada. Je n'ai fait le voyage de Montréal que pour assister aux fêtes de Saint-Pierre, et certes, ces fêtes valaient bien la peine de faite ce vovai^ge ; je retourne consolé, persuadé que ces fêtes seront utiles autant qu'elles ont été agréables (2)."

Il arrive à Saint-Boniface le Jeudi matin 17 décembre, sans

(1) Le Manitoha, n" du 16 et du 23 décembre 1891.

(2) Montréal, 14 âêc. 1891. — Archives de la Maison générale.

avoir presque souffert du voyage, " grâce à l'aimable attention du Canadien Pacifique qui a mis à sa disposition la voiture particulière de son président Van Home (1). "

§§ AxxÉE 1893

s*°**- Los fêtes de Montréal donnèrent à Mgr Taché un plus vif dé-

sir de continuer ses Vingt années de Missions. Depuis dix ans, il avait été souvent sollicité de se mettre à ce travail; la maladie et les occupations l'en avaient constamment empêché : il voulut entreprendre ce récit que tous lui demandaient (2).

Mais une nouvelle attaque de son mal vient encore une fois arraclîer la plume de ses mains.

Dans la seconde moitié de janvier, en effet, il tombe de nouveau dans une grande faiblesse; l'estomac refuse toute nourriture; pendant une dizaine de jours, le P. Allard et ceux qui l'entourent craignent même pour sa vie (3). "Je suis retenu dans ma chambre depuis plus de trois semaines, écrit-il le 13 février au Supérieur Général, sans pouvoir dire la sainte messe. Je suis un peu mieux ces trois jours-ci et espère que je pourrai faire quelque chose la semaine prochaine (4)."

Le mieux en effet continua. Le 21 février, il peut remonter à (l'autel après une interruption de près de cinq semaines (5). I^e 26 février il fait l'absoute aux funérailles du P. Fourmond, 0. M. T., missionnaire du diocèse de Saint-Albert, mort à l'hôpital de Saint-Boniface des suites de la taille (6). Le 1er mars, il préside dans sa cathédrale le salut qui termine les prières des

(1) Le Maniioha, n" du 23 décembre 1891.

(2) "J'allais commencer la continuation de mes Vingt années de mis- .Wor!."! lorsque cette nouvelle maladie est venue me rendre tout travail impossible." — Lettre au Rnie P. Fabre, Sainl-Boniface, 13 /ér. 1892. — Archives de la Maison générale.

(2) Pnd.

(4) Jjd Manitohu, n» du 24 février 1892.

(5) Ihid., n" du 2 mars 1892.

(6) Ihid.

Quarante Heures (1). Le samedi 19 mars, il ordonne prêtre M. Lavigne, directeur de l'Ecole Industrielle de Saint-Boniface. Enfin le dimanche de Pâques, il officie (2) pontificalemeut au milieu de son peuple (3),

11 écrit le 20 mars, à son ami de Saint-Albert : " Ma santé est redevenue ce qu elle était avant ma dernière crise i(4)."

Mgi- Grandin était alors affligé de la même maladie, mais sans en connaître, non plus que son métropolitain, la vraie nature, subissant les mêmes alternatives de mieux et de plus mal, sans être jamais bien. "Je suis heureux d'apprendre, lui écrit Mgr Taché, que vous avez du soulagement dans la pénible infirmité qui nous afflige tous deux. De tous les médecins qui m'ont parlé de ma maladie, mon cher frère est celui qui me paraît le mieux la comprendre. '' Ta maladie, m'a-t-il dit, est un " catarrhe de la vessie, maladie incurable et dont tu ne dois pas ^' attendre la délivrance entière. Le meilleur remède pour sou- '^ lager ce mal c'est le repos, le repos du corps et de l'esprit. Le " mouvement, le travail, la préoccupation irrite le mal qui de- ^' vient aigu, mais avec du repos tu peux vivre des années. " Chez moi, cette maladie est compliquée par une sécrétion défectueuse qui me cause les crises qui m'ont plusieurs fois mené aux portes du toml^eau. Les chars ne me font pas souffrir, non plus que les chemins de neige, de sable ou de poussière ; mais les chemins durs, ralx)teux, cahoteux et autres du genre provoquent des douleurs atroces. Je vous dis ces choses, car je crois votre maladie semblaljle à la mienne, venue absolument au même âge, et mon expérience pourra peut-être vous être utile. Je dois ajouter que la moindre marche m'est devenue tout à fait impossible (5)."

(1) Le Manitoba, n" du 23 mars 1892.

(2) Ibid., n° du 20 avril 1892.

(2) Lettre du R. P. Allard à M^r Grandin, Saint-Boniface, 2fév. 1S92.— Archives de l'évêché de Saint-Albert.

(4) Saint-Boniface, 20 mars 1892. — Ibid.

(5) Saint-Boniface, 30 déc. 1891. — Arcliives de l'évêché de Saint-Albert.

Oui, la maladie est bien la même; mais Mgr Grandin réussira à s'en délivrer; Mgr Taché au contraire succombera sous cette lourde croix.

^admfniTtr'a"-" "L"ne autre épreuve, bien plus lourde, affligeait continuelle-

N\.o^" ment les deux Evêques, c'était la persécution administrative des

emploA^és du gouvernement contre les missions et les écoles du Xord-Ouest.

Nous avons vu, il y a quelques mois seulement, les deux prélats reprocher à un haut fonctionnaire de Eégina ses méfaits, et celui-ci faire ensuite "une bonne circulaire;"' mais ses actes ne répondirent pas à ses paroles; puis il eut bientôt un successeur pire que lui. " Triste persjjective du côté de Régina ! écrivait, à la fin de l'année 1891, l'Archevêque de Saint-Boniface. Xos savants législateurs nous menacent des fruits de leur sagesse. Prions beaucoup que la divine lumière les éclaire et que nos pauvres enfants soient soustraits aux tristes conséquences d'écoles laïques dans le sens voulu par eux, qui les veulent sans Dieu (1)."

"tion prélimi- Certes, nous aimerions mieux louer que blâmer les adversaires de la race française et des missionnaires catholiques. ^lais leur conduite dans le Xord-Ouest, comme dans le Manitoba, a été si injuste que nous devons à la vérité historique de la signaler, afin que tous les hommes bien pensants du Canada comprennent que la liberté religieuse et ce qu'on est convenu d'appeler le hritisJi fair-play ne peuvent pas être violés et foulés aux pieds sans les inconvénients les plus graves pour la paix et la prospérité publique. En face des actes odieux et injustes dont a été victime la loyale et vaillante population catholique et française de la Rivière-Rouge et de l'Ouest canadien, de 1870 à 1894, les adversaires de la religion catholique aii Canada auraient mauvaise grâce à se vanter de leur tolérance et à accuser l'Eglise d'être l'ennemie de la liberté religieuse.

^lais, nous le remarquons de nouveau, notre blâme ne s'ail') Lettre à Mtrr Grandin, Saint-Boniface, .SO déc. 1891 — Archive* de l'évêclié de Saint- .•Albert.

Dalre.

ARCHEVEQUE DE SAIXT-I50NIFACE

dresse nullement à l'Angleterre, (|ui a constamment témoigné à la population eatholiiiue et française de ces pays, la bienveillance dont elle favorise généralement toutes ses colonies dans le monde entier.

Dans les territoires, comme au Manitolm, la persécution est Pr^^^i^ ^isto-

' ^ nquo (le la

avant tout dirigée eontre les écoles catholiques. législation

dans lo N.-O.

L'acte constitutionnel des territoires, comme l'Acte de ]\Iani- 1. 'l'^sV^*

(lOIl-

toba, avait assuré les droits des catholiques en matière d'éduca- "sm-'isss. tion, en leur garantissant le libre établissement d'écoles séparées partout où ils le jugeaient à propos.

Une première ordonnance fut publiée en 1884 en matière d'éducation et appelée, à cause de sa date, ordonnance de 1884: elle consacrait et appliquait le principe de l'acte constitutionnel, en établissant une organisation scolaire assez seml)lable à celle qui, dans la province voisine, avait été le fruit de l'Acte de Manitoba. Elle établissait un bureau d'éducation, composé de 12 membres, dont 6 protestants et G catholiques, se divisant en deux sections. Le bureau ou les deux sections siégeant ensemble, n'avaient que des pouvoirs généraux; chaque section, siégeant séparément, avait des pouvoirs plus particuliers : elle avait le contrôle et la direction des écoles de sa dénomination religieuse, choisissait les livres d'école, nommait les inspecteurs, examinait ou délivrait les diplômes, etc. ; dans aucun cas, un catholique ne pouvait être tenu à payer des taxes pour une école protestante, ni un protestant pour une école catholique.

L'ordonnance de 1884 fut amendée et refondue l'année suivante et devint l'ordonnance de 1885: elle réduisait les membres du bureau d'éducation à cinq, 3 protestants et 2 catholiques, transportait au bureau plusieurs des pouvoirs des sections, comme la nomination des inspecteurs. " Vu la composition particulière du bureau d'éducation, ces changements n'offraient aucun danger immédiat, quoiqu'ils indiquassent une tendance nouvelle et hostile (1). "

i\) Lettre de l'iion. M. E. Forget à Mgr Taché, Régiria, 1er mars 1894. — Publiée dans le Mémoire de JUgr Taché sur la question des Ecoles, mars 1894. Appendice D, j). 59.

^' d'e'l892.^°*^ En 1886, une nouvelle ordonnance limitait l'établissement des districts scolaires séparés aux régions où il y aurait des écoles publiques préalablement établies par la inajorité. Cette limitation violait l'esprit de Tacto constitutionnel et portait préjudice à la minorité.

Une nouvelle refonte des lois scolaires eut lieu en 1887 et en 1888. Le nombre des membres du bureau fut élevé à 8, dont 5 protestants et 3 catholiques; les sections conservaient l'administration de leurs écoles respectives, le droit de choisir les livres, de nommer les inspecteurs, de canceller pour cause tout certificat d'enseignement; les autres pouvoirs devaient être exercés par l'ensemble du bureau. Il était stipulé qu'après l'établissement d'un district scolaire séparé, les contribuables de la dénomination religieuse de l'école ne pourraient être taxés pour une autre école.

En 189'^, sous le souffle du fanatisme qui venait d'abolir au Manitoba les écoles séparées pour les remplacer par des écoles communes, dites publiques, la majorité de l'assemblée législative du Xord-Ouest, dirigée par l'hon. M. Haultain. établit un régime scolaire tout nouveau, semblable à celui qui venait de prévaloir dans le Manitoba, malgré l'opposition des deux membres catholiques de l'assemblée, MM. Prince et Boucher, et les généreuses protestations de six membres protestants, MM. Clinkskill, Cayley, Betts, McKay, Mevers et Mitchell, que révoltait l'injustice faite à la minorité. Jusqu'alors " on n'avait jamais dénié aux catholiques le droit d'administrer leurs écoles, d'en régler le programme des études, de choisir les livres de classe, (le contrôler l'enseignement religieux et enfin d'autoriser l'enseignement de la langue française partout où ils le jugeaient convenable. "

L'ordonnance de 1892 supprime le bureau d'éducation avec ses deux sections et place toutes les écoles, publiques et séparées, catholiques et protestantes, sous l'autorité d'un surintendant de l'éducation protestant et d'un conseil de l'instruction publique composé des membres du comité exécutif, où les catholiques ne

comptent pas un seul représentant. 11 est vrai qu'un article de l'ordonnance décide la nomination de quatre membres additionnels au conseil de l'instruction publique, deux protestants et deux catholiques; mais ces quatre membres ne peuvent assister aux séances du conseil que sur l'invitation du comité exécutif et ne peuvent appuyer de leurs votes les opinions qu'ils pourraient exprimer. En définitive, la fameuse ordonnance crée au Canada l'étrange spectacle d'écoles catholiques administrées et inspectées par des protestants, ayant un programme d'études déterminé par des protestants, ayant tous ses livres de classe choisis par des protestants. Et néanmoins les auteurs de la loi s'en vont répétant avec bruit, il faudrait dire, avec clameur, que la nouvelle ordonnance n'a rien ou presque rien changé à la condition des écoles catholiques. " Plus astucieux que le gouvernement de Manitoba, va répondre Mgr Taché, celui des territoires a laissé aux écoles catholiques leur existence, mais il les a dépouillées de ce qui constitue leur caractère propre et assure leur liberté d'action (1). "

Mgr Taché et Mgr Grandin ijrotestèrent énergiquement contre l'ordonnance de 1892 et adressèrent des requêtes au gouvernement d'Ottawa pour en demander le désaveu. Le P. Lacombe et les missionnaires du Nord-Ouest, les catholiques les plus éminents des territoires s'unirent aux deux évêques et signèrent des protestations et des pétitions semblables.

Mais, comme au Manitoba, le vent est au fanatisme. Nous verrons le désaveu refusé par le gouvernement fédéral, et ce refus être l'occasion d'une lutte suprême de l'Archevêque de Saint-Boniface en faveur des écoles catholiques du Manitoba et du Nord-Ouest, dans les derniers jours de sa vie mortelle.

Hélas î La persécution ne se bornait pas aux écoles catholi- persécution ques des blancs ; elle poursuivait avec le même acharnement tfv^Tufieï l'action des missionnaires auprès des sauvages. sauv7|es.

(1) Mémoire de Mgr Taclié sur la question des Ecoles, mars 1894, p. 30.

VIE DE MGli TACHE, O. M. I.

Titres dos mlsslonuairt-s catholiques & la liberté de leur ministère auprès des sauvages.

Knonne disproportion entre le nombre des agents catholiques et des agents protestants dans les ré serres.

Les missionnaires catholiques étaient partout dans le Xord- Ouest quand le pays fut annexé au Canada. Le P. Lacombe et ses confrères les Oblats visitaient régulièrement les Cris et les Pieds-Xoirs eux-mêmes dans leurs camps à la prairie. Ils avaient converti un grand nombre de Cris; ils étaient aimés et respectés de ceux d'entre eux qui n'étaient point encore chrétiens. Les Pieds-Xoirs résistaient davantage; mais ils avaient confiance dans les prêtres catholiques et faisaient baptiser leurs enfants.

A l'époque où nous en sommes de cette histoire (1892), les recensements officiels, quoique notoirement faits avec partialité, comptent 2.175 sauvages catholiques dans l'archidiocèse de Samt-Boniface, 3.447 dans le diocèse de Saint-Albert et 2.329 dans le vicariat apostolique de la Saskatchewan, contre 5.382, 1.254 et 2.402 sauvages protestants, sur un total de 14.093, 8.230 et 6.409 sauvages (1).

Il semble que,- dans un pays où l'article fondamental de la constitution statue l'égalité des deux races et des deux religions, où les préférences, s'il y en a, sont pour les premiers arrivants, le gouvernement devrait être représenté dans les réserves des sauvages par autant d'employés catholiques que d'employés protestants. " Vous me parlez, écrit Mgr Taché à l'Evêque de Saint-Albert, du nombre d'agents protestants et catholiques que nous avons dans nos juridictions respectives. Comme Votre Grandeur n'a peut-être pas les rapports officiels sous la main, je vous ai fait préparer un tableau qui donne le nom et la religion de tous les agents des sauvages qui sont chez vous, chez Mgr Pascal et chez moi.

Or le document énumère: 11 agents protestants et 1 catholique " dans les limites de la juridiction de Xos Seigneurs Grandin et Pascal; 13 agents protestants et 2 catholiques "dans les limites de la juridiction de Mgr Taché. " On peut voir les nom? de chacun et leur résidence dans le document en question.

(1) Kecensement officiel de 1891.

Il faut avoir vécu dans l'intimité de Mgr Taché et de Mgr ^'^^^e'stantl Grandin pour savoir les peines profondes que les tracasseries Icofes^ans administratives des agents protestants ont causées aux deux '^^'■^^"«*prélats en gênant les missionnaires catholiques, en favorisant au contraire les ministres de l'hérésie et en soumettant à des épreuves sans cesse renaissantes la foi encore faible do leurs néoph}i;es.

Tant que le séjour au milieu des sauvages avait présenté des dangers, les ministres protestants avaient rarement disputé aux Oblats le privilège de s'aventurer parmi eux. Mais quand le gouvernement canadien fut bien maître du pays et eut placé les sauvages sur des réserves, on les vit accourir de toutes parts.

Ijes prêtres catholiques, moins nombreux, s'établirent dans quelques réserves et visitaient de ces centres les autres réserves. Les ministres protestants obtinrent, eux, du département Indien, des places d'instituteurs dans toutes ou presque toutes les réserves, même celles dont les sauvages étaient tous catholiques.

Les employés protestants n'avaient pas besoin d'ordre pour mettre au service de ces prédicants ou de ces instituteurs, — appelez-les comme vous voudrez, — les multiples ressources que leur donnait leur position. Ils forçaient les parents catholiques à envoyer leurs enfants aux écoles, sous prétexte qu'il ne s'agissait pas de religion, mais d'instruction. " En réalité, ministres et agents, remarque Mgr Grandin, savaient bien à quoi s'en tenir." Les parents qui n'envoyaient pas les enfants à l'école du ministre, étaient privés des outils et des animaux que le gouvernement mettait à leur disposition, souvent même de leur ration. " Quand le prêtre catholique arrivait sur la réserve pour visiter ses chrétiens, les parents tenaient d'autant plus à ce que leurs enfants assistassent au catéchisme, qu'ils comprenaient la nécessité pour eux de l'instruction religieuse; mais le ministre se plaignait que sa classe en fût dérangée: c'étaient des reproches au missionnaire catholique, des invectives contre lui; un de ces révérends alla Jusqu'à frapper le P. Fafard. Les agents, au lieu d^'appuyer le missionnaire catholique au nom de la li-

Autres tracaS' séries.

Echappatoires des persécuteurs.

berté de conscience, prétendaient au contraire qu'il mettait le trouble dans la réserve et soutenaient les ministres de leur croyance (1). "

Les ministres protestants et les employés allèrent souvent jusqu'à prétendre que les missionnaires devaient se contenter de prêcher leur doctrine dans les réserves où ils étaient établis et ne point paraître dans les autres, comme si tous les traités faits avec les sauvages n'avaient pas stipulé pour eux la pleine liberté de conscience et pour tous les missionnaires la liberté de les convertir à l'Evangile.

Les missionnaires n'étaient pas plus à l'abri des tracasseries sur les réserves où ils étaient établis. Avaient-ils bâti un presbytère et une église, les sauvages étaient-ils venus se grouper alentour, les agents prétendaient que le site était défavorable, bâtissaient ailleurs une école, se transportaient dans son voisinage et refusaient la paye aux sauvages catholiques qui demeuraient auprès du missionnaire et qui n'envoyaient pas leurs enfants à l'école: les sauvages se trouvaient ainsi dans la nécessité de s'éloigner de l'église ou de perdre les distributions d'argent et de vivres.

Dans les réserves où les missionnaires étaient établis comme dans les autres, les faveurs administratives étaient pour les sauvages protestants ou ceux qui inclinaient vers le protestantisme; il y avait tout un ensemble de vexations contre les sauvages qui donnaient leurs préférences à la religion catholique. Que de fois ceux-ci ont reçu des provisions moins bonnes ou même avariées, ont été privés même, sous différents prétextes, de leurs animaux, de leurs outils, de leur ration !

Puis les ministres et les agents savaient se dérober derrière des chefs sauvages, qu'ils persuadaient aisément de leur importance et qui, facilement infatués de leur autorité, ne deman^ daient pas mieux que de l'exercer à tort et à travers.

Et encore, pour prévenir les plaintes des missionnaires et en

(1) Mgr Grandin, Notes fournies à l'auteur sur les vexations des employés protestants.

détruire l'effet, les agents, petits et grands, quelquefois les plus hauts chefs du Département Indien élevaient de bruyantes réclamations " contre le fanatisme des missionnaires, " les accusaient de " vouloir tout accaparer et de ne rien laisser aux autres dénominations religieuses,"

Enfin, il était de tradition au Département Indien, d'opposer aux mémoires des évêques et des missionnaires une guerre de chicane, qui, sous prétexte de réduire les plaintes à leur juste valeur, les éludait complètement ou même les retournait contre leurs auteurs. " Le cas de divorce dont vous me parlez, écrit précisément à cette époque Mgr Taché au sujet d'une mesure préparée par ces hommes qu'inspirait une sourde haine contre les institutions catholiques, est sans doute une question grave; mais pour la traiter, il me faudrait être au courant de détails minutieux cpie je ne connais pas. L'expérience me prouve qu'avec le Département des sauvages il ne suffit pas d'avoir raison d'une manière générale, il faut de plus ne donner prise en rien, même dans les plus petits détails, car on se rattache à ces erreurs d'ailleurs insignifiantes pour mettre de côté la question principale (1). "

N'eus nous contenterons de ces observations générales, laissant aux historiens de l'avenir le soin de recueillir dans la multitude des documents conservés dans les archives, les détails de cette triste persécution, qui s'est ralentie depuis, mais qui n'a jamais cessé complètement.

Nous voyons le grand Archevêque, au soir de sa vie, prodi- dernier Toyage guer son amour et son dévouement aux pauvres sauvages du i- j.^n«^. Nord-Ouest, comme au matin de sa vie de missionnaire: son cœur a des tendresses de choix pour ces déshérités des biens de la terre; il voudrait au moins assurer le bienfait qui est pour tous les hommes civilisés ou sauvages, la vérité catholique, à ces anciens maîtres d'immenses territoires, parqués maintenant sur des réserves et réduits à voir la race de Japhet implanter une

(1) Lettre à Mgr Grandin, Saint-Boniface, 12 nvril 1892.

LacoBtbc

civilisation dont ils n'ont pas l'intelligence et ne savent pas profiter.

Tout le iSTonl-Ouest se tranforme et va se transformer (ïe plus en plus. Une immense voie ferrée a été jetée de l'Atlantique au Pacifique, sur un parcours de 2990 milles; deux embranchements viennent d'être construits, l'un de Eégina à Prince- Albert, sur un parcours de 240 milles et l'autre de Calgary à Edmonton, sur une étendue de 200 milles. Les colons européens arrivent par ces voies rapides et s'établissent sur tous leurs points au voisinage et quelquefois même à de grandes distances. Tout annonce que les chemins de fer se multiplieront et qu'avec eifx la race blanche s'établira et dominera en souveraine dans le pays, a) L'excursion H J a longtemps que Mgr Taché avait été invité par son anparie p. cicn coadjutcur à visiter une nouvelle fois Saint- Albert. " Merci de votre bonne invitation à aller vous voir, lui répondait-il le 6 novembre 1875. Quelle Jouissance ce serait pour moi ! Mais, cher ami, je vous assure qu'il m'est bien difficile de songer à m'absenter, et comme je n'ai jamais fait un voyage par plaisir, il m'est bien difficile d'entreprendre celui de Saint-Albert. Si pourtant les circonstances devenaient favorables à ce voyage, ce serait pour moi une vraie consolation (1). "

En 1892, les circonstances étaient spécialement favorables. Deux voies ferrées conduisaient dès lors à Prince-Albert et à Edmonton, tout près de Saint-Albert. On allait poser la première pierre de la cathédrale de Prince-Albert, pour le nouveau vicariat apostolique de la Saskatchewan, démembré du diocèse de Saint-Albert. Mgr Pascal, le nouveau vicaire apostolique de la Saskatchewan, invita l'ancien missionnaire de l'Ile-à-la- Crosse, son métropolitain, à venir bénir la première pierre de sa cathédrale. ^' *

Le P. Lacombe se mit à organiser une excursion à Prince- Albert et à Saint-Albert et dans tout l'Ouest canadien pour les évêques et les ecclésiastiques du Canada qui avaient le désir de

(1 ) Archives de l'évôché de Saint-Albert.

«.ECHEVÊQUE DE SAINT-IÎONIEACE 735

visiter ces régions do grand souvenir et de plus grand avenir encore. Si " l'excursion ne réussit pas, écrivait Mgr Taché à son ami de Saint-Albert, ce ne sera pas la faute du cher P. Lacombe, qui met un grand zèle à Forganiser. Je suis si peu capable d'accomplir le travail d'obligation, qu'il me répugne de dépenser un peu de mes forces dans des promenades qui auraient pour moi le plus grand charme, mais auxquelles je dois peut-être renoncer. Quelle jouissance cependant si je pouvais revoir Saint-Albert et vous y voir ainsi que nos chers anciens ! Beau rêve du cœur (1) !" Mgr Grandin et Mgr Pascal redoublèrent leurs instances: ils tenaient à la présence du grand missionnaire comme à celle d'un ange de Dieu. Au mois de mars, Mgr de Saint-Boniface était encore hésitant; "Quel bonheur j'éprouverais, disait-il à Mgr de Saint-Albert, s'il m'était possible d'aller à Saint-Albert! Pour cela comme pour le reste, nous sommes entre les mains de Dieu (2). " Le mois suivant, il est à peu près décidé. " Oui, écrit-il au même, ce sera un grand bonheur pour moi s'il m'est donné de vous visiter, de voir vos travaux et vos succès, de mêler ma joie à la vôtre et de nous faire mutuellement part de nos craintes et de nos espérances (3). " Enfin, quoique continuellement souffrant, il cède aux instances autant qu'à l'attrait de son propre cœur.

Le P. Lacombe a obtenu de la Compagnie du Pacifique Ca- ^^eylqTea'a^ nadien un train spécial composé de deux voitures. Le train st-Boniface. part de Montréal le lundi 16 mai. Il renferme Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, Mgr Laflèche évêque des Trois-Eivières, Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac, Mgr Grouard, vicaire apostolique d'Athabaska-MacKenzie, qui revient d'Europe, M. Hamel, vicaire général et délégué du cardinal Taschereau, M. Maréchal, vicaire général et délégué de Mgr l'Archevêque de Montréal, M. Eouleau, vicaire général et délégué de Mgr de

(1) Saint-Boniface, 31 déc. 1891 . — Arcliives de l'évêclié de Saint- Albert.

(2) Saint-Boniface, 20 mars 1892. — Jbid.

(3) Saint-Boniface, 12 avril 1892. — Ibid.

c) Bénédiction de

la Ire pierre de la cathédrale de Prince- Albert.

d) Séjour a Calgary.

Kimouski, les Pères MacGueckin, recteur de l'Université d'Ottawa, Gendreau, Eoyer, Allard, Baudin, Lacombe 0. M. I., MM. Vézina, Bélanger, J. Leclerc, Magloire Auclair, A. Séguin, Marchand, prêtres séculiers, M. le juge Eouthier, qui a écrit l'histoire de cette excursion, M. le comte des Cases, etc.

Les illustres voyageurs arrivent à Winnipeg le jeudi 19 mai, vers midi, sont reçus par un immense concours de prêtres et de laïques, prennent place dans des voitures préparées à l'avance et se rendent au palais archiépiscopal. Ils visitent les églises et les maisons d'éducation, le collège, le pensionnat, l'académie Sdlinte-Marie, l'école industrielle, etc. Partout ils reçoivent un accueil enthousiaste. Au collège, on rappelle à Mgr Laflèche qu'il a fait l'école autrefois " à plusieurs des enfants du pays qui vivent encore et conservent de leur dévoué instituteur un souvenir pieux et attendri. "

Les voyageurs reprennent les chars le vendredi après-midi, 20 mai, emmenant avec eux Mgr Taché, nommé président de l'excursion. Le samedi, ils se rendent de Régina à Prince- Albert.

Là, le dimanche 22 mai, à 3 heures de l'après-midi, Mgr de Saint-Boniface " bénit solennellement la pierre angulaire de la cathédrale en construction ", en présence de Mgr Pascal et des autres prélats (1). Trois adresses sont lues à Mgr Taché et aux évêques visiteurs par M. Donaldson, maire de Prince- Albert, au nom de toute la population, par M. le juge McGuire, au nom des catholiques de langue anglaise et par M. Louis Schmidt, au nom des catholiques de langue française. Mgr Taché répond dans les deux langues.

Le lundi, les distingués voyageurs reviennent de Prince- Albert à Régina, rencontrent là le président du Canadien Pacifique, Van Horne, continuent, le mardi, leur route vers l'Ouest.

Le mercredi, 25 au matin le convoi arrive à Calgary. Il s'était accru dans l'intervalle, de Mgr McDonald, évoque d'xVlexan-

d) Procès-verbal de la bénédiction, dans les Registres de l'évéché de Saint- Albert.

dria Ont., et de Mgr Brondel, évêque d'IIelena, Montana. Kous transcrivons ces notes des Annales de la mission de Calgary: "A 7 heures, les archevêques et les évêques ont fait leur apparition dans des voitures qui les ont pris à la gare. Tous les visiteurs ont reçu un accueil cordial des Pères de la Mission et de la population catholique de Calgary; mais on éprouvait une joie particulière de voir encore une fois au milieu de nous Mgr Taché, le métropolitain de la province et le grand évêque dont Dieu s'est servi pour répandre le flambeau de la foi catholique dans ces vastes régions du Nord-Ouest. Notre joie n'était pas moins grande de voir Mgr Laflèche, ancien missionnaire dans le Nord-Ouest, le compagnon de Mgr Taché à l'Ile-à-Ia- Crosse. Ces deux anciens pionniers de la foi et de la civilisation ont voulu encore une fois, avant de clore leur glorieuse carrière, visiter les contrées dans lesquelles ils ont travaillé à répandre la lumière du saint Evangile. Gloire à ces deux nobles évêques, et que leur mémoire soit à jamais bénie dans ce pays qu'ils ont ouvert à la foi (1) ! "

Les sept évêques disent leurs messes aux autels de l'église, les prêtres à des autels préparés dans les communautés religieuses. Les visiteurs se rendent dans l'après-midi au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, où les enfants leur lisent des adresses en français et en anglais. Un peu plus tard, le maire et les conseillers municipaux viennent complimenter les visiteurs et leur offrent des voitures pour visiter la ville et ses environs. Le soir, toute la population se presse autour des prélats, dans l'église catholique, pour prendre part aux exercices du mois de Marie, et entendre un remarquable discours en anglais du P. Gendreau sur la dévotion à la Sainte Vierge. Ensuite un grand diner est servi par les dames de la ville ; Mgr Taché est empêché par son état maladif d'y assister ; Mgr l'Archevêque d'Ottawa le préside. On y boit à la santé du Pape, au chant du Dominus conservet eum exécuté par la musique de l'école industrielle de Dunbow. Mgr Laflèche soulève l'enthousiasme de tous les convives par

(l) Anncdes de la Mission de Calgary, an 22 mai 1892.

une allocution " toute frémissante de vie et d'éloquence, " où il retrace en traits rapides " l'historique de la religion dans ces pays du Nord-Ouest, les vues de la Providence dans la découverte de l'Amérique", et où " plongeant ses regards prophétiques dans l'avenir, il prédit de grandes destinées à ce pays nouveau, centre sur lequel l'Europe va déverser le surplus de sa population, grande voie qui reliera l'Europe au Japon et à la Chine, selon le rêve ardemment poursuivi par les premiers découvreurs (1)." "Nous étions tous fiers, mais surtout nous missionnaires, ajoute l'annaliste, d'entendre le vieux missionnaire nous •parler avec cette éloquence de l'eprit et du cœur (2)."

Le lendemain, jeudi 26 mai, était la fête de l'Ascension. Les prélats la passent à Calgary et donnent par leur présence à cette fête un éclat qu'elle n'avait point encore eu ; " elle nous a laissé, dit l'annaliste, de doux et ineffaçables souvenirs. "

" A 8 heures du matin, Mgr l'Archevêque de Saint -Bonif ace disait la sainte messe à l'église et communiait de sa main les enfants du couvent et les sauvages que le P. André avait préparés pour s'approcher la première fois de la sainte table. Le vénérable Archevêque était lui-même vivement impressionné en distribuant le pain des anges à ces chers enfants et aux néophytes. Le spectacle de ces enfants si modestement et si élégamment vêtus recevant Notre Seigneur en compagnie des sauvages, était un spectacle de nature à attendrir les cœurs et à démontrer que l'Eglise catholique est vraiment la mère des nations, adincttant tous les hommes sans distinction de race, de couleur, de nationalité et <le rang, à participer également à ses plus sacrés mystères (3)." Puis Mgr d'Ottawa administra le sacrement de confirmation aux enfants et aux sauvages que son vénérable collègue de Saint-Bonifaco venait de communier.

A n heures, Mgr Lorrain célèbre la messe pontificale. Mgr Taché assiste au trône; les autres évoques assistent au chœur,

(1) Ifdd.

(2) Ibid.

(3) Annalm ,an 25 mai 1892.

en rocliet et en nuuitelet violet. " Jamais Calgary, remarque l'annaliste, n'avait vu 'et probablement ne verra de longtemps un office pontifical avec une telle pompe et les cérémonies accomplies avec un ordre si majestueux: c'était vraiment quelque chose de solennel {!)." Quarante-cinq ans auparavant, les deux plus illustres membres de ce sénat épiscopal, n'entrevoyaient pas les pompes de cette messe célébrée à Calgary, au déclin de leur vie.

A 3 heures de l'après-midi, Mgr Laflèche administre le baptême à quatre adultes sauvages. " On voyait la joie dont débordait son cœur en conférant le sacrement de la régénération à ces quatre pauvres sauvages, les enfants perdus de nos grandes prairies. "

Les visiteurs et la population se réunissent une dernière fois à 7 heures du soir pour chanter les vêpres et entendre un remarquable discours de Mgr Brondel sur l'Eglise, " le meilleur sermon que Mgr Laflèche ait jamais entendu sur ce sujet. " '■ Cette fête de l'Ascension, conclut l'annaliste, a été à Calgary i.m vrai triomphe pour notre sainte religion. "

Le vendredi, 27 mai, à 8 heures du matin, les évêques et lèse) séjour à

' ' . St-Albert.

prêtres qui les accompagnent prennent le train pour se rendre k Saint- Albert. Ils arrivent à Saint- Albert le samedi 28 mai à 10 heures V^ du matin. Mgr Taché est bien ému en revoyant ces lieux qu'il n'avait pas visités depuis 28 ans, où, 31 ans au2>aravant, il avait planté son bâton au milieu des broussailles pour -marquer l'emplacement de la mission qu'il voulait y établir.

Mais cent mètres en voiture fatiguaient plus Mgr Taché que cent mille dans un wagon de chemin de fer. Il y avait eu 11 milles à faire en voiture d'Edmonton pour arriver à Saint- Albert. Il se trouva très fatigué, ou plutôt véritablement malade.

^ Néanmoins il se rendit avec les illustres visiteurs à la cathédrale pour adorer le Sauveur du monde résidant en ces lieux qu'il avait vus déserts, et recevoir la bénédiction du Saint Sacre-

(1) Annales, ixw 20 mai 13S2.

ment donnée par ^Igr d'Ottawa, puis revint avec les prélats à Févêché : la population se réunit dans le vestibule, les corridors, les escaliers. Les évêques s'assirent autour de Mgr Taché. Deux notables de Saint- Albert lisent des adresses en français et en anglais. ^Mgr Grandin à son tour complimente les illustres visiteurs.

" Avec quelle joie nous vous revoyons, cher et vénéré Père, le premier fondateur de nos missions, dit-il en s'adressant à son métropolitain. Yous n'avez pas seulement décidé la fondation de celle-ci, vous en avez choisi la place et nommé le titulaire, le saint patron de celui qui sous votre direction la devait guider, le saint martyr que Dieu a chargé de protéger les libertés de l'Eglise, après être mort pour les défendre: Deus Qui heatum Aîbertum... ecclesiasticœ libertatis constituisti defensorem (1). Chaque fois que je récite cette belle prière, je crois comprendre que l'Esprit Saint lui-même vous a inspiré ce choix; je crois que le vénéré Mgr Bourget était guidé, lui aussi, par le même Esprit, lorsqu'au concile de Québec, en 1868, il fut question de proposer au Souverain Pontife l'érection de ce nouveau diocèse. Je proposai Edmonton, comme siège du futur évêque. Mgr Laflèche, de son côté, parlait du lac La Biche, !^^g^ Bourget insista pour Saint-Albert et gagna tous les Eévérendissimes Pères du concile à son opinion. On m'a déjà proposé de transférer ailleurs le siège épiscopal ; mes successeurs on prendront la responsabilité, s'ils le veulent. Pour moi, je tiens au titulaire que vous nous avez donné sous l'inspiration de l'Esprit Saint. Je vois et je sens aussi clairement, dans tout ce qui concerne cette mission, ce diocèse tout entier, l'action bien visible de la divine Providence. Qui aurait cru, Monseigneur, lorsqu'il y a 31 ans vous décidiez cette fondation et en marquiez la place, lorsque trois ans plus tard vous en visitiez les humbles commencements, que lorsque vous y reviendriez, ce serait on qualité de métropolitain, accompagné de six autres archovêques ou évêques ? . , . Permettez-moi, Monseigneur, de

(1) Oraison de l'office de Saint-Albert.

AilClii;VÈQUE DE SAINT-BON IFACE 741

VOUS rappeler ce que me disait un jour un de vos ])lus zélés missionnaires; j'étais alors à MacKenzie comme votre coadjuteur: "Je suis heureux de vous voir dans ce district; mais je voudrais " vous y voir comme titulaire : je croirais le règne de Dieu assuré " dans le Nord-Ouest, si, avec un archevêque à Saint-Boniface, je "voyais un évêque titulaire à McKenzie et un autre à Edmon- " ton. " Saint -Albert n'existait pas alors. Cette pensée était un effet du zèle ardent du regretté P. Grollier . . . Nous n'aurions pas supposé alors que de votre vivant nous verrions ces souhaits se réaliser, et au-delà, puisque vous venez de visiter un troisième suffragant à Prince- Albert et que vous allez dans quelques jours en visiter un autre, Mgr l'évêque de New-Westminster (11 "

Mgr Taché était si faible et si souffrant qu'il pria Mgr d'Ottawa de répondre. Il ne put prendre part au diner.

Le lendemain était le dimanche. Malgré son état d'excessive fatigue, il veut assister à la messe célébrée pontificalement au fauteuil par son compagnon de l'Ile-à-la-Crosse ; il prend place au trône en cappa magna. L'église est toute pleine; beaucoup de fidèles même n'ont pu y trouver place. Mgr Taché prêche en français et en anglais, résumant en traits rapidesj toute l'histoire de l'extension du règne de Dieu dans les anciens Pays d'en Haut et trouvant dans les souvenirs du passé et dans le spectacle du présent des accents qui émeuvent l'auditoire jusqu'aux larmes. Après avoir parlé, il va se reposer quelques instants à la sacristie et remonte à son trône pour l'élévation et la fin de la messe.

Pendant le diner, Mgr Grandin lui remet, ainsi qu'à tous les convives, un souvenir de cette fête: c'est l'oraison de saint Albert, imprimée ad lioc à Saint- Albert même (2), avec l'image

(1) Ldlcr Bool-, t. III, pp. 5 6.

(2) In inenioriam diei 28-29 maii 18P2. Oratio S. Alberti, Ep. et Mart.

Deus qui Beatum Albertum Pontificein martyrii corona decorasti, et ecclesiasticœ libertatis constituisti delensoreni, ejus meritis nobis concède, ut per hnjus vitge tribulationes ad promissam pervenire valeamus felicitatem. Per Dominum.

de saint Benoît-Joseph Labre, le grand pèlerin du XYIIIe siècle: symbole de l'union des prélats datis la prière et la défense des droits de l'Eglise.

Les évêques quittèrent Saint-Albert le lundi matin, arrivèrent à Calgary le lundi soir et continuèrent le lendemain leur voyage vers l'Ouest, s'arrêtèrent à Kamloops, où Mgr Durieu et ses missionnaires avaient organisé un grand congrès eucharistique de tous les sauvages catholiques de la Colombie Britannique, puis visitèrent Xew- Westminster, Victoria et Vancouver, '^our^desi-r ^^o^ Taclié se trouvant très fatigué, demeura quatre jours câîga^v -^ Saint-Albert, auprès de son saint ami, le quitta le jeudi, 1er juin à 2 heures de l'après-midi, accompagné du P. Grandin, neveu de l'Evêque de Saint-Albert. Comme la première fois, le voyage de Saint-Albert à Edmonton lui fut excessivement pénible. Il n'avait pas pu dire la messe ces derniers jours; il va .être plusieurs semaines privé de ce bonheur. Il arriva à Calgary le 3 juin au soir, et s'enferma dans sa chambre épuisé et malade.

Deux jours après, était la fête de la Pentecôte. " Nous avons tous éprouvé un grand désappointement aujourd'hui, raconte ^a^lnaliste de la Mission de Calgary. îsous nous attendions à voir l'Archevêque de Saint-Boniface présider nos offices au grand jour de la Pentecôte, et adresser la parole au nombreux auditoire qui se disposait à venir l'entendre. Mais l'état de sa santé ne lui a pas même permis de dire la sainte messe. Avec beaucoup de peine, il a pu assister à une messe basse dite par le P. Grandin à 8 heures et i/o, et y communier (1). "

Mgr Taché demeura à Calgary jusqu'au vendredi suivant, 10 juin. Ce jour-là, au matin, il monta en wagon pour rejoindre les prélats qui revenaient de Vancouver et retourner avec eux à Saint-Boniface.

" Pendant les huit jours de son séjour à Calgary, dit l'annaliste, Mgr Taché est demeuré confiné dans sa chambre, sans pouvoir dire même une seule fois la sainte messe. Mercredi, 8 juin,

(1) Ainmlci^ de la Mission de Calgary, au 5 juin 1892.

AIÎOllKVKQUK DK SAINT-BON I FACE 743

il a pu faire une courte apparition à l'école des Sœurs, dont les enfants lui ont présenté une adresse'' (1).

Il rentra à Saint-Boniface bien fatigué et fut malade plusieurs jours. Cependant il était assez remis pour assister, le 23 juin, à la célébration de la fête de Saint-Jean-Baptiste, et y faire, dans sa cathédrale, un discours des plus émouvants (2).

Eevenons en arrière. Nous avons vu Winnipee; se développer visites et .> rapidement. Deux paroisses catholiques se sont tormees, celle dans lo dii> de Sainte-Marie, auprès de l'ancien Fort Garry, que les Oblats dirigent avec un zèle tout apostolique, celle de l'Immaculée Conception, au voisinage de l'ancien Fort Douglas, fondé par le Eév. P. Lebret, 0. M. I. et conduite maintenant par un prêtre doué des plus riches dons de l'esprit et du cœur. En 1892, le Rév. M. Cherrier construisait une nouvelle église de l'Immaculée Conception, en rapix)rt avec le développement de sa paroisse.

Le dimanche 8 mai, '" à l'issue des vêpres, Mgr l'Archevêque se rend en bateau à la paroisse 'de l'Immaculée Conception, et débarque à l'endroit où, d'après la tradition, Mgr Provencher et l'abbé Dumoulin ont débarqué à leur arrivée dans le pays. Il bénit, devant un nombreux clergé et une grande foule de fidèles, la première pierre de la nouvelle église paroissiale. Après la cérémonie, on lui lit une adresse. Sa réponse émeut l'assistance par les grands souvenirs qu'elle rappelle. " C'est dans cette paroisse, à l'endroit appelé alors Fort Douglas, qu'est débarqué le premier apôtre de l'Evangile dans ce pays. C'est ici que pour la première fois a coulé l'eau du baptême sur le front des enfants. C'est ici que furent bénis les premiers mariages. C'est ici que les premières instructions ont été données publiquement aux enfants. C'est ici surtout qu'a été célébrée la première messe. Ainsi, mes chers amis, vous, habitants de cettf paroisse de l'Immaculée Conception, vous habitez nn endroil particulièrement cher à mon cœur, cher au cœur de tous ceu^; qui prennent intérêt au progrès de la foi en ce pays et au déy? ■

(1) Annales de la Mission de Calgary, au 10 juin 1892.

(2) Le Manitoba, nO,dn 29 juin 1892.

loppement moral et intellectuel qui s'est développé depuis (1). '' Une magnifique église fut construite. Elle fut bénite le 17 mars 1893 par Mgr Taché au milieu d'un grand concours de peuple. Cette église a été couverte de peintures historiques et alléforiques par un artiste de Montréal, M. Mélodie. Elle a été enrichie d'autels, de fonts baptismaux, de statues, etc., d'une grande magnificence. Elle est aujourd'hui l'une des plus belles églises de l'archidiocèse de Saint-Boniface, attestant la foi des fidèles autant que le zèle du pasteur.

. Le 17 juin, Monseigneur confirme 6 personnes dans sa chapelle privée; le 18, 1 enfant à l'Orphelinat; le 19, 18 élèves au Pensionnat; le 19 encore, 49 fidèles à Sainte-Marie de Winni]3eg. Il porte les grâces de la visite épiscopale le 8 juillet, à la paroisse fondée dans son diocèse par son cher séminaire de Saint-Hyacinthe, La Salle ou Saint-Hyaeinthe du ]\Ianitoba, et y confirme une personne, J.-H.-A. Bertrand, fils du plus ancien colon catholique de cette paroisse . Le 3 août, il bénit une cloche à Farmystelle. Le 28 août, il administre à la cathédrale, le sacrement des forts à 41 enfants de sa ville de Saint- Boniface. Le 6 novembre, il se rend au Portage de la Prairie et y donne la confirmation à 10 personnes (2).

Mais cette année-là, il ne trouve pas le temps ou les forces de visiter ses chères paroisses de Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pie et Saint-Joseph: durant son long épiscopat, l'année 1892 est la seule année où ces paroisses si prospères ne voient point le visage de leur Evêque, et sont privées des encouragements et des .grâces de sa présence (3).

C'j-puiai^e ae « Q'cst le 12 octobrc 1492 que le révélateur du globe vit poinfon'Herg/à ^^^ ^ l'horizon le monde nouveau dont il allait ce jour-là L''ce"uX?r". prendre possession au nom de Jésus-Christ (4)."

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ChristMiH,.. (1) Le Maniioha, n» du 3 août 1892.

Colomb, 2.". '

août iKf»:;, (2) Bfgiatre des confirmations.

(3) Témoignage du Rév. M. Fillion, curé de Saint-Jean-Baptiste.

(4) Circtilaire P. 1.

ARCHEVÊQUE Di: SAINT-BONIFACE 745

Le 13 octobre 1892 ramenait le 400e anniversaire de ce grand événement. " Les nations du monde ancien comme celles du nouveau monde " voulurent " célébrer la mémoire de cet agrandissement du domaine du Christ. Le Souverain Pontife adressa le 16 juillet 1892 " une lettre aux archevêques et évoques " de l'Espagne, de l'Italie et des deux Amériques, des nations qui paraissaient plus spécialement intéressées à l'entreprise de Cliristophe Colomb, '' pour les exhorter à rendre gloire à Dieu, l'inspirateur et le but de ces recherches fructueuses à travers la

mer ténébreuse (1)."

Mgr Taché joignit sa voix à celle du Sou.verain Pontife pour exhorter son peuple " à faire du 13 octobre prochain un jour de fête religieuse et de douce allégresse (3)." Il publia, le 35 août 1893, une lettre adressée " au clergé séculier et régulier " de son archidiocèse (3). Dans un langage ou le lyrisme du poète le dispute avec la simplicité de l'historien, il raconte les conceptions de Coionib sur la sphéricité de la terre et l'existence des terres occidentales, ses sollicitations auprès des princes de l'Europe pour obtenir les secours nécessaires à ses recherches, l'appui du Gardien de Palos, du cardinal Ximénès, de Ferdinand et d'Isabelle, les épreuves du voyage, la découverte du nouveau monde : l'amour de Jésus-Christ et de son règne a inspiré le grand voyant, a soutenu son courage, a présidé à toute l'entreprise: son dernier acte sur l'ancien continent est une prière, son premier acte dans le nouveau monde est l'érection de la croix, le chant du Vexilla régis prodeunt, la prise de possession des terres nouvelles " au nom de Jésus-Christ pour la couronne de Castille. "

Quand le découvreur du Nouveau-Monde est de retour en Espagne et s'en va à la cour pour y rendre compte de sa glorieuse expédition, " partout les populations se portent avec enthousiasme à sa rencontre, au point d'encombrer la route et de re-

3) Circnlaire de V Archevêque de Saint-Boniface à son clergé, p. 1-17. — Ed. française, p. 1-17; Ed. anglaise, p. 1-11.

tarder la marche du cortège. A la cour, il est reçu avec des honneurs inouïs. Forcé de s'asseoir et de se couvrir devant les rois, il raconte les détails de son incomparable voyage. Il rappelle aux souverains les motifs de cette entreprise, accomplie toute pour la gloire de Dieu, le salut des âmes et l'extension du règne de Jésus-Christ. Soudain, sous le charme de la parole du révélateur du nouveau monde, la reine, le roi, la cour, le peuple se jettent à genoux, louant Dieu et versant avec Colomb des larmes de bonheur. Les chantres de la chapelle ro3'ale entonnent . le Te Deum, que les grands d'Espagne et la multitude chantent avec un enthousiasme indescriptible (1). "

Par l'ordre de l'Archevêque, le 12 octobre, une messe fut célébrée très solennellement dans toutes les églises du diocèse pour remercier Dieu de la découverte accomplie par Colomb, ^jean"^*^' Quelques jours^ après, Mgr Taché eut la douleur de perdre

l'unique Frère convers qu'il possédait dans son palais, ce bon F. Jean Glénat que Mgr de Mazenod lui avait donné pour lui épargner les sollicitudes de sa ferme, qui depuis 32 ans était pour lui un compagnon aussi agréable qu'un aide utile.

" Xotre bon F. Jean Glénat est mort cet après-midi à 4 heures, écrit-il le 20 octobre. Malade depuis assez longtemps, il se trouvait mieux ce matin. Il était assis sur son lit, lorsqu'il fut saisi d'une crise violente qui l'emporta en une dizaine de minutes. Je n'en ai pas même eu connaissance. J'étais au salon avec le Gouverneur. Je n'avais rien remarqué d'insolite, lorsque le P. Allard entra pour me dire que tout était fini ... Je me rendis à la chambre du Frère ; ses restes inanimés étaient là, mais mon âme s'était envolée au ciel. Sa préparation à la mort avait, comme sa vie, été marquée du sceau des élus. Nous l'exposons dans la sacristie d'ici à lundi, ce sera une consolation pour toute la population qui l'aimait et le respectait tant. "

Courte, mais riche oraison funèbre.

-r Vol. - p. 7 1.:

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Preiiiitne et^lise-iiioiiastère de N.-l). de Lniudes (Manitoba), bâtie après l'iiiceiulie de l.s',»!.

Deuxième é<,dise-monastére de X.-D. de Lourdes (IS'JS), >lan.

CHAPITEE LX

SOLLICITUDE DES ÉGLISES, lUUU-iyÛ2.

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